CHAPITRE X
NIKKO
Les chrysanthèmes. — Les temples. — Yéyasu et Yémitsu, grands ennemis du nom chrétien. — Dans
- la montagne. — ; Les cryptoméries. — La pagode. — Art et nature. — Le tori. — Le Sourd, le Muet et l'Aveugle. — Le sculpteur devenu passereau. — rLe sanctuaire. — Le prêtre à la marotte. — Les tombeaux. — La revanche des Blancs.
Cinq heures de chemin de fer, à travers une campagne que je m'étonnai de trouver plate, m'amenèrent — trop lentement I — à Tendroit de mes rêves. J'arrivai vers le soir par une belle avenue montante plantée de grands arbres, au milieu d'un village japonais, mais quelque peu enjolivé pour les Européens. Les boutiques de photographies, de bibelots, de souvenirs vous y harcèlent. On sent que les étrangers sont nombreux dans ce pays. Vous diriez une ville d'eaux . . Je remarquai sur la terrasse de Thôtel quelques beaux chiysanthèmes, largement épanouis, qui
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devançaient la saison. L'Europe connaissait depuis longtemps cette fleur, mais il a fallu les Chinois et les Japonais pour deviner ce qu'il y avait en elle de gloire contenue et insoupçonnée : ce sont eux qui ont trouvé le secret d'en faire sortir la plantureuse splendeur, comme un sculpteur éveille la beauté endormie dans le marbre. Durant ces dernières années nous avons envoyé à la race jaune des machines et des canons : en échange elle nous offre une fleur.
La dynastie qui règne au Japon et qui tire son origine du Soleil a pour emblème le chrysanthème, parce que la forme de cette fleur rappelle celle du globe lumineux entouré de ses rayons.
Tel que les horticulteurs japonais l'ont fait, le chrysanthème est aujourd'hui la plus volumineuse, la plus splendide des fleurs. Le parfum et la délicatesse de la rose lui manquent, à la vérité ; on ne lui voit pas non plus la grâce caprièteuse et mobile de l'orchidée qui est imprévue comme une idée de femme ; mais, par l'ampleur de ses formes et la richesse de ses couleurs, il * possédé la somptuosité bien mieux que l^épais et lourd dahlia.
Sauf lé bleu franc et le rouge vif, le chrysanthème s'est paré dé toutes les couleurs. Nous l'admirons sous lès nuances les plus diverses : jaune intense qui justifie fétymologie de son nom, maïs, orange, paille, citron ; le violet lui donne
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des airs de deuil ; parfois il semble tragiquement teint de sang ; il s'égaye au contraire de tous les tons du blanc, neige, crème, ivoire ; souvent des taches multicolores le font ressembler: à un marbre moucheté. Il arrive aussi qu'un excès d'adresse Ta teinté de vert : vous croyez voir alors une salade et vous cherchez involontairement l'huile et le vinaigre, quelle horreur !
' Quant a.ux formes, quoique très analogues dans leur ensemble, elles sont très diverses dans le détail. L'art en a sensiblement perfectionné l'emblématique aspect solaire. Souvent les fleurs rondes et lisses, tant les pétales se serrent les uns contre les autres, font songer à un sein ferme et gonflé. Souvent au contraire ces pétales sont si droits et si hérissés qu'on dirait une pelgte d'épingles. On en voit dont l'apparence tortillée et fantastique évoque l'idée d'étranges animaux sous-marins. La plupart semblent d'abondçmtes chevelures de femme, mais diversement coiffées : parfois sur ces têtes blanches, comme poudrées, vous jureriez que le peigne de la soubrette vient de passer, tant il y a de soin et de symétrie dans l'ordonnance. D'autres sont si bien plies, contournés et frisés qu'on croit voir encore la trace du petit fer. Il y a des tignasses emmêlées comme au souffle du vent. Enfin, chez beaucoup, les pétales longs et souples sont comme des cheveux prêts à se dérouler pour la joie des nuits d'amour, et l'œil surpris cherche
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inconsciemment l'épaule où ils vont se répandre! C'est un beau présent que le Japon nous a fait en nous donnant le chrysanthème.
De l'hôtel où j'étais descendu on domine un torrent dont j'entendais le bruit à mes pieds, et, quoique ce bercement joint au monotone coassement des grenouilles eût dû m'endormir, Témotion de voir une chose fameuse, et aussi le souci de la hâte où j'étais, me tinrent éveillé. A l'aube je fus debout et dehors. La nature qui m'environnait a un fier caractère de noblesse et de grandeur. Le ravin est profond, les arbres sont élevés, la vue s'étend au loin sur les Champs et les coteaux. Il se dégage des choses je ne sais quel sentiment de dignité altière et sévère qui n'est pas habituel au Japon.
En descendant vers le pont je croisai Une
joyeuse troupe d'enfants qui se rendaient à l'école
sans trop se presser. La flânerie leur semblait
douce dans la nonchalante tiédeur du matin ;
mais ils n'étaient ni plus légers ni plus contents
que moi. Le temps était agréable quoique le ciel
fût à demi couvert. Je marchais grisé au milieu
de cette puissante nature, et je me sentais exalté
par la curiosité du beau, en me dirigeant vers
le seuil sacré des dieux. Mon attente n'a pas été déçue.
Les temples de Nikko ont été construits au dixseptième siècle pour servir de tombeau à deux
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TOâîtres puissants, Yéyasu et son petit-fils Yéniitsu, dont les noms, quoique peu familiers à nos oreilles, dominent l'histoire du pays. Ils ont pourtant fait tout ce qui rend illustre aux yeux des peuples, depuis la création du monde : Yéyasu fut un grand guerrier, et dressait, avec les têtes de quarante mille de ses ennemis, des pyramides dégoûtantes; Yémitsu n'était pas moins sublime : il extirpa du Japon le christianisme naissant, en sabrant trente-sept mille 4jéo-chrétiens et en précipitant dix mille des survivants dans la mer. Nous devrions donc con- -naitre ces deux héros. Mais, il y. a trente ans, peut-être ne comptait-on pas au Japon dix gommes instruits qui eussent entendu les noms de Louis XIV et de Napoléon.
. Quoi qu'il en soit, le monde jaune prise très haut la gloire de ces Japonais célèbres. On a construit, pour honorer leurs dépouilles, des édifices aussi magnifiques que les plus magnifiques en ice genre. Car, pyramides, mosquées, tombes bouddhiques ou chrétiennes, il est remarquable que partout les hommes, pour loger leur dépouille, ont usé de la plus grande somptuosité. Les morts sont mieux partagés que les vivants.
- Les temples s'élèvent de Tautre côté du torrent. Au jour des fêtes religieuses, les processions le franchissent à l'aide d'un joli pont en bois d'une seule arche qui s'appuie contre deux rustiques
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piliers de pierre dressés sur les rochers. La ba^ lustrade est couverte d'une belle laque rouge et t)rnée de plaques en cuivre ciselé ; elle détache la pourpre de sa ligne élégante sur un fond de verdure que ferme un coin des collines dentelées. Je suis passé modestement, commele commun des mortels, sur un pont plus simple situé à côté du premier; puis, longeant le torrent, tournant vers la droite et m'enfonçant dans la montagne, j'ai suivi une hautaine allée de cryptoméries.
Nous ne connaissons guère en France les essences variées dont le pin est chez nous le type le plus répandu. Le cryptomérie est un arbre saperbe, dont le fût très gros et très droit s'élève majestueusement comme une colonne sombre, plus élevée et plus noble que tous les monolithes dressés par l'homme. Sa frondaison épineuse, loin d'avoir la rigidité qu'offre celle de nos pins, est, au contraire, légère et fléchissante. Son écorce est intérieurement friable et rougeâtre et, quand elle sèche et s'émiette sur le sol, elle le pare d'un beau ton sanglant.
La porte du temple s'ouvre sur une profonde échancrure de la montagne. G est dans ce vallon retiré que le Japon a installé ses dieux et ses chers morts, loin du bruit des villes, loin de la curiosité humaine. Aujourd'hui, cette retraite n'est Plus protectrice. Le village de Nikko est rempli <! étrangers, et les touristes anglais et américains
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viennent sans cesse y promener leur flânerie, si toutefois le mot flânerie peut s'appliquer aux dévorants inquiets de la race anglo-saxonne. Quant aux Japonais, ils y conduisent aussi leur rire aimable et insouciant, sans scrupule et sans respect. Ces hommes, même ceux du peuple, même les moins cultivés d'entre eux, passent aujourd'hui, et aiment à passer, pour des indifférents et des sceptiques en religion. On dit que ces philosophes, objets d'étonnement pour le reste du monde par leur audace réformatrice et leur esprit d'initiative, ne connaissent plus la prière. Et c'est là une remarque bien intéressante pour l'observateur au moment même où d'autres, comme les Boers, se plaisent à dire qu'ils puisent leur vitalité dans la foi : la race humaine n'est qu'antithèses. Avant d'entrer, on passe devant une belle pagode à cinq étages, toute luisante sous sa couche de laque rouge et or. Les pagodes nous surprennent toujours et nous produisent un étrange effet. Ce ne sont pourtant que des constructions très simples, des tours en bois, de forme carrée, à plusieurs étages, qui vont en s'amincissant de la base au sommet. Seulement à chaque étage il y a un balcon qui occupe les quatre côtés, et chaque balcon est protégé par un toit penché, un de ces toits bouddhiques de l'Inde, de la Chine et du Japon, qui ont un repentir au moment de finir et qui, regrettant tout à coup leur inclinaison, se
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relèvent, se retroussent comme une lèvre. Ce sont ces toits saillants qui donnent à la pagode un caractère singulier et en font quelque chose de capricieux, de hérissé, d'anguleux. La simplicité, qui lui vaudrait de la grandeur, disparaît : il reste une sorte de support élégant fait, semblet-il, pour accrocher des bibelots, des jouets, et où quelquefois Ton trouve en effet suspendues des lanternes.
La partie inférieure s'ouvre comme une armoire et montre un- grand bouddha tout doré, un brave homme de bouddha qui étend sur Thumanité un regard bienveillant et placide en lui recommandant de ne pas trop se faire de bile.
Il ne faut pas se figurer un temple japonais comme une construction limitée et d'une forme nettement définie. Un temple — par exemplecelui de Yeyasu qui est le plus beau — est un ensemble de bâtiments différents, inégaux, de structures diverses, dont chacun a une destination particulière, et qui sont répartis dans des cours séparées, ces cours ayant chacune sa clôture spéciale et communiquant entre elles. Ici les cours sont au nombre de trois. Elles s'étagent sur la moatagne en offrant à Toeil la perspective la plus heuireuse ; les bâtiments se dominent les uns les autres, les plus beaux et les plus saints étant toujours les plus élevés ; en montant les hauts escaliers qui conduisent d'une cour à l'autre, on
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est récompensé de sa peine par des spectacles dont la splendeur est croissante.
Les bâtiments sont entièrement en bois de fond en comble, comme tout ce que Ton érige au Japon; le sol ne fournit pas la pierre, ou du moins les habitants ne se sont pas souciés de lutiliser. Le bois offre relativement peu de ressource ; par suite, les pavillons ne sont jamais vastes. De plus, le bois de cèdre qu'on a employé ici est admirablement poli et laqué ; les poutres et les planches, aux arêtes finement dressées, sont entretenues avec ce soin méticuleux qui convient à des choses sacrées. Aussi toutes ces constructions ont-elles l'air de meubles plutôt que de véritables édifices. On dirait des crédences, des buffets, des coffres un peu grossis, que Ton déménagerait volontiers. Ce n'est que par le groupement de parties, en somme assez exiguës, que les architectes arrivent à donner Tillusion de la grandeur.
Ils ont aussi un secours que nous ne connaissons guère, celui de la nature. Nos cathédrales gothiques sont généralement placées sans souci du site, dans des points bas, au milieu de villes bruyantes; elles ne tirent leur beauté que d'ellesmêmes. A Nikko, l'intimité de la retraite, la noblesse de ce lieu sauvage, le recueillement de la solitude, émeuvent tout d'abord le visiteur. Et puis non seulement les cryptoméries alignent leurs
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hautes colonnes en avenues majestueuses, non seulement ils entre-croisent leurs tètes dans ces futaies sombres, mais encore ils se mêlent, sans apprêts ni symétrie, dans le milieu des cours, à Tomement des édifices. On ne coupe point leurs troncs vénérables sous prétexte d'ordre et de régularité ; et si, plantés devant une porte, ils causent quelque importunité, on tolère cette gêne pour l'élément de décoration spontanée qu'ils donnent par leur seule présence, pour la fraîcheur de leur ombre, pour l'abri qu'ils offrent aux oiseaux chanteurs.
Après la pagode, je passai sous un tori^ je gravis un escalier, je franchis une porte et je me trouvai dans la première cour. Le tori est un élément d'architecture particulier au temple bouddhique ; il équivaut à peu près à notre arc de triomphe, mais il est beaucoup plus simple ; son rôle est purement décoratif. Imaginez deux colonnes verticales, hautes et élancées, généralement en bois, quelquefois en granit ; elles sont reliées vers le haut par une traverse et surmontées d'une poutre incurvée dont la convexité est tournée vers le sol et qui dépasse les montants de chaque côté. Ce portique, sous lequel il faut passer, est écussonné en son front d'une plaque où rayonne une inscription ; il se place à l'entrée de l'avenue d'un temple et se répète plus ou moins par intervalles. Rien n'est plus rudimen-
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taire ; mais, peut-être à cause de cette simplicité même, rien n'a plus grande allure. Le tori est le digne accès d'un lieu sacré, et, en le franchissant, devant les cryptoméries qui le prolongent et le complètent, on a le sentiment de marcher vers quelque chose d'auguste.
Tout au contraire la porte, plus basse, est chargée d'ornements. Le tympan, compris entre le linteau et le toit retroussé qui la surmonte, est magnifiquement décoré. De gros lourdauds d'éléphants, tapirs et animaux fantastiques y ruminent sous leur robe de laque.
Le plus singulier des bâtiments de cette première cour est l'étable destinée à loger le cheval blanc du dieu. Les sculptures de la muraille représentent notamment trois singes de grandeur naturelle, que leurs attitudes respectives ont fait nommer le Sourd, le Muet et l'Aveugle. Le premier se bouche les oreilles avec ses mains, le second les lèvres, le troisième les yeux. Tous trois, accroupis et courbés, ont des mines de désolation. Quel caprice d'artiste les a placés là ? Je ne sais. Mais expliquez-moi les innombrables chimères qui décorent nos cathédrales gothiques.
Un passereau qui voletait de-ci de-là dans les branches a gazouillé ces mots au-dessus de ma tête :
— Je suis la septième incarnation de l'âme du sculpteur qui a modelé ces trois si nges. Les hom-
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mes en ce temps-là étaient fous et cruels comme aujourd'hui. Je m'en apercevais, Tétant peut-être un peu moins qu'eux, mais je ne pouvais crier mon indignation comme j'aurais voulu. Une allégorie m'a permis de laisser percer ma pensée <
sans me faire trancher la tête. Le Sourd se bouche les oreilles pour ne pas entendre les mensonges des hommes ; l'Aveugle se ferme les yeux pour ne '
pas voir leurs crimes; le Muet s'efforce de contenir sa colère, et tous sont profondément tristes.
J'allais lui demander quelques explications complémentaires, mais il s'enfuit après s'être désaltéré à l'eau de la fontaine sacrée. Il s'envola derrière le pavillon de la bibliothèque, où sont conservés les livres sanscrits, et disparut. j
Cette cour renferme en grand nombre des lan- )
ternes de pierre ou de bronze qui sont très répandues au Japon, soit aux abords, soit à l'intérieur des temples. Ce sont des supports en forme de colonne renflée vers le haut, que surmonte à peu j près à hauteur d'homme une partie creuse de \ forme carrée ou hexagonale. L'une des faces est enlevée ; sur une autre face est tracé un rond qui i représente le soleil ; une troisième est marquée i d'un croissant pour indiquer la lune. Le tout est j coiffé d'un toit pagode. La cavité reçoit la lampe { que l'on place et que l'on allume aux jours de • fête. Les lanternes de pierre sont d'un aspect ' assez primitif. Des ciselures décorent celles '
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de bronze dont le travail est des plus fins.
J'ai trouvé dans la deuxième cour une grande lanterne toute difîérente, une lanterne mobile que Ton promène dans les processions et qui est abritée sous un toit supporté par quatre colonnes. Elle a pour pendant une cloche sainte protégée de la même façon.
Près de là, sur les murailles d'un pavillon consacré à la prière, sont sculptées des figures plus tranquilles et plus heureuses que celles de tout à l'heure, des ibis, des colombes, moins remarquables par l'expression que par la douceur et l'harmonie des couleurs; elles se détachent au milieu des fleurs, lotus, hortensias, chrysanthèmes aux beaux pétales en bois doré.
La porte de Yoméimon, qui conduit à la troisième cour, passe pour la plus belle du Japon. On y accède en franchissant un tori élevé et en gravissant un long escalier. Elle étonne tout d'abord par la blancheur et le lustre de ses laques qui semblent de l'ivoire. Trois parties distinctes ]a composent, . une au centre fort élevée et deux autres latérales qui sont plus basses. Chacune est couverte d'un toit. Le centre est formé par un portique de quatre colonnes blanches qui s'érigent sur chacune des deux faces. Elles supportent un étage où règne un balcon artistement travaillé. En bas, dans des niches, veillent deux guerriers assis, le torse enveloppé d'un riche vêtement,
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les jambes sous un pantalon à damier, Tare posé dans la main sur les genoux et le carquois à l'épaule. Différents animaux achèvent cette décoration, notamment des lions hiératiques, aux lèvres retroussées, l'air narquois et rageur.
Entrez! dit la somptuosité avenante delà porte. Fuyez ! hurlent au contraire ces gardiens rébarbatifs. On s'arrête ; on hésite ; on ne passe qu'intimidé et craintif, secoué de terreur divine. Quoique cette œuvre disparaisse sous un flot d'ornements, les lignes n'en sont point altérées ; leur belle ordonnance reste claire et facile à saisir; les couleurs, très diverses sur un ton général qui est blanc, chatoient sans fatiguer l'œil. Je suis resté longtemps en contemplation, ébloui, comme un enfant qui vient d'entrer dans le palais des fées. II reste bouché bée et emprunté dans ses habits, songeant à tâter — s*il osait ! — pour voir si c*e8t vrai.
Tout autour de la troisième cour règne une longue galerie où est exposé le trésor du temple, ornements sacerdotaux et guerriers, étoffes brodées, armes anciennes, sabres, arcs aux flèches bifidées, casques, en un mot tout l'attirail des prêtres aux jours de grande solennité.
On parvient au bâtiment principal dans la même cour en traversant encoretme porte, céllede Karamon, qui n'a pas les proportions de la précédente et dont la beauté consiste surtout en de précîout
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cuivres ciselée appliqués sur les laques blanches. Le sanctuaire où Ton accède par des marches recouvertes de plaques de bronze renferme un autel doré où s'accomplissent les rites symboliques. Cette pièce, quoique bien appropriée à sa destination, m'a paru manquer d'ampleur. Elle est sobrement garnie. J'y ai vu quelques menus objets du culte, des livres sacrés, un gong que les prêtres s'amusent à frapper à l'improviste ; quand ce son lugubre a fait tressaillir l'étranger surpris, ils éclatent de rire.
Je me rappelle à l'entrée un prêtre accroupi, .vêtu d'une robe violette et coiffé d'un petit bonnet de police sur l'oreille, qui semblait de la meilleure humeur. Il y avait aussi dans un pavillon . isolé un autre prêtre, en robe pourpre, enveloppé .d'un long manteau blanc, qui portait sur la tête . un bicorne en bataille fait de papier blanc et tout pareil à ceux que les enfants s'amusent à fabriquer chez nous. Sa main droite tenait une marotte à grelots et sa main gauche un éventail. Quelques menues monnaies jetées à terre devant lui indiquaient ce qu'il demandait et ce qu'il obtenait de la charité publique. Je lui lançai un sou. Aussitôt ce personnage falot se leva, fit mille simagrées, agita lentement son éventail, en minaudant comme une vieille femme qui fait ridiculement des grâces dans un salon, puis m'aspergea de ses grelots au tintement grêle et fêlé. Je sortis avec cette bénédiction.
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Le tombeau enfin est situé tout au fond d'une quatrième et dernière cour complètement isolée, dans l'endroit le plus élevé et le plus reculé de la montagne. On y accède par des détours à l'aide d'un très haut escalier, après avoir passé sous un dernier tori. Une grille dont les montants sont en pierre ferme l'enceinte. Le mausolée s'exhausse sur quelques marches. C'est un édicule très simple, de forme carrée, terminé à sa partie supérieure en toit pagode. Il est tout entier en bronze noir que décorent sobrement de finesciselures. Là, dans ce petit ouvrage robuste, d'aspect trapu, sous les grands cryptoméries qui l'entourent et le protègent de leur ombre, là tient tout ce qui reste de Yéyasu le grand soldat.
Je ne décrirai pas le temple de Yémitsu. Il occupe une surface considérable comme le précédent ; il a été conçu sur le même plan : les dispositions des cours et des bâtiments sont les mêmes. Seulement cette fois Tornementation est beaucoup plus simple ; les sculptures sont moins nombreuses et moins riches ; les portes sont moins ouvragées et teintées de tons moins éclatants. D'ailleurs, Tefifet de Tensemble se transforme sans être diminué : la sage économie des lignes et la modestie du décor lui font une beauté grave et hautaine.
Une certaine statue située à l'une des portes mérite cependant une mention : c'est celle du dieu des vents» Il est hissé sur un rocher et porte
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au-dessus de sa tête courbée une outre de forme allongée, dont il maintient les extrémités avec ses poings. Sa peau nue est entièrement colorée en vert. La bouche ouverte, il regarde au-dessous de lui de son œil oblique et méchant, et semble chercher sur qui il va lâcher les vents dont son outre est gonflée et quel mal il va faire aux hommes. L'expression de ce mauvais dieu est terrible à souhait.
Quant au tombeau, il ressemble au premier par sa structure et par sa situation.
Tels sont ces temples, tels sont ces lieux paisibles et dignes, en harmonie avec Fidée de repos que la mort inspire aux hommes. Et pourtant reposent-ils les deux héros ? Goûtent-ils, dans le sein de la montagne (farouche, la tranquillité suprême qu'ils y sont venus chercher et à laquelle leur donnaient droit tant de travaux illustres, entrepris pour préserver la patrie et son génie original ? Hélas ! la secte des chrétiens qu'ils combattirent, qu'ils exterminèrent, est aujourd'hui réapparue.
Non pas qu'elletmpose ses dogmes déjà ébranlés eux-mêmes dans les contrées où ils étaient jadis le plus en honneur. Mais les Blancs sont admis et viennent en grand nombre, qui souillent le sol sacré du Nippon jadis fermé pour jamais, disaiton, à leurs pareils. Ils ne se montrent pas en armes; mais leurs idées se glissent, s'infiltrent.
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s'insinuent rapidement dans le pays. Leur esprit, plus subtil que Tair contenu dans Toutre du dieu des vents, du méchant dieu vert, a franchi 1 infranchissable océan et contourné les montagnes, et voilà qu'il pénètre les cités de l'Empire du Soleil Levant. Tout s'écroule, les religions sont oubliées, les autorités méconnues, grâce à je ne sais quel insaisissable souffle venu de loin, qui triomphe sans le secours de la force brutale.
Yeyasu, Yémitsu, votre sanglant ouvrage de conservation s'effondre et, pour mieux le mépriser et vous narguer vous-mêmes, des étrangers exécrés viennent chaque jour chez vous, jusque devant vos tombes, là où naguère leur présence eût signifié leur mort, et sans respect, moyennant quelque argent, ils vous examinent et vous toisent. déchéance ! Non, ce n est plus le repos, c'est la profanation, c'est la honte.