LK TOUR DU MONDE
huttes de bois où les enfume le feu de leurs foyers sans cheminées. L'approche de la belle saison leur rend des ailes. Au premier jour de dégel, qu'ils guettaient avec émotion, les voilà en selle flattant leurs chers chevaux qui ont eu assez de robustesse pour vivre dehors, qui ont résisté aux frimas, qui ont su trouver tout seuls leur nourriture sous la neige.
Et ils partent poussant devant eux leurs troupeaux, unique et complète richesse qui leur donne la boisson, c'est-à-dire le koumiss ; la nourriture, c'est-à-dire la viande; les vêtements, c'est-à-dire les étoffes de laine, et enfin les murs de leurs mobiles demeures, car les iourtes, ou tentes en forme de coupoles qu'ils traînent avec eux, sont faites d'un feutre préparé par les femmes avec le poil des animaux.
Aussi le précieux troupeau est-il leur joyau, leur gloire, leur souci. Lorsque deux Kirghises se rencontrent dans le steppe et qu'ils arrêtent leurs montures pour causer, ils ne s'abordent pas en se demandant un vulgaire : « Comment se porte Madame ? i» ou bien : cl Et la santé des enfants ? :s> Ils vont droit à ce qui est intéressairt et ils disent : « Gomment va le bétail ? »
Mauvais époux, mauvais pères ces gens du steppe ? Ne parlez pas ainsi. Il y a des hommes qui en se croisant sur le boulevard se gratifient tout d'abord de cette fleurette : « A combien a
clôturé le trois pour cent ce soir ? b La famille vient après.
La joie du Kirghise c'est le déplacement incessant, c'est l'extrême rapidité^ c'est l'ivresse de l'espace. La chasse le passionne. Il part son faucon sur le poing et lui fait lier des renards. Il force le loup à la course, et, quand enfin la béte se retourne pour mordre, il se réjouit à la voir défaillir d'épuisement. Plus loin,toujours plus loin I Sa selle ne doit jamais être vide Son plus grand plaisir est de lutter de vitesse avec ses amis. Il galope, il bondit, il voltige, il se perd dans l'immensité. Il veut toujours entendre le bruit sourd des pieds de son cheval frappant le sol. Il veut voir le monde à travers la fumée qui sort des naseaux de l'animal. Et il faut cvoire que cette existence exerce une séduction particulière, puisque nous nous mettons tous à la mener. Qu'est-ce donc, en effet, que notre passion pour la bicyclette et pour l'automobile, sinon l'appétit grandissant d'une inutile célérité ? L'extrême civilisation a réveillé en nous l'instinct endormi du nomade d'autrefois. Sans steppe, ni chevaux indomptés, nous sommes un peu Kirghises, et la pédale et l'électricité nous font même dépasser ces centaures. Et moi, que viens-je faire au milieu de ces plaines que j'effleure sans m'arrêter, effrayant les indigènes hostiles qui s'enfuient indignés de voir profaner par des étrangers l'inviolabilité de leur terre farouche ? Que viens-je faire,
sinon, comme eux, une course de vitesse ?
Puis tout courant, je regardais et je rêvais. Je remarquais de temps à autre dans une enceinte palissadée un groupement de petits meubles peints en rouge ou en jaune, tels que j'en avais déjà rencontré plusieurs fois en Russie et qui affectent tout à fait la forme de pupitres à violon. On m'expliqua que ce sont là des cimetières, et que ces meubles sont destinés à recevoir des couronnes ou à protéger des croix. Mais il n^y a jamais de couronne, et nulle part les croix n'ont besoin d'abri. Il est bien évident que ces pupitres servent à porter la musique des exécutants de l'orchestre, les nuits où il y a danse macabre.
Les personnes que j*ai interrogées prétendent qu'elles n'ont jamais rien vu de tel* Parbleu ! Ce qui se passe dans l'autre monde se voit-il avec des yeux de chair ? Les soirs de nuit obscure, en me promenant dans le couloir, le long du train, seul, tous les autres couchés ou jouant au whist devant des verres de vodka, tandis que je songeais à la France — oh I quelle est loin là-bas, tout là-bas, comme elle est loin 1 — j'ai très bien entendu les sons clairets et un peu saugrenus de l'orchestre fantastique.
En arrivant à Omsk, Un centre important, je voulus expédier une dépêche à Paris. Une opéra-
lion aussi simple en elle-même n^est jamais facile sur le chemin de fer transsibérien. En effet, pour transmettre une dépêche française, il faut un employé qui puisse déchiffrer aisément les caractères latins. Or cet employé ne se trouve point aux bureaux télégraphiques des stations, mais seulement à ceux des villes. Il faut donc remettre son télégramme au chef de gare qui veut bien se charger de le faire porter. C'est ce que je fis; mais au moment de payer, grand fut l'embarras pour connaître le prix du mot. Le chef de gare dit un chiffre ; le sous-chef en indiqua un [autre ; l'in* specteur formula une troisième opinion Ce fut un grave conciliabule, sur le quai de bois où nous délibérions.
Justement le général qui commande les troupes d'Omsk, averti de mon passage, se portait à ma rencontre. C'est un homme d'âge, à grande barbe, qui est venu à Paris il y a une trentaine d'années et qui parle bien français. Nous échangeâmes de grandes politesses. Puis je lui soumis la difficulté .
— Je vais vous faire donner la réponse à l'instant même, me dit-il.
Il appeU un employé et lui dit en russe une phrase, incompréhensible pour moi naturellement, mais terminée par deux mots qui m'étaient familiers : cièt minoute. Ils signifient dans la minute, sur-le-champ, tout de suite ; ils garan-
tissent, ils assurent le maximum de la promptitude, rinstantanéité. Oh ! qu'il est dangereux de les entendre !
Les Russes, en effet, ont un dédain universel pour la mesure du temps, et sur ce point ils se montrent bien orientaux. Un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'importe ? La vie s'effeuille au vent sans qu'ils tiennent trop rigoureusement registre des pétales tombés. Les pendules sont fort rares dans leurs appartements, et je n'ai jamais vu sur la façade de leurs gares Thorloge classique chez nous, et d'ailleurs si souvent bafouée. Les mots cièt minoute désignent donc une portion indéterminée de rinfîni, et, comme on ne sait jamais si cette portion est écoulée, il ne faut pas désespérer des promesses faites, même quand on ne les voit pas tenir.
L'employé du bureau télégraphique de la ville avec qui celui de la gare se mit en communication était justement sorti. Tout le personnel de la station et celui de Tarmée, qui vint à la rescousse, ne purent fournir un éclaircissement, et le train partit sans que je fusse renseigné.
Il partit m'emportant à travers un pays qui changeait insensiblement d'aspect. Les fleuves, l'Ichim, l'Irtich, l'Ob, l'Iénisséi, quoique très distants l'un de l'autre, Jui donnent un peu de cet attrait qui accompagne toujours la vuejdu^bord de l'eau. Ce sont des fleuves larges qui s*épanouis-
sent à Taise et coulent paresseusement entre des rives basses auxquelles la fraîcheur fait une parure d herbes vertes. Des bateaux à rame ou à vapeur y mettent la vie, et attestent que ces grandes artères entraînent dans leur cours vers l'océan Glacial des marchandises nombreuses, parfois même des blés du Sud destinés à suppléer à Tinsuffisance de nos récoltes et amenés jusqu'en France.
Puis le steppe disparaissant peu à peu, nous entrâmes dans les bois, dans la forêt vierge qu'on appelle là-bas « taïga », et d'où je ne devais presque pi us sortir jusqu'à mon arrivée à Vladivostok.
Rien n'est plus frais, plus grandiose, plus noble qu'une belle forêt. Ce peuple, droit et immobile, est plein de mystère et de fierté. A la vérité, on ne saurait habiter chez lui d'une manière continue. Sa tristesse hautaine enveloppe, enserre, écrase et fait qu'on le fuit bientôt. Mais il est doux d'y venir de temps à autre chercher, sous la lumière tamisée, la solitude et la paix. L'intimité silencieuse en est pénétrante, et, loin du grouillement des hommes, on y goûte le plaisir étrange d'être parmi ce qui est vivant et toutefois sans mouvement.
Seulement il y faut de vieux arbres très hauts et très larges qui ont vu beaucoup de siècles et qui les racontent. Il y faut des essences nombreuses ; il y faut des accidents de terrain, des monts et des vallées et des sites imprévus. La
taïga, uniquement composée de pins et de bouleaux; n'est pas à dédaigner ; elle a au moins Tattrait de la verdure. Mais le terrain en est fort peu mouvementé ; les échappées sur des hauteurs ou des ravins y sont excessivement rares ; les arbres n'en sont pas vieux ni puissants, et elle fatigue bientôt le voyageur emprisonné entre deux éternelles murailles vertes.
Un charme imprévu de la Sibérie à partir de rOb environ, c'est le nombre et la beauté de ses fleurs. Tout ce que la forêt laisse libre, tout ce qui est clairière se détache comme un beau tapis vert semé de taches colorées. Tantôt ce sont de larges anémones blanches, tantôt les petits points bleus des myosotis; ailleurs des renoncules d'un ton orangé étendent sur la prairie de larges couches d'or fauve, tandis que les aubépines embaument Tair de leur parfum. Autre peuple à la fois vivant et immobile, lui aussi, mais délicat et dont le sourire est plein de grâce.
Car la Sibérie n'est pas toujours le pays rébarbatif qu'on s'imagine d'ordinaire. Une fois, comme le train s'arrêtait vers le soir à un village nommé Tchernorétchensk, je me rappelle être descendu, ainsi que je faisais à chaque station, d'abord pour voir les choses le mieux possible, et puis pour délasser mes jambes d'un long engourdissement. Le ciel gris traversé de quelques nuages floconneux était clair et léger, la tempéra-
ture douce, Tair presque sans poussière. Je m'approchai des maisons de moujiks, humbles maisons composées seulement d'un rez-de-chaussée et d'un grenier, percées de petits trous frileux en guise de fenêtres. Des vieillards se reposaient près de la porte, regardant des enfants blonds et des cochonnets roses qui jouaient ensemble nez contre nez sous la surveillance d'un chien maigre. Des canards barbotaient dans une mare. Une vache flâneuse se rapprochait doucement de l'étable, en broutant les dernières touffes d'herbe du chemin. Soudain un son lointain s'éleva dans le silence : ce n'était que la voix monotone et nasillarde d'un accordéon, mais les moujiks écoutaient comme si c'eût été la plus délicieuse des musiques. Et moimême je ne pus me défendre d'une certaine émotion en présence de ce simple et rustique tableau qui me rappelait, à deux mille lieues de chez nous, certains villages de nos campagnes les plus reculées.
En remontant dans le train pour dîner, je m'aperçus que la jeune blonde venait une troisième fois de changer de vis-à-vis.
Le gros marchand était descendu à la dernière ville et, comme elle n'aimait pas la solitude, elle l'avait remplacé par un botaniste allemand, homme chargé de lunettes et de gravité, qui faisait un cours sur les fleurs que nous apercevions le long de la voie quand nos remparts à
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panache vert s'écartaient suffisamment pour les laisser respirer.
— Monsieur, me dit le chef de train en baissant la voix, je dois vous avouer que c'est une femme soiUenue.
C'est ainsi que nous arrivâmes le 9 juin au soir vers minuit en gare dlrkoutsk et, dans Tobscurité, parmi le remue- ménage des employés et des colis, je m'entendis appeler par mon nom : la voix ne pouvait être que celle d'un Français, et même d'un Parisien. Elle me fut douce !