CHAPITRE V
SUR LA CHILKA
Stretensk. — L'hôtel. — Le colonel Zakarof. — Mes cheveux compromis — Musique. — Transport de troupes. — Conquête de la Mandchourie — Le transmandchourien. — Ma chambre à coucher. — Une gondole bien aérée. — La Ghilka. — Les émigrants. — Dîner rustique. — Mélancolie. — L'effet d'un grain de sel. — Des planches solides. — Le Pavel. — Navigation laborieuse.
Le lendemain soir, j'atteignais enfin une des principales étapes de mon voyage, Stretensk, dernière station du chemin de fer transsibérien. Nous avions été longtemps arrêtés par la présence sur la voie d'un train de marchandises où Ton chargeait du thé. Des ouvriers chinois passaient plies sous le faix de lourdes caisses carrées en bois qu'ils déposaient et empilaient méthodiquement sur les wagons. Ce spectacle qui m'avait intéressé un instant devait me coûter cher.
Personne n'était venu à ma rencontre. J'en fus un peu surpris, car presque partout, au moins dans
les points importants, un officier ou un envoyé du gouverneur venait me saluer avec la plus grande courtoisie, et se mettait obligeamment à ma disposition. D'abord, j'étais officiellement annoncé ; de plus, les Français qui vont jusque dans ces pays lointains sont des plus rares; enfin, le motif de mon voyage, qui était connu, excitait la plus vive curiosité, c Ahl le tour du monde... Et vous espérez mettre moins de quatre-vingts jours ? Par la Sibérie, vraiment très nouveau. » La joie de tous était grande que Ton traversât leur pays pour en parler.
Non seulement il n'y avait personne à l'arrivée du train, mais encore un gendarme prétendait obtenir de moi des explications sur le but que je me proposais en faisant de la photographie. J'avais été signalé télégraphiquement par un subalterne depuis je ne Siais quelle station, comme un individu suspect qui prenait des vues, et le bon gendarme, très zélé, voulait confisquer ma jumelle. Quelques mots suffirent à dissiper les doutes de l'excellent fonctionnaire. J'étais fort impatient ; je savais qu'un bateau à vapeur partait le jour même de Stretensk pour descendre la Chilka, mais à une heure que je n'avais pu connaître, et je cherchais des yeux sur la rivière la fumée amicale de la cheminée. Rien. L'air était pur. Le soleil couchant dorait le ciel d'une lueur vive, et, sur l'autre rive, la petite ville étendue le long de la
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berge, au pied d'un coteau, semblait paisible et somnolente.
Et cela m'agaçait prodigieusement que la petite ville allongée sur la berge fût paisible et somnolente.
Il nous parait toujours que les autres hommes doivent être dominés par les mêmes préoccu pat ions que nous ; nous concevons à peine qu'ils aient des intérêts différents des nôtres, et j'éprouvais une sorte d'indignation calme de ce que le tout Stretensk — huit mille habitants — ne vînt pas s'empresser pour me conduire au bateau. Il fallut d'abord traverser la rivière, ce qui ne fut pas chose facile. On passe à Taide d'un bac. Un employé, accroupi sur la berge, faisait payer un droit, et tirait lentement, avec beaucoup de circonspection, un billet d'un kopek d'une malle placée près de lui. J'arrivai au bac par le moyen d'une planche branlante, à demi submergée. Il était fort encombré de véhicules, de chevaux, de moujiks, de Bouriates et de Chinois, hommes et femmes, jeunes et vieux, pressés au milieu de ces voitures sales et lépreuses où l'on n'ose à peine s'asseoir dans les villes sibériennes, de môme que l'on n'ose à peine aborder les chambres d'hôtel.
Ce fut pourtant à l'un de ces hôtels que je courus, aussitôt la rivière passée. On me conduisit je ne sais où, à travers une grande pièce qui était évidemment une salle de théâtre, bien qu'elle
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servît, pour le moment, d'atelier de menuiserie, et, ma valise une fois en sûreté, je priai qu'on m'indiquât sans délai la résidence du gouverneur militaire. On me fit redescendre à la rivière que je longeai pendant quelques minutes. Il était neuf heures du soir. Le soleil venait de disparaître derrière le coteau, et ses rayons mourants éclairaient encore le site qui est d'un beau dessin; mais je hâtais le pas, sentant que la nuit allait me surprendre. Soudain j'avisai un homme assez grand, coiffé d'une casquette et vêtu de ce long manteau à manches, d'une belle couleur gris clair tout à fait semblable à la couleur du pantalon des uniformes italiens. C'était un officier évidemment. Beaucoup d'officiers russes parlent français ; je ne pouvais mieux faire que de m adresserà celui-ci. Dès qu'il sut mon nom, il me tendit la main en s'écriant :
— Comment !... C'est vous 1... Je suis allé moimême vous attendre à la gare aujourd'hui, mais pas à ce dernier train qui est en retard. Je vous avais retenu, pour que vous fussiez à l'aise, deux bonnes places sur le bateau à vapeur qui est parti tantôt. Malheureusement il a filé sans vous. Le retard du train a tout gâté.
L'aimable officier auquel je parlais était le colonel Zakarof qui, depuis deux ans, remplit à Stretensk les fonctions, particulièrement difficiles en ce moment, de chef du mouvement militaire
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dans la Sibérie orientale. C'est un homme jeune, de belle allure, à la barbe châtain, la figure éclairée de deux yeux bleus au regard très doux. Ses manières sont des plus correctes, son langage précis : il possède cette élégance aisée qui distingue, en Russie, les officiers d'état-major.
Je le remerciai de son obligeance et, sans comprendre, dès Tabord, toute l'étendue de mon malheur, je lui demandai tranquillement à quelle heure partait le prochain bateau.
— A midi, me répondit-il.
On m'avait tellement affirmé que le départ avait lieu tous les jours que, dans ma pensée, il était question du lendemain. Je répliquai que j'aurais sans doute du plaisir à visiter dans la matinée les environs qui me paraissaient agréables.
— Oh I cinq jours vous suffiront, dit-il ; nous pourrons organiser une chasse si cela vous convient.
— Comment, cinq jours? Comment, une chasse?
— Mais oui, nous sommes aujourd'hui jeudi, le prochain vapeur part mardi.
Je me sentis baigné d'une sueur glacée ; mes yeux désespérés tombèrent sur la rivière qui, ne pouvant pas me porter assez tôt, pourrait du moins me rendre le service d'être mon dernier refuge. Puis je voulus m'arracher les cheveux. Mais je réfléchis qu'une calvitie précoce qui me dénuderait soudain n'augmenterait pas la part
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de chance que j'avais encore de continuer mon voyage en temps utile. Alors il me vint Tidée de m'enlever seulement une mèche de cheveux pour voir s'ils n'étaient pas devenus blancs tout à coup, comme cela arrive, dit-on, dans les grandes émotions de la vie. Mais la lumière avait baissé de plus en plus et je compris qu'aux dernières lueurs du jour il me serait très difficile de distinguer les couleurs. Voilà par suite de quelles opérations mentales mes pauvres cheveux, dont j'avais failli me séparer, sont cependant demeurés attachés à leur cuir. D'ailleurs, ces opérations furent extrêmement courtes, et le colonel Zakarof ne put les soupçonner. Je lui répondis simplement :
— Alors, procurez-moi des chevaux, colonel.
— Pourquoi faire ?
— Je pars ce soir et je cours après le bateau à vapeur. Donnez-moi une voiture ou un cheval de selle avec un bon guide, je rattraperai certainement le bateau. Il ne faut que se dépécher.
— Je vous fournirai tous les chevaux que vous voudrez; mais ce que je ne peux pas vous fournir, ce sont les routes. Il n'y a pas de chemin tracé. C'est même pour cela que nous nous servons des fleuves.
Alors j'expliquai que, quoi qu'il pût advenir, j'avais absolument besoin d'être le 5 juillet à Yokohama, qu'il me fallait donc toucher à Vladivostok à temps, puis encore traverser la mer du Japon ;
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sans quoi mon voyage était déplorablement manqué. J'allais sans doute invoquer Talliance française J'allais parler des grands intérêts du monde et même du dernier emprunt; je me sentais devenir éloquent sur la berge de cette rivière inconnue, lorsque le colonel Zakarof me fit rentrer mon discours :
— Il n'y a pas un seul bateau à vapeur dans Stretensk, mais vous en trouverez certainement à Pokrovsk, au confluent de la Chilka et de l'Amour. Là, il y en a toujours.
— Je vole donc à Pokrovsk.
— Attendez. Vous ne pouvez pas mettre moins de trois jours pour y arriver, et vous n'avez qu'un moyen : c'est d'acheter un radeau, un radeau que l'on conduira à la rame et qui, le courant aidant, vous mettra à Pokrovsk en temps voulu.
— Où y a-t-il un radeau? répondis-je en écarquillant les yeux, car je n'apercevais rien sur la rivière.
Je pris le colonel par le bras pour le conduire vers un endroit où j'apercevais des lumières et où, me semblait-il, il devait y avoir des embarcations. Et j'ajoutai :
— Je pars ce soir.
— Oh l comme vous y allez I II faut que je m'occupe d'abord de vous procurer le radeau et de chercher des hommes sûrs pour vous accompagner. Vous, de votre côté, rentrez à l'hôtel ; com-
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mandez des vivres, des conserves pour quelques jours, du vin, des liqueurs, du thé : surtout deux couvertures plutôt qu'une, car vous risquez d avoir froid. Dans une heure, je vous rejoins à Thôtel. Fiez-vous à moi. Vous partirez demain matin.
Une heure plus tard, dans la salle à manger de rhôtel, comme je surveillais mes préparatifs, j'entendis tout d'un coup une voix joyeuse qui me criait :
— Tout est prêt!
C'était le colonel Zakarof . Oh I qu'il fut le bienvenu I Nous dînâmes gaiement. Les Russes ont une passion pour les instruments qui leur jouent tout seuls de la musique : orgues, trompettes ou pianos. Il faut qu'une auberge soit bien petite et un restaurant bien humble pour être dépourvus de quelque boîte chantante, si modeste fût-elle. Durant le repas, un gamin travaillait à moudre au piano les airs de Carmen et de la Mascotte, Trois ou quatre officiers, dont un doué d'une fort belle voix, lançaient ces airs à tue-tête le plus gaillardement du monde. Le piano mécanique est, comme on sait, bien supérieur à celui qui exigeait autrefois les doigts agiles d'un artiste exercé. D'abord, il est toujours disposé et ne se fait jamais prier ; de plus, on ne lui connaît aucune vanité; enfin, 1 éclat, la douceur, toutes les nuances s'y fondent dans une aimable égalité, la seule que le
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monde, et surtout la Russie, doive connaître sans doute d'ici longtemps.
J'étais de la meilleure humeur. Mon radeau, que je n'avais pas encore vu, me semblait un yacht de plaisance et je me figurais que j'allais en jouir à la manière d'un grand seigneur. Au bruit — je n'ose dire au son — du piano, nous buvions une coupe de Champagne, et je baptisai du nom de le Matin ma nouvelle embarcation, mon yacht, dont le colonel Zakarof fut le parrain.
En même temps, il me racontait sa vie, ses occupations depuis deux ans au fond de cette région perdue. Stretensk est le grand centre du mouvement des troupes russes dans cette partie de l'Asie, et la guerre de Chine lui a donné une importance militaire considérable. En hiver, les soldats marchent sur le fleuve qui est gelé.
Après la débâcle, on les fait naviguer dans de grands bateaux très primitifs que Ton improvise avec la plus grande facilité, la région étant pleine de bois et tous les habitants étant bûcherons. La plupart des ouvriers qu'on emploie à ce travail sont des Chinois ; ce sont eux qui construisirent, l'an dernier, les chalands destinés à transporter les soldats qui allaient combattre leur pays On entasse environ quatre cents personnes dans ces bâtiments que traînent des remorqueurs. Le Russe qui, de tous les soldats, est le plus