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CHAPITRE VII

San-Francisco. — Les Chinois. — La Californie. — Harbin's Springs. — Le Pacifique.

San-Francisco est pour l'ouest ce que New-York est pour l'est et Chicago pour le centre : une immense ville qui centralise le commerce de la contrée. Elle est toute jeune et ne date que de 1848, et déjà elle compte C00,000 habitants.

Quand les Américains choisissent l'emplacement d'une ville, ils la tracent d'une pièce, pour cinq cent mille ou pour un million d'habitants, avec larges rues et interminables avenues. Souvent, il n'y a qu'une

maison sur une rue de plusieurs kilomètres, et le terrain entre les rues est inculte, quelquefois cultivé. Mais on a l'avantage que les habitants, continuant d'arriver, ont une ville régulière et commode. Les premières constructions sont en bois, et souvent elles ne sont guère plus vastes que nos grandes cabines de bains sur les plages de la Méditerranée. Rien d'étonnant donc qu'on transporte parfois ces maisons d'un quartier à un autre. Avec le temps, les capitaux arrivant dans la ville, on élève de belles constructions de pierres ou de briques et quelquefois de fer. A San-Francisco, on bâtit un immense hôtel de ville avec de belles et grandes colonnes de fonte; elles coûtent moins que des colonnes de pierre.

La contrée étant riche, tous ceux qui ont gagné de l'argent dans les mines ou dans l'agriculture, viennent séjourner à San-Francisco. Le climat, d'une température presque constante, n'y est jamais trop chaud, jamais trop froid. La ville bâtie sur une presqu'île, reçoit l'été une forte brise, et on voit en ce moment les gens avec le paletot de demi-saison; l'hiver, le soleil échauffe de ses rayons éblouissants, et la neige et la glace sont inconnues ici ; mais on voit parfois un léger brouillard qui voile l'admirable panorama. Le climat, étant à peu près celui de Nice, il a les mêmes avantages, il a les mêmes inconvénients; les nerfs travaillent trop sous Tinfluence de l'air marin et du soleil qui développent l'électricité, et les gens se plaignent de se trouver souvent énervés. Par contre, il est très salutaire pour les vieillards et

les enfants, et pour tous ceux qui ont besoin d'être excités.

La baie de San-Francisco est plutôt une petite mer intérieure; toutes les flottes du monde s'y trouveraient à Taise. La ville est tracée sur un terrain onduleux. Plusieurs rues sont si rapides que les voitures ne peuvent les gravir, mais les Américains, qui ne connaissent pas d'obstacle, ont construit des tramways particuliers qui les montent et les descendent constamment, sans l'aide des chevaux. Une machine à vapeur, postée dans un site central, fait tourner sans relâche un câble d" acier qui monte et descend sans interruption dans un canal, le long de toutes les rues ; la locomotive a une pince qui passe dans une rainure de deux centimètres et prend ou laisse le câble, et ainsi, monte ou descend avec lui; un wagon, attaché à la locomotive, contient les voyageurs. La locomotive elle-même a le conducteur au centre, et des bancs latéraux reçoivent les voyageurs, qui peuvent ainsi se promener en plein air et jouir de la vue. Lorsque la locomotive veut s'arrêter, le conducteur ouvre la pince et lâche le câble pendant qu'il serre le frein; elle peut ainsi être arrêtée à volonté sur toutes les pentes. Dans les parties un peu plus éloignées de la ville, c'est une vraie locomotive à vapeur qui traîne le wagon des voyageurs, en sorte que, pour cinq sous, vous montez à la basse ville dans un tramway à chevaux qui continue sans chevaux dans les rues rapides, et ensuite par la vapeur jusqu'au parc en dehors de la ville.

Si Washington renferme soixante mille nègres, San-Francisco contient quarante mille Chinois. On les rencontre partout avec leur longue queue pendant jusqu'à terre, ou roulée autour de la tète. Comme les Arabes, ils rasent une partie de leurs cheveux et ne laissent qu'une mèche, à laquelle ils ajoutent des crins, pour faire une belle queue. Ils n'ont pas de barbe, comme toute la race jaune, et comme les Indiens de ces contrées. Les Chinois font ici les domestiques, les paysans, les porteurs; mais, surtout, ils ont la spécialité de lessiveurs et repasseurs. Ils tiennent dans leurs quartiers de nombreuses boutiques de détail; quelques-uns sont marchands de riz ou de thé, et ont réalisé de belles fortunes. J'ai voulu voir de près ces Chinois que les Américains détestent si cordialement. J'ai demandé au chef de police un policeman qui, le soir, m'a conduit dans les réduits les plus immondes, par des ruelles d'un mètre de large. On pénètre par des couloirs de cinquante centimètres, dans des maisons de bois oîi les coolies sont entassés comme dans les bateaux à vapeur. Ils dorment sur des étagères de planches; les rats vivent avec eux, comme chez nous les chats, et leur fournissent un mets favori. Sur ces planches, ils fument l'opium qui les enivre. Nous entrons dans une maison de jeu : à peine le policeman est aperçu que les sapèques disparaissent de la table et sont remplacées par des jetons. Les joueurs attablés tiennent en main de petites cartes de trois centimètres de large, sur dix centimètres de long; elles contiennent force points

noirs et hiéroglyphes et sont au nombre de quatrevingts par jeu. Un fumeur nous explique tout le travail, nécessaire pour préparer la pipe d'opium, et nous en montre pratiquement le fonctionnement. Les quelques bouffées de fumée qu'il en tire, remplissent la salle d'une vilaine odeur.

Les Chinois tiennent dans leurs quartiers de nombreuses boutiques (page 108)

Nous allons, ailleurs, dans des restaurants populaires. Les Chinois y mangent avec leurs bâtonnets, le riz et des saucisses de chats et de chiens. Nous passons plus loin et montons dans un club de riches marchands. Ils sont attablés, et, tout en mangeant, ils jouent un jeu qui ressemble exactement à la inorra

110 Ie tour du monde

des Italiens. Ils font un bruit étourdissant qu'ils continuent devant nous, sans aucune gêne. Nous sortons de là pour entrer dans leur temple. Des statues en; bois représentent de gros géants assis, qui sont leurs dieux. Ils ont à côté, l'image d'un grand serpent ou d'un autre monstre ailé : c'est aussi un dieu. Les chandeliers sont à droite et à gauche, et des bâtonnets d'encens brûlent sur l'autel. Derrière, dans un autre compartiment, même répétition. Ici, un employé écrit en chinois, avec un pinceau qu'il trempe dans l'encre; il le tient par la paume de la main, et trace avec dextérité et rapidité des hiéroglyphes, du haut en bas ; chaque hiéroglyphe indique le nom d'un des fidèles, son adresse et sa cotisation.

Nous continuons notre route et arrivons au théâtre. Mille spectateurs demeurent ébahis devant quelques acteurs grimaciers qui exécutent leur mimique avec accompagnement de musique sur quatre instruments monotones et insupportables. L'un gratte une corde de violon qui donne un son criard; l'autre bat sur un plat de métal, un troisième souffle dans uneliûte et un quatrième frappe avec des bâtons de fer sur une espèce d'enclume. Les acteurs, tantôt chantent, tantôt parlent, mais le plus souvent font des grimaces. La représentation commence à six heures du soir, et la police la fait cesser à minuit ; mais elle continue le lendemain et dure parfois trois ou quatre jours. Les rôles de femmes sont remplis par des hommes habillés en femmes. Dans la salle, le beau sexe occupe des

galeries réservées.

En vérité, tout ce qu'on voit ici des Chinois donne raison aux Américains, qui voudraient se débarrasser d'eux. Ils disent que le Chinois est voleur et menteur. Il travaille à bon marché, c'est vrai, mais il ne laisse pas un sou dans le pays. Quand il a amassé îm peu d'argent, il rentre chez lui ; il ne conduit ici ni sa femme ni ses enfants : il veut demeurer et demeure étranger, gardant sa religion et sa nationalité. Patient, laborieux, il posséderait bientôt le pays, pour le chinoiser, si on n'y mettait obstacle. Les Etats- Unis viennent de faire, avec la Chine, un nouveau traité qui les autorise à ne recevoir des Chinois, que le nombre dont ils ont besoin et de refuser le surplus; ils vont ainsi mettre un terme à l'immigration de ce peuple singulier. Il faut croire que ce n'est pas ce qu'il y a de mieux en Chine qui émigré ici, et que, lorsque je serai dans le Céleste Empire, je pourrai voir des Chinois meilleurs.

Mais laissons pour le moment les Chinois et parlons de la population chrétienne. Sur 300,000 habitants, San-Francisco compte cent cinquante mille catholiques de diverses nations. L'archevêque est un vieux dominicain espagnol, plein d'énergie. Les Italiens sont les derniers ici à construire leur égHse : les fondations sortent de terre. Les Espagnols ont la leur et les Français aussi. J'ai trouvé à sa tête un prêtre des Basses- Alpes, qui m'a paru fort respectable. Les sœurs de Saint- Vincent de Paul dirigent un hôpital ; mais les Lazaristes sont à Los-Angeles, à trois cent milles dans je sud.

Le navire qui devait partir le 2 août pour Yokohama, ne partira que le 6. J'ai pensé à chercher une j^elraite dans quelque station de bains, pour me reposer et rédiger mes notes de voyage. Le 21, je suis donc parti pour White Sulphur Springs, à trente ou quarante milles de San-Francisco, dans la Napa- Valley. Cette vallée est magnifique, couverte d'arbres fruitiers, et de toutes sortes de cultures; elle est traversée par un beau cours d'eau et ressemble assez à- la belle vallée de Grésivaudan, en Dauphiné, mais les montagnes ou collines latérales sont plus sèches.

Le soir, à sept heures et demie, j'apprends à la petite ville de Sainte-Helena que, cette année, l'hôtel des bains à White Sulphur Springs, n'est pas ouvert. Je passe la nuit à Sainte-Helena, dans un hôtel en bois. La température est brûlante. Le 22 au matin, je traverse la plaine, je parcours un joli vallon et, après une heure, j'arrive aux bains. C'est l'eau de Berthemont, dans nos Alpes, et j'y aurais volontiers fait une saison. En sortant du bain, je remarque un petit lézard à queue brillante, il saute sur un lézard ordinaire, trois fois plus gros que lui, et le pique; ce dernier expire à rinstant, dans de violentes contorsions. J'appelle le baigneur pour lui montrer ce que \e viens de voir; il me dit : « tt is the junping lézard, Htspoiso7ious (cesile lézard sautant, il est venimeux); sa morsure, en effet, est terrible comme celle de la vipère; les gens qui en sont mordus, meurent aussi, s'ils n'emploient immédiatement l'opium ou l'incision.

Au retour, dans les branches de la forêt, de gentils oiseaux folâtraient par vols nombreux, pendant que des oiseaux jaunes ou rouges, inconnus sur nos plages, parcouraient, les arbres en tous sens. Les lapins traversaient quelquefois le chemin, et j'ai pu me convaincre qu'un chasseur trouverait ici à bien employer son temps. Je pousse plus loin, prends le train et arrive à Calistoga. J'inspecte les eaux, elles ne sont bouillantes qu'à cent degrés; de soufre, pas de trace (1). Je monte en diligence, et après cinq heures de route à travers les montagnes, dans un chemin où six chevaux peuvent à peine nous traîner, au milieu d'une poussière étouffante, par une température de quarante degrés, j'arrive enfin à Harbin's Springs. Le long de la route, des buissons à feuille rouge, me paraissent le fustet qu'on emploie chez nous pour la teinture jaune; je veux en prendre; un pharmacien, q'ii est dans la voiture, me met en garde : c'est le poisonous oak (chêne vénéneux), me dit-il, si vous le touchez ou le sentez, vous serez empoisonné. — Merci !

Les énormes pins ou sapins ont leur écorce, du haut en bas, criblée de trous : c'est le vood peacker, espèce d'oiseau intéressant qui pense à l'hiver ; avec son bec, il fait ces trous, et dépose dans chacun un gland qu'il prend au chêne voisin. Nous voyons aussi bien des arbres nouveaux, et surtout celui que les Espagnols appellent le madromo et les Américains,

(1) Il y a aussi à Calistoga une source, appelée Chicken broth (bouil-» Ion de poulet) qui a le goût parfaitement conforme à son nom.

madron ; il ressemble par ses feuilles au phytolaca, mais il a le bois très dur.

A peine arrivé, je cours aux sources. Elles portent des titres pompeux : ici, iron-ivater, là, arsenk-water, ailleurs, sulphur-waler . Je les goûte; elles sont chaudes à soixante degrés, mais n'ont jamais vu ni soufre, ni fer, ni arsenic, et n'agissent que par leur température, contre les rhumatismes. La température est brûlante. Les quelques maisons de bois qui composent l'établissement, gisent au fond d'un amphithéâtre, comme dans un entonnoir. Ce n'est donc pas ici un bon endroit pour se reposer; j'y passe néanmoins le samedi et le dimanche, mais, ensuite, je vais reprendre le chemin de San-Francisco. Là, je me reposerai quelques jours pour recueillir les forces nécessaires à l'excursion de Ysemity valley, qui prend huit ou dix jours (1), puis je continuerai ma route vers Yokohama, où je serai à mi-chemin de mon voyage.

Avant de quitter San-Francisco, j'ai visité quelques-uns de ses établissements. Le collège des Pères donne l'instruction à six ou sept cents élèves. Dans ce pays de l'or, le plus grand nombre suivent les cours commerciaux. Les Pères, toujours ingénieux, ont placé dans la classe, une boutique et une banque avec tous leurs accessoires, pour faciliter l'explication aux élèves qui, au reste, semblent nés pour comprendre tout ce qui est business (affaires). Quelques-

(1) Par suite d'un peu de fatigue, je dus renoncer à cette intéressante excursion.

uns suivent les études pour les carrières libérales, et reçoivent au collège 1 ur brevet, après examen sérieux. Le collège possède un des plus riches cabinets de physique et de chimie, et une belle collection d'histoire naturelle. Non loin de là, les Frères de la Doctrine chrétienne dirigent un vaste établissement d'éducation.

A une lieue de San-Francisco, sur une colline dominant la baie, les sœurs de Charité possèdent une grande maison, vrai palais, à quatre étages, et tout en bois. Les tremblements de terre, fréquents dans ce pays, font préférer ces sortes de constructions, qui résistent aux secousses, tandis que les maisons de briques s'écroulent. Les sœurs, dans leur établissement, appelé Mount-Saint- Joseph (Mont Sain'.- Joseph), ont soin de quatre cents orphelines, de six à quatorze ans. Un peu plus loin, dans une autre maison, elles soignent quatre cents bébés, de un jour à six ans. A l'autre bout de la baie, à Saint- Raphaël, un prêtre réunit autour de lui plusieurs centaines d'orphelins. L'Etat de Californie fait les frais des deux établissements.

Dans ce pays des mines, j'ai tenu aussi à visiter le Mini (la Monnaie). De nombreux ouvriers y sont occupés à fondre l'argent et l'or, à le purifier dans les creusets, aie laminer sous les cylindres, aie découper et à lui donner l'empreinte. Soixante-dix femmes éprouvent les pièces, pendant qu'une quantité de contrôleurs remplissent des registres. Dans une seule salle scellée, étaient entassés douze millions de dol-

1^^ LE TOUR DU MOiNDE

]ars argent, pesant deux cents tonnes, soit deux cents mille kilogrammes.

J'ai aussi visité Oakland, en face de San-Francisco, au-delà de la baie. Cette petite ville grandit à vue d'œil; il y a peu d'années, elle avait quelques cabanes, elle compte maintenant quarante mille habitants. Ici, comme à New-York et dans toutes les grandes villes, les familles fuient la cmwdecl toivn, la ville bruyante, pour avoir plus loin, la maisonnette et le jardin pour les enfants. A Tamescale, au-delà de Oakland, j'ai rendu visite à M. Zacharie Montgomery. Cet avocat de talent se dévoue tout entier à un grand apostolat. Il s'en va de ville en ville, donnant des conférences sur l'éducation et publie le Family defenckr, revue mensuelle qui soutient sa thèse et la propage. Il m'a admis dans son intérieur : son tils aîné sera (armer (agriculteur-rentier), le second étudie; des trois charmantes jeunes filles, deux faisaient les honneurs de la table, pendant que la troisième était auprès de sa mère souffrante.

Au retour d'Oakland, j'ai parcouru Alameda, autre partie de la plage qui borde la baie. De nombreux et vastes bains de mer réunissent des milliers de baigneurs; des jeux de gymnastique, des tonneaux flottants permettent aux plus forts de faire valoir leurs prouesses. Beaucoup de ladies étaient là en spectatrices. Autour des bains, des jeux chinois, des tirs au pistolet, des cirques, des musiques de toutes sortes ; on se croirait à une foire de Saint-Cloud.

Enfin, me voici à bord du Cily of Tokio (ville de Tokio). Californie, adieu!

Des masses de Chinois encombrent le navire : ce sont des amis qui accompagnent des amis. Quelques minutes avant deux heures, un gros Chinois parcourt le pont, frappant sur un disque de métal, c'est le tam-tam; tous ceux qui ne sont pas passagers s'empressent de partir, et à deux heures précises, le navire se meut. Les mouchoirs flottent à terre et flottent à bord, tant que l'œil peut les apercevoir; puis, nous contournons la pr:squ'île. sur laquelle repose San -Francisco. Cette presqu'île, longue de plusieurs lieues et large de deux, est une succession de collines de sable mouvan-t. Les premiers chercheurs d'or posèrent au milieu de ces collines les premières cabanes, et maintenant on y voit une grande ville de 300,000 habitants. Les mines sont en baisse, en ce moment ; les gros filons sont épuisés ; c'est pourquoi, les beaux jours pour San-Francisco ont fini aussi. On m'a cité de petits magasins 'qui se louaient cinq mille francs par mois; la plus petite monnaie était la pièce de dix sous ; depuis peu, on a introduit celle de cinq, mais d'autres plus petites sont inconnues. Le moindre objet, un fruit, un journal ou une allumette coûte cinq sous.

Le navire marche, il passe devant le fort qui domine l'entrée, et arrive à Golden gâte (portes de l'or). A gauche, nous voyons les trois rochers, en face de l'hôtel, renommé pour ses huîtres, et appelé le Cliff house. Là, des centaines de veaux marine, qu'on ap-

pelle ici see-lyons (lions de mer), et qui ne sont que des phoques, prennent leurs ébats. Quelques-uns s'avancent vers nous ; ce sont de gracieux amphibies à l'œil doux, les uns noirs, d'autres blanchâtres, quelques-uns roux comme des veaux.

Selon mon habitude, je parcours le navire en long et en large, et je pénètre partout; il faut bien connaître la maison qui nous port\ Plus de passagers que je ne croyais; bon nombre de damos. Deux d'entre elles, mère et fille, sans autre compagnie que leur 20urage, font le tour du monde. Je retrouve mes ofïiciers allemands que j'avais rencontrés à Ogden; ils font aussi le tour du monde. En vrais militaires, ils observent les canons, les forts et toit ce qui a rappoi't à l'art de la guerre. Est-ce que Bismark méditerait de s'annexer la terre? Il devrait se dépêcher, car la terre se l'annexera un beau jour.

Ma cabine est vers le centre. J'ai pour voisins trois Chinois aux habits plus curieux que d'habitude : ce sont des attachés de l'ambassade chinoise à Washington, qui rentrent dans leurs foyers. Est-ce par suite d'un changement ou par suite de la fin d'une mission temporaire? je ne sais. J'ai déjà longuement questionné l'un d'eux, il parle un peu l'anglais; il a habité trois ans Washington. Il est possible que nous fassions route ensemble jusqu'à Pékin,

Le fils du Ciel vient de retirer les étudiants chinois qu'il entretenait en Amérique; il trouve qu'ils y prennent trop les idées libérales, et que ces idées, propa-

gées dans le Céleste Empire, pourraient bien l'envoyer, non au ciel, mais en l'air.

Les Chinois auraient dû voir qu'on Amérique on e-t peu porté à la guerre. Aussitôt aprv^s la paix qui termina la gucri'e de sécession, les Etats-Unis se sont em} ressés de vendre leurs armes et leurs vair^seaux et de réduire leur armée à 25,000. On dit qu'ils sont 25,000 sur le papier, mais qu'en réalité, à peine la moitié occupe les divers camps d'observation près des Indiens. Quelques policemon suffisent pour maintenir Tordre, et quand ils ne suffisent pas, on se garde et on se fait justice soi-même. Ce qu'on appelle le lynch consiste dans le fait du peuple qui prend les coupables, ou réputés tels, les pend, les fusille, les brûle ou les noie sans cérémonie. C'est le fait de tous les jours.

Ainsi, pas d'impôt de sang, pas d'impôt pour l'armement. La force vitale de la nation est tout entière à dompter la nature, défricher la terre, ouvrir des routes et des canaux.

Voici encore les terres qui s'enfuient. Dans la brume, on aperçoit la fumée d'une forêt incendiée; elle brûle depuis quinze jours et brûlera longtemps encore. Le navire marche, marche, la terre disparaît et nous ne la reverrons que dans vingt jours'

Il est minuit, le navire s'arrête; un bruit strident fait comprendre qu'on lâche la vapeur, que quelque chose est arrivé à la machine; j'écoute. Je détache l'appareil de sauvetage et monte sur le pont. La machine est dérangée, la vapeur passait par le piston;

le capitaine dit que, dans quelques minutes, tout sera réparé. Je parcours le pont, admirant le beau spectacle d'un clair de lune dans l'Océan, puis je reprends ma couchette, ne dormant que d'un œil.

7 août 1881.

Ce matin, le navire ne marche qu'à la voile. Je rencontre le capitaine et je l'interpelle : votre minute est longue, capitaine : la machine n'est pas arrangée?

Aujourd'hui, c'est dimanche, répond-il, c'est le jour du repos

Enfin, vers midi, l'hélice tourne encore, et nous reprenons notre marche. La couleur jaune sale, que la proximité des côtes donnait à l'eau, a disparu : la mer est bleue et transparente comme notre Méditerranée et calme comme un lac. Aussi, personne n'est malade, tout le monde est content. Le ravire est grand , 5 , 500 tonnes et des cabines pour cent cinquante passagers de première, outre quinze cents d'entrepont pour les Chinois. Nous sommes une quarantaine en première, et à l'entre-pont, deux ou trois cents Chinois occupent les petites couchettes, entassées comme dans une ruche. Ce matin, ils ont rempli le pont de leurs dominos, dés et autres jeux. Le Chinois joue toujours; quelques-uns ont tiré des livres en parchemin; ont-ils aussi un dimanche? Sur le pont, je passe en revue de longs poulaillers; le cuisinier

court après les volailles qui se sauvent, leur allonge le coup et les met dans un sac. Plus loin, de grandes cases sont remplies de moutons vivants ; puis viennent les bœufs entiers suspendus en l'air, et les légumes, et tout ce qu'il faut pour nourrir cinq ou six cents personnes pendant vingt jours. La nourriture, jusqu'à présent, n'est pas trop mauvaise, un peu trop anglaise. Heureusement que j'ai pris à San-Francisco deux caisses de vin. Le vin n'est pas cher en Californie, et on en fait de bon. La vigne se trouve partout à l'état sauvage; elle couvre les vallons, et dans les forêts elle grimpe sur tous les arbres. Les Américains disent que c'est nous qui leur avons porté le phyloxéra. Pour s'en garantir, ils plantent la vigne sauvage et la greffent.

Dans le sud, vers Sanla-Crux et Los Angeles, ils cultivent l'oranger et commencent à planter l'olivier. Ils ont des olives grosses comme des noix. En général, leurs fruits et leurs légumes sont d'une grosseur extraordinaire et d'un goût exquis. Leurs melons, qu'on mange avec la cuiller, sont délicieux.

Mais revenons à notre bateau. On se croirait déjà en Chine. Tous les domestiques sont Chinois, tous les matelots Chinois, les cuisiniers Chinois. Il n'y a d'Américains que les chefs. S'il prenait envie à ces fils du Céleste Empire de se débarrasser de cette poignée de barbares, comme ils nous appellent, la chose leur serait facile.

Un gros Chinois s'approche de moi, il a un petit enfant arrangé comme un gros magot. Ils sont vêtus

de laine grise. Je leur demande si, en Chine, ils seront vêtus de soie.

— Non, me répondit- il ; mon père vient de mourir, je suis en deuil, et pour le deuil, on porte la laine et le coton et la couleur grise. Je vais à Canton recueillir la succession de mon père.

— Avez- vous des frères?

— Oui, trois.

— Comment se règle chez vous le partage des successions?

— Les frères partagent également, les soeurs n onl; rien.

— Ne pourriez-vous pas quitter votre queue et votre costume?

— Non, si nous quittions la queue, nous ne pourrions plus rentrer chez nous, nous serions mis en prison.

Je commence à voir fonctionner les bâtonnets; ils sont en os ou en ivoire, vingt centimètres de long. Les Chinois les tiennent en posaiït un doigt au milieu et les manient comme des pinces; mais le plus sou-' vent ils leur servent à pousser le riz du bord de la tasse dans la bouche, comme le font nos éleveurs de dindons.

La salle à manger est gracieusement arrangée, des fleurs partout, et un petit oiseau qui égaie par ses belles roulades.

Le temps a passé assez rapidement. J'ai voulu lire le dernier journal que j'ai emporté de San-Francisco, j'y ai trouvé toutes sortes d'iàstoires. Ici, les

desperados font des prouesses, là au nouveau Mexique, les Indiens massacrent hommes, femmes, enfants, brûlent tout ce qu'ils trouvent. Les Américains, à leur tour, brûlent vivants les Indiens qu'ils capturent. Des crimes horribles de tous côtés : des déraillements, des collisions de chemin de fer, des batailles

Ce matin, ils ont rempli le pont de leurs dominos, dés et autres ']QMX

(pa^e liO)

dans les clubs électoraux et des tripotages de toutes sortes. J'ai lu toute la journée, et n'ai pas encore fini! mais le tuii-tam sonne, allons dîner. . .

Je continue à parcourir les journaux qui, dans les faits divers, sont de plus en plus curieux. Dans toutes

les villes, on trouve affiché derrière la porte de chaque chambre, aux hôtels, l'extrait d'une certaine loi, en vertu de laquelle les maîtres d'hôtels ne sont plus responsables des vols commis dans leur maison; mais cela à deux conditions :

Que la pancarte susdite sera affichée dans toutes les chambres, et qu'on y dira en outre que l'hôtelier tient à la disposition des voyageurs un local sûr pour enfermer leurs valeurs.

Un bon farmer Cpropriétaire-agriculteur) , après avoir lu cet avis, s'empresse de descendre au comptoir et dépose entre les mains de l'hôtelier cinq mille dollars (25,000 francs) qu'il avait sur lui. Le lendemain, il pense à les redemander, mais quelle n'est pas sa surorise lorsque l'hôtelier lui dit n'avoir rien reçu. Il crie, il proteste, mais l'hôtelier demeure imperturbable. Il se décide alors à aller chez un avocat à qui il raconte l'affaire. Cet avocat lui répond : (( Mon ami, vous avez élé bien trop bon; il fallait réclamer un reçu; je ne sais si vous pourrez jamais rattraper votre argent : mais si vous êtes décidé à faire tout C8 que je vous dirai, nous allons essayer.

— Je ferai tout ce que vous me direz, répondit le farmer.

— Alors, retournez chez l'hôtelier, accompagné d'un ami, et avec bonhomie, priez-le de vous garder cinq mille autres dollars.

— Il ne me les rendra plus, répondit le farmer.

— Il vous les rendra, répliqua l'avocat; allez, faites cela, puis revenez me trouver.

Le farmer hésitait, mais il avait confiance en son avocat et il s'exécuta : après quoi, il vi^it retrouver son conseiller.

Celui-ci lui dit : bien, allez maintenant tout seul retrouver l'hôtelier et dites-lui de vous rendre les cinq mille dollars, puis venez me trouver.

Le farmer ne comprenait encore rien à cette combinaison, mais il avait confiance et il fit ce qui lui était prescrit. L'hôtelier donna les cinq mille dollars et le fai^mer content vient les montrer à l'avocat, car il avait craint de ne plus les revoir.

— Bien, dit l'avocat; maintenant prenez votre ami, et allez avec lui trouver l'hôtelier et réclamezlui les cinq mille dollars.

Le farmer ouvrit de grands yeux, il avait compris. Il se rendit chez Thôtelier avec son ami et demanda les cinq mille dollars. L'hôtelier étonné répondit : je vous les ai remis, il n'y a pas longtemps.

— Vous vous trompez, ajouta le malicieux farmer, vous voulez probablement parler d'un autre : voici mon témoin; il était présent lorsque je vous ai remis les cinq mille dollars; si vous ne me les rendez, je vous dénonce à la police : l'hôtelier dut s'exécuter.

Dans quelques hôtels, on trouve aussi cet autre avis : Les voyageurs peuvent mettre, s'ils le désirent, leurs souliers à la porte de leur chambre, et on les cirera; mais l'hôtel n'est pas responsable s'ils sont échangés ou disparas. Chacun s'empresse de les garder chez soi.

Maintenant que la grande ligne du Pacifique fonc-

tienne si bien, et donne de si beaux revenus, des embranchements nouveaux sont poussés dans toutes les directions et plusieurs lignes parallèles sont même en construction. Une d'elles vient d'être terminée; elle rejoint le Pacifique vers les confins du Mexique. On espérait que la concurrence amènerait le rabais des prix, soit pour les voyageurs, soit pour les marchandises ; mais les deux compagnies se sont entendues et les prix restent les mêmes. Il s'ensuit que la plupart des marchandises du Japon et de la Chine, pour éviter les prix énormes du chemin de fer, prennent la voie de Suez pour rejoindre New-York; et le Pacifique ressemble ainsi encore à un désert. Voici dix-sept jours que nous le parcourons et il ne nous a pas été donné de voir un seul steamer ni une voile. Dans quelques années, le chemin de fer canadien rallisra aussi le Pacifique à l'Atlantique et il est probable alors que les prix baisseront. Les chemins de fer, vers le Mexique, sont en construction; mais pendant longtemps, on y trouvera peu de sûreté; ce vaste pays est encombré de brigands, appelés desperados, qui ne craignent pas d'aborder un train et de le dévaliser; leurs moyens sont multiples; ils le font dérailler ou ils s'introduisent déguisés en passagers. Dans un autre Etat, un jeune homme de dix-sept ans surprend des individus qui volaient ses pommes de terre enfouies dans le champ. Il menace de les dénoncer; ceux-ci se vengent, et un beau jour, au nombre de vingt-cinq, accostent le jeune homme et le pendent dans la forêt. C'était le fils aîné qui faisait vivre sa

pauvre mère veuve et ses petits frères et sœurs. La mère est menacée si elle parle; elle quitte son champ et sa cabane et s'enfuit dans un autre Etat, après avoir écrit au magistrat pour dénoncer l'assassinat de son fils. Celui-ci promet, dans une proclamation, une certaine somme à qui arrêtera les coupables; mais ces coquins menacent de mort quiconque voudra les approcher, et augmentent leur bande au nombre de quatre-vingts. Qui des deux aura le dernier mot, les brigands ou la justice?

Dans une telle situation, on comprend que le lynch puisse encore être en pleine vigueur dans ce pays. Souvent c'est un nègre qui outrage une femme blanche; il est sûr d'être pendu ou noyé dans les vingtquatre heures. On n'est pas toujours très scrupuleux sur les moyens de prouver le crime et il arrive parfois que des innocents sont torturés ou tués. Pendant la construction du Central-Pacifique, à une certaine gare, un individu arrive et cherche son cheval; ne l'apercevant pas, il dit au cabaretier : c'e.-t bien sûr que ce Mexicain l'a volé. Un Mexicain venait en eff t de descendre en cet endroit : on le saisit et on réunit les notables pour décider le cas. Le pauvre Mexicain ne peut se faire comprendre, il ne parle que l'espagnol. Après une demi-heure, les notables réunis derrière le cabaret, sortent, déclarant que l'individu n'est pas coupable ou du moins qu'il n'y a pas de preuve contre lui; la foule réclame et exige que les notables entrent de nouveau en ^séance pour réexaminer le cas. Après trois quarts d'heure, ils sortent et décla-

rent l'accusé coupable. La foule applaudit et ajoute : — Nous avions donc raison; il est pendu depuis une heure!

Un instant après, on aperçoit non loin de là le cheval prétendu volé, et le cabaretier se rappelle qu'il est resté en cet endroit toute la journée ! . . . .

L'Océan reste toujours désert; pas un steamer, pas une voile à l'horizon. Toujours l'immense voûte du ciel qui nous enferme comme sous une cloche, et les ondes, parfois mobiles, et le plus souvent, calmes comme les eaux d'un lac. Un seul jour, une semaine après notre départ, il nous a éié donné de rencontrer des êtres vivants. Avec quel plaisir, nous nous penchions sur le bord du navire pour les voir voltiger! C'étaient des poissons volants d'environ trente à quarante centimètres de long, sortant de l'eau, et se balançant sur leurs longues ailes dans des vols peu élevés, mais souvent longs de plusieurs centaines de mètres. Le lendemain, il plut à la mer de se mettre en tempête. Le vent sifïïe dans les voiles et semble vouloir les déchirer; la pluie tombe à torrents; le navire se balance par un fort tangage, mais déjà notre estomac est habitué et la table ne se dégarnit point. Le mauvais temps, comme le beau, ne saurait durer; le ^alme revient bien vite, et un soleil brûlant nous fait prendre les habits d"été. Ce sont nos Chinois qui sont coquets dans leurs culottes et blouses de soie à longues manches de toutes couleurs! Deux troupes de marsouins apparaissent pour la première fois; ils sautent hors de l'eau, les uns derrière les autres,

comme font les enfants à saute-mouton; pendant longtemps, nous suivons leurs joyeux ébats, jusqu'à ce que la brume les dérobe à nos yeux. Ce matin, c'est une baleine qui est venue se montrer près de nous; sa tête, puis son corps, sortaient de l'eau et y rentraient, laissant voir sa longue et belle queue; elle semblait voguer. Combien j'aurais aimé chevaucher sur son dos! Qui sait si nous la reverrons encore! Les goélands sont fidèles à nous tenir compagnie, mais les mouettes et les canards ont disparu. Où dorment-ils ces grands oiseaux, car ils sont loin de terre de plusieurs milliers de mille; ils suivent assidûment le navire, et aussitôt que les détritus de cuisine sont jetés à l'eau.; ils s'élancent et n'en laissent pas perdre le moindre brin. Contrairement à ceux de l'Atlantique et de la Méditerranée qui sont blancs, les goélands du Pacifique sont bruns et semblent plus gros que les premiers; ils ont au moins un mètre quarante centimètres d'envergure; nous ne les avons rencontrés que trois jours après notre départ. Enfin, hier, nous avons vu aussi un requin de huit pieds de long ; ces derniers sont à craindre. Récemment, dans un navire allant à Panama, un matelot tombé à l'eau fut avalé par l'un d'eux, avant qu'il pût saisir la corde de sauvetage. On fit le possible pour le retrouver; on prit plusieurs requins qu'on ouvrit, sans trouver celui qui avait été l'avaleur,

A bord, les journées se succèdent et se ressemblent. Le tam-tam sonne à huit heures pour le déjeuner, à une heure pour le lunch, et à six heures pour

le dîner. Cet instrument chinois est agaçant, c'est la clochette de ces pays. Entre les repas, on lit, on se promène, on joue au bouil, aux cartes, aux échecs. Le boull est le jeu des Océans. On trace sur le pont des lignes formant plusieurs carrés, contenant chacun un chiffre; d'un but placé à dix ou douze mètres, on lance un petit cerceau de corde dans ces carrés. Celui qui arrive plus tôt à cent points, gagne; s'il dépasse, il doit revenir en arrière en atteignant la case supérieure qui est la plus grande et qui fait perdre dix points. Le soir, on fait de la musique ou on danse. A dix heures ou onze heures, on reprend sa cabine d'où l'on ressort le matin pour le bain de mer, dans de bonnes baignoires que la vapeur chauffe à volonté.

Comme nous avons à bord des gens de toutes langues, plusieurs en profitent pour prendre des leçons d'anglais, d'espagnol, d'allemand, d'italien et même de chinois et de japonais.

Quelques-uns de nos Chinois d'entre-pont sont malades ; ils espèrent retrouver les forces dans le pays natal, mais il ne leur est pas toujours donné de le revoir. Parfois, ils meurent en route à trois ou quatre par jour. Dans ce voyage, un seul encore est passé à l'autre vie; il a été embaumé, et, selon la coutume des Célestiaux, il sera enterré en Chine. Lorsqu'ils s'engagent avec les compagnies qui les transportent en Amérique, ils stipulent toujours, dans le contrat, que s'ils meurent sur la terre étrangère, leur corps sera porté en Chine et enseveli près des os de leurs pères.

Qui sait si à fond de cale nous n'avons pas plus de Chinois morts que nous n'en voyons de vivants s-ur le pont !

Un riche marchand a sa famille dans sa cabine, à côté de la mienne. La pauvre femme n'en est jamais sortie. C'est l'usage en Chine que les femmes ne se montrent pas ; au reste, avec ses petit?, pieds, elle aurait bien des difficultés à marcher. Son jeune garçon monte parfois sur le pont, accompagné de son père, mais les trois petites, avec la bonne, sont séquestrées comme la mère; néanmoins, elles se montrent quelquefois à la porte, et commencent à s'apprivoiser. Elles fuyaient auparavant à ma vue, puis elles ont souri, et ne craignent pas maintenant de venir dans ma chambre demander des fruits, des bonbons et surtout des images. Elles parlent volontiers, mais je n'entends pas un mot de leur chinois, et ce n'est que par signes que je leur fais comprendre que les Européens aiment et caressent les enfants. La mère ellemême s'est montrée quelquefois à la porte, témoignant par signes sa reconnaissance pour le bon traitement envers ses enfants.

Je viens de visiter la machine. Notre hélice a déjà fait 725,000 tours depuis San-Francisco. Encore 200,000 tours et nous serons arrivés; elle en fait quarante par minute et nous filons dix, onze, douze, et treize nœuds et demi, selon que le vent est debout ou ariière; en ce dernier cas, toutes les voiles sont déployées, et les matelots Chinois grimpent dix fois par jour, comme des singes, à la cime des mâts, pour

les plier ou les déployer. Le magasin à charbon contient 1,500 tonnes. On l'économise, et des douze fourneaux, six seulement sont allumés, et brûlent 45 tonnes par jour. Le déplacement des pistons est de quatre pieds et demi; ils sont au nombre de quatre pour faire tourner l'arbre qui porte l'hélice. Quinze Chinois sont constamment occupés à attiser les fourneaux; ils sont remplacés chaque quatre heures. La chambre à fourneaux et la chambre à machine ressemblent assez à celles des grandes frégates. Outre les passagers (150 en première et 1,500 d'entre-pont) et le charbo'n, le navire porte encore à pleine charge 4,500 tonnes. Cent trente personnes forment le personnel de service qui comprend les officiers, les matelots, les chauffeurs, les mécaniciens et les domestiques. Le prix de passage des Chinois (55 dollars pour chacun, 575 francs) fait en moyenne tous les frais du navire. Le fret des marchandises, qui est considérable, et le prix des passagers de première, qui est de 1,250 francs, forme pour la Compagnie, à peu près un bénéfice net.

Il n'en est pas ainsi de la ligne d'Australie qu'exploite la même Compagnie, la Pacific mail sieam sfiip Company. Là, les passagers de première sont beaucoup plus nombreux, mais les marchandises en petite quantité, et de Chinois, presque pas, en sorte que la Compagnie perd de l'argent, et à moins d'une subvention du gouvernement, elle paraît décidée à quitter la ligne au bout do deux ans, terme de son engagement.

Des précautions sont prises à bord pour surveiller les Chinois; jour et nuit des blancs veillent sur le pont, dans l'entre-pont et dans la machine. Il leur serait bien facile de se défaire du petit nombre de blancs et do s'emparer du navire. Ils le firent une fois, mais le mécanicien blanc, qu'ils avaient laissé dans la machins pour continuer la marche, sortit avec un manchon plongeant dans les chaudières, et dirigea le jet de vapeur sur les nombreux Chinois qui, sur le pont, tenaient les blancs prisonniers, le revolver à la gorge. Ils les aspergea si bien qu'ils lâchèrent prise et n'eurent plus envie de recommencer. Sur tous les steamers, naviguant avec des Chinois, les manchons à vapeur sont toujours prêts à fonctionner.

L'eau douce vient de finir; une pompe en puise maintenant en mer, la distille et l'envoie au réservoir. Je viens de la goûter, elle est aussi bonne que l'eau des meilleures sources.

Le dimanche en mer est bien monotone sur les navires anglais ou américains. Le jeu de boull est interdit et les protestants se défendent de jouer, et même de faire de la musique. Le 15 août n'a pas connu à bord la solennité du jour de fête de nos contrées catholiques. Le 16 août, à huit heures du matin, nous avons atteint le 180^ parallèle, le point exact des antipodes, et la carte journalière portait, à midi, les indications suivantes : Dislance parcourue dans les vingt-quatre heures, 272 milles (le mille marin est environ 1,800 mètres, le mille terrestre anglais un peu plus d'un kilomètre et demi, 1,600 mètres). Lati-

tucÎG nord, 40^ longitude est, 177°, pendant que, avant-hier, la feuille marquait longitude ouest 177% aussi, au lieu de porter la date, mercredi 17 août, la nouvelle feuille a sauté un jour, pour marquer jeudi 19 août. En effet, depuis que nous avons quitté l'Europe en venant vers l'ouest, tous les jours de voyage ont été allongés d'environ une d.ami-heure puisque nous parcourions de quatre à cinq degrés par jour, chaque degré étant soixante milles à l'Equateur et d'environ cinquante-deux milles au 40° latitude. Arrivés au 180°, nous avons perdu douze heures, soit un jour, et, pour nous retrouver à la même date avec l'Europe, nous sommes obligés de sauter un jour.

Le même phénomène, mais en sens inverse, se produit pour ceux qui viennent de l'est. Chacun de leurs jours de voyage est raccourci d'environ une demi-heure, en sorte qu'arrivés au 180° parallèle, ils se trouvent avoir douze heures, soit une journée en plus, et, pour retrouver la date, ils sont obligés de placer un jour de plus et d'avoir une semaine de huit jours, pendant que nous avons eu une semaine de six

Voici les côtes du Japon : et d'abord, adroite, le cap King avec son phare. Les collines et les montagnes sont couvertes de pâturages et de forêts, pendant que la plaine est semée de riz.

Les jonques japonaises apparaissent de toutes parts avec leurs voiles carrées en forme de draps de

lil. Plus loin, Kanonsaky à gauche, avec son phare et ses batteries à l'Eun péenne; puis Parry-Island, ain^i nommée en sauvenir du commandant Parry qui, avec un navire des Etats-Unis, aborda ici en : 853 et Wetester-Island, en souvenir de son porte-drapeau. Un steamer japonais, avec son drapeau à globe rouge, s'en va à Kobé.

Nous voici en face de Trealy-Point oh, en 1857, ]e premier traité a été signé entre le Japon et les

Etats-Unis.

Grand mouvement sur le navire ; tous les officiers sont à leur poste. Ici, on prépare les canots, là les ancres. Dans l'entre-pont, on monte les nombreux paquets de la poste. Les mâts ont chacun leur drapeau ; le premier est le japonais, puis celui du Comodore, ensuite celui de la Compagnie et celui de la poste ; enfin, à la poupe, celui des Etats-Unis

L'immense baie est magnifique à voir. Dans le lointain, les navires ancrés devant Yokohama : les drapeaux allemands sont hissés; est-ce un jour de fête pour l'Allemagne?

Un petit steamer nous accoste et nous amène l'employé de la Compagnie.

Le Goélî'c, que nous croyions parti depuis plusieurs jours, est encore à l'ancre; il partira demain matin pour San-Francisco et emportera cette lettre qui pourra ainsi vous arriver en trente-huit ou quarante jours.

Par l'autre côté du globe, les Messageries ne vous

l'auraient apportée que dans quarante à quarantecinq jours.

Les jonques assiègent le navire et les mariniers se font donner des coups par les matelots. Le plus souvent, ils sont en costume d'Adam.

Je joins ici des images des Chinois; ils en ont inondé le navire.

Ces papiers dorés devaient les préserver des mauvais esprits et du naufrage; ils sont arrivés ils n'en ont plus besoin et les jettent au vent.

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