CHAPITRE m
Le train. — Quelques premiers pays du moQde. — Jeune blonde et ingénieur. — Paysages. — Cuisine. — Boissons. — Les Bachkirs. — Les monts Oural. — Colonisation sibérienne. — Emigrants. — Le thé et les icônes. — La jeune blonde et le marchand ventru. — Le steppe. — Les Kirghises. — Nomades comme eux. — La danse macabre. — Pour expédier une dépêche. — La Sibérie en fleurs. — Le charme du soir. -— La jeune blonde et le botaniste allemand.
Le train international dont j'ai eu à me servir n'était pas composé des wagons luxueux que le public a vus à l'Exposition universelle. Il n'avait pas tout ce confort, ces commodités que l'on a loués.
Le jour de mon départ, ces voitures perfectionnées étaient occupées ailleurs, du côté d'Irkoutsk, et j'ai dû me contenter de wagons-lits, très bons d'ailleurs, semblables à ceux qui circulent sur les lignes européennes.
Il existe, en même temps que le train international qui parcourt la ligne transsibérienne trois fois par mois, un train russe qui fait le même trajet deux fois plus souvent. Les Russes usent beaucoup du premier, mais ils aiment à dire que le second est infiniment préférable. Leur grande raison, c'est que le train russe est russe ; on n'a jamais pu la réfuter. Ils n'ont aucune répugnance à étaler leur patriotisme et à célébrer les louanges de leur pays : l'armée russe est la première armée du monde ; il n'y a de bonne littérature qu'en Russie ; les vrais amateurs ne veulent entendre que de la musique russe, et il faut être cruellement abandonné des mécaniciens et des locomotives pour prendre un train autre que le train russe.
Je ne fus nullement surpris 4e, ces prétentions. Lorsque j'ai traversé la Belgique, un Belge m'a dit:
— On prétend que mon pays n'est pas le plus grand pays de la terre. D'abord, il faudrait mesurer. Mais est-ce que cela empêche ma Belgique d'être la reine des nations?
Ensuite, les Allemands, qui furent jadis des philosophes, m'ont parlé avec orgueil de leurs canons.
En Sibérie, j'entendis vanter la douceur des hivers qui y sojit charmants, paraît-il.
— Quel beau birin de fille, comme on dit chez
VOUS, que notre femme japonaise I se sont exclamés les habitants de Kioto en me montrant une poupée pas plus haute que ça I
— Si vous ne traversez pas nos prairies, vous ne saurez jamais ce que c'est qu'une jolie campagne, m'ont déclaré les Canadiens.
Quant aux Yankees,ils bayaient d'aise à attraper le torticolis devant le trente-deuxième étage de leur maison.
Ënfm les Anglais, tout bleus de coups de pied et de coups de poing, me dirent :
— C'est grâce au foot hall que nous avons été si glorieux au Transvaal.
Et tous ajoutaient :
— Convenez-en, vous qui avez vu : n'est-ce pas que mon pays est le premier pays du monde?
J'ai toujours répondu :
— N'en doutez pas un instant.
Or, un étranger ayant hasardé que les deux trains ne diiféraient guère, le train russe étant à l'instar du train international, les Russes s'empressèrent de riposter que, bien au contraire, c'est le train international qui est à l'instar du train russe. Comme on n'avait rien à faire et que le patriotisme de chacun avait des loisirs, on se querella ferme sur l'instar.
Il y avait un pianiste allemand qui argumentait contre un ingénieur russe et un officier russe qui ne laissait pas un instant de repos à un Améri
cain propriétaire de mines. Enfin, en arrivant un soir à la gare de Taïga, nous avons croisé le fameux train russe. Sa principale supériorité est de posséder un salon un peu plus vaste que celui de l'autre train, et qui contient un piano. La musique, paraît-il, acquiert un charme spécial quand elle est accompagnée du grincement des roues et du gémissement des bielles.
Le train international, en revanche, possède un avantage très précieux : il s'y trouve toujours au moins un employé parlant plusieurs langues. Dans l'autre, au contraire, on n'entend que, le russe, ce qui est fort incommode pour les étrangers.
La petite maison mobile, où nous vivions comme des bohémiens dans leur roulotte, ne renfermait pas moins de cinquante-huit nomades répartis en trois voitures, dont une de première classe et deux de seconde classe. En voici, par nationalités, le dénombrement qui donnera une idée de cette communauté mouvante : 42 Russes, 6 Américains, 5 Allemands, 2 Anglais, '2 Belges .
Je suis le seul Français.
Les femmes sont au nombre de vingt et une. Il y a parmi elles une institutrice belge qui va enseigner le français chez un riche propriétaire sur la frontière de Mongolie dans la ville de Kiakhta.
On compte sept enfants, dont Tun est un bébé
américain âgé de trois mois, à qui sa jnère, une toute jeune femme, donne le sein. Elle restera avec lui à Kiakhta, où Ton trouve encore quelques ressources de civilisation européenne. Le père ira plus au sud, à Ourga, au cœur des montagnes, pour exploiter une mine d'or.
Les ingénieurs, les commerçants et les officiers dominent parmi les hommes. Ces gehs, généralement bien élevés, beaucoup parlant français, font bon ménage, s'occupent à fumer, à boire, à jouer, à bavarder, à flirter, à regarder le paysage.
Dès le premier jour, j'avais remarqué un jeune couple dont la tendre intimité me réjouissait. « Un nouveau ménage », pensai-je. C'est un plaisir de voir des amoureux, quoique cela fasse toujours un peu mordre les lèvres à un solitaire. Elle était blonde, comme sont le plus souvent les femmes russes, avec des yeux bleus et une allure dégagée. Il était blond aussi, grand, fort, avec de larges épaules. On me l'avait désigné comme un ingénieur qui se rendait dans l'Oural, où il dirigeait une forge. Il aimait à parler de cette contrée, des chasses à l'ours qu'on y fait, des ruses qu'emploient les gens du pays pour suivre de bouleau en bouleau ce joli petit écureuil qu'on appelle la martre.
Ces bons paysans sont bien heureux, m expliquait-il, quand ils ont la chance de trouver en assez grand nombre des peaux de martres toutes
semblables. Telle peau qui, seule, vaut trente francs, peut décupler de valeur si elle est accompagnée de dix autres fourrures ayant exactement la même couleur.
La jeune femme n'avait jamais été dans TOural et ne semblait pas se soucier de ce qui s'y passait, quoiqu'elle dût y résider, du moins à ce qu'il me paraissait. Tous deux vivaient dans le présent. Ils s'amusaient des beaux feuillages d érable qu'on avait mis partout dans le train pour le décorer, le 2 juin, jour de la Trinité, comme on fait là-bas au moment des fêtes. La vue de la campagne était un charme pour eux.
Elle est pourtant bien monotone, cette campagne de la Russie d'Europe. Ce sont des plaines onduleuses bien cultivées, des prés où pâturent des troupeaux de vaches, de chevaux, de mou* tons, des bois clairsemés où le bouleau léger dé* tache son écorce blême sur le rideau sombre des sapins.
Je ne dis pas que la contrée soit sans beauté D'abord, en ce mois de juin, où les blés grandissent, elle est toute parée d'une fraîche verdure. Et puis l'horizon est immense, comme celui de la mer.
Les villages, très espacés, ont beaucoup de caractère avec leurs chaumières basses, noires, très pauvres, disséminées sur une vaste étendue ; ils sont toujours dominés par un magnifique
édifice tout blanc que sufHTiontent un clocher et un dôme coiffé de vert : c'est l'église, le monument pour lequel la piété russe trouve toujours de l'or au milieu de la misère. Tout à Tentour sont dispersés de pauvres moulins aux ailes disloquées, des ailes grises, crevées et tombantes, si bien qu'ils ont l'air de vieux chats-huants déplumés.
Les humbles moujiks de ces villages ont un goût passionné pour la couleur. Hommes et femmes, peut-être les hommes davantage encore, sont toujours vêtus de tuniques et de robes jaunes, ou cramoisies, ou roses. C'est même assez amusant de voir ces gros Jourdauds à large barbe et à bottes montantes enveloppés dans des étoffes aux teintes tendres qui, d'après nos idées, conviendraient mieux à des fillettes.
Et nous, tout en regardant cette campagne paisible, ces hommes si tranquilles que ne dévore point le souci de l'activité, nous allions sautillant, trépidant, assis aux repas devant des soupes étranges qui sont généralement agréables, même à nos palais occidentaux ; il y en a une, notamment, dont le nom ne saurait être prononcé par nous, oc chtchi », soupe aux choux nationale, qui est d'une ample saveur. Je ferai aussi l'éloge de la € rassolnika », qui est une bonne soupe aux concombres et aux rognons, un peu surette.
La a: salianka 9, sorte dé soupe brune avec des
morceaux d'esturgeon, ' du citron, des olives, des c&pres,est des plus estimables, quoique fortement acide ; mais ces Russes, solides et puissants, ingurgitent tout intrépidement et, comme eux tous, je crois que leur estomac porte des bottes pour patauger à Taise dans ces bols de vinaigre.
Ils ont d'ailleurs un goût prononcé pour ce qui est sur. Leur grand plaisir, en picorant dans les petits plats de hors-d'œuvre aigres doux qu'ils appellent -zakouski, est de manger du pain bis fermenté après l'avoir fortement baigné dans la salière.
Quant à moi, j'ai reculé devant l\ okrochka », sorte de bouillon avec des morceaux de viande hachée menu, des concombres frais, du fenouil, de l'oignon cru, de la crème aigre, le tout à la glace : mes dents en grincent encore!
Mais eux, les forts, ils avalent ces choses pêlemêle, avec des verres de vodka qu'ils ingurgitent sans répit, inlassablement.
Comme boisson on trouve,d abord et universellement, le thé, un thé fort que les amateurs estiment d'une façon toute spéciale ; de la bière, des vins de Crimée qui sont agréables ; des limonades gazeuses, toujours trop sucrées; du kvass, sorte de préparation aux fruits, particulière à la Russie et assez bonne; il y a aussi le kliebni kvass, liqueur brune faite avec du pain bis aigri, que je n'ai
guère appréciée. Enfin le koumiss, ou lait de jument travaillé, est très recherché. On le trouve principalement à Samara sur le Volga, et il passe pour un remède efficace contre les maladies de poitrine. Aussi la ville de Samara, très bien située au bord d'un grand fleuve qu'anime un grand mouvement de batellerie, est-elle très fréquentée par les malades. Il y a sur les coteaux du voisinage des sanatoria spéciaux que Ton appelle des établissements de koumiss et où Ton va faire des cures.
C'est dans cette région que commence à se manifester le mélange des types européen et asiatique. Les stations sont pleines d'hommes au teint jaune, à la tète ronde, au nez épais, à la face aplatie : ce sont des Bachkirs, rameau perdu que la race mongolique a poussé vers l'Occident. Pourquoi tout ce monde? semblent-ils dire. Pourquoi l'invasion de cette machine qui court toute seule?En même temps ils ont l'air gêné et,par leur humble attitude, ils semblent demander pardon d'être là. Eux et nous, si étranges les uns pour les autres, nous sentons que, la distance matérielle franchie, il reste un abîme impossible à combler. . Tout abasourdis qu'ils paraissent, empaquetés d^ns leur houppelande en peau de bête, ces pauvres diables se montrent à l'occasion bons soldats. Leur redoutable adresse à lancer la flèche importunait fort les nôtres en 1812.
Les villages où ils végètent sont parmi les plus misérables et les plus sales. On n'y voit pas les églises parées des Russes. Comme les Bachkirs sont musulmans y ils appellent mosquée une sorte de hangar flanqué d'un pigeonnier où leur prêtre monte pour annoncer par une lucarne Theure de la prière.
Je me souviens d'un vieux très pauvre, tout en guenilles, qui venait tendre la main à la porte du compartiment. On lui jeta quelques kopeks. Il remerciait, courbé très bas, avec un geste drôle en se frottant des mains, d'arrière en avant, le pavillon de l'oreille. Telle est chez eux la manière de témoigner sa reconnaissance.
C'est à travers des populations de ce genre, très disséminées d'ailleurs, que nous entrâmes dans la charmante contrée des monts Oural. La vue de ce pays accidenté m'a reposé de la monotonie des plaines. Les montagnes ou plutôt les collines qui forment cette- chaîne — cette chaînette — ont des ondulations capricieuses qui se distribuent et s'étagent de façon harmonieuse sur des plans différents. Elles sont parées de forêts vertes ; malheureusement on n'y trouve guère que deux essences : le pâle bouleau et le sombre sapin. L'eau y est abondante; elle court çà et là, mais ne se précipite point, tant les pentes sont douces. Les ingénieurs se plaignent qu'elle ne leur fournit pas de chutes à utiliser comme force motrice,
et les touristes regrettent de ne pas rencontrer là ces bruyantes assemblées de commères au chignon d'argent, qui ne cessent jamais de jacasser et qu'on nomme des cascades. Mais le pays, presque désert, est plein de fraîcheur et de grâce ; c'est certainement la partie la plus riante de mon long itinéraire, du moins avant Tarrivée au Japon.
La perle de l'Oural c'est la petite ville de Zlatooustydontlenom signifie Bouche d'Or : elle est en effet placée sous le patronage de saint Jean Chrysostome. Ses maisons s'échelonnent sur la pente de coteaux boisés qui enroulent et déroulent leurs courbes compliquées autour de plusieurs rivières capricieuses. D'anciennes forges, appartenant à l'État, produisent en abondance du fer et de l'aeier ; c'est là qu'ont été fabriqués en partie les rails du chemin de fer transsibérien.
Un peu plus loin que Zlatooust, près de la petite station d'Ourjoumka, j'aperçus sur ma droite, perdu parmi les arbres de la colline, un humble obélisque dont la première face tournée de mon côté portait ce nom écrit en caractères russes : Europe. Puis le train passé, comme je suivais des yeux l'obélisque, je lus sur la face opposée le mot Asie.
C'est ainsi que l'on aborde de façon insensible, sans transition appréciable, cet immense continent, où j'allais suivre un long et trop étroit sil-
Ion. L'Asie, que de choses dans ce simple mot I D'une part, au plus profond des âges, tout le passé de rhumanité, et, d'autre part, dans la région que j'allais parcourir, un avenir infini. D'une part ce qu'il y a de plus vieux, ce qui a le plus enfanté dans le monde ; et d'autre part ce qu'il y a de plus neuf, ce qui est demeuré vierge jusqu'ici, derrière la chaste protection de l'éloignement, du désert et des glaces.
Or, cet avenir il faut le créer ; cette virginité il faut la féconder. C'est dans ce but que le gouvernement russe encourage l'émigration, et le désii de faciliter l'émigration est une des principales raisons pourlesquelles il a construit le chemin de fer transsibérien.
• La première ville importante de Sibérie, Tchéliabinsk, m'a offert le grouillant spectacle des émigrants. Jadis, quand cette contrée infinie était encore inhabitée, sauf par quelques peuplades, le gouvernement russe y transportait de force des Cosaques et des condamnés politiques. Malgré des condamnations généreuses, la colonisation ne marchait guère.
Il fallait être vraiment à court d'éléments civilisateurs pour élire, en cette qualité, des Cosaques. On aurait vite fait l'inventaire des progrès qu'ont pu importer dans la contrée ces mangeurs de chandelle. Quant aux déportés, qui sont au nombre de vingt mille par an environ, ils n'ont guère
davantage le talent de coloniser. La bonne volonté, la régularité, le goût du travail manquent d'ordinaire à ceux d'entre eux qui ont été condamnés pour des crimes de droit commun. Et les autres, les politiques, comme on dit, les déplacés par mesure administrative, suivant Teuphémisme officiel, ceux-là sont le plus souvent des penseurs peu propres aux besognes matérielles de l'agriculture, des manieurs d*idées et non de charrues.
Au seizième siècle, lorsque fut inauguré le sys* tème de la déportation en Sibérie, l'enthousiasme du gouvernement pour ce procédé fut si grand qu'il déporta même une cloche. Ce ne fut pas sans motif. Cette cloche était coupable d'avoir sonné le tocsin à Ouglitch, en 1591, pendant l'assassinat de Dimitri. On ne dit pas quelle influence cette cloche a exercée sur la colonisation.
Le gouvernement s'est avisé d'attirer autant que possible en Sibérie ceux des paysans russes qui sont déjà habitués au travail de la terre, mais qui vivent mal sur un sol trop pauvre. Ils viennent, en effet, depuis l'exécution du chemin de fer. Il n'en passe pas moins de cent mille chaque année à Tchéliabinsk. C'est un flot que Tadministration canalise dans différentes directions, d'après un système méthodique. Les terres sont distribuées gratuitement; on ajoute un petit pécule nécessaire à la construction d'une maisonnette et à l'a-
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chat d'une paire de bœufs avec quelques instrument aratoires.
La gare de Tchéliabinsk était pleine de ces misérables. Quel entassement, quelle odeur I Ils étaient là, allongés au hasard sur les tables, sur les bancs, vautrés à terre, sales, graisseux, le visage enfoui sous une barbe broussailleuse, leurs cheveux rouges ébouriffés sortant de leur bonnet.. On en voyait de très: âgés, le chef branlant, le poil blanc, tout étonnés qu'on transportât ainsi un vieux tronc épuisé, qui sbiifS n'importe quel ciel ne donnerait plus de. bourgeons désormais. H y en avait de jeunes, si fatigués, si déguenillés, si hâves, qu'ils n'osaient plus avoir d'espoir.
Les femmes, leur fichu croisé sur la poitrine, souvent emmitouffiées comme les hommes dans une sordide houppelande de peau de .renne, gisaient tout de leur long, n'ayant plus la force de rester accroupies pour tenir leur enfant entre leurs bras. C'est qu'ils venaient de loin, ces pauvres diables : de Kief, d^Odessa, du Caucase, et ils avaient voyagé . en troisième, dans des trains lents, et il leur* restait encore l>eaucoup de chemin à faire, de la môme façon, jusqu'à Vladivostok peutêtre, comme: moi, mais en coml)ien de temps I
Lés plus solides trouvaient la force d'aller au samovar, le grand et beau samovar de cuivre qui domine la pièce — comme toutes les salles d'attente de Sibérie -r- et qui semble disputer à l'icône
de la Vierge accrochée au mur la protection des voyageurs. Un verre ébréché sortait avec peine de leurs sacs de toile grise à demi éventrés, d'où s'échappaient des hardes sans forme et sans nom. Et, pesants dans leurs bottes de treillis, ils faisaient tomber l'eau bouillante sur leur thé et aspiraient l'arôme délicieux. Il faut avoir vu l'air recueilli avec lequel ils pressent le verre entre leurs deux mains et la gravité avec laquelle ils y plongent leur morceau de pain, pour savoir ce qu'est la religion du thé en Russie.
Et comme ils boivent, les malheureux I Leur thé n'est jamais sucré. Pourtant, la saveur du sucre ne leur est pas inconnue. Ils en ont généralement un petit morceau qu'ils assujettissent entre leurs dents, et ils avalent le liquide en le faisant passer dessus avec précaution : le morceau fond à peine et, ainsi très économisé, il sert plusieurs fois. On arrive par ce moyen, paraît-il, à se faire une idée de ce que peut être le goût du sucre II y a des gens dans cette misère qui trouvent moyen d'avoir un kopek pour acheter, à la vieille bonne femme assise au comptoir, un cierge gros comme un fil et le faire brûler devant la sainte image. Et tous se prosternent dévotement et baisent la terre, adorant le samovar et faisant des génuflexions devant l'icône.
Je me suis purifié au grand air et j'ai erré un moment entre les boutiques du petit marché qui
entoure la gare, pauvres échoppes où Ton débite la basse viande, la charcuterie et les humbles vêtements, casquettes, chemises rouges, dont ont besoin les gens du peuple. A côté il y a une jolie église en bois qui, comme toutes les églises russes des villages, est située au milieu d'un jardinet vert.
Les émigrants, qui m'avaient impressionné, me préoccupaient encore lorsque, le soir, en m'asseyant devant mon bol de chtchi, je remarquai que la jeune mariée, la blonde, dont je n'apercevais pas l'époux, était assise, contré sa coutume, en face d'un monsieur ventru qu'on m'avait désigné comme un gros marchand de Tomsk. Ils paraissaient être dans les meilleurs termes et elle continuait d'échanger avec lui ses impressions sur le paysage. L'ingénieur était descendu à Tchéliabinsk pour aller dans l'Oural, et laimable voyageuse embellissait encore le train par sa présence, comme on disait dans les madrigaux du dix-huitième siècle. Seulement, son interlocuteur n'était plus le même.
Les 5 et 6 juin nous fûmes comme perdus dans le steppe, Timmense prairie pâle, pâlie encore çà et là par des bouquets de petits bouleaux argentés qui semblent vêtus d'un rayon de lune. L'herbe grêle et souffreteuse donne au terrain un ton chlorotique. On croirait voir une gigantesque assiette de chicorée. Le pays est plat de tous côtés jusqu'à l!horizon, dont, lé cerclé démesuré s'embrume
dans l'infini. Vous diriez l'océan, mais sans les reflets moirés qui sont une des beautés de Tonde.
Par endroits seulement, des roseaux dressent leur tête flexible que le vent balance au-dessus du miroir sombre d'un marais. Mais l'eau est rare.
Je n'ose appeler villages les quelques maisonnettes éparses autour des stations. Ces demeures sont toujours couvertes en planches. Depuis que nous sommes en Sibérie, le chaume a disparu et ne reparaîtra pas. Ce petit fait suffirait à lui seul pour définir la contrée : pas de culture, pas de blé, donc pas de paille pour abriter les habitations. On s'étonne d'apercevoir des troupeaux assez nombreux, chevaux, bœufs, brebis, paissant ensemble, qui arrachent laborieusement l'herbe de ce sol avare.
Ces espaces, si mornes à nos yeux, possèdent un charme spécial pour ceux qui y vivent. Le steppe a son ivresse. Les Kirghises que je voyais autour de moi courir, si agiles, si prompts, sur leurs petits chevaux impétueux, se plaisent à voler libremenj; à travers l'étendue. Ces descendants des Mongols, très différents des Bachkirs et assez semblables aux Turcs, demi-musulmans et demi-idolâtres, n'ont pas encore senti le besoin de se fixer. La vie nomade continue à être leur passion. A peine s'arrêtent-ils l'hiver dans les lieux les moins mal abrités pour improviser des