‹ Le tour du monde en 63 joursChapitre 8 sur 35 · LB TOUR DD MONDE · texte numérisé non relu

LB TOUR DD MONDE

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rustique et le moins exigeant, ne souffre jamais du manque de confortable .

C'est ainsi que Ton a pu faire passer là cent mille hommes, deux cents canons, quatre mille voitures et les transporter à des milliers de kilomètres de leur point de départ. C'est ainsi que la Russie a conquis, sans crier gare, la Mandchourie, vaste province chinoise plus étendue que la France. Cette région montagneuse est des plus riches, quoique le climat en soit très rigoureux.

Les mines d'or, d'argent, de plomb, y sont fort abondantes. On y trouve les céréales les plus variées, froment, avoine, seigle, orge, riz. Le pavot et le tabac, que les hommes et les femmes fument sans distinction, y croissent facilement. La culture maraîchère y est avancée. Le froid, qui est pourtant extrême, n'empêche pas d'y rencontrer nos fruits de France, tels que poires, pommes, pêches, prunes. De plus le ginsen, racine que l'on déterre dans les défilés des montagnes, est une panacée, douée, comme autrefois notre gui, de toutes sortes de vertus çuratives absolument merveilleuses. Enfin les prairies nourrissent grassement le bétail.

Il n'y a pas moins de quinze millions d'habitants dans cette province, c'est-à-dire deux fois plus que sur tout l'immense territoire de la Sibérie. Les Russes n'avaient garde de laisser échapper une si belle province. La dernière guerre avec

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la Chine leur a été un prétexte pour envoyer une armée, qui est aujourd'hui maltresse du pays et qui a hâté Tachèvement du chemin de fer commencé au mois d'août 1897.

Cette ligne se détache du Transsibérien à Kaîdalovo, près de la ville de Tchita, et se dirige à Test sur Vladivostok. Une branche détachée de Eharbin passe par Moukhden et aboutit sur rOcéan Pacifique à la nouvelle possession russe de Port- Arthur et à une ville d'érection toute récente, Dalni, qui est à cinquante kilomètres au nord de la première.

Dalni, qui ne compte pas encore un seul habitant, est pourtant aujourd'hui à demi construite, avec des rues, des places, des maisons, je crois même des théâtres et Téclairage à l'électricité. Port- Arthur restera la ville de guerre. Dalni, dans l'esprit du ministre des finances de Russie, M. Witte, qui en est le promoteur, deviendra le grand port de commerce et, mieux que Vladivostok, la fenêtre ouverte vers l'Amérique, le San- Francisco de l'Asie. Le précieux avantage de ces deux ports, Dalni et Port-Arthur, c'est que la mer n'y gèle point.

Il me paraissait séduisant de suivre dès maintenant un chemin tout nouveau et presque entièrement inconnu. L'idée me vint à Stretensk de quitter la Chilka et l'Amour et de filer par voie ferrée sur Vladivostok. J'avais déjà envisagé cette

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hypothèse dès Paris. Le manque de renseignements précis m'avait empêché d'y donner suite. A Stretensk, le colonel Zakarof me dissuada de mon projet. L'inachèvement des travaux et l'incertitude d'un service qui n'est pas encore régulier mettaient trop de chances contre moi.

Ainsi, tout en entendant un air de la Fille de Madame Angot^ j'assistais par la pensée au développement prodigieux que prend chaque jour cette immense monarchie militaire qu'est la Russie. La guerre, dont elle a fait son industrie préférée et presque unique, lui assure une expansion démesurée. La moitié de TAsie lui est directement soumise et le reste devient peu à peu son fief.

Je rêvais encore à ces choses en me retirant dans ma chambre, une petite chambre que je partageais avec un camarade encombrant, je veux dire un poêle prodigieusement haut, large, saillant, qui en occupait plus de la moitié. Du dehors la porte pouvait se clore à l'aide d'un cadenas. A rintérieur un crochet donnait Tillusion d'une fermeture; il ne joignait pas les battants de la porte, de sorte qu'en passant la main et en le soulevant on était chez moi si l'on voulait. Vous savez que, suivant l'avis des philosophes, le superflu est la seule chose vraiment indispensable : aussi, le long du mur, près de mon lit sans draps, y avait-il une tapisserie — je ne reconnus pas

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Fart des Grobelins — représentant un seigneur du seizième siècle incliné devant deux grandes dames. Comme les besoins de Tâme remportent infiniment sur ceux du corps, on avait dédaigné de mettre une table de toilette, mais dans un angle une veilleuse brûlait devant une image de la Vierge.

Il me fallait, pour partir, quelque ombre de vaisselle et de batterie de cuisine Le lendemain matin je parcourus les magasins de Stretensk. Ils sont modestes, mais je n'étais pas exigeant. Les ressources du pays m'offrirent bientôt une assiette en fer émaillé et une sorte de chaudron de même substance où je comptais préparer le thé. Mon couvert de voyage compléta la série des ustensiles nécessaires.

Lorsque j'arrivai sur la berge avec cet attirail, le chaudron à la main et une miche de pain sous le bras, j'y trouvai le colonel Zakarof près du bateau. Cette embarcation n'était pas le radeau que je m'étais figuré tout d'abord, mais plutôt une barque en forme de gondole vénitienne, ou plus précisément c'était le squelette d'une gondole. Elle avait environ cinq mètres de long sur un mètre et demi de large ; le milieu était occupé par une sorte de cabine exactement faite comme une niche à chien. Un coup d'œil me fit comprendre qu'elle était extrêmement primitive.

Mais elle me sauvait : je la trouvai admirable.

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Le colonel surveillait certaines réparations urgentes^et trois hommes armés de haches, de marteaux et de clous achevaient de consolider les banquettes et de boucher les plus grands trous. Je déposai soigneusement mes colis dans un coin ; je les rangeai le mieux possible, de façon à ménager la place.

Puis le colonel me conduisit jusqu'à son domicile, une jolie maison, soignée, élégante, entourée d*un jardinet où il élève deux gazelles privées aux yeux langoureux. Je me serais volontiers attardé à causer de Tavenir de la Russie et des distractions de Stretensk, si je n'avais été cruellement pressé : 5 juillet I Yokohama I Je serrai rapidement la main de mon hôte, descendis à la rivière et sautai dans le Matin, J^emmenais avec moi deux rameurs et un pilote. Un marin d'Odessa, que j'avais rencontré par hasard dans le train et qui se rendait, sans hâte, à Vladivostok, m'accompagnait et devait me servir dinterprète. A la vérité, il ne pouvait traduire le russe qu'en anglais ; mais c'était assez pour Tindispensable.

La barque allait s'éloigner lorsque le colonel Zakarof, portant un grand paquet enveloppé dans un linge, reparut et vint rapidement à moi. Je pris ce qu'il me tendait. C'était un gâteau énorme, doré, de l'odeur la plus agréable, ayant la forme et la grosseur d'un de ces troncs de pin que je voyais devant moi dans la forêt.

— Je VOUS ai fait préparer ce gâteau que nous avons rhabitude de manger avec le thé, me dit-il. Mais mon domestique l'avait oublié. Ah ! il en fait de belles, l'animal I Surtout, méfiez-vous du froid... Bon voyage et au revoir I

Nous nous serrâmes la main et, le bateau parti, nous échangeâmes des saints amicaux tant que la distance et la vue le permirent. Je regrettais cet homme délicat qui s'était montré affectueux et bon. Il m'avait grandement obligé et fait entendre les paroles cordiales dont j'étais sevré et qui nous sont, à tous, aussi nécessaires que l'air et la lumière.

L'embarcation était faite de planches taillées de la façon la plus rustique et dont aucune peinture n'altérait la couleur primitive. Il y avait sur le devant, pour les rameurs, deux petites banquettes qui fléchissaient à chaque mouvement et menaçaient toujours de craquer. Comme dans toutes les barques de ce genre, le fond était plein d'eau, et nous avions beau écoper chaque demi-heure avec les débris d'un vieux bidon à pétrole, cette maudite eau montait toujours.

La niche dont j'ai parlé et qui occupait le milieu était percée à Tavant d'une ouverture capable de laisser passer un homme et qu'aucun vantail ne fermait. A l'arrière, une autre ouverture, plus petite et que rien non plus ne pouvait clore, permettait au pilote d'apercevoir l'horizon

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& la proue. Cette fenêtre et cette porte, placées vis-à-vis, donnaient naissance à un courant d'air permanent qui, tout d'abord, me parut une caresse délicieuse : il faisait chaud; j'avais étouffé les jours précédents au milieu de wagons poudreux, et j'étais heureux de sentir un peu de fraîcheur.

Devant la petite ouverture, à l'arrière, il y avait une tablette où prit place la batterie de cuisine, et sur les côtés deux banquettes suffisamment rabotées : c'était tout le mobilier. Quant aux planches des parois, elles étaient assez distantes pour qu'on pût passer la main entre elles, ce qui me parut compléter heureusement l'aération. La^toiture avait été fort soignée et solidement établie. Je pensai avec satisfaction que, à l'occasion, nous pourrions supporter la pluie.

La première journée fut très agréable. Sauf un petit vent qui soulevait les vagues sur la Chilka et qui contraria notre marche pendant quelques heures, le temps était beau. J'aimais cette rivière dont les bords sont accidentés et couverts de forêts ; la monotonie des pins et de leur sombre verdure lui donne un air mélancolique qui n'est pas sans grandeur. La vie en est presque absente, comme de toute la Sibérie en général. Cependant nous croisions çà et là des barques chargées de paysans qui passaient en chantant pour se donner du cœur et s'encourager les uns les autres. Il

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y avait là des familles de cinq ou six personnes. Le père, en chemise rouge, ramait, souvent aidé de son fils aîné. La mère, le sein serré dans son fichu jaune ou vert, soignait les petits, les faisait danser sur ses genoux. C*étaient des émigrants, comme ceux que j'avais vus dans la gare de Tchéliabinsk.

Pauvres gens I Peut-être leur pensée revenaitelle vers le coin misérable où ils étaient nés, où s'était écoulée leur enfance, où ils laissaient des êtres chers. Que de jours sans pain ils avaient dû y traîner, que de larmes ils avaient dû verser avant de se résoudre à l'abandonner I

Et leurs regrets étaient certainement vivaces, car mille fibres nous attachent aux endroits familiers, et les plus douloureuses sont parfois les plus difficiles à rompre. Que trouveraient-ils là- bas, seuls dans des régions nouvelles? Ils n'en savaient rien, et, résignés, ils allaient ramant,chantant, habitués à ridée que leur voyage durerait encore un mois, deux mois même, jusqu'à ce qu'ils eussent atteint le centre de leur future installation. Le soir, la couchée se faisait autant que possible non loin d'un village. Ils couvraient leur barque d'un lambeau d'étoffe, et tâchaient d'oublier.

Et moi, cela me semblait très singulier d'être porté comme eux sur des planches fragiles et de sillonner un fleuve inconnu si loin de ma patrie et de la civilisation. La communauté du sort fai-

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sait apparaître à mes yeux le lien, trop souvent invisible et très réel pourtant, qui unit tous les hommes : je me sentais devenir moujik I

De temps en temps je prenais les avirons autant pour me distraire que pour reposer les rameurs qui, aussitôt les mains libres, s'empressaient de vider les bouteilles de vodka. Au crépuscule nous nous arrêtâmes le long de la berge. L'un des hommes sauta dans Teau qui était basse et où il clapotait avec ses grosses bottes. On lui lança une corde à l'aide de laquelle il tira un peu lavant de la barque sur la terre. Je descendis . Il fallait faire un peu de cuisine et, avant toute chose, préparer la boisson sacro-sainte de la Russie, le thé. Je ji'ai, quant à moi, qu'une estime médiocre pour celte tisane insignifiante, fût-elle russe, chinoise, japonaise ou anglaise. Le café me semble infiniment préférable, comme le vin l'emporte sur cette mixture amère et lourde qu'est la bière. A la vérité, le vin et le café ne sont jamais bons. Mais lorsque, par miracle, leur qualité est fine, ils nous versent ce peu de joie légère que le sens du goût sait faire pénétrer au cœur de Thomme. Au contraire, même dans leur état supérieur qui n'est pas rare, le thé conserve toujours sa platitude et la bière son âcreté.

Cependant, aucun Russe, jeune ou vieux, homme ou femme, riche ou pauvre, prince ou charretier, ne saurait se passer de prendre bien

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dévotement sa tasse, ou plutôt son verre de thé plusieurs fois par jour.

Le rivage était couvert de cailloux que le flot de la Chilka a polis à force de les rouler les uns contre les autres depuis des milliers d'années. Il ne fut pas difficile de rassembler quelques pierres plates avec lesquelles on improvisa un petit âtre. La forêt descendait en talus à une courte distance de la bei^e : elle nous offrit de menues brindilles qui étaient sèches, car il n'avait pas plu depuis assez longtemps, et qui nous permirent d'allumer le feu. Je remplis mon chaudron avec de Teau jaunâtre puisée à la rivière, et une forte branche, passée dans Tanse puis posée à chaque extrémité sur les pierres, servit à le maintenir audessus du foyer.

Nous étions amarrés près du plus modeste des hameaux bouriates. Un habitant, les jambes nues, entrait dans la Chilka et attachait une nasse à un pieu. Un autre, sortant de sa hutte dès qu'il nous eut avisés, vint nous apporter ce qu'il possédait de nourriture, c'est-à-dire de tout petits œufs. Je les achetai pour quelques kopeks à cet homme jaune, qui fut heureux et sourit, et je les fis cuire dans l'eau du thé. Gela n'avait rien d'appétissant, mais je m'accommodai quand même (de ce procédé rustique, ce qui prouve combien vite s'opèrent les régressions vers la nature primitive. Quelques ronds de saucisson

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servirent de zakouski et une tranche de jambon compléta ce menu somptueux.

Avant de me mettre à table je pris un peu d'exercice près du hameau, parmi quelques vaches maigres, devant des Bouriates, non moins maigres, qui s arrêtaient pour voir l'étranger. Le ciel était pur : la brise m'apportait le parfum des fleurs sibériennes ; la température était fraîche et douce. Je vins m'asseoira terre près de l'âtre, et je sortis mes œufs du chaudron non sans me brûler les doigts. Tout en cassant la coquille, je songeai à ces Parisiens qui vont, comme je l'ai fait tant de fois moi-même, déjeuner sur l'herbe au milieu de la forêt de Montmorency : lorsqu'ils plongent le couteau dans le classique pâté, ils ne manquent jamais de dire :

— Vraiment on se croirait à cent lieues de Paris I

Mais à cent lieues de Paris, j'en aurais été tout près. Cette simple réflexion me donna soudain, sans que je susse bien pourquoi, une sensation aiguë de Féloignement. Parmi ces faces aux yeux obliques et au teint bistré, sans aucune nouvelle de la France depuis seize jours déjà, sans le moindre souvenir, sans le plus faible écho, à tel point que, si une guerre eût été déclarée à mon pays, je l'aurais certainement ignorée, j'eus l'impression d'être retranché du monde. Puis l'ombre du soir aidant, une tristesse vague m'envahit. Des mal-

heurs se présentèrent à mon esprit, la maladie des êtres chers, leur oubli peut-être, Todieux oubli qui noie tout sous le silence.

Comme j'en étais là de mes idées noires, je retrouvai mon sel, que j'avais égaré, un petit cornet de sel blanc perdu au plus profond de mes paquets et que je cherchais en vain depuis quelques instants. Aussitôt mes œufs,qui étaient fades, piquèrent agréablement mon palais ; et, comme après tout il n'en faut pas davantage pour nous donner une meilleure humeur, tant notre pauvre machine est sensible et variable, il m'apparut que mes amis, loin de m'oublier, pouvaient bien au contraire songera moi et m'être très fidèles. Au deuxième rond de saucisson, quoiqu'il fût un peu sec, je me jurai à moi-même que mes affaires allaient admirablement à Paris et sur la Chilka. La tranche de jambon me fit envisager un voyage heureux et un avenir charmant, et je regrettai, avec un peu de crainte et beaucoup de curiosité, qu'il n'apparût pas, venant à cette heure louche se désaltérer au bord de la rivière, quelqu'un de ces tigres qui parfois enlèvent un bœuf dans les villages bouriates.

Les ais de ma barque étaient véritablement excellents, et son mobilier d'une rigidité à toute épreuve. Je ne saurais trop en louer la solidité, la résistance, l'impossibilité de fléchir sous la

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pression. Ah I c'est un bien bon bois que le sapin de Sibérie! Je m'en suis aperçu le soir lorsque, enveloppé dans mon manteau, serré dans ma couverture, je m'étendis tout de mon long sur le madrier qui servait de banc. Nous avons inventé un système compliqué : lits, sommiers à ressorts, matelas rembourrés où l'on enfonce moelleusement et qui épousent la forme du corps ; là-bas, au contraire, je sentis mon corps prendre la forme de la planche, et quelle planche ! Si bien que toutes les saillies humaines fondaient, s'évanouissaient ; c'est une impression très singulière de s'apercevoir que la surface de sa personne s'amincit, s'aplatit, devient lisse comme un fera repasser. On se tâte en vain et l'on en arrive à chercher soi-même ses propres débris. La chair a fui, coulé, reflué on ne sait où ; les os, comme dénudés, se trouvent en contact direct avec le bois. La barque continua d'ailleurs à marcher presque toute la nuit, du moins tant qu'un des rameurs resta capable de tenir l'aviron. L'aération de ma niche demeurait parfaite ; les vents soufflaient, gambadaient, voletaient à qui mieux mieux, et, comme ils sont très froids la nuit en Sibérie au milieu de juin, — Tété ne durant guère que pendant juillet et août, — ils agitaient tout mon individu d'un frisson bien plus favorable à la veille qu'au sommeil. Il n'y avait pas moyen de fermer l'œil ni de se réchauff^er.

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Le résultat de cette ventilation excessive fut véritablement déplorable. Au matin^ j'étais une pauvre loque. Ma gorge était si sèche que je me serais certainement laissé aller à boire toute l'eau de la rivière si le devoir professionnel ne m'avait fait une obligation de la conserver pour y naviguer. Le déjeuner sur Therbe, à la manière des environs de Paris, cessa d'avoir du charme pour moi. Mes réflexions philosophiques furent amères, et l'humanité me parut ingrate.

Ma joie fut extrême en apercevant un petit vapeur, VArgouUj qui consentit à nous prendre à la remorque pendant quelques heures. J'eus la consolation de gagner du temps tout en laissant reposer les rameurs. Mais VArgoun avait une mission urgente — je ne pus savoir laquelle — et dès que sa routé cessa de coïncider avec la mienne, il me fut impossible de Ten détourner et de profiter de lui davantage.

La deuxième nuit fut immonde et fiévreuse :

je n'en dirai pas davantage. La troisième journée demeura pénible. Enfin, dans l'après-midi, j'eus la satisfaction de croiser un second vapeur ; des signaux réitérés le déterminèrent à stopper. Les pourparlers se firent d'un bord à l'autre. Naturellement, le patron jura que je l'écartais de son chemin, qu'il lui fallait remonter la Chilka au lieu de la descendre, qu'il avait rendez- vous tel jour à tel endroit, quej'allais lui faire perdre sa fortune.Bref,

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il exigeait une somme exorbitante pour me conduire à Blagovestchensk, sur l'Amour. C'était un petit homme aux cheveux rouges, avec un air finaud, qui disait ses raisons d'un air tranquille.

Le marché ne fut pas long à conclure. Je jetai un coupd'œil autour de moi. Rien ne paraissait à l'horizon, rien que le mince filet de fumée du Pavel (le Paul) : c'était le nom du nouveau bateau. J'y passai assez gauchement, car, bien que réconforté déjà, j'étais encore faible de ma secousse, et je dis adieu à la barque, qui s'éloigna à force de rames. Elle m'avait rendu service dans un moment difficile ; sa ventilation est un peu trop perfectionnée et ses sièges sont un peu trop mobilier de jardin ; je ne lui ai pas connu d'autres défauts.

Au moment où nous venions de nous séparer, j'aperçus, étalé sur le toit de la niche, un de mes deux pantalons qui y prenait l'air. Plat et flasque, encore comprimé par la terrible planche, il avait J'air plaintif et semblait me reprocher de l'abandonner. Mais il était trop tard pour courir après lui. La machine sifflait, et le Pavel partit. Quoiqu'il fût petit, sale et incommode, aussitôt admis à son bord, je m'y trouvai à merveille. C'était une planche encore qui m'attendait pour dormir.

Mais au lieu d'être balayée par l'air libre, celle-là se confinait dans un étroit réduit de la chambre des machines. J'appris là à me passer de respirer, et je compris ce que l'on raconte des fakirs qui

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demeurent très bien, vivants et à Taise, ensevelis quelques mois dans le sein de la terre.

Ce n'est pas une mince affaire de naviguer sur la Chilka. Déjà la barque heurtait de temps en temps les bancs de sable. Mais en enfonçant l'aviron on la déséchouait facilement. Au contraire, une fois assis^ un navire à vapeur est très difficile à relever. On prenait donc les plus grandes précautions pour éviter les accidents. Jour et nuit un homme se tenait constamment à l'avant, armé d'une longue perche graduée qu'il ne cessait de plonger dans Teau pour chercher le fond et qu'il retirait aussitôt. Chaque fois il lisait le nombre de divisions dont cette sorte de sonde s'était enfoncée, et il annonçait ce chiffre d'une voix chantante qui sonnait comme une lamentation. J'entends encore sa plainte monotone et triste :

« Tchitiré ! Polavino I Pièt I » c'est-à-dire : « Quatre I quatre et demi I cinq ! » Les mots se prolongeaient douloureusement dans mon oreille.

Peut-être ce gémissement traduisait-il les longues souffrances de pauvres gens astreints à un travail pénible et insuffisamment fructueux. Il contrastait avec la voix impérative du capitaine qui, aux endroits trop peu profonds, commandait: « Menchicote I ï> c'est-à-dire : « Lentement I d Le chauffeur diminuait la pression, la haute roue de derrière se ralentissait, et le petit navire avançait avec précaution, comme s'il eût eu peur d'écraser

des œufs, les œufs des esturgeons de la Chilkâ. Souvent des bancs de sable apparaissaient à fleur d'eau, comme une lèpre sur la surface jaune, et il fallait tâtonner afin de chercher le chenal. Alors, pour alléger le bâtiment, on faisait descendre sur berge tous les hommes qui n'étaient pas indispensables à la manœuvre ; le bateau continuait sa route, nous le suivions à pied, et nous le reprenions un kilomètre ou deux plus loin, lorsque le danger d'échouer était momentanément passé.

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