‹ Le tour du monde en deux cent quarante joursChapitre 6 sur 12 · CHAPITRE ly · texte numérisé non relu

CHAPITRE ly

Philadelphie. — Baltimore. — Washington. —Assassinat du président Garfield. — Le Watkins-Glen. — Chutes du Niagara.

A Philadelphie, ma première visite fut pour l'Indépendance Hall; c'est ici, dans cette salle, que l'Indépendance des Etats-Unis a été proclamée, le 4 juillet 1776. Tout en rappelle le souvenir. On y conserve tout ce qui a rapport à ce grand acte de l'émancipation de ce peuple.

Philadelphie a été la capitale des Etals-Unis, de 1790 à 1800. En 1682, William Penn y débarqua avec une colonie de quakers, et acheta le terrain des

Indiens, pour former ce qui fut appelé, plus tard, l'état de Pensylvania. Elle renferme maintenant près de neuf cents mille habitants; elle a soixante-dix asiles, quatre-vingts hôpitaux et dispensaires et soixante-dixneuf associations charitables ; ses maisons ressemblent aux petites maisons de Londres et ont fait prendre à la ville d'immenses proportions : en sorte qu'elle est la plus vaste des villes américaines. Elle a trentesix kilomètres de long, sur neuf de large et couvre une sui'face de quatre-vingt-deux mille arpens. Les habitants étant moins entassés, le peuple y vit plus longtemps; la mortalité annuelle n'y est que de dixneuf pour mille, pendant qu'elle est de vingt-deux à Londres, de vingt-quatre à Paris, de vingt-six à Bruxelles, de vingt-neuf à Berlin, de trente à New- York, de trente et un à Florence, de trente-deux à Rome, et de trente-quatre à Vienne. Les tramways, comme dans les autres grandes villes, parcourent toutes les rues ; il y en a ici quatre cents kilomètres, mais sur une seule ligne ; pour le retour, il faut recourir à la rue voisine. Comme à New- York, les rues sont classées par numéros, de l'est h l'ouest, et celles qui vont du nord au sud ont des noms particuliers. Philadelphie, à quatre-vingt-dix lieues de la mer, reçoit, par la rivière le Delaware, les plus grands navires, et environ vingt-six mille immigrants par an; elle est entourée de plus de huit cents manufactures, qui emploient, environ, cent cinquante mille ouvriers, donnant pour près de deux milliards de produit annuel. Les plus importantes sont celles de locomo-

tives. M- Philipps, avocat, m'a fait bon accueil; il est venu me chercher à l'hôtel, avec sa voiture, et m'a conduit chez lui, à la campagne, à German-tawn. Nous traversons FairmountPark, immense espace de terrain, traversé par la rivière Schuylkill, et admirablement disposé sur quelques points ; c'est dans ce parc qu'on voit encore une partie des bâtiments de l'Exposition universelle tenue ici, en 1876, centième anniversaire de l'Indépendance. Par ces fortes chaleurs, il est de mode de se promener en voiture dans le par:;, le soir, et ce sont les ladies, ordinairement, qui conduisent. Toutefois, dans la ville, les ladies cèdent les rênes aux messieurs, car la cité est traversée, en tous sens, par les chemins de fer, et tant pis pour vous, si vous vous laissez broyer; toute la précaution consiste en un grand écriteau, placé au point d'intersection, sur lequel est écrit Crossing raillway, cela veut dire : croisement du chemin de fer, prenez garde. x\ussi, le bon M. Philipps qui conduisait, était constamment en alerte.

A German-tawn, après le dîner, M. Philipps m'a conduit chez les Lazaristes qui ont voulu fêter mon arrivée, par une bouteille de Champagne; pas un seul ne parlait français; j'ai donc dû baragouiner tout le temps mon anglais et mettre la paix entre M. Philipps et un professeur qui se montait facilement la tête à propos de certaines questions.

Je dormais, tranquillement, sur le dur lit américain que m'avait préparé mon hôte, lorsqu'à quatre heures et demie du matin, un charmant baby de cinq

ans, ouvre la porte, monte sur mon lit et m'embrasse; il avait peut-être cru embrasser son père. Je joue un instant avec lui, puis je comprends, encore une fois, qu'ici, on est matinal. M. Philipps qui, entre parenthèse, a passé un hiver à Nice, me donne des lettres pour des amis de Baltimore et de Washington et me fait accompagnsr à la gare par son beau-frère, jeune étudiant en droit. Me reposant sur lui, je ne prends aucune de mes précautions habituelles qui consistent à contrôler plusieurs fois les renseignements. Mais, après notre lunch, pris à la gare, mon inexpérimenté jeune homme s'aperçoit qu'il s'est trompé de gare et, qu'en ce moment, le train part de la station qui est à l'autre bout de la ville. Il n'y a paG de monopole, en Amérique, pour les chemins de fer ni pour les télégraphes; il s'ensuit qu'un grand nombre de compagnies se forment, tous les ans, et que souvent, pour aller à un même endroit, on a trois ou quatre lignes différentes et quelquefois parallèles; alors, la concurrence fait baisser les prix; c'est pourquoi, aucun indicateur ne donne les prix, si sujets à variation; et, malgré toute mon application, je n'ai encore pu réussir à déchiffrer, que difficilement, ces indicateurs; car il faudrait, pour cela, connaître le parcours des centaines de compagaies qui y sont indiquées. J'ai donc quatre heures de plus à passer à Philadelphie ; j'en profite pour visiter une vaste bibliothèque, l'arsenal peu important, et l'hospice des vieux marins, l'hôtel des Invalides américain. C'est là qu'un gardien me dit : (( Garfield was shot this movning. Le

président Garfield a reçu une balle, ce matin. » Je ne pouvais comprendre, par là, qu'on eût assassiné le président et je doutais. Je demande à visiter l'hrspice, on me dit : tout est ouvert, allez où vous voudrez. Je parcours les vastes corridors. Les vieux marins ont, chacun, leur petite chambre; un d'entre eux m'aborde, me parle de ses campagnes avec lamiral Feragut, et, comme tout vieux soldat, il allait continuer, en plusieurs chapitres, lorsque je lui demande s'il connaît Villefranche : Yes, Sir, I hâve been in Villa fiança. (( Oui, Monsieur, j'ai été à Villefranche. » Puis, je me sauve à la gare et, le soir, j'étais à Baltimore. Là, je vois tous les bureaux télégraphiques assiégés, et la foule faisant queue à tous les bureaux des journaux ; l'anxiété et la consternation sont sur tous les visages, et je comprends que le gardien des Invalides à Philadelphie avait dit vrai. Un nommé GuitteaU; le matin même, à Washington, avait tiré deux coups de revolver sur le président Garfield. Cela s 3 passait au moment où il allait à la gare de Pensylvania and Potomac, prendre le train qui devait le conduire à Long Branc, près de New- York, pour y passer douze jours de vacances. Le télégraphe vous a appris, tout de suite, tous les détails de la tragédie; je ne les énumèrerai pas. On a cru, d'abord, queGuitteau, était Français; mais le nom seul Test. Guitteau est né à Chicago et ne connaît pas un mot de notre langue; son père était émigré français. Il y a eu plusieurs fous dans sa famille; lui-même avait la tête un peu dérangée ; il était avocat de quatrième ordre, à

Chicago, mais il ne travaillait pas : il était tombé dans la misère et il sollicitait la place de consul américain à Marseille; ses sollicitations étaient devenues insupportables. Ici, tout le monde peut aller chez le président, pour le saluer ou lui parler. Garfield dut le faire renvoyer : Guitteau s'est fâché et a voulu se venger.

Baltimore, capitale du Maryland, compte trois cent cinquante mille habitants et quoique éloignée de deux cent milles de la mer, toutefois, par la baie de Chesapeake et la rivière Patapsco, les plus grands navires arrivent jusqu'à elle. A Baltimore, comme partout dans les Etats-Unis, le repos du dimanche est parfaitement observé : pas un seul magasin ouvert; mais, par les vitrines, on peut voir tous les objets. Je me rends chez M. Drumman, qui m'accueille très cordialement. Il occupe, avec sa famille, une charmante maisonnette, entourée de jardins; il me conduit à l'église de Tlmmaculée-Conception. C'était l'heure de la grand'messe. L'orgue, les voix d'hommes et de femmes s'harmonisent si bien que nulle part, je n'ai entendu de si beaux chants, excepté à la chapelle Sixtine à Rome.

M. Drumman me fait parcourir la ville, me promène dans le vaste et joli parc de Druid Hill et, le soir, je rentre chercher un peu de repos bien mérité. Le lendemain matin, je prends le chemin de fer qui, dans une heure et demie, me conduit à la capitale des Etats-Unis.

C'était le 4 juillet, anniversaire de l'Indépendance;

je m'attendais, quelques jours avant, à voir une revue de la petite armée et de la marine, des f. ux d'artifice et autres choses par lesquelles les peuples se réjouissent, au souvenir d'un des grands événements de leur histoire; mais, l'accident survenu au chef de l'Etat avait changé toute chose : la tristesse la plus profonde régnait partout et on ne voyait de foule qu'aux abords de la Maison-Blanche. C'est la petite maison qu'habite ici le chef de l'Etat; elle est bien moins importante que celle qu'habite, à Paris, le président de la Chambre des députés. Neuf fenêtres de façade et quatre de profondeur, un étage sur rez-dechaussée; et, comme elle est peinte en blanc, on l'appelle la Maison- Blanche; elle est dans un petit parc et a, à sa droite, le ministère des Finances; à sa gauche, un corps de bâtiment en construction, destiné à faire le pendant au premier et à recevoir trois autres ministères.

En Amérique, on crée des villes tous les jours; il est facile, sur un terrain vierge, de leur donner de vastes proportions et des alignements réguliers. C'est ce qu'on a fait à Washington ; on a placé au centre le Capitoleet tracé tout autour de larges rues, appelées avenues; elles sont baptisées chacune du nom d'un des Etats de la Confédération; ces avenues sont traversées par une infinité de rues, appelées A — B — C — D, etc; et, pour faciliter les adresses, toutes celles qui sont à l'ouest du Capitole, doivent porter Tindication West, et les autres l'indication Est; les injes tracées dans le sens des avenues portent pour nom

des chiffres, 1 — 2 — 3 — 4, etc., en sorte que, une adresse dira par exemple : M. tel, n° 30, lO^*" and G. streetW. Le premier numéro indique le numéro de la porte, le second et le troisième l'intersection des rues, W, la partie ouest de la ville. Chaque carré de maison ou bloc, comme on appelle ici, avant le numéro de la porte, a un chiffre correspondant au nnméro de la rue; ainsi, entre la rue n" 9 et la rue n° 10, toutes les portes seront numérotées, non pas 1 — 2 — 3 — 4, mais 91, 92, 93, 94, etc.; ce qui indique qu"il faut chercher la porte dans le bloc, entre les rues 9 et 10. C'est fort compliqué, mais lorsqu'on a trouvé la clé, on se reconnaît facilement. Il m'a fallu un peu de temps pour démêler tout cela dans les explications que je demandais aux passants.

Washington ne comptait que quelques mille âmes, il y a vingt ans; elle en a maintenant cent quatrevingt mille; soixante mille sont nègres; ceux-ci ont pour eux deux églises catholiques ; ils ne se marient qu'entre eux et occupent ordinairement les places de domestiques. Presque tout le monde a des domestiques nègres ou négresses, et il n'y a que des noirs pour servir dans les hôtels; ils sont nombreux, et, pendant qu'un vous porte les plats, l'autre veille sur votre sourcil pour deviner vos désirs, un troisième vous verse le vin, et un autre chasse les mouches et vous envoie de l'air avec un éventail de palmier. Ils sont payés un dollar par jour, logés et nourris. En général, ils se conduisent bien; ils sont citoyens et votent comme les blancs; souvent, ils sont intelli-

gents. On m'a montré à Washington le célèbre Douglas, nègre rempli d'esprit, excellent orateur et littérateur connu du monde entier. Le Capitole est une immense construction de marbre, surmontée d'un dôme de plus de cent mètres de haut. Le général Washington en posa la première pierre. Il contient

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Le Capitole de Washington est une immense constructiou de marbre (pa^e 69)

la Chambre des députés et celle des sénateurs; mais, les Etats se multipliant, on a dû ajouterdeux ailes; et, pour harmoniser le dôme, il a fallu le reconstruire sur de plus vastes proportions. Deux portes de bronze dessinées à Rome et fondues à Munich sont d'un superbe travail et représentent, l'une l'histoire de Chris-

tophe Colomb et la découverte de l'Aiii jrique, Tautre, des traits de l'histoire américaine. Dans Tiaténear da dôme, qui sert d'antichambre, de superbes tableaux, représentant les ] rincipaux faits de l'histoire des Etats-Unis, ornent les mui^s; les deux Chambres sont d'une grande simplicité : il n'y a point de bancs de ministres; ici, ils n'assistent pas aux débats. 'Les bibliothèques et les bureaux occupent le reste du bâtiment.

J'ai visité, à Washington, quelques musées qui, bien que récents, sont pourtant assez bien fournis; j'ai parcouru l'arsenal et le Navy-Yard, arsenal de marine; mais leur importance est petite, comparée à ceux de l'Europe. Ici, on n'a pas le temps de penser à la guerre, on ne la fait qu'à la nature, en défonçant le sol et en construisant des railœaijs; aussi, pour les soixante millions d'habitants des Etats-Unis, il n'y a qu'une armée de vingt-cinq mille hommes, presque toute confinée aux frontières des Peaux-Rouges ; et, pour ja marine, après la guerre de sécession, on s'est hàlé de vendre les navires en ne conservant que le strict nécessaire. Pas d'impôt de sang, pas d'impôt d'argent pour s'entr'égorger; toutes ces forces sont tournées vers la production. Si les millions d'hommes que l'Europe nourrit dans les casernes étaient employés à l'agriGulture, et aux travaux publics, ils doubleraient bien vite la prospérité du pays. Aussi, en Amérique, regarde- t-on les Français comme des fous, toujours aspirant à la gloire par la guerre et la conquête I

J'avais une lettre pour M. le major Mallet, Canadien-Français, employé dans la capitale depuis vingt ans ; il avait été gouverneur pendant deux ans dans le territoire de Washington, sur les bords du Pacifique, et il m"a donné des renseignements fort intéressants sur les sauvages qui! a eu à gouverner dans cet immense pays. Ils se font difficilement à la civilisation et vont en fliminuant ; les boissons ont sur eux un efïét désastreux et les abrutissent; aussi, les lois défendent-elles sévèrement de donner ou de vendre aux Indiens aucune boisson enivrante.

M. Mallet, avec une amabilité extraordinaire, a quitté son bureau el ses affaires pour se faire mon cicérone. A Georgetown, ville attenante à Washington, nous avons visité l'Université, dirigée par les Pères jésuites : ils viennent de doubler leur immense et magnifique construction. lis font des médecins, des avocats, des théologiens, etc. Du haut de la tour de leur établissement, j'ai pu contempler Washington et les environs. Le Potomac serpente gracieusement et permet aux frégates de remonter à plus de cent lieues de l'Atlantique. Quelques milles en avant, à Alexandra, se trouve le tombeau de Washington, le grand général, fondateur des Etats-Unis. Une association vient d'acheter à ses héritiers la propriété qui le renferme pour la conserver au public. Devant mes yeux, nous avons l'ancienne résidence du général Lee qid commandait les troupes confédéi'ées, dans la guerre de sécession ; on l'a confisquée et convertie en cimetière où reposent les soldats tués à cette occasion. Le

général Lee vient de publier, en deux volumes, Thistoire de celle guerre ; on la dit écrite sur un ton sévère et énergique.

M. Mallet, employé au ministère des finances, m'a fait visiter ce ministère. C'est une immense et belle construction renfermant des millions d'employés hommes et femmes. J'ai été étonné de voir, dans les mêmes salles, des messieurs, des jeunes gens, des dames, des jeunes filles; il faut le sang-froid des habitants de ces pays pour continuer le travail dans de pareilles conditions.

A Washington, la chaleur était accablante; j'ai passé les heures du grand soleil à parcourir les arsenaux; j'avais la figure en feu et croyais même avoir attrapé un Sun-stroke (coup de soleil). Le thermomètre, à l'ombre, atteignait 100 degrés Farenheit, (36 centigrades); je crus prudent de me sauver vers le nord.

Le mercredi 6 juillet, à huit heures du matin, je monte dans le train, à celle même gare qui avait été le théâtre de la tragédie présidentielle, quelques jours avant; je retourne à Baltimore et atteins bientôt la belle vallée de la Susquehana que la locomotive suit pendant longtemps. Nous entrons, de nouveau, dans la Pensylvanie. Le pays est admirablement cultivé; partout, les chevaux traînent des machines pour labourer, herser ou faucher. Tout se fait ici à la machine^ et il serait impossible de faire autrement; la main d'œuvre est chère; un paysan gagne dix francs par jour, et le blé ne se vend que quarante-cinq sous le boisseau de trente litres, environ neuf francs l'hec-

tolitre ou la charge ; il faut donc se rattraper sur la quantité obtenue par les machines.

Vers Harrisbourg, nous voyons les immenses trains de pétrole arriver du côté de Pittsbourg, région du charbon et de l'huile. Il est conduit dans de gnmds cylindres de fer formant chacun un wagon et transpoiHé à New- York pour être dépuré, mis en caisses de fer-blanc et envoyé en Europe.

Pour éviter ce transport, une compagnie a posé uns ligne de tubes en fer, de Pittsbourg à New-York, sur quelques centaines de kilomètres; on verse le pétrole à Pittsbourg, et on le retrouve à New-York et même à Brooklyn, puisqu'on a posé, sous la rivière, un siphon pour le faire arriver à l'autre bord. Le pétrole a donné une grande animation dans la nartie nord de la Pensylvanie ; on y fait et défait les villes suivant que les puits abondent ou tarissent. A un certain endroit, dont j'oublie le nom, on trouva un puits abondant; trois ans après, il y avait une ville de quinze mille âmes, avec plusieurs hôtels, plusieurs théâtres, églises, etc.; le puits tarit, la ville contient à peine maintenant quelques centaines d'habitants!

Le train traverse une paitie montagneuse assez pittoresque, qu'on appelle la Suisse américaine; puis, nous arrivons à Elmira et ensuite, vers 7 heures du soir, au bord du lac Seneca oia je m'arrête à Watkins pour y voir le fameux Glen. C'est un Siimmer ressort ou station d'été ; on y vient se reposer des affaires et du bruit des grandes villes. Le soir, à l'hôtel, un beau quatuor de violon, flûte, piano et orgue nous donne de

la musique jusque bien avant clans la nuit. Le matin, à quatre heures, j'étais dans la profonde gorge de la montagne ; la porte était fermée; j'escalade et j'arrive à pénétrer; et seul, je parcours le petit sentier au fond du ravin. I^s parois de, la montagne se resserrent et se rouvrent durant une heure. Un beau courant d'eau se joue en mille cascades et forme df larges bassins qui donnent envie de s'y baigner. On a placé des échaffaudages et des échelhs pom^ aller jusqu'au bout, comme dans la célèbre gorge de Dioza que nous avons visitée au retour du Mont-Blanc. Je grimpe sur une montagne pour admirer le vaste et gracieux panorama du lac Seneca; je redescends par une colline boisée et parsemée de tombeaux, et, après ti'ois heures de course, j'arrive à temps pour saisir au vol l'omnibus de l'hôtel. A sept heures, j'étais sur le steamer qui doit me porter à l'autre bout du lac. Je prends à la hâte mon déjeuner sur le bateau, puis j'admire les beaux coteaux plantés de vignes et un autre glcn que traverse un pont de chemin de fer. Il me semble voguer sur le lac de Zurich. A onze heures, nous débarquons à Gencva, et là, après un lunch pris à la hâte, je prends le train qui me dépose \d soir à Niagara falls, et je vais me loger à Prospect Home, sur la rive canadienne, juste en face de la cascade. Les cinq grands lacs américains sont unis entre eux par des canaux naturels ; l'avant-dernier, le lac Erié, sort par une rivière, appelée Niagara, pour se déverser dans le lac Ontario, mais cette rivière est divisée, 'en route, en deux branches, par une petite île, ap-

pelée Goat /.s7rt«rf (île des chèvres), et se précipilo tout entière de la hauteur de cinquante mètres avec un bruit étourdissant, et un nuage de poussière d"eau qui m'oblige de tenir fermée la fenêtre de ma chamb:e, pour ne pas être inondé. C'est vingt fois en grand la chute du Rhin à Schafibuse. On a jeté sur la rivière deux ponts suspendus; l'un sert au chemin de fer et porte sous 1^-ii un autre pont pour les voitures et les piétons. II surmonte des rapides, tourbillonnant dans la rivière, d" un effet surprenant. L'autre pont, construit en face de la cascade, ne sert qu'aux voitures et aux piétons; la compagnie qui Ta construit, fait paver un schelling pour le traverser.

J'ai parcouru les différents endroits sur" la rive américaine et canadienne doù on peut admirer les meilleurs effets de la cascade; de magnifiques arcsen-ciel se dessinent dans les nuages de poussière d'eau. Le soir on éclaire, à l'électricité, aux couleurs de l'arc-en-ciel ; on dirait une rivière de feu se précipitant dans l'abîme. Sur le haut de la colline, colé canadien, les sœurs de Loretto ont construit un immense et magnifique couvent oij elles ont soixante pensionnaires. En face, à quelques milles de distance, sur la rive américaine, les Pères lazaristes ont un séminaire et un collège. Belle pensée que celle d'élever la jeunesse en face d'un des plus majestueux spectacles de la nature!

C'était l'heure chaude, et je suis arrivé rôti. Je me suis muni d'un chapeau de paille et d'un pardessus on toile de Russie pour le chemin de fer, et le lende-

main, samedi, 9 juillet, à midi, je reprenais le train qui devait me conduire à Chicago. Arrivés en face de la cascade, tous les trains s'arrêtent cinq miaules pour permettre aux voyageurs de contempler le grand spectacle. Moyennant un surcroît de 3 dollars, j'ai pris le Wagner Car, vu que j'avais à passer la nuit dans le train. La chaleur était suffocante : l'air que la vélocité nous envoyait était brûlant et nous remplissait de charbon, de poussière, de fumée. Le pays était plat et peu intéressant. Vers neuf heures^ nous arrivons à Détroit ; le train entre dans un immense bateau que la vapeur fait mouvoir et le dépose sur l'autre rive. La douane visite mes bagages et me rappelle que nous rentrons aux Etats-Unis. Je demande à dormir : les nègres préparent mon lit qui est comme ceux des bateaux à vapeur, deux fois plus grand. Les voyageurs se déshabillent derrière leurs rideaux et prennent leur repos. Le matin, nous passons au cabinet de toilette, puis au dining-room (wagon salle à manger) pour le déjeuner et, ainsi réconfortés, à neuf heures et demie, heure de Chicago, nous arrivons dans la grande ville du Centre.

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Moyennant un surcroît de trois dollars, j'ai pris le Wagner-Car (page 76)

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