‹ Le tour du monde en quatrevingts joursChapitre 10 sur 42 · I08 LE TOUR DU MONDE · texte numérisé non relu

I08 LE TOUR DU MONDE

Il était sept heures du matin, quand Phileas Fogg prit pied sur le continent américain.

Le premier train pour New- York partait à six heures du soir. Mr. Fogg avait donc une journée entière à dépenser

5 dans la capitale californienne. Il fit venir une voiture pour Mrs. Aouda et pour lui. Passepartout monta sur le siège, et le véhicule, à trois dollars la course, se dirigea vers International-Hôtel.

De la place élevée qu'il occupait, Passepartout observait

10 avec curiosité la grande ville américaine : larges rues, se coupant à angles droits, entre lesquels s'épanouissaient des squares verdoyants, maisons basses bien alignées, églises et temples d'un gothique anglo-saxon, docks immenses, entrepôts comme des palais, les uns en bois, les autres en bri-

15 ques ; dans les rues, voitures nombreuses, omnibus, " cars " de tramways, et sur les trottoirs encombrés, non seulement des Américains et des Européens, mais aussi des Chinois et des Indiens, — enfin de quoi composer1 une population de plus de deux cent mille habitants.

20 Lorsque Passepartout arriva à International-Hôtel, il ne lui semblait pas qu'il eût quitté l'Angleterre.

Le rez-de-chaussée de l'hôtel était occupé par un immense " bar," sorte de buffet ouvert gratis à tout passant. Viande sèche, soupe aux huîtres, biscuit et chester, s'y débitaient

25 sans que le consommateur eût à délier sa bourse. Il ne payait que sa boisson, aie, porto ou xérès, si sa fantaisie le portait à se rafraîchir. Cela parut " très américain" à Passepartout.

Le restaurant de l'hôtel était confortable. Mr. Fogg et

Mrs. Aouda s'installèrent devant une table et furent abondamment servis dans des plats lilliputiens par des nègres du plus beau noir.

Après déjeuner, Phileas Fogg, accompagné de Mrs. Aouda, quitta l'hôtel pour se rendre aux bureaux du consul 5 anglais afin d'y faire viser son passeport. Sur le trottoir, il trouva son domestique, qui lui demanda si, avant de prendre le chemin de fer du Pacifique, il ne serait pas prudent d'acheter quelques douzaines de carabines ou de revolvers. Passepartout avait entendu parler de Sioux, qui arrêtent les 10 trains comme de simples voleurs espagnols. Mr. Fogg répondit que c'était là une précaution inutile, mais il le laissa libre d'agir comme il lui conviendrait. Puis il se dirigea vers les bureaux de l'agent consulaire.

Phileas Fogg n'avait pas fait deux cents pas que, " par le 15 plus grands des hasards," il rencontrait Fix. L'inspecteur se montra extrêmement surpris. Comment ! Mr. Fogg et lui avaient fait ensemble la traversée du Pacifique, et ils ne s'étaient pas rencontrés à bord ! En tout cas, Fix ne pouvait être qu'honoré de revoir le gentleman auquel il devait tant, 20 et, ses affaires le rappelant en Europe, il serait enchanté de poursuivre son voyage en une si agréable compagnie.

Mr. Fogg répondit que l'honneur serait pour lui, et Fix — qui tenait à ne point le perdre de vue — lui demanda la permission de visiter avec lui cette curieuse ville de San- 25 Francisco. Ce qui fut accordé.

Voilà donc Mrs. Aouda, Phileas Fogg et Fix flânant par les rues. Us se trouvèrent bientôt dans Montgommerystreet — le Regent-street de Londres, le boulevard des Italiens de Paris, le Broadway de New- York, — où l'affluence 30 du populaire était énorme. Partout, même jusque sur les toits, foule innombrable. Des hommes-affiches circulaient

Page 1