‹ Le tour du monde en deux cent quarante joursChapitre 8 sur 12 · I.E TOUR DU MONDE · texte numérisé non relu

I.E TOUR DU MONDE

comte Nicolas de Zeebac, fils de l'ancien ambassadeur de Saxe à Paris, tous deux officiers de l'armée allemande, sont avec ce groupe. A peine le train a pris sa vélocité ordinaire qu'un orage épouvantable se déchaîne avec grand fracas de tonnerre. C'était bien nécessaire pour rafraîchir un peu l'atmosphère. Mon intention avait été de prendre à Chicago le train pour Saint-Louis, Kansas city et Denver. Je désirais visiter les montagnes du Colorado ; j'y renonçai pour éviter le surplus de chaleur qu'on subit sur cette route plus méridionale. Bien m'en prit. Une bande de treize disperado>:, déguisés en voyageurs, près de Kansas, tua le conducteur et un monsieur qu'il prit pour le mécanicien; la malle fut volée et on se disposait à dévaliser les voyageurs, lorsqu'un serre-frein poussa la soupape du sitïïet et arrêta le train; les voleurs se sauvèrent. Cela arrive quelquefois, surtout dans les nouvelles routes récemment ouvertes du côté du Mexique. Il y a là bien des gens qui vivent de cette sorte de métier. Mais le train continue sa marche rapide et bientôt nous traversons le Mississipi sur un long et magnifique pont de fer. Le lendemain, vers Arlington, le train s'arrête soudain; une collision venait d'avoir lieu entre un train de marchandises et un autre train ; on jette hors la voie les wagons brisés et on continue; comme si rien n'était arrivé. C'est l'habitude dans ce pays !

Le lendemain de notre départ de Chicago, vers dix heures du matin, nous atteignons les rives du Missouri. A Council Bluffs, nous rejoignons un train

d'émigrants; ils étaient neuf cents, tous des pays Scandinaves. C'étaient des recrues pour les Mormons en route pour Salt-Lake-city. A Omaha et dans bien d'autres stations, le long de la rouîe, il y a des bureaux pour la vente des terres. Deux compagnies eurent la concession du chemin de fer du Missouri à San- Francisco. La Union-Pacific devait commencer ses travaux à Omaha, et la Central-Pacifîc devait commencer à San-Francisco. Chaque Compagnie devenait propriétaire de la route faite par elle depuis le point de départ jusqu'à la jonction. La première avait une tâche plus facile et exécuta 1,033 milles pendant q::e la seconde en exécutait environ 883. La route, commencée en 1863, fut ouverte en 1869 et a coûté environs 180 millions de dollars, presque un milliard de francs. Le gouvernement a concédé aux compagnies une bande de terrain de la largeur de 20 milles sur chaque côté de la voie, soit 25 millions d'acres (environ 2 acres 1/2 font l'hectare), plus une subvention en argent de 20 mille dollars par kilomètre. Les compagnies vendent maintenant le terrain depuis 2 jusqu'à 8 et 10 dollars l'acre, et les capitalistes l'accaparent pour y établir des élevages de troupeaux ou pour le revendre plus cher. La Compagnie ne fait payer que moitié prix du voyage à ceux qui vont inspecter les lieux pour Tachât des terres.

Le premier jour et le jour suivant, dans le Nebraska, la prairie qui s'étend à perte de vue comme un océan sans bord, est verte, et l'herbe est haute; plus loin, on ne voit que des buissons sur une terre

sèche et maigre. Vers le soir, nous voyons par-ci par-là, broutant le gazon, de jolies antilopes, des lapins, des poules, des chiens sauvages qui se sauvent à l'approche des trains. Mais nous ne voyons plus de bufîalos ni de bisons; ils ont été repoussés plus loin. Par-ci par-là, aussi nous rencontrons des campements de troupes américaines. Elles sont logées dans des baraques, et tiennent en respect les Indiens encore assez nombreux dans ces parages. Ce n'est pas sans peine qu'on les a domptés ; et, à tout instant, on nous signale les points sur lesquels eurent lieu, jusqu'à ces dernières années, de sanglantes batailles. Elles finissaient presque toujours par le massacre des Indiens; quelquefois par celui des Américains, lorsque, peu nombreux, ils étaient surpris par de fortes bandes d'ennemis; maintenant, ils sont tranquilles, et on les voit venir aux gares se montrer ou demander l'aumône: ils sont habillés à peu près à l'Européenne^ portent des couvertures que leur donne le gouvernement. Les femmes portent leurs bébés ficelés dans un panier et suspendus derrière le dos; moyennant quelques pièces d'argent, elles les montrent aux curieux. Les Indiens voyagent gratuitement sur les plate-formes des wagons; les compagnies leur accordent ce droit pour les rendre bienveillants et les détourner de détruire les rails, mais il leur est défendu d'entrer dans les compartiments. Les Indiens respectent généralement les poteaux télégraphiques; ils croient que le Grand-Esprit parle en eux et en ont une crainte religieuse.

Les Américains nourrissent d'innombrables troupeaux dans ces prairies, et les éleveurs en retirent des profits considérables. On m'a cité un individu qui a acheté 4,500 têtes de bétail pour quarante mille dollars (200 mille francs), payables en quatre termes. La seconde année, il a payé avec le produit le second terme de dix mille dollars et les trois mille dollars d'intérêt. Aussi, des compagnies se forment, avec de grands capitaux, pour ces sortes d'exploitation. Il ne faut plus s'étonner si les bestiaux américains envahissent les marchés d'Europe. Les moutons ont aussi fait l'objet de spéculations, mais ils demandent plus de soin que les bœufs. Les premiei s essais n'ont pas réussi, mais après qu'on eut eu recours aux bergers mexicains, habitués au métier, on a maintenant des milliers de moutons qui donnent de la bonne laine et d'excellente viande. Tous ces animaux sont en libre pâture. Deux fois par an, ils sont réunis sur certains points; chaque propriétaire vient reconnaître les siens, marquer ses nouveauxnés qui suivent la mère, et prendre ceux qu'il désire vendre. A ces opérations, préside un individu, nommé le Capitaine. L'hiver, le bétail demeure a;:ssi en libre pâturage, et cherche sur les points oii le vent a balayé la neige, la maigre nourriture qui le fera vivre jusqu'au printemps. Quelques propriétaires, pour surveiller leur bien, viennent passer une partie de l'été, dans les petites cabanes perdues dans l'immense prairie. On m'a cité une dame américaine, poète et musicienne, qui habitait pendant plusieurs

mois dans cette solitude. Avant l'introduction du chemin de fer, les charrettes et les diligences mettaient plusieurs mois à traverser la prairie, maintenant, on le fait en peu de jours. A Sydney, un embranchement conduit au nord, vers Montana, et dans deux années, il rejoindra le Pacifique par l'Orégon. A Cheyenne, dans le Wyoming, un autre embranchement conduit à Denver, dans le Colorado, et de là, descend vers le Mexique, pendant qu'une autre branche conduit à Lead-Ville, grand district minier. Vers Cheyenne, on commence à apercevoir les montagnes Rocheuses; elles ont plusieurs branches. Les premières, en face, sont appelées Black-Hills, ou montagnes noires, à cause de leur couleur sombre; à gauche, on voit les montagnes du Colorado, avec les sommets parsemés de taches de neige. Le train marche toujours, et on espère enfin rejoindre les montagnes; mais, vaine illusion ; à la station de Summit, ou sommet, point où les eaux se divisent pour couler vers l'Atlantique d'une part, et vers le Pacifique de l'autre, nous sommes à une élévation 8,242 pieds, mais dans une immense plaine qui se perd à l'horizon. Vers le soir du troisième jour, nous arrivons à Ogden, d'oii un embranchement part vers le nord, en Montana, et un autre vers le sud, à Salt-Lake- City. Les compagnies américaines multiplient ainsi les chemins de fer dant les solitudes et en retirent de bons profits, même sans subvention en argent ou en terres. Elles font de grands frais de publicité et de réclame pour amener des immigrants sur les nou-

velles contrées. L'argent des voyageurs et le fret des marchandises, qui est très élevé, leur donnent de sérieux bénéfices.

Les mines de métaux ou de charbon, les bois^ les animaux fournissent aussi un aliment important au transport.

On cite des individus et notamment un nommé Jay-Gould, qui, venus ici avec rien, par les négociations en actions de chemin de fer, sont arrivés à des fortunes fabuleuses.

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Nous voici à Salt-Lake-City, la ville des Mormons (page 91)

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