CHAPITRE XII SUR l'océan pacifique
A bord de VEmpress ofindia. — Mes regrets. — Consolation — La société.— L'expédition de Chine. — Rivalité des puissances. — Le maréchal de Waldersee. — Français et Allemands. — Quelques gifles. — Nos pioupious.— La bataille de Tien-Tsin.— La blessure du commandant Vidal. — Un bon chirurgien japonais. — La vie abord. — Le jeu des pommes de terre. — Les femmes de missionnaires. — Musique sacrée, musique profane.
Enfin I le 5 juillet dans la matinée j*étais à bord deVEmpress ofindia de la Canadian Pacific railway Company (Compagnie du chemin de fer Canadien-Pacifique). A midi le navire levait Tancre. C'est un moment que j'avais souhaité avec ardeur durant toute la première partie de mon voyage. Je me trouvais précisément sur le bateau "dont la poursuite entrait dans mes projets. Mes calculs s'étaient trouvés justes; je n'avais pas perdu de temps ; sauf imprévu, je pouvais maintenant fixer la date de mon retour. Aucun voyageur parti de Paris à la même heure et le même
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jour que moi n'aurait réussi à aller plus vite. J'avais donc lieu d'être satisfait. Dirai-je qu'au contraire, n'eût été la joie de retrouver bientôt en France les affections laissées, je me serais senti plutôt enclin à la mélancolie. Eh quoi, déjà partir I Que de choses pourtant j'avais encore à voir au Japon 1 comme j'aurais voulu errer au cœur du pays, fouler à loisir l'herbe des temples en goûtant la fraîcheur à l'ombre des grands arbres, et sonder l'&me de ce peuple à la fois si vieux et si jeune! Mais non, il fallait fuir. En vérité la charmante féerie s'évanouissait trop tôt.
La traversée est longue du Japon en Amérique. Elle se fait sans que, pendant douze jours, on aperçoive la terre une seule fois. L'océan, toujours Tocéan, varié seulement par les jeux de la lumière, c'est cruellement monotone, même lorsque le temps est beau. Quoique nous fussions en plein été, au bout de deux jours un vent glacé souffla sur cette mer, refroidie par les courants du nord. L'ennui de ces jours fastidieux fut adouci pour moi par la présence, rare sur cette ligne, d'une dizaine de Français venant, pour la plupart, de Chine. Il y avait notamment quatre officiers : le général Bouguié et son aide de camp, le capi* taine Fontenoy ; puis le commandant Vidal, ancien attaché militaire de France en Chine et en Corée, .qui revenait avec sa famille et son adjoint, le lieutenant de Marescot. M. Robert Lebaudy, qui
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avait fait le même voyage que moi, mais moins précipitamment, se trouvait également à bord. 11 était accompagné d'un aimable ingénieur américain de ses amis, M. Samuel Hill. M. Jousselin, chargé d'études artistiques au Japon, M. Lemaire, armateur établi en Chine, M. Labour, un touriste, complétaient cette petite société, un peu noyée parmi des centaines d'Anglais et d'Américains, mais qui fut des plus agréables pour moi.
Je ne puis publier ici tous les renseignements que j'ai recueillis ou que j'avais déjà rassemblés préalablement sur l'Extrême-Orient et sur la guerre. Je dirai seulement ce qui m'a paru le plus caractéristique.
Il est superflu de rappeler que, sauf la délivrance des légations qui était indispensable, la guerre de Chine n'a servi de rien, sinon aux terribles conquérants de ce temps, aux Russes : j'ai déjà dit comment ils avaient gobé la Mandchourie. Je ne surprendrai personne en ajoutant que si, au lieu de six puissances, groupées mais désunies, qui travaillaient à dompter la Chine, il y en avait eu seulement une, la guerre se serait terminée six mois plus tôt ; mais chaque pays rêvait que son armée entreprît seule quelque opération brillante pour qu'elle en eût seule le mérite, pour en récolter toute la gloire et, si possible, pour en garder exclusivement le profit. A la fin chacun souhaitait de pouvoir dire :
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— C'est moi qui ai rendu tel service ; c'est moi qui ai pacifié telle région. Il est juste que je sois récompensé, soit par l'occupation de certains territoires, soit par une plus grande part d'influence en Chine
Au contraire, les autres puissances cherchaient à retenir celle qui voulait agir, quelle qu'elle fût. Il y en avait bien sept qui étaient coalisées en principe contre la Chine. Mais tacitement elles étaient encore bien plus coalisées contre ellesmêmes. A cette table de sept convives, tous ne songeaient qu'à empêcher le voisin de se rassasier, et voilà comment le gâteau ne fut qu'à peine entamé.
Lé seul résultat de cette opération commune, c'est que les différentes armées qui s'observaient de très près, comme on pense, ont appris à se connaître. Tous nos officiers aimaient à dire qu'ils se sentaient heureux de lexpérience, et que leur armée n'était certes inférieure à aucune autre, pas même à celle de l'Allemagne, qui est la meilleure. Les Allemands ont porté l'organisation à un haut degré de perfection, et leurs hommes, très bien habillés et équipés, étaient remarquables par leur tenue. Malgré cette supériorité, ils ont eu plus de malades que nous.
J'ai appris avec un certain étonnement que le maréchal de Waldersee, représenté partout avec grand fracas comme le chef suprême de Texpédi-
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tioD, n'avait pourtant commanâé ni les troupes françaises, ni les troupes américaines, lesquelles n*ont jamais accepté cette subordination. Lorsqu'il y avait une opération, d'ailleurs plus ou moins illusoire, à laquelle les troupes allemandes et les nôtres devaient collaborer, les ordres de marche ne portaient pas en tète :
Par ordre du maréchal &e Waldersee^ comman dant en chef... comme cela aurait dû être s'il avait été effectivement généralissime; ils portaient simplement cette formule bien différente qui supposait l'égalité des deux commandants :
Après entente entre le maréchal de Waldersee et le général Voyron..»
On a beaucoup parlé de Texcellence des relations . établies entre les Français et les Allemands. Rien de plus exact, mais il faut préciser. Les Allemands avaient évidemment reçu et recevaient chaque jour pour instruction d'être non seulement courtois, mais aimables, cordiaux même avec les Français. La consigne est d'ailleurs, comme on sait, générale dans toute l'Allemagne, et l'empereur est le premier à donner l'exemple ; c'est Thomme qui semble dire :
J'occupe votre demeure ravagée, j'ai suborné votre femme, massacré votre père, violé votre fille, mais je ne vous en veux pas, car au demeurant je suis le meilleur fils du monde, et si d'aventure
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vous désirez, du feu pour allumer votre cigare, à votre aise I
Intraitable pour ce qui nous tient au cœur, facile pour les choses insignifiantes, voilà le système. Les soldats allemands ont donc cherché à être les meilleurs camarades des nôtres. Ceux-ci se sont divertis jusqu'à abuser quelquefois de cette complaisance : les relations cordiales dégénéraient parfois en jeux violeats, puis en querelles où nos soldats giflaient les Allemands, qui se contentaient de filer et de rentrer aux cantonnements sans rien dire. Quant aux rapports entre officiers des deux nations, ils ont été toujours d'une correction parfaite.
Du côté des Anglais, il n'y avait comme soldats que des Sikhs, dont chacun marchait accompagné d un domestique. Malgré un appareil si brillant, nos zouaves considéraient un peu ces soldats -là comme des nègres. Sans que les relations fussent systématiquement mauvaises, il y eut parfois des coups de fusil et des meurtres.
Quant aux officiers anglais, ils traînaient une énorme surcharge de bagages, portés par des escadrons de mulets. D'ailleurs, c'étaient avec ces officiers que les nôtres se plaisaient le plus à cause de leurs manières particulièrement courtoises. Seulement, quand les Français qui, en général^ ne sont pas riches, avaient été invités à dîner par eiix, quand ils avaient bu des vins fins
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et mangé des mets très bien préparés et très bien; servis dans une luisante vaisselle en nickel, ils se trouvaient parfois embarrassés pour rendre de semblables politesses.
L'armée américaine a, en général, la composition que l'on peut attendre en un pays où le métier militaire n'occupe qu'un faible rang dans l'estime publique et où presque toute l'activité de la nation est absorbée par le commerce et l'industrie. Les relations avec les Américains étaient parfois difficiles. On m'a cité notamment, à je ne sais plus quelle station, une aventure singulière. Des officiers américains occupaient une partie d*un train et voulaient empêcher des officiers d'autres nationalités d'y monter, bien que des places eussent été assignées d'avance à ceux-ci. Les Allemands, pleins de mépris, partirent en haussant les épaules. Les Américains firent mettre à leurs hommes la baïonnette au canon. Les Anglais et les Français sortirent leur revolver. C'était un Russe qui commandait la station. Il fut très éner* gique et parvint à calmer la bagarre qui tournait mal. Le lendemain, le général américain — un gentleman celui-là — vit que les siens avaient eu tort et fit des excuses : oc Ce sont des hommes des prairies », disait-il.
Nos soldats se distinguaient entre tous par leur esprit d'initiative et leur adresse à tirer parti des ressources du pays. A peine avaient-ils mis le
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pied dans un village, ad fond du coin le plus perdu, qu'ils le transformaient. C'était fait en un tour de main. Baraquements, cuisines, installations de toutes sortes, thélitre même, — car on jouait la comédie, — ils organisaient tout cela gaiement, avec une promptitude qui étonnait; et ensuite ils mettaient une certaine coquetterie à inviter les étrangers chez eux. D ailleurs les services, y compris celui de l'intendance, tant décrié jadis, ont bien fonctionné, sauf cependant celui de la poste et de la trésorerie, dont beaucoup ont eu à souffrir. Nos officiers qui se plaignaient de mal recevoir leurs lettres ou de ne pouvoir pas envoyer commodément de l'argent à leurs familles, ont eu plus d'une fois Thumiliation de recourir à la poste allemande, qui était régulière. Malgré cette imperfection, la seule que j'aie entendu citer, l'expédition, ou plus exactement les grandes manœuvres transportées en Chine, ont été brillantes. A cette énorme distance et sous ce rude climat, les Français n'ont pas eu plus de malades dans leurs rangs qu'ils n'en auraient compté en France.
. Je terminerai ces courtes notes par quelques détails sur la bataille de Tien-Tsin et certaines de ses suites ; outre l'intérêt qu'ils offrent par euxmêmes, ils feront mieux comprendre le développement qu'acquiert la civilisation au Japon.
C'est en Corée que le commandant Vidal apprit le commencement des hostilités en Chine. Bien
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que sa situation spéciale d'attaché militaire ne lui assignât pas un poste de combat, il partit aussitôt et s'enferma dans Tien-Tsin avec les combattants européens qui s'y trouvaient. La ville de Tien-Tsin se compose d'une partie centrale qui est entourée d'un mur élevé, épais, très résistant; i;out autour de ce noyau se trouve une banlieue chinoise; il y a en outre un quartier annexe où sont groupées les légations européennes. Les Chinois -occupant la ville centrale et la banlieue, tenaient les Européens assiégés dans le quartier des légations. Ceux-ci ne possédaient presque pas d'artillerie : ils avaient le désavantage de la position et ne pouvaient faire brèche chez l'ennemi. Au bout de trois semaines de siège, les ressources commençant à s'épuiser et les secours n'arrivant pas encore, il fallut songer à se donner de l'air. Les Européens firent une sortie et attaquèrent les Chinois dans la banlieue. La bataille dura toute la journée et fut très rude: ce fut même la seule bataille sérieuse de cette guerre. Le soir — 13 juillet 1900 — les assaillants avaient gagné du terrain ; ils occupaient la banlieue et se trouvaient au pied de ce grand mur dont j'ai parlé. D'ailleurs leur succès était peu de chose , puisqu'ils n'avaient aucun moyen de donner l'assaut, et que, ne pouvant pénétrer au cœur de la place, ils allaient sans doute et ré obligés de rétrograder. Heureusement les Chinois furent les premiers à
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se décourager, et, pendant la nuit, ils évacuèrent leur réduit. C'était la délivrance.
Vers la fin du combat, à sept heures du soir, le <M)mniandant Vidal avait été grièvement atteint d'une balle dans l'épaule. On le releva, on le porta à l'ambulance. Il y fut très bien soigné. Mais la balle restait dans la plaie. Les médecins se décla* rèrent impuissants à l'extraire. Ce n'était pas tout à fait leur faute : ils ne disposaient pas du grand moyen d'investigation moderne : ils n'avaient pas les appareils nécessaires à la prépara^ tion des rayons Rœntgen. Le blessé, s^ plaie fermée, mais souffrant toujours de sa balle qui appuyait sur un centre nerveux, fut envoyé en convalescence au Japon. On l'accueillit le mieux du monde à l'hôpital indigène de Hiéroshima. Il s'y trouvait un chirurgien japonais, le docteur Haga, qui a fait ses études en Allemagne. Les services, très bien organisés, procurèrent ce dont nos ambulances avaient manqué. L'examen radiographique permit au docteur Haga d'apercevoir la balle qui n'était pas grosse et que l'on distinguait à peine. L'habile praticien se fit fort de l'extraire. Le malade, qui ne peut pas supporter le chloroforme, eut l'énergie de se laisser disséquer tout éveillé. Un de ses camarades le tenait.
Le Japonais pratiqua sous .l'aisselle une incision de dix centimètres et, après dix minutes d'exploration — minutes cruelles pour le patient I
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— il eut la joie dé ramener la balle au bout de sa pince.
' Voilà un pays où la science moderne n'est pas méprisée. Quant aux infirmières japonaises, elles sont, parait-il, d'une complaisance, d'une dextérité, d'une bonne grâce remarquables; ces petites femmes apportent là, comme partout, les légères fusées^ de leur rire. Un peu trop de zèle, un peu trop de prévenances, c'est leur seul défout.
J'apprenais toutes ces histoires et d'autres encore en me promenant sur le ponf du bateau et en recevant de^ci de-là dans les jambes les boules de croquet lancées par les Ânglais,qûi ne cessaient de jouer à toutes sortes de jeux. Et je me' rappelais en même temps cette parole que m'a dite un jour un Anglais, d'uii ton de supériorité méprisante :
- — Il faut rendre aux Français cette justice qu'ils savent s'amuser
Il n'était pas bien éloigné de dire que c'est là notre seul mérite^ et il ajoutait :.
— C'est un. grand avantaige de n'avoir pas besoin de s'amiiser et de rester toujours sérieux.
Eh bien I je n'ai jamais vu de gens ayant besoin de se divertir et sachant le faire comme les Anglais qui étaient à bord de VEmpress of Ifidia, Ils organisaient des'sports, quelquefois très comiques dans leur simplicité, tels que, par exemple, le jeu des pommes de terre. Voici en quoi il consiste: on met sur lé sol trois seaux bien alignés, puis
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devant chaque seau une rangée de pommes d# terre, douze par exemple, espacées de distance en: distance. Il y a trois concurrents, un près de chaque seau. Le jeu consiste à ramasser chaque pomme de terre une à une, à la porter dans le seau le plus rapidement possible, puis à faire la même chose pour la suivante, et ainsi de suite. Celui qui a terminé avant les autres est proclamé vainqueur. C'est merveille de voir des hommes de cinquante ans se livrer à ce jeu ets'y passionner comme des collégiens qui jouent à la bloquette.
Les autres jeux ne chômaient pas. Il y avait môme des loteries, et Ton jouait chaque soir le nombre de milles que le navire parcourrait le lendemain. Des billets portant des numéros se vendaient aux enchères ; le numéro qui se trouvait correspondre au trajet effectué était le gagnant. Les enchères se faisaient d'une façon très solennelle ; avant de commencer l'opération, tout le monde se levait et Ton chantait gravement le God save the King, Cette prière profitait d'abord, je l'espère, à Edouard VII pour qui elle était faite; j'imagine aussi que celui qui avait chanté avec le plus de ferveur obtenait en récompense le numéro gagnant.
On était officiellement pieux à bord, comme sur tous les paquebots anglais. Chaque dimanche, le matin, après le breakfast, lorsque les Chinois avaient emporté les sandwichs, le thé et les rôties.
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les passagers se réunissaient dans le grand salon, leur livre de psaumes à la main, et là, sous la présidence du capitaine, qui donnait le ton, ils nasil* laientdévotement des hymnes saints. Malheureusement il est plus facile de réaliser Tunisson dans les sentiments religieux que dans rémission des notes, et la musique sacrée ressemblait un peu à celle de Torchestre des gueichas.Tout le bateau en grinçait.
Or il y avait à bord une Française, femme charmante, fort bonne musicienne, douée d'une jolie voix, et qui, comme de raison, n'aimait pas les fausses notes. Le soir, on la priait de se mettre au piano, et, dans le lent bercement des flots, nous écoutions avec infiniment de plaisir les chansons qu'elle voulait bien nous dire. Quand venait le dimanche, je Tentendais avec plus de joie encore ; ses notes justes et claires me semblaient purifier Tair des outrages à Tart musical dont on l'avait souillé le matin. En même temps je regardais un groupe de quatre femmes de missionnaires, respectables dames qui avaient tenté de répandre en Chine la doctrine évangélique. D'après leur aspect, j'ai toujours cru qu'elles trouvaient une puissance d'action sur les Jaunes moins dans le charme de leur personne que dans l'enthousiasme de leur zèle apostolique; mais comme je n'ai pas assisté à l'accomplissement de leur mission, c'est un point que je ne puis préciser.
Seulement, daiîs ma pensée, elles étaient, je
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ne sais pourquoi, particulièrement responsables des chœurs vinaigrés du matin. Le soir, la musique profane leur causait de visibles impationces ; elles échangeaient des regards indignés ; elles se tournaient vers le capitaine comme pour lé prendre à témoin ; elles se demandaient si le sacrilège n'allait pas bientôt finir. Alors, moi, innocemment, je suppliais notre gracieuse compatriote de nous chanter quelque chanson légère, la Sérénade du pavé, par exemple. Innocente aussi, elle accédait obligeamment à mon désir. L'effet était immédiat. Dès les accords de la musique joyeusement faubourienne, les quatre évangélistes se levaient avec le louable ensemble qu'elles n'apportaient pas à leurs hymnes, elles se voilaient la face d'un même mouvement, et.raides, scandalisées, mais dignes, elles traversaient tout le salon d'un trait, sans se retourner, et sortaient. Les muses étaient vengées. Il me fallait quelque audace pour paraître dans le salon, affublé comme je l'étais. Dans la journée, à la rigueur, ma tenue pouvait être tolérée ; on ne faisait pas toilçtte. Mais vers six heures, tout le monde disparaissait au fond des cabines; et, suivant l'étiquette, les dames revenaient pour dîner dans de belles robes de soie claire, et les hommes avec de beaux plastrons blancs. Coinme mon veston avait roulé misérablement sur la Ghilka et sur >' Amour, comme il avait protégé mon pauvre dos sur la planche dans la barque douloureuse, on
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devine quelle. lo(5ue ir était devenu- La honte m'avait d'abord fait fuir à Theure du dîner ;pyiis la hardiesàe m'était venue avec l'indulgence du capitaine et ^ des passagers, et maintenant je promenais d'uûe façon presque impudique des restes, délabrés.: : • .
: Cependant le temps s'écoulait ayec une lenteur désespérante. Je comptais religieusement les. jours et je les effaçais un à un, comme font les collégiens, sur ttn petit almanach de poche que j'avais emporté, et j'étais joyeux de voir , augmenter le nombre des coups de crayon. Or, un matin, en me mettant à table, en regardant le menu du déjeuner qui était renouvelé chaque fois, je remarquai qu'il ne portait pas de date, contrairement à Thabitude. Au. lieu d'indiquer le quantième on avait écrit dessus : Antipodes day, jour des antipodes. Ainsi j'avais parcouru la moitié du tour du monde I Et la veille nous étions au mercredi 10 juillet. Le If^ndemain aurait donc dû être le jeudi 11. Mais non, il n'en était rien. Nous étions au jour des antipodes, c'estrà-dire sous le méridien de Paris, et; ce jour continuait à s'appeler le mercredi 10 juillet. Il y avait un redoublement du même jour. C'est un singulier sentiment de stagnation de penser tout d'un coup qu'on se trouve au môme jour que la veille. Ce redoublement, grâce auquel là vie semble suspendre son cours, était simplement une manière de compenser le temps que