‹ Le tour du monde en deux cent quarante joursChapitre 7 sur 12 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ÇTEùcago. — Le Stock-Yard. — Les Elévators. — La Union Pacific. — La Grande-Prairie.

Chicago est, pour l'ouest, ce qu'est New -York pour Fest, un immense Emporium ou marché commer- «âal. En 1834, elle contenait deux cents habitants; elle en a maintenant six cent mille; en 1871, le feu y détruisit dix-huit mille maisons et mit cent mille personnes à la rue. Elle a été rebâtie dans de meilleures conditions. Toutefois, on voit que c'est encore Hne ville en construction; plusieurs rues ne sont pas «Qcore pavées et on circule sur des trottoirs de bois.

Le Palmer-House, hôtel que j'habUe, est un immense carré qui ressemble à une ville. Tout autour, sont de riches et grandes constructions, genre écossais, style Renaissance, destinées, scit au grandes compagnies, soit au service public. En arrivant, j'ai pu trouver M. Mac-Mullen, pour qui j'avais des lettres. ïl était à dîner avec sa famille, et me fit peu attendre. Apprenant que je n'avais pas encore dîné, il me fit servir un lunch par sa gracieuse femme qui, tout le temps, m'appelait brot/ier(îvère). Je caressais ses six charmants garçons et fillettes; puis, nous voilà partis pour la maison des Petites-Sœurs des pauvres. Elles sont douze et toutes Françaises. La supérieure s'est rendue en France pour la retraite. C'est en France aussi que les novices américaines font leur noviciat. Ces admirables religieuses ne sont arrivées que depuis trois ans, et déjà elles ont construit une maison qui abrite cent vieillards, hommes et femmes, sur un terrain qui a coûté cent vingt mille francs. Elles sont heureuses de voir un Français, et de pouvoir parler la langue de la patrie. Le bon Mac-Mullen, qui leur a procuré ce plaisir, ne comprend pas un mot à notre conversalion. Nous parcourons les salles, nous causons de la France, et nous prenons congé pour d'autres visites. Puis, M. Mac-Mullen me conduit visiter son entrepôt de bois, car il esta la tète d'une grande maison de commerce de bois. Le long de la rivière, sur l'espace de plusieurs milles, s'étendaient des piles énormes de planches qui arrivent ici toutes faites, des bords -des quatre lacs, et sont pour' la

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plupart transportées vers l'ouest et le Pacifique. Après le dîner, mon aimable guide vient me chercher à rhôtel avec sa voiture, et me conduit h la promenade, sur les bords du lac Michigan. Les voitures s'y croisent en tous sens. Nous poursuivons jusqu'au parc Lincoln ; de nombreux bateaux dans lesquels ^oguent des jeunes filles, se jouent dans les labyrinthes des lacs artificiels. Chicago possède douze de ces beaux parcs reliés entre eux par un superbe boulevard long de trente-huit milles. Ensuite, mon guide me conduit chez son frère, M. John Mac-MuUeUj vicaire général de Chicago et nommé évêque de Davemport, dans le Io\va. Avec ce bon ecclésiastique qui a fait, durant cinq ans, ses éludes à Rome, nous pouvons parler italien. Des époux l'attendaient au salon. Le mariage étant entre protestant et catholique, il le bénissait chez lui. Nous le laissons donc à sa besogne pour nous rendre chez l'archevêque, mais il était absent; je rentre alors à l'hôtel prendre un repos bien nécessaire, car la nuit précédente avait été passée en chemin de fer.

1/ juillet.

Il me faut une heure d'omnibus pour arriver au fameux Umon-Stock-Vard, avec une lettre de M. Mac- Mullen pour ses amis. Ceux-ci se mettent à ma disposition, et me font parcourir le vaste enclos qui peut contenir vingt-cinq mille bœufs, cent mille cochons, vingt-deux mille moulons et douze cents chevaux. Le

commerce des animaux se fait ici sur une immense échelle; on paie un schelling à la Compagnie pour chaque tête d'animal reçu dans l'enceinte. Tous les jours, ils arrivent par milliers, sont vendus et partent dans toutes les directions. Mais des milliers aussi sont tués et préparés dans d'immenses usines qui entourent le parc. J'ai voulu visiter une de ces usines ; c'est curieux, mais horrible. En quelques minutes, j'ai vu entrer des centaines de porcs; je les ai vus élever par une patte, égorger, tomber dans l'eau bouillante, passer sous la machine qui les racle, suspendus de nouveau pour courir le long d'un fer incliné, et garnir d'immenses salles, pour s'y refroidir. Dans d'autres salles, je voyais préparer les lards, les jambons, les saucissons, les boudins, les boîtes de fer-blanc, etc. Cinquante mille cochons sont ainsi tous les jours préparés; et, pendant qu'on les voit entrer au premier étage, par un plan incliné, à l'étage inférieur on les voit sortir en tonneaux et en caisses qui entrent dans les wagons, pour être transportés sur tous les points du globe. Tout cela se fait par la vapeur qui, au moyen de courroies, met en mouvement une infinité de machines. — Dans la même usine, on préparait les boîtes de conserve de bœuf, appelé corned beef. J'ai vu ces pauvres animaux poussés dans des cages étroites, recevoir une balle de carabine entre les cornes, tomber, être dégarnis de leur peau, dépecés, préparés et arriver par morceaux dans des boîtes soigneusement scellées, et, par grandes caisses, entrer dans les wagons qui les transpor-

tenk partout. C'est par milliers que, chaquejour, ces maisons préparent ainsi les animaux. C'est ingénieux, mais le sang oij j'ai dû patauger, l'horrible odeur, les cris d'agonie, m' ont laissé une telle impression que j'en suis encore tout bouleversé.

Quittons ce spectacle, et venons aux Eleimtors, une autre des curiosités américaines. Le commerce des bois et des animaux n'est pas le seul ; celui des grains est tout aussi important. Toujours pour éviter des frais de main-d'œuvre^ on a inventé d'énormes consti'uctions, ordinairement en bois, de plus de cent mètres de haut. Les ^Yagons arrivent à leur pied et versent le blé ou le maïs ; une machine qui fonctionne à peu près comme nos norias, le prend et le porte à la partie supérieure de YElevaior d'où il va dans une des centaines de chambres de la construction. Quand on veut charger un navire ou d'autres wagons, on n'a qu'à ouvrir une soupape, et ils se remplissent tout seuls. Chaque compagnie de chemin de fer a son élévator qui peut chaque jour décharger et charger des centaines de mille buschels (boisseaux) (1). Les dix-neufs elevators de Chicago peuvent contenir quinze millions et six cent mille boisseaux. Un vérificateur remet au propriétaire une déclaration constatant la quantité de boisseaux reçus par l'Elevator, et la qualité du grain ; ordinairement celui-ci vend ce titre à des banquiers ou commerçants qui viennent en temps utile réclamer, non le même grain, mais une

(1) Trois buschels «nviron font un de nos hectolitres.

égale quantité et qualité comme font les prêteurs et emprunteurs pour la monnaie.

J'ai voulu connaître ici le prix de ces différents objets de commerce ; le bois se vend à peu près moitié prix qu'en Europe. Le cochon sur pied se vend six sous la livre; le mouton de trois à cinq sous; le bœuf de trois à six sous; le cheval a presque le même prix qu'en Europe. J'ai vu ici des éleveurs qui ont, dans leur propriété, cinquante mille bêtes; quatre-vingts hommes suffisent à les garder, et reçoivent six francs par jour outre le logement et la nourriture.

Harbing's springs {Californie), 23 juillet 4881,

C'est le mardi 12 juillet, à midi, que je quittais à Chicago l'immense hôlel Palmer-House, par une chaleur de 40 degrés centigrades. A la gare, j'eus de la peine à retrouver mes bagages qu'un char séparé avait portés au magasin d'enregistrement. Comme j'avais plusieurs jours et plusieurs nuits à passer dans le train, je fis ce qu'on fait dans le bateau à vapeur; je m'installai de mon mieux dans mon compartiment. Je mets mes pantoufles et parcours le train pour voir mes compagnons de route. C'est une société bizarre qui va un peu partout. Un négociant de New -York se rend au Japon pour surveiller ses opérations dans les cinq ports ouverts. Sa compagnie y importe le pétrole et en rapporte le thé et la soie. Un Américain, grand et maigre comme un puritain, s'en va en Mon-

ïana à la recherche de nouvelles mines. D'autres vont dans la vaste prairie inspecter leurs innombrables troupeaux. Plusieurs conduisent avec eux leurs femmes et leurs nombreux enfants, signes qu'ils changent de résidence. La moitié des Américains prennent à la lettre la parole qu'on est voyageur sur

Venons aux elevators, une autre des curiosités américaines (page S\)

cette terre et vivent un peu comme lo Juif-Errant. Par exception, je trouve un jeune Français né en Algérie qui s'en va en voyage d'amateur, et six Allemands conduits par un entrepreneur de voyages qui, moyennant quinze mille francs (12 mille marks), leur fait faire le tour du monde ; un jeune Suisse et le

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