CHAPITRE III
New-York et ses institutions.
Il est six heures du soir, et nous voici arrivés à la grande ville américaine. A voir les clochers, les murailles des maisons en briques rouges, les navires, les rivières et la baie traversées en tout sens par les Ferry-hoals, on se dirait à Venise, mais dans une Venise où les gondoles sont des steamers, depuis les plus petits jusqu'à ceux qui transportent les trains entiers de chemin de fer.
Tout se fait par des Compagnies dans ce pays, jus-
qu'au transport des bagages. On prend mes effets et on me donne un tîchet, qui me servira o les retrouver à l'hôtel. Etant ainsi exempt d'embarras, je pense bien faire en m'acheminant à pied vers mon hôtel à Broadway. J'eus de la peine à le trouver après deux heures de marche ; les noms des rues sont marqués sur les lanternes, mais en petites lettres, et souvent la lanterne manque au coin de la rue. Au surplus, les rues de traverse sont mal éclairées; mais Broadway et les avenues ont le gaz et la lumière électrique. A Paris, on a discuté longtemps sur les avantages de l'une et de l'autre lumière; ici, on aime peu à discuter; on les a placées toutes deux; chacun en a pour son goût. La lumière électrique est sur des poteaux à hauteur double de celle des lanternes à gaz.
La ville de New-York est bâtie sur une île longue de quatorze milles, large de quatre, et compte 1^200,000 habitants; mais à droite, Brooklyn, bâtie sur la pointe de Long-Island, en compte trois ou quatre cent mille; à gauche, Jersey-City, et un peu plus loin, Newark, ont aussi une population qui se chiffre par centaines de mille, sans parler de Staten-Island et plusieurs autres endroits très peuplés autour de la baie; en sorte qu'il y a bien plus de deux millions d'habitants qui forment, par le fait, une seule et même ville, quoique Brooklyn ait sa municipalité, et que Jersey appartienne à l'Etat de New -Jersey.
L'île proprement dite de New-York a, à l'ouest, la rivière de l'Hudson, large d'un kilomètre. Là sont amarrés les plus grands navires qui arrivent de toutes
Jes parties du monde; à l'est, un bras de mer est appelé la rivière de l'Est; elle est large aussi d'un kilomètre et parsemée de plusieurs îles de diverses dimensions; au sud se déploie l'île, appelée Staten-Island, laissant, entre elle et la ville proprement dite, une immense baie, trois fois grande comme celle de Toulon, et aussi bien réparée. Au-delà du détroit formé par les deux pointes rapprochées de Staten et de Long- Island, se trouve une autre vaste baie, appelée exlerior Bay, ou Baie extérieure, beaucoup plus grande et moins protégée, qui sert comme d'avant-port à la baie intérieure.
Il y a quarante ans, la ville de New- York comptait à peine 200,000 habitants; les rues de la partie de la ville qui remonte à cette époque ont des noms particuliers; mais ensuite, le développement a été si rapide qu"il semblait impossible de trouver autant de milliers de noms qu'il en fallait pour les rues nouvelles : on a adopté le système de les appeler par numéros. Onze grandes rues, larges de quarante mètres, vont du sud au nord dans toute la longueur de la ville, et s'appellent avenues n° 1 , n" 2 et jusqu'à n*^ 11. Ces avenues sont coupées, de l'est à l'ouest, à angle droit, par cent cinquante autres rues appelées n° i, n° 2, ■ n° 3, etc.; la sixième avenue, étant considérée comme ^ centre, on distingue les rues à droite par le mot est et à gauche par le mot ouest. Ainsi, dans une adresse, on place d'abord le numéro de la porte, puis celui de la rue et l'orientation.
Vers le milieu de la ville, un superbe parc de qua-
tre milles de long sur un demi mille de large, s'appelle Central parc; c'est un labyrinthe de forêts, de lacs et de prairies, de monticules et de vallées avec ornementation de statues de bronze, kiosques pour la musique, cafés, etc. C'est là que, les bonnes viennent garder les enfants, que les désœuvrés viennent rêver le bonheur; les cavaliers fringants ont aussi leurs allées, et les ladies, étendues dans leurs landaus^ se promènent, pendant que leurs maris accumulent l'argent dans les banques.
La partie nord de la ville est relativement tranquille, et ses rues bordées de petites maisons à deux étages, avec perron et petit jardin, ressemblent assez aux rues des villes anglaises; mais la partie sud, occupée par les administrations, les banques et le commerce, est entièrement ce qu'est la cité à Londres : un mouvement dont on n'a pas d'idée, un bruit à vous étourdir, et pourtant ici, comme à Londres, personne ne parle, chacun fait ses affaires tranquillement et en silence.
Le terrain est devenu si cher dans cette partie de la ville (5,000 francs le mètre carré) que pour l'utiliser, on construit de véritables tours à huit, dix et douze étages. Je suis allé voir un avocat, mon confrère ; son bureau était au douzième étage, mais on y arrive en deux minutes par l'ascenseur. Le sous-sol compte aussi deux ou trois étages, et presque tous les trottoirs sont en partie couverts en plaques de verre pouF faciliter l'éclairage souterrain.
Une des curiosités de New -York sont les elevated-
raillways. Pour faciliter la circulation, on a établi à Paris le chemin de fer de ceinture, et à Londres les chemins de fer souterrains; ici on les a établis tout bonnement dans les rues; mais pour ne pas gêner les piétons, on a planté par intervalles des poutres en fer sur lesquelles reposent les doubles rails, reliés entre eux par un petit treillage en fer.
Les trains se succèdent à chaque cinq minutes : l'un monte, l'autre descend; ainsi chaque deux minutes et demie, les habitants du premier et deuxième étage voient les voyageurs dans les wagons à la distance de quelques mètres, et sont obligés de tenir leurs fenêtres fermées pour ne pas vivre en public. Les magasins sont plus gênés encore, car ils perdent beaucoup de lumière, et le bruit des trains pardessus, des tramways par-dessous, et des chars et des voitures qui se croisent en tous sens, fait qu'il faut presque se parler dans l'oreille pour se comprendre.
Il n'est pas étonnant que les propriétaires, ayant des maisons sur les rues où prissent les elevatedràilways, aient réclamé une indemnité; elle était bien due, mais elle a été refusée. On a allégué, ce qui du reste est vrai, que ces railways sont fort commodes pour le public. En effet, dans quelques minutes, on franchit les nombreux milles qui séparent les divers quartiers, et on se rend sur tous les points sans perte de temps : tant pis pour les maisons voisines : justice américaine !
Après m' être un peu rendu compte de la topogra-
phie de la ville, je me suis empressé de visiter mes correspondants. J'ai trouvé, chez lui, M. Lynch, président du Conseil supérieur des conférences de saintVincent de Paul pour les Etats-Unis; c'est un grand marchand de laine, fort aimable, très actif, énergique, et d'un caractère obligeant et enjoué. Malheureusement, il ne comprend pas un mot de français, et je suis forcé de baragouiner mon anglais qu'il déclare fort bien comprendre. Il se met à ma disposition; il me présente à M. Jamme que j'avais connu à Paris, et à son ami, M. Hoguet : celui-ci préside la Immigrant- Industrial Saving Bank, caisse d'épargne pour les immigrants, qui a déjà en dépôt plus de 100 millions de francs. Avec une bonté sans mesure, il met son équipage à notre disposition. M. Lynch est lui-même président de la Société protectrice des immigrants, et me fait visiter tous les établissements créés par cette société.
C'est d'abord un immense local destiné à les recevoir au débarquement. Une moyenne de quinze cents à deux mille immigrants est déposée chaque jour par les divers navires venant de l'Europe; ce sont des Anglais, des Italiens, des Espagnols, mais surtout des Allemands qui fuient la conscription, et des Norwégiens, des Danois, des Suédois qui fuient les glaces de leur pays.
Ces pauvres gens étaient jadis exploités de toute manière ; maintenant, grâce aux dispositions prises par la Société, ils peuvent avoir un gîte gratuit en arrivant, être renseignés sur toutes choses et prendre
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la direction qu'ils désirent. Un grand nombre s'en vont vers le centre ou l'ouest, auprès de parents et amis; d'autres cherchent du travail ici, et s'ils n'en trouvent pas, vont en chercher plus loin.
Le nombre des immigrants, débarqués à New-York, dépassera cinq cent mille cette année; il en est débarqué dernièrement onze mille, du samedi au lundi. Les troubles d'Irlande sont pour quelque chose dans cette recrudescence.
La Société protectrice des immigrants a construit des hospices pour y soigner toutes les misères de ces pauvres gens. Ils ont le droit d'y être admis pendant les cinq premières années de leur immigration. M. Lynch m'a conduit visiter ces hospices à l'Ile Ward-Island. Nous v avons vu, dans deux ou trois grands corps de bâtiment, des enfants de tout âge, malades ou orphelins. Nous avons vu la Maternité où un grand nombre de mères recevaient des soins. Nous avons visité des aliénés, des malades, des misères de toutes sortes. Que de sages pensées inspire la vue des souffrances de nos frères!
Nous repassons la rivière et prenons un chemin de fer, puis une voiture, et nous voici au New-York cathoUc Protectory. Cette immense maison contient environ mille garçons de huit à vingt et un ans, dirigés par les Frères de la doctrine chrétienne. A côté, dans une autre maison, les sœurs de Saint- Vincent de Paul (branche américaine détachée de celle de Paris), dirigent autant de jeunes filles. Cette institution est due aux Conférences de saint Vincent de Paul
qui ont senti bientôt la nécessité de s'occuper des enfants des rues. Quelques jeunes gens en ramassèrent plusieurs, les abritèrent pour leur apprendre un métier, puis ne purent suffire à la tâche, car le nombre allait en augmentant; ils appelèrent les Frères de la Doctrine chrétienne de Paris, et on constitua un Comité qui maintenant dirige l'Œuvre.
Je vois, par le dernier compte-rendu, que les dépenses pour l'année 1880 ont été de 265 mille dollars (1,330,000 francs), sur lesquels 224 mille (1,120,000 francs) ont été payés par l'Etat de New -York, à raison de 110 dollars (550 francs) par enfant; les autres 40 mille dollars (200,000 francs) ont été fournis par les souscriptions. Les constructions, terrains, outillages, etc., ont coûté 817 mille dollars (4,850,000 francs). Le dollar vaut 5 fr. 30 centimes.
Ces enfants ont l'école, et sont occupés dans divers ateliers de cordonnerie, menuiserie, imprimerie, etc. Les jeunes filles font des chemises, des gants et toutes sortes d'ouvrages propres aux femmes. Les enfants, trouvés dans les rues ou que les parents ne parviennent point à dompter, sont envoyés au Protectory par ordre du magistrat, pour y rester jusqu'à ràg3 de vingt et un ans; mais ordinairement, ils en sortent plus tôt s'ils sont sages et s'ils connaissent leur métier.
Les Frères nous servirent un dîner qui venait fort à propos; puis, ils nous conduisirent dans la grande salle des fêtes. Un millier de personnes, amies de l'Œuvre, attendaient l'entrée du frère Visiteur qui
arrivait la veille de Paris ; la fêle était en son honneur. En traversant la cour, tous les enfants vont au-devant de lui; puis, dans la salle, la fanfare joue une marche îîmoricaine; viennent ensuite les chantrs, les déclamations, les compositions, et une petite comédie en deux actes.
Il u'est pas étonnant que les propriétaires aient réclamé une indemnité
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On me présente un jeune Français; il se plaint, et voudrait sortir de l'établissement parce que, dit-il, iJ perd l'usage de sa langue : c'est un pick-pocket que ses parents veulent corriger, mais la tâche n'est pas toujours facile. On a dû renoncer aux constructions en bois et bâtir en briques. Il y a quelque temps, les
plus chenapans r. valent mis le feu à la maison et en avaient fait un feu de joie.
Le soir, quand je retournai à l'hôtel, j'étais bien fatigué.
Le lendemain, monsieur Jamme vient me chercher. Il me conduit sur un steamer, appartenant à l'administration des hospices et des prisons. Le Père Duranquct nous y attendait. Ce religieux, natif de Clermont-Ferrand , aidé de cinq de ses confrères, exerce dans ces établissements les fonctions d'aumônier pour les catholiques.
Nous abordons à l'île de Blackwell. C'est une langue de terre longue et étroite occupée par quatre grands établissements. Nousvisitonsd'abord,ausud, un vaste hôpital contenant environ deux mille malades. Dans les jardins se trouve une maison séparée pour les varioleux ; les typhoïdes sont sous des tentes ; varioleux et typhoïdes étaient trois cents ces jours derniers; ils ne sont plus maintenant que quatre-vingt-dix.
De là, nous passons au Penitentiary. Une escouade de vingt hommes et une autre de vingt femmes y arrivaient en même temps que nous; là, ils sont enregistrés et costumés; le costume pour les coupables de rixe est brun foncé, pour les voleurs, il est bariolé à l'arlequin. On peut ainsi facilement les rattraper en cas de fuite j point de grandes murailles autour de l'île : quatre petites barques en surveillent les abords. Les prisonniers sont au nombre de deux mille environ, hommes et femmes ; le jour ils travaillent à la campagne, à l'île ou ailleurs; le soir, à six heures, ils
soupent et rentrent dans leurs cellules : ces cellules, alignées par rangées de trente et superposées en quatre étages, n'ont pour fenêtres que la porte de fer grillée; elles ont deux mètres de long, un de large et deux de haut; souvent deux prisonniers y prennent ^;)lace avec couchettes superposées comme en bateau à vapeur. Les portes grillées donnent sur un balcon en fer servant de couloir, et cette masse de construction ressemble assez à un vaste pigeonnier, enfermé tout autour par une seconde muraille percée en crémaillère.
Pour nourriture, ils ont du café à six heures du matin, de la soupe et de la viande à midi, du café le soir à six heures, le pain à volonté.
Après le Penilentiary vient le Work-House (maison de travail pour les pauvres), vaste bâtiment contenant environ deux mille personnes, hommes et femmes, et ensuite, toujours dans la même île, la maison des aliénées pour les femmes; elle en contient dix-huit cents.
Nous passons encore à Ward-Island et nous visitons un vaste hôpital confié par l'Etat aux médecins homéopathes ; c'est le seul hôpital officiel de ce genre. Nous y trouvons, comme ailleurs, de 'nombreuses misères; puis, nous arrivons à l'hospice des aliénés pour les hommes; c'est le plus vaste de tous ces établissements, mais il ne contient que mille malades. Nous trouvons là un prêtre du département du Var; il passe son temps à lire et à philosopher. Tous ces établissements ont leur cuisine bien organisée, les
marmites sont chauffées par la vapeur; le chauffage de la maison a lieu également parla vapeur au moyen de tubes qui parcourent toutes les pièces. Le soin des malades est confié à des employés laïques. Toutes les confessions y sont admises ; les ministres des différents cultes prennent soin du spirituel de leurs coreligionnaires. J'ai vu un pauvre Chinois qui, lui, n'avait aucun ministre de sa religion. Le nombre des habitants dans les établissements des deux îles est d'environ dix mille, et la ville de New- York dépense annuellement environ neuf millions de francs pour leur entretien.
Le père Ludokinsky, qui réside à Ward-Island, nous réconforta par un bon dîner. Le père Duranquet semblait abattu, je lui dis : (( Père, vous paraissez fatigué. )) Il me répondit : (c II y a soixante-quinze ans que je marche, et c'est bien naturel que je sois fatigué. ))
Monsieur Jamme a voulu me faire connaître l'intérieur d'une famille américaine. Il m'a conduit chez lui, de l'autre côté de la rade, à Staten-Island ; c'est là qu'il s'est construit un joli chalet en bois, comme on les a dans ce pays; c'est le genre anglais, mais un peu modifié. Les sous-sol sont supprimés ; l'Américaine, plus pratique, s'est vite aperçue que la surveillance des domestiques et du ménage est moins facile dans le sous-sol.
J'ai visité avec lui une maison en construction; le bois coûte ici moitié moins qu'en Europe ; c'est pourquoi on construit en bois ; c'est aussi plus vite fait.
Une petite maison composée de rez-de-chaussée, premier étage et mansarde, avec trois pièces et dépendances à chaque étage, coûte environ quinze mille francs et dix mille francs le terrain ; elle se loue deux mille cinq cents francs. Ce serait le 10 0/0, mais il faut défalquer 1/2 0/0 entretien, 1 0/0 assurance, car DU brûle souvent; et 1 1/2 ou 2 0/0 contributions; reste 6 1/2 0/0.
Ici, on ne connaît pas les octrois, ni les impôts indirects : enregistrement, droits de mutation, de succession, etc. On paie une contribution basée non sur la rente, mais sur la valeur de la propriété. Le taux varie, pour chaque Etat, selon le plus ou moins d'économie et de bonne administration; pour l'Etat de Xew-York, il est fort cher, on paie 3 1/2 sur la valeur, mais cette valeur est comptée ordinairement la moitié de la valeur réelle; ainsi, celui qui a des propriétés pour 100 mille francs, paierait 3,500 francs, mais on estime la 1/2 soit 50,000 francs et on paie 1,800 francs, ce qui est encore assez. Les valeurs mobilières paient comme le reste, sauf les fonds d"Etat qui sont libres : ils rapportent 4 0/0 en ce moment; les autres valeurs ordinairement le 6 0/0, autant que les valeurs d'Etat, impôt déduit.
— Madame Jamme m'a fait l'accueil le plus hospitalier; elle a quatre fils. Elle n'était pas mariée lorsque j'ai connu son mari à Paris, mais l'année suivante, elle fit son voyage de noces en Europe et passa trois jours à Nice. Son aîné a six ans et son cadet un an; celui-ci pleure et l'aîné le berce. Madame Jamme
ne parle que l'anglais; elle me met au courant des choses du ménage. Il est difficile ici d'avoir des domestiques; le gage habituel est quatre-vingts francs par mois, les cuisiniers dans les bonnes familles gagnent de trois à cinq cents francs par mois ; dans les hôtels, dix mille francs par an ; ils sont presque tous Français ; ils font la noce et s'ils sont malades, ils vont à l'hôpital. Les objets de comestibles ont à peu près le même prix qu'en Europe; les loyers sont fort chers en ville ; aussi on entasse les pauvres gens par cinquante familles dans de petites maisons. Les fortunes modestes se logent à Brooklyn, à Jersey, à Staten- Island où on paie deux à trois mille francs pour la location d'une petite maison. La main-d'œuvre est chère, le moindre ouvrier gagne deux dollars par jour; la voiture à un cheval et pour une personne se paye cinq francs l'heure; le maçon gagne quinze à vingt francs par jour.
C'est à Staten-Island que se trouvait l'hôpital de la Quarantaine pour les malades sortant des navires; cela gênait le développement de la ville et portait atteinte à la valeur de la propriété; les habitants réclamaient depuis longtemps et ne recevaient que des promesses ; ici on s'en contente peu. On eut recours à un moyen plus sûr et plus expédilif ; tous se concertèrent : les plus hardis, masqués, mirent une belle nuit le feu aux quatre coins de l'hôpital; toute la population accourut pour le sauvetage ; on déposa les malades sous les arbres des allées voisines, on fit sortir les médecins, et l'hôpital disparut. L'enquête cons-
tata que le concert ttait si parfait qu'il fut impossible de faire déclarer les coupables. Depuis, on a formé, dans la baie extérieure, une petite île oii s'élève l'hôpital de la Quarantaine. Les malades atteints de la fièvre jaune sont dans un hôpital flottant.
A deux lieues de Staten-Island, des raffineries de pétrole gênent encore les habitants, lorsque le vent porte vers eux la désagréable odeur du pétrole ; on a averti les raffineurs, mais ceux-ci ne comprendront qu'après que leur établissement aura flambé.
Le pétrole est amené ici de Pittsburg et des environs par les chemins de fer; et en outre, par une canalisation qui traverse à New -York la rivière de l'Est et va remplir les bassins au-dessus de Brooklyn. Ld aussi sont de grandes raffineries et de nombreux navires qui portent le pétrole en Europe. Il est mis en caisses de fer-blanc, renfermées en d'autres de bois; il coûte, ainsi préparé, trois sous le litre.
Le gaz est ici moins cher qu'à Paris et pourtant le charbon qui sert au gaz est pris dans les mines d'Angleterre; miais les navires qui viennent ici chercher le 1 étrole, portent le charbon, et puis les compagnies de gaz se contentent de moindres bénéfices. Le charbon américain est excellent pour chauffer, mais ne contient pas de gaz; il se paie ici vingt- cinq francs la tonne. Nous le payons, à Nice, cinquante francs.
Ce qui coûte le plus, ce sont les pensionnats. L'éducation d'une jeune fille coûte en moyenne trois mille francs par an, celle d'un garçon quatre mille ; le prix de la maison n'est que de quinze cents à deux
mille francs, mais les notes accessoires font le reste. Pour une ville qui reçoit tant de gens sans aveu, venus de tous les points de l'Europe, j'ai été étonné de voir une si grande confiance en bien des cas; les omnibus et les tramways à un cheval n ont que le cocher; le collecteur de l'argent, le contrôleur, etc., sont supprimés : les voyageurs posent leurs cinq sous dans une boîte à couvercle en verre, surveillée par le cocher. Il est vrai qu'il y a à côté un écriteau qui promet cinquante dollars de récompense à quiconque signalerait une fraude. Le soir, les magasins ferment de bonne heure ou plutôt ne ferment pas du tout, car tous les volets étant supnrimés, les énormes glaces, qui doivent' coûter des milliers de francs, sont le seul rempart aux marchandises de toutes valeurs. Depuis neuf heures du matin jusqu'à quatre heures du soir, tout le monde est fort occupé à ses affaires ; chacun les fait sans parler, comme à Londres. Les bureaux ferment à quatre heures, les magasins à six heures; le samedi, ils ferment presque tous à trois heures ; le dimanche repos absolu. Ce système me paraît bien entendu. Le banquier et le commerçant, en quittant le bureau ou le magasin, vont faire leur partie de lawn-tennis ou ramer sur la rivière; ils donnent la soirée à la famille; le matin, avant de reprendre le travail, ils ont le temps de faire à cheval uns promenade salutaire. Chez nous l'emolové, mais surtout le commerçant, est attaché à son bureau depuis le matin de bonne heure, jusqu'au soir bien tard ; il ne se repose souvent ni le samedi ni le dimanche, et au lieu
de ces exercices de corps si nécessaires à la santé, il va respirer un air môphilique dans les salles enfumées d'un cercle ou d'un estaminet; quoi d'étonnant que les santés faiblissent et que l'esprit de famille disparaisse !
Monsieur Linch m'a fait visiter les diverses Cours de justice et le palais de Ville qui renferme les portraits des différents personnages anciens et modernes des Etats-Unis. Il a voulu me présenter au maire, son ami, le premier maire catholique de New -York; mais il était occupé à rendre la justice. Des citoyens avaient porté plainte contre les agents municipaux pour négligence dans la propreté de certains quartiers ; les employés présentaient leur défense devant le maire qui avait ensuite à prononcer sa décision.
Avant de quitter New -York, monsieur Kernan a tenu à me faire connaître un des délassements de la saison. Il a pris une demi-journée de congé, et m'a conduit à Coney-Island, pour me faire admirer encore une fois les beautés de la baie iatérieure et extérieure. Après les travaux de la journée, on passe une heure en steamer pour venir à Coney-Island prendre son bain de mer; plusieurs y portent leur dîner et ont des centaines de tables à leur disposition. Les tables sont sur des Jetées-promenados, à côté desquelles celle de Nice est une miniature. J'ai voulu prendre un bain sur ce côté de l'Océan; j'ai pris une des douze cents cabines de la jetée où aborde le steamer; il y en a plusieurs autres aux environs. Pêlemôle, messieurs et dames, se roulent sur le sable ou sont roulés par
les vagues ; pour les uns et les autres les costumes ne laissent voir que bras et jambes. Je ramasse de beaux coquillages au fond de la mer, et 'd'énormes coquilles avec leurs mollusques. Tout à coup quatre jeunes filles m'entourent et semblent me montrer au fond de l'eau je ne sais quel poisson; je cherche, je les aide, je plonge et replonge et je ne trouve rien, je m'aperçois qu'on me joue et je leur dis : (( You are the fish ! » ou plutôt c'est moi qui suis le poisson; mais monsieur Kernan, qui était là, m'assurait que c'étaient des jeunes filles honnêtes qui voulaient seulement un peu s'amuser. Mœurs américaines! Après le bain nous traversons les innombrables chevaux tournants, vaches de bois à lait médicinal, tirs, balançoires, etc., pour arriver aux hôtels : ce sont d'immenses établissements en bois qui reçoivent des milliers de baigneurs à vingt-cinq, trente et quarante francs par jour; la musique joue devant la grande vérandah de cent mètres de long ; on est si bien qu'on ne quitterait plus cet endroit; mais l'heure s'avance et je dois aller coucher à Philadelphie. Nous montons par un ascenseur à la cime d'une charpente en fer de cent mètres de haut ; un long porte-vue met devant nous les objets les plus éloignés aux divers points de l'horizon; puis, nous regagnons le steamer, et une heure après la station de Pensylvania railway. A neuf heures du soir j'étais à Philadelphie, hôtel Girard.
Philadelpliie couvre une surface de quatre-vinjjt-deux mille arpens (page 62)