CHAPITRE XI
Le Yoshivara. — Riche quartier. — Lu volière. — Sainte fonction. — Le paganisme japonais. — Nos préjugés. — La défense des vieilles mœurs. — Un honnête homme. — L'expansion japonaise. — Japonais et Russes. — Massacres. — Le Japon sauve ses coutumes. — Le perpétuel devenir.
Mais hélas I il faut m'arracher aux magnificences de Nikko, à son parc ombragé, à ses montagnes sauvages. Je n'ai que le temps de rentrer précipitamment à Tokio, où je passe ma dernière soirée japonaise.
J'y eus une vision bizarre et charmante. C'est là-bas, très loin, dans le quartier du Yoshivara, situé au nord-ouest de la ville. Ma richka, qui . était traînée par deux rapides coureurs, mit une heure pour y parvenir. C'est le moment où les rues . s'assombrissent,les panneaux se posent ; une lueur pâle blanchit les papiers huilés sur lesquels des ombres se dessinent ; je glisse par des chemins déserts et silencieux. Mais là tout s'illumine
brusquement ; c'était la nuit, voici le jour, voici le mouvement, le bruit, la vie. Décidément les Japonais font tout au rebours de nous. J'ai dit comment leurs maisons de thé, où Ton va boire une tasse de mauvaise tisane, sont discrètes, furtives même. Tout au contraire, ils projettent tout Téclat de la grande lumière sur ce qu'ailleurs on s'efTorce de laisser dans Tombre.
Les rues s'allongent droites, larges, parfaitement entretenues. Quant aux maisons, ce sont les plus belles de la ville, les plus élevées, les mieux construites ; chose inouïe, elles atteignent jusqu'à trois étages I Les grilles dressent leurs barreaux de bois, et l'intérieur des chambres est violemment éclairé, tantôt par de beaux lampions en papier, tantôt, et trop souvent, par de vulgaires lampes à pétrole, des suspensions à abat-jour de porcelaine blanche décrochées de nos plus vilains bazars. Sur Testrade, dans des cages qui ne sont pas bien grandes, mais que Tabsence de toute espèce de mobilier rend suffisantes, minaudent une demi -douzaine de petites femmes accroupies.
Leur costume est le kimono traditionnel des Japonaises, mais il est de couleur voyante, généralement rouge et bleu avec de larges ramages.
Quelquefois Tétoffe, tissée de fils d'or, paraît dignement lourde et comme pétrifiée, si bien que celles qui les portent n'osentpas bouger. La forme de ces vêtements est décente et plutôt sévère ; les
UN COIN DE TOItIO 271
■ épaules ne sont jamais décolletées ; à peine un
Type de Japonaise,
pointe en fichu laisse-t-elle deviner quelque chose de la gorge.
Les coiffures sont artistement faites, suivant la mode nationale ; seulement le volume en est plus
imposant et la hauteur plus majestueuse. Un peigne et quelques épingles les complètent par derrière ; une fleur coquettement posée sur l'oreille les enjolive d'un peu de fantaisie. Je n'ai pas besoin de dire combien les ceintures sont grandiloquentes. Ainsi parées, elles semblent assez affriolantes ces petites djoros — c'est leur nom ; il n'a rien d'infamant. On les voit en même temps de face et de dos, grâce à de hautes glaces qui occupent toute la paroi du fond et reflètent en entier leur corps menu. La djoro a des occupations simples derrière sa grille : son grand souci est de se peindre et de se repeindre. Sans cesse elle se regarde dans un petit miroir de poche, et, sortant d'imperceptibles boites, elle se met du noir au sourcil, du fard à la joue, du carmin à la lèvre. Son doigt léger ajoute ici, retranche là, efface complètement, puis repose, et, quand lestons lui paraissent bien harmonieux, quand elle est suffisamment poupée de cire, elle étale sur le tableau, à l'aide de la houpe, une couche savante de poudre de riz.
En même temps, elle a devant elle son attirail de fumeuse. Elle tire une bouffée de sa pipe qu'elle offre gentiment aux passants à travers la grille, puis elle vide le fourneau dans le cendrier, et elle rit comme si elle avait fait quelque chose de très drôle
Les habitants de Tokio viennent là en famille avec leurs femmes et leurs enfants, ils se promènent, ils regardent, ils causent, ils emplissent
leurs yeux de l'éclat des lumières et des costumes. Parfois un homme s'approche, il fait un signe, une djoro vient à la grille ; ils échangent quelques paroles en riant. Rentre dans la maison par une porte latérale, et l'instant d'après elle disparaît par le fond. La foule s'amuse.
Pour moi, en contemplant ces cages, ces volières où s'agite ce petit monde gazouillant, je songeais à un des plus jolis endroits de Paris, le quai du Louvre où se tient le marché aux oiseaux. Puis en suivant ces innombrables rues si brillantes qui contiennent une population de plusieurs milliers dé femmes, une autre évocation se fit devant mes yeux. Je rêvais que j'étais soudain transporté dans quelque ville grecque de l'antiquité , à Corinthe par exemple, où les courtisanes étaient nombreuses et célèbres, et où elles exerçaient leur art avec éclat, comme une fonction quasi sacrée. Le présent que j'avais sous les yeux m'aidait à mieux comprendre un passé lointain, et aussi l'histoire connue du passé éclaircissait pour moi des mœurs étranges.
• Les Japonais emmêlent dans leur esprit, sans trop de souci, deux religions fort anciennes : le bouddhisme et le shintoïsme, la première d'importation chinoise, la seconde d'origine nationale. Le shintoïsme, à l'exemple du polythéisme grec, est une sorte de divinisation des forces de la nature. Son Olympe est vaste et peuplé de dieux et
de déesses qui rayonnent un peu de leur blonde lumière sur les pauvres humains. Benten, qui passe le front couronné d'or et qui charme les serpents au son de la mandoline, Benten est la déesse des arts et du plaisir ; elle a pour prêtresses désignées les gueichas et les djoros. Au printemps, lors de la fête des cerisiers, en automne à celle des chrysanthèmes, les djoros défilent processionnellement en théories solennelles à travers les larges allées sablées, dans les jardins du temple qui occupe le centre du Yoshivara.
La foule, accourue pour les voir, les salue au passage, et apprend le respect de l'importante fonction sociale qu'elles exercent.
Un Japonais, qui a fait ses études en Europe et qui connaît bien nos mœurs, me disait à ce, propos :
— Votre sensibilité d'Européen se révolte parce que des jeunes filles sont louées, moyennant finances, pour un service qui d'ailleurs n'a rien de déshonorant chez nous . Mais en Europe quel est donc ce trafic que j'ai entendu appeler communément la traite des blanches ? Votre pudeur s'alarme d'un étalage triomphant et trop provocant. Et vos trottoirs, ceux de Londres surtout ? Est-ce que le Japon n'a pas le droit d'avoir son Moulin-Rouge, et le reste ? Le vôtre est plus vivant, soit ; mais le nôtre a bien son originalité. Votre vertu s'indigne d'apprendre que des djoros.
après avoir amassé une petite dot, trouvent à se faire épouser et rentrent au bras de leur mari dans la société des familles. Mais chez vous ne cite-t-on pas des hommes, voire des gentilshommes, très décorés, et très décoratifs, qui donnent leur nom à des demi-mondaines enrichies? En somme, le niveau des mœurs est sensiblement le même en Europe et au Japon. La forme seule diffère. Nous ne rougissons pas , comme vous, des vœux de la nature ni des plaisirs qui peuvent embellir la vie.
Malgré cette plaidoirie, les Yoshivaras sont menacés. L'influence européenne les mine. On m'a dit qu'ils commencent à disparaître peu à peu ; Ja police les fait partiellement fermer. L'année dernière un tenancier fut ruiné de ce chef et ne put faire face à ses engagements commerciaux. C'était un homme délicat, chatouilleux sur le point d'honneur, comme les Japonais se piquent de l'être : il s'ouvrit le ventre. Quant à nous, Européens, épris de beauté, nous devons déplorer de voir détruire, sans profit, une des curiosités les plus extraordinaires de l'Extrême-Orient.
Je ne pouvais continuer davantage mes études de mœurs. Il me fallut quitter Tokio le soir même et aller couchera Yokohama. Le lendemain, j'employai la.matinée à terminer mes derniers préparatifs de départ, à jeter un coup d'œil sur la ville. Elle est bien située, à l'extrémité d'une baie pro-
fonde, mais son caractère japonais est fort altéré; on l*a accommodée^ plus encore que Eobé, au goût des Européens. J*y vis défiler des petits soldats habillés à la mode de chez nous avec des pantalons et des tuniques serrées par une ceinture, le fusil sur lépaule, le pas rapide, l'allure martiale, Tair satisfait d'eux-mêmes.
Eh oui, ils sont satisfaits d eux-mêmes, car ils sont vainqueurs. Ce sont eux qui ont battu les Chinois, qui ont conquis la Mandchourie et Port- Arthur, pour se les voir, il est vrai, enlever l'un et 1 l'autre par les Russes. Et voilà ces rivaux qui se regardent, qui se guettent. Personne ne veut rester chez soi. Les Japonais jurent qu'ils dépassent le nombre de quarante millions d'habitants, qu'ils sont à l'étroit dans leurs îles, qu'ils y étouffent, qu'il leur faut de l'air. La Chine est tout près. Ils y passent, quoique la place soit encore plus mesurée. Du moins si la Corée pouvait leur rester I Mais non, les Russes ne veulent permettre à aucun étranger de mettre le pied dans cette partie de l'Asie. Si le festin comporte plus de mets qu'ils n'en peuvent absorber aujourd'hui, n'importe, ils les mettront de côté pour plus tard.
Alors les Japonais se rabattent sur l'île de Formose. Les petits soldats s'y installent. Le plus simple pour prendre la place des habitants et occuper leurs terres, c'était de les exterminer. On n'y a pas manqué. Les Japonais se sont mis à-
massacrer méthodiquement, à brûler les villages et, en un tour de main, ils eurent mis à mort cinquante mille Formosains. Notre époque, si fière, justement, d'être la plus civilisée qu'il y ait jamais eu, est en même temps une des plus fécondes en cruautés. Jamais on ne vit pires barbaries* Des rivières de sang ont coulé de tous côtés, et souvent par la main des Européens ; mais les Asiatiques taillent plus largement, on doit le re* connaître. Les Japonais ne le cèdent en cruauté ni aux Chinois, ni aux Turcs. Ces hommes, d'aspect doux et paisible, ces artistes qui font si adroitement de jolis bibelots, des cloisonnés, des poteries, des paravents, des éventails, des photographies peintes avec goût, ces hommes sont en même temps féroces. D'ailleurs le dédain qu'ils montrent àToccasion pour leur propre vie, comme pour celle de leurs adversaires, est un côté honorable du caractère de ces êtres si souvent perfides. Ils savent mourir héroïquement sur les champs de bataille ; ils savent se sacrifier sans murmure. Et il en est de même chez les Japonaises ; Tâme de ces jeunes femmes rieuses, de ces jeunes mères aux doigts agiles, cette petite âme est souvent romaine ; elles suivent très bien et spontanément leur époux dans la mort.
C'est pour cela que la transformation militaire des Japonais a été si prompte. Ils n'ont pas eu à devenir soldats; ils l'étaient. Ils sont seulement