CHAPITRE IV
Irkoutsk. — Une alerte d*incendie. — La mélancolie du rouble cassé. — Le besoin de bercement. — La rivière Angara. — Le lac Baîkal. — Ses légendes. — Le brise-glace. — Le lavabo chimérique. — ËQ Transbaïkalie. — Les Bouriates. — Le musicien Piorkowski. — Sa philosophie. — Le respect des serviettes étoilées. — Tchita. — Les Politiques.
La voix qui m'appelait dans la nuit était celle de M. Marcerou, un des rares négociants français qui tentent le commerce d'importation et la diffusion de nos marchandises en Sibérie.
A la vérité, celui-là possède un avantage exceptionnel et infiniment précieux en la circonstance : étant né et ayant passé son enfance à Saint- Pétersbourg, il parle le russe. Les menus services qu'il m'a rendus pendant les quelques heures que j'ai passées à Irkoutsk m'ont été fort agréables.
Une autre surprise m'était réservée à la gare. Un officier m'attendait, qui me reçut au nom du gouverneur alors absent de la ville, et je fus coule TOUR DU MONDE 3
duit à rhôtel en voiture, au grand galop, sous l'escorte de plusieurs gendarmes. On m'a assuré depuis que cette démonstration n'était pas seulement de pure politesse. Parmi les trois cent mille déportés de la Sibérie, on en compte cent mille qui, soit humeur, soit impossibilité de trouver un travail fixe, .vivent en vagabonds. Ils ne sont pas méchants, mais la nécessité les réduit au pillage, et, la nuit, dans les villes comme à la campagne, le voyageur, l'étranger surtout, est pour eux un gibier de choix. Comme nous volions à grand fracas dans un tourbillon de poussière, je distinguai nettement, de distance en distance, un petit bruit sec et net, comme celui des castagnettes ou plutôt comme celui que font à Paris les marchandes de plaisir. Il y avait en outre, au coin des rues, des formes mobiles aux silhouettes lourdes et indécises. On m'expliqua que ce sont les gardiens de nuit qui s'appellent les uns les autres et se répondent en faisant cliqueter des planchettes dont ils sont munis.
Tout pétaradant qu'il fût, mon cortège dut cependant s'arrêter pour en laisser passer un autre au fracas encore plus claquant. J'apercevais dans les ténèbres de longues voitures découvertes, dont des torches flamboyantes, placées aux quatre angles, faisaient ressortir les contours noirs. On eût dit des ombres chinoises. Dedans il y avait des hommes debout, et le
cocher fouettait trois chevaux qui filaient en bondissant. Derrière, on apercevait d'autres voitures non moins rapides qui portaient de petits tonneaux. Le feu I II y avait, comme tous les soirs, une alerte d'incendie. La ville est en bois, ainsi que toutes les villes de Sibérie, et elle brûle plus ou moins de temps à autre. Ces accidents, ne détruisant que des maisons petites et de peu de valeur, n'ont pas la même importance que chez nous. Le Sibérien est assez philosophe devant le feu. On me montra en même temps une tour où brillaient quelques lampes de différentes couleurs, disposées d'une façon particulière et méthodique. C'était la tour des pompiers. Jour et nuit, un guetteur veille au sommet. Dès qu'il aperçoit un incendie, il fait mouvoir les signaux, qui la nuit sont lumineux, et qu'il combine de façon à indiquer le quartier sinistré. Aussitôt, tous les pompiers sont en branle. Dans les grandes villes, à Saint-Pétersbourg par exemple, il y a plusieurs tours semblables qui correspondent entre elles.
En arrivant à l'hôtel, — un hôtel à peine achevé, d'ailleurs bien meublé et propre, chose quasi miraculeuse en Sibérie, — comme je m'asseyais pour prendre une légère collation, je remarquai un individu accoudé sur la grande table de la salle à manger, la tète dans ses mains, l'air accablé. Je m'enquis des malheurs qui avaient pu le frapper.
— C'est un négociant allemand dont un des clients vient de « casser le rouble », me fut-il répondu
Il me fut impossible de comprendre d'abord comment la rupture d'un rouble pouvait plonger un homme dans une sî profonde affliction. Mais, me dit-on, il existe chez les commerçants, en Russie et en Sibérie, un usage assez répandu et fort singulier. Lorsqu'un négociant a fait pendant plusieurs années des affaires avec un commissionnaire, lorsqu'il a payé régulièrement les marchandises qu'il prend à crédit, un désir d'économie bien naturel naît soudain dans ses entrailles et, sans autre forme de procédure, il avertit son correspondant qu'il casse le rouble. C'est dire : « Je ne vous payerai que la moitié de ma dette actuelle »... S'il doit soixante mille roubles, par exemple, la casse est de trente mille. Personne ne s'étonne, paraît-il, la chose étant dans les mœurs. Seulement les gens avertis s'arrangent pour majorer les prix en conséquence, afin de perdre le moins possible quand le bon rouble qu'ils croyaient tenir fond de moitié entre leurs mains. Il faut croire que mon Allemand n'avait pas observé cette sage précaution. Quant aux négociants russes, ils ont une réponse toute prête : — Puisque vos prix sont systématiquement majorés, nous serions bien sots de vous payer jusqu'au bout.
Je pris cequ'onpeutprendre de sommeil autour d'un petit mouchoir chiffonné en guise de drap sur une toute petite couchette ; c'était la première fois que je m'étendais dans un lit fixe depuis Paris. Il me fut très difficile de me faire à cette vulgaire immobilité. Le bercement me manquait, et puis le bruit de ferraille du train, et puis le crissement des essieux mal graissés. Est-ce que nos nourrices ne nous balancent pas dans des berceaux ? Est-ce que, en tous pays, elles ne nous chantent pas des chansons pour nous endormir ? C'est un besoin tellement naturel que, dès notre petite enfance, on le satisfait universellement, et nous avons peine à nous endormir quand musique et mouvement nous font défaut. Le train m'avait rendu Tune et l'autre.
Dès l'aube, j'étais à travers les rues, des rues droites, régulières, mais non pavées, aveuglées de poussière, où s'alignent exactement des maisons basses devant lesquelles court un trottoir en bois. Une méthode rigoureuse a chassé de ces villes nouvelles un élément indispensable de tout art, et notamment de l'art de construire : je veux dire la fantaisie. Les enseignes des marchands mettent un peu d'allure libre et gaie dans ces rues monotones. Faites, comme autrefois chez nous, pour des gens qui ne savent pas lire, elles sont parlantes. On n'écrit pas sur sa porte qu'on est matelassier ou chemisier, on y peint — et de
quelle peinture ! — un matelas ou une chemise. Le nombre des enseignes dans une ville mesure le degré de l'instruction populaire dans le pays. Avec les vaches et surtout les cochons velus qui errent, furettent sans cesse parmi les rues sibériennes, ces naïfs tableaux forment l'élément pittoresque de la contrée.
Il y a d'ailleurs à Irkoutsk des éléments de vie intellectuelle, des écoles, un musée, un théâtre, une bibliothèque publique. On y trouve aussi des établissements de bienfaisance et des hôpitaux. Je sais même par un témoignage direct que l'hôpital des enfants est des plus remarquables. M. Bure, consul de Belgique à Yokohama, avec qui j'ai eu le plaisir de voyager un certain temps, m'a raconté que, passant à Irkoutsk quelques jours avant moi, il avait dû conduire dans cette maison sa fillette malade, et l'y laisser douze jours : aucun établissement de ce genre, me disait-il, ne lui a jamais paru mieux installé, mieux tenu, ni supérieur au point de vue des soins.
Si la ville, ou plutôt le gros village, paraît médiocre au promeneur, l'aspect en est des plus séduisants quand on la regarde de loin et d'un peu haut. Je m'en suis aperçu en gravissant la colline où s'étagent pêle-mêle les tombes du cimetière avec leurs croix à double bras. C'est de là qu'il faut voir au soleil les rues basses, allongées dans une ceinture de monts verdoyants, le
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long de l'Angara, ce beau fleuve qui sort, quelques lieues plus loin, du lac Baïkal. Cet Angara, que traverse un pont généralement très animé par une foule de piétons, de voitures, de bestiaux, est un de mes plus curieux souvenirs de Sibérie.
Le chemin de fer,que j'ai repris le matin même, le longe de très près. Je me suis plu à regarder ses rives vertes, son cours aux détours nonchalants, son eau peu profonde qu'embarrassent çà et là des îles fleuries et de petits rochers coiffés d'algues.
On y voit de nombreux pêcheurs à la ligne, les jambes nues enfoncées dans l'eau, le torse enveloppé d'une chemise rose ou rouge, le bras armé d'une longue gaule. Ils sont d'ailleurs semblables à tous les pêcheurs à la ligne du monde entier, en ceci qu'ils ne prennent jamais rien. Nul ne peut se vanter d'avoir jamais vu un poisson frétiller et se débattre au bout de leur fil. Mais, comme chez leurs confrères des bords de la Seine ou de la Loire, leur conviction est inébranlable, et du matin au soir ils allongent la main, ils allongent leur perche, ils allongent leur fil, inlassablement : la ténacité même stérile est une vertu admirable.
La sortie de l'Angara hors du lac Baïkal, dont il va porter les eaux à l'Iénisséi, est d'un aspect ample et noble. Mais le paysage change subitement. Ce qui était riant devient sévère. A la rue
grimpante succède le carrefour vaste et morne dont Tœil ne distingue plus les contours.
Le lac Baïkal est une sorte de mer où flotterait à Taise une île grande comme la Belgique et que Ton a tort de comparer aux lacs de Suisse et d'Italie. La vie en est absente. Où sont les gais villages de vignerons comme au Léman ? Où sont les maisons peintes qui descendent et s'empressent pour venir se mirer dans le lac de Côme ? Ici les rives escarpées et boisées plongent leur longue chevelure dans une eau noire, vacillant miroir que la fureur trouble souvent ; mais sa beauté souffre de son immensité même. La vue s'y perd, comme la sonde s'égare dans ses profondeurs qui n'ont jamais pu être mesurées. On parle béatement de grands pays^de grands lacs, de grands fleuves. Et qu'importe? Au delà de certaines limites, àquoi bon l'étendue? Ce qui séduit, c'est l'harmonie des proportions, c'est le charme des contours. Je n'ai pas besoin de géants. Le lac d'Annecy, qui n-est pas des plus vastes, tant s'en faut, est parfait dans sa forme élégante.
Mais les légendes locales font au Baïkal une beauté particulière. Son nom signifie Mer Riche; les indigènes l'appellent souvent Mer Sainte. Car ses caps rocheux, parfois taillés en forme de face humaine, sont visiblement des divinités.Tel le cap Chamansk qui est le dieu Dianda lui-même, un dieu paterne dont tout un peuple tourbillonnant
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d'oiseaux habite la bouche et les yeux. Dianda est bon, Dianda aime les sacrifices que lui font les prêtres, et en retour il accorde Tapaisement des tempêtes et favorise les pêches fructueuses. Il est malicieux aussi, car il cache tout au fond des eaux un poisson nommé golomianka, gros comme un hareng, qu'il n'a jamais permis à un être humain de voir vivant ; car lorsque le golomianka arrive à la surface, privé de Futile pression que lui faisait une colonne d'eau de cinq ou six cents mètres, son corps éclate et fond à l'air.
La divinité vengeresse Begdozy, qui s'empare de l'âme des méchants, habite l'île d'Olkhon où on l'adore pour la calmer. Et puis leCharlemagne de l'Orient, Gengis-Khan, qui est originaire de la contrée, a résidé dans cette même île d'Olkhon, lieu saint entre tous.
Le Baïkal a encore, pour lui faire une horrible poésie, le souvenir de ses drames qui sont effroyables, soit quand l'ouragan déchaîne la tourmente meurtrière aux bateaux, soit quand la neige l'enveloppe de sa blanche perfidie, car l'hiver on traverse la surface en traîneau. Or il arrive que, souvent, pour des raisons encore mal connues, la glace, qui cependant devrait être solide et compacte par cinquante degrés de froid, est fissurée de terribles crevasses que dissimule une couche superficielle de neige. Les chevaux les franchissent sans les voir ; mais la secousse ayant disloqué le
mince revêtement, rarrière-train bascule, et le voyageur, précipité, tombe à des centaines de mètres dans la fente traîtresse d'où rien ne peut le tirer.
Les ingénieurs ont construit un énorme bateau des plus remarquables qui peut porter les trains de chemins de fer et qui est fait pour briser la glace par son propre poids et s'y frayer un chemin. Il est muni de deux hélices verticales qui le soulèvent de lavant à mesure qu'il chemine ; en retombant, il broie la glace, et marche au moyen de deux autres hélices horizontales dans le chenal qu'il vient de creuser. Ce système, fort ingénieux, n'a pas donné tous les résultats qu'on en attendait. On s'occupe de construire une voie ferrée qui contournera le lac Baïkal sur la rive méridionale et qui évitera le transbordement.
Après cinq heures de traversée en bateau à vapeur, j'abordai le soir la rive orientale à la petite station de Missova, où je repris le train, les secousses, la trépidation et les grincements. Cette fois, ce n'est plus le train international, mais le train russe. Il n'a plus de wagon-restaurant. Les couchettes sont sans draps ; le drap est un luxe inconnu dans les hôtels, fixes ou roulants, de Sibérie Quant aux lavabos, ce sont bien les appareils les plus extraordinaires que j'aie jamais vus. Certes, bien des systèmes imaginés
par les hommes vont directement contre le but qu'ils prétendent poursuivre.
— Oh ! oui I... Par exemple le mariage, inventé soi-disant pour le bonheur des mortels I me souffle un mari désabusé.
C'est possible. Mais le lavabo russe, conçu, dit-on, en vue de permettre de se débarbouiller, est admirablement fait pour que nul n'y parvienne. Figurez-vous un tube vertical qui doit laisser couler de Teau par en bas ; il est fermé par une petite soupape en forme de boule.
Pour obtenir de Teau, je soulevai la soupape avec ma main gauche. Immédiatement je fus éclaboussé par une nappe circulaire qui se répandait partout sur moi, excepté là où je voulais. D'ailleurs, la cuvette étant percée d'un trou sans bouchon, il était impossible d'y recueillir une seule goutte. Instinctivement je lâchai la soupape. L'écoulement s'arrêta. Puis, comme il me fallait de Teau, je soulevai de nouveau la boule, et prenant mon parti de l'inondation qui recommençait, j'approchai, suivant les rites, ma main droite armée de savon pour la frotter contre la main gauche. La gauche qui depuis longtemps a l'habitude de venir au-devant de cette visite, et qui ne pouvait le faire en tenant la soupape, lâcha tout. La boule retomba aussitôt, et le liquide cessa de couler. Et ainsi je pouvais bien avoir de l'eau sans me frotter les mains l'une contre l'autre, ou me
frotter les mains sans avoir d'eau ; mais il me fut à tout jamais impossible d'obtenir simultanément ces deux résultats, dont pourtant, comme chacun sait, le concours est nécessaire en la circonstance. Il y a donc, dans le train russe, des appareils portant le nom illusoire de lavabo, mais on ne saurait citer l'exemple d'un voyageur qui s'y soit lavé.
La Transbaïkalie est une des belles parties de la Sibérie, et les quatre jours que j'y ai passés comptent parmi les plus intéressants de mon voyage. Les monts lablonovyi qui la tailladent, Texhaussent, la ravinent, lui donnent une physionomie mouvementée assez analogue à celle de l'Oural, mais plus sauvage. La culture y est fort rare On ne voit guère que forêts, prairies et marécages. Les hauteurs, sans être considérables, sont généralement bien distribuées. Autour des ruisseaux, dans les clairières, Therbe est fraîche et toute parfumée de fleurs. Les villages, très rares et très exigus, n'enlèvent à cette farouche contrée rien de son caractère agreste.
Parfois, en traversant la région forestière, j'étais surpris d'apercevoir au loin un voile grisâtre étendu sur les arbres. Tantôt il traînait, crêpe lamentable qui mettait la contrée en deuil ; il se ployait et se déployait sous l'action du vent,et il me semblait que je voyais s'agiter un drapeau noir. Si le train passait à proximité,la fumée acre prenait à
la gorge et empêchait de respirer. Puis je distinguais des tisons d'où s'envolaient des flammèches comme des fusées. On m'a dit que, à certains jours, quand les incendies, qui sont fréquents, dévorent à la fois les deux côtés de la voie, les trains ne peuvent avancer, tant est opaque le nuage où ils se trouvent peu à peuenveloppés.Ces ravages sont d'ordinaire produits par les colons eux-mêmes qui emploient ce moyen brutal pour défricher, car là où Thomme s'installe, l'imperceptible grain de blé chasse partout la racine du gros arbre.
Jusqu'ici l'habitant ne s'était guère soucié de culture. Les indigènes, en effet, sont des Bouriates, rameau détaché de la race jaune, très semblables aux Chinois et par le type et par le costume, mais encore à demi nomades, et adonnés surtout à l'élevage des bestiaux et à la chasse. Les ornements dont leurs femmes se parent sont quelquefois singuliers. Je me rappelle avoir remarqué notamment une femme tartare qui portait en bandoulière un chapelet formé par plusieurs rangs de grosses pièces de monnaie blanche extrêmement nombreuses. Ces pièces, provenant de tous les pays, étaient marquées du soleil mexicain, du dragon chinois, de l'effigie de la reine Victoria. Le balancement de la marche les faisait tinter joliment, et la femme avançait au milieu d'un cliquetis argentin.
Les Bouriates parlent la langue thibétaine ; ils
sont demi-fétichistes, demi-bouddhistès. Le chef de leur religion, le Khamba-lama, habite dans la Transbaïkalie, sur le bord du lac de Goussinoï, un couvent qui est une sorte d'Université religieuse, comme la mosquée El Azhar au Caire, et où se conservent et s*enseignent les dogmes religieux, en même temps que Ton y garde les idoles.
Aux indigènes se sont superposés d'abord les déportés, comme dans la jolie petite ville de Pétrowsk où les hautes cheminées des aciéries fument auprès d'un lac très pittoresque, et puis des moujiks, récemment émigrés de Russie, qui promènent parmi les premiers habitants du pays leur figure blanche avec des airs de supériorité. Pourtant, le mélange semble s'opérer sans trop de heurts. Je me rappelle avoir vu, un soir au crépuscule, dans une clairière, une ronde déjeunes filles blanches et jaunes qui se déroulait en festons joyeux sur l'herbe, au son de l'accordéon.
Le train ne comporte pas de wagon-restaurant, mais les buffets des gares sont assez confortables et la nourriture y est suffisante. On y trouve surtout des hachis de viande roulés dans de la pâte qui ne sont pas désagréables quoique lourds.
Seulement, sur les comptoirs, le même couvert sert à tout le monde pour manger les zakouski qui sont la friandise favorite des Russes ; chacun pique sa tranche de poisson froid ou son morceau de concombre ; chacun avale à loisir des hors-
d'œuvre, puis remet soigneusement la fourchette, que le voisin prend sans répugnance. Les serviettes, très à effet, sont pliées magnifiquement en éventail et ont un rayonnement lustré qui, de loin, inspire confiance. Mais les Russes éprouvent un sentiment encore très vif et 1res fraternel de la communauté primitive qui étonne un peu notre délicatesse de civilisés.
Un jour, au petit village de Sakhando, pendant un de nos trop longs et trop fréquents arrêts qui font, dans les stations, le désespoir des voyageurs pressés, je m'étais assis à table devant un plat de hachis et j'avais déployé non sans respect une de ces serviettes pompeuses, gloire des buffets transbaïkaliens. â côté de moi était assis le plus empanaché de mes compagnons de voyage, Téminent Alexandre Piorkowski, chef d'orchestre de la musique militaire des Cosaques. Nous étions les meilleurs amis du monde, quoiqu'il ne sût que trois phrases de français et des phrases très simples, comme vous allez voir, mais essentielles. La première était :
— Comment vous portez-vous ?
Celle-là lui servait à entrer en relation avec les gens, à leur montrer sa civilité et par conséquent à se faire bien venir d eux. Point de la plus haute importance pour Piorkowski, qui est éminemment sociable, et qui aime qu'on le regarde sourire lorsqu'il file les poils de sa moustache blonde.
Il lançait aussi forN souvent, et sans raison apparente, un Très bien retentissant, et cela convenait le mieux du monde à sa mine satisfaite et joviale.
Enfin, dans les moments difficiles, quand je ne comprenais pas le contrôleur qui me demandait mon billet — cette race est aussi importune que dans les pays civilisés — ou quand je trépignais de voir le train en panne, mon musicien disait avec bonne humeur :
— C'est égal !
D'autre part il m'a montré un certificat écrit en français, daté de Kizlowodsk (Caucase) le 16 juillet 4898, signé Antoine de Koutski, pianiste de l'empereur d'Allemagne, et certifiant que Piorkowski avait exécuté supérieurement avec son orchestre une marche héroïque intitulée le Réveil du Zion, écrite par M. Koutski. Avec ce certificat et ces trois phrases, est-ce que je ne connaissais pas admirablement mon nouvel ami ? Je le connaissais mieux que s'il eût parlé ma langue à merveille, car il aurait peut être employé cet avantage à se déguiser. Au contraire, avec trois mots, son âme m'apparaissait telle qu'elle était, aimable et avantageuse, et aussi sa philosophie légère et optimiste. Je savais de lui tout ce qu'il importe de savoir d'un homme. Ah ! que les idiomes compliqués sont donc peu nécessaires I Donc nous étions à table. Piorkowski venait de se
leveravant moi pour aller montrer sur le quai aux femmes bouriates sa moustache frisée, son bonnet d'astrakan blanc, les deux grandes cartouchières vides qui barraient sa poitrine sur sa tunique noire et son poignard au manche embelli de turquoises. Mon hachis était déjà à moitié. Une servante s'approcha, prit avec ménagement la serviette que mon voisin venait de laisser en partant, et se mit à la plier d'un air dévot, comme un linge sacré, en grand cérémonial, suivant des formes fixes et rituelles. Puis elle la remit dans le verre et contempla son œuvre d'un œil réjoui. J'eus alors Tidée de regarder ma serviette qui gisait sur mon genou et que je n'avais pas encore employée.Qued ornements j'y trouvai! Café, bière, vin! du brun, du jaune, du violacé, elle était tout étoilée, et, comme je le crois, les égards inspirés par ces enjolivements avaient empêché qu'on ne les effaçât depuis l'ouverture du transsibérien. Moi, je n'ai pas le respect des souvenirs à ce degré- là. L'aventure me coupa l'appétit. Mais l'instant d'après je retrouvai sur le quai la face épanouie de Piorkowski, et, sans savoir ce qui avait pu m'arriver ni même s'il m'était arrivé quelque chose, il me réconforta d'un vigoureux Très bien. Puis au bout d une minute de vague réflexion, il le corrobora d'un Cest égal plein de cordialité, dont je tâchai de consoler mon estomac.
C'est à Tchita, sur le versant oriental des monts,
que le chemin de fer atteint la rivière Chilka, des tinée à devenir bientôt ma voie douloureuse vers l'océan Pacifique.
L'arrivée à Tchita est fort attrayante : un petit pays assis au pied de collines boisées sur le bord de l'eau, c'est toujours un agréable spectacle. Le train s'arrêta longuement au milieu de la principale place de la ville, qu'il traverse sans plus de façons. Par l'ensemble coquet de ses constructions en bois et par l'aspect de ses habitants, cette petite cité m'a paru absorber en elle-même tout ce qu'il y a de civilisation dans la contrée. Elle jouit d'une célébrité cruelle depuis un siècle : c'est un des lieux d'exil les plus fréquemment assignés comme séjour aux déportés. Les personnes condamnées pour la fameuse insurrection qui éclata le jour même de l'avènement de Nicolas I" ont été envoyées en partie à Pétrowsk, en partie à Tchita, victimes d'une implacable vengeance Et depuis, sur cette roule que j'ai mis douze jours à parcourir en chemin de fer, combien d'autres se sont traînés à pied lamentablement pendant six mois et davantage, pour venir s'étioler hors du monde, expiant le crime d'avoir rêvé une Russie consciente, une Russie pensante et majeure ! Certes il y a sur notre terre bien des géhennes, bien des lieux de torture où souffrent des créatures humaines Mais nulle part sans doute ne saignent de plus nobles blessures fièrement reçues pour des causes plus
sacrées ; nulle part il n'existe de douleurs plus honorables, telles que ceux qui les éprouvent ont peut-être une joie amère et secrète à les subir, et qu'ils ne voudraient point ne les pas connaître. Vers le soir, à l'heure de la promenade, près de la petite buvette où Ton vend de la bière au centre de la place, devant la chapelle à coupole dorée, avec les collines onduleuses du fond pour décor, j'ai été frappé d'y voir tant d'hommes vêtus de redingotes noires très râpées, qui passaient, des livres sous le bras ; hommes absorbés, au front pensif, qui n'accordaient même pas un regard à ce train venu de l'Extrême-Occident, du pays où volent leurs rêves, du pays d'où souffle le grand vent libérateur. Ils allaient, graves et lents, noyés dans leur songe, et près d'eux, non moins graves, circulaient des jeunes filles, au maintien décent, à la mise pauvre, le petit canotier sur la tête, leurs livres à la main elles aussi. Des Politiques, disaient les renseignés. Et cependant, les officiers, brillants et légers, regardaient en sifflotant, et faisaient cingler leur cravache.