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L'ART GOTHIQUE ET L'ART IMPRESSIONNISTE

Qui songe à comparer, s'il n'est botaniste, un pied de maïs à une tige de bambou ?

Cependant ce sont deux plantes de la même famille. Ainsi les choses les plus diverses d'apparence s'apparentent quelquefois en secret, ne livrant que si on les interroge le mystérieux témoignage d'unité qui est en elles.

Certes, entre tant d'œuvres où s'est varié notre art national, il semble d'abord interdit de retenir dans une même pensée la Cathédrale du XIIP siècle et la peinture impressionniste. Car il n'est pas douteux que ce soient là deux objets de dimensions différentes et d'importance inégale. Et si l'on

entreprend de confronter le petit morceau de toile où palpite une minute lumineuse avec le grand vaisseau qui nous apporte, du fond de la nuit lointaine, la lourde cargaison de Tombre d'autrefois, il paraît malaisé de trouver une commune mesure entre ces pierres devenues désormais de la couleur du temps et la libre peinture de notre temps sans architectes.

Ce serait alors par hasard qu'un jour, comme il cherchait à fixer la mobile magnificence du jour, Claude Monet aurait dressé son chevalet devant le portail de Rouen,, puis qu'il y serait revenu le lendemain, et vingt autres fois encore, à Taube, au crépuscule, par le vent, le brouillard ou le soleil, s'émerveillant à évoquer des visions neuves de la vieille chose. Ce serait simplement par un de ces hasards vains et anecdotiques, comme il s'en rencontre, que se seraient rencontrés la séculaire Cathédrale et le poète de l'éphémère î

A moins de penser que le peintre des Cathédrales se sentit en cette circonstance appelé, appréhendé, terrassé par l'apparition

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impérieuse et tangible de son art, réalisé en toute plénitude par ce fantôme médiéval, qui, pour Tensorceler, se vêtait du mirage des météores. A moins de penser que le peintre qui retournait si obstinément devant ce portail, pour noter les heures somptueuses qu'il voyait passer sur les pierres, s'acharnait instinctivement à un examen de conscience et à la contemplation de sa propre pensée, affirmée, sculptée, magnifiée en deçà des temps par ces Gothiques dont il se trouvait être à son insu le fils intellectuel.

Ainsi le plus indépendant des artistes se rencontrerait spontanément assujetti à une esthétique antérieure. Nous pourrions alors surprendre ici le retour d'une de ces grandes oscillations de notre goût, successivement emporté de Fun à l'autre terme du champ de beauté.

Quelle précieuse notion d'art nous aurions acquise, si^ après six ou sept cents années consacrées à nous saisir, puis à nous dessaisir de l'idéal classique, nous nous trouvions revenus à notre forme d'esprit ancienne, vérifiant ainsi, par le plus imprévu des rap-

prochements, et notre propre identité, et la précision des lois éternelles I

C'est ce qu'il s'agit de savoir. Mais comment le savoir, et comment, entre ceux-ci et ceux-là, faire la preuve de la fraternité?

Sans qu'il soit besoin d'interroger aucune œuvre, une remarque s'impose d'abord, de haute importance. L'art gothique et l'art impressionniste sont deux enfants de la même terre et leurs manifestations s'y localisent fortement. Un cercle ayant pour centre Paris et une cinquantaine de lieues de rayon, enferme les cathédrales les plus franches.

L'architecture gothique étant considérée comme un système d'équilibre fondé sur la transmission des poussées, c'est dans ce cercle seulement que vous rencontrez les monument logiquement conçus. Le mouvement d'expansion part du centre et se propage vers la circonférence. Si on la franchit, on trouve encore des constructions excep-

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tionnelles marquées de Tinfluence de nos architectes, comme sur le Rhin ; mais le plus souvent, les architectures échappent à cette belle rigueur intellectuelle qui fait la gloire de rile-de-France ; elles n'en retiennent que le goût ornemental. Car en quel autre pays saurait-on rencontrer de ces bijoux, comme la petite église de Saint-Sulpice de Favières, dont est semé tout notre sol? Ainsi le gothique n'est profondément rationnel, pleinement conforme à lui-même qu'aux parages de rile-de-France. Telles ces végétations qui ne connaissent toute leur ampleur que sous le climat d'origine. Et le centre de notre cercle est désigné par la basilique de Saint-Denis, qui est la première et la plus ancienne de toutes : elle fut dédiée en 1140.

Le centre et l'origine de l'impressionnisme sont à Bougival (Ile-de-France). Le déplacement de l'axe est peu sensible. C'est là qu'ils allaient peindre le soleil ; ils y rencontrèrent une fée magnifiquement douce. Madone de clarté, dont le rayonnement a purifié leur palette, la Seine prestigieuse. Certains s'en sont allés ensuite jeter sur d'autres sites un

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regard renouvelé. li n'importe; c'est aux paysages suburbains, tour à tour pauvres et splendides, qu'ils ont recouvré la vision naturelle ; et c'est en les regardant avec une bonne simplicité qu'ils ont libéré leur âme.

Gothiques et Impressionnistes sont donc des hommes de la même race, impressionnés par le même pays. Il reste qu'ils appartiennent à deux époques différentes.

Toutefois il serait facile d'en atténuer le contraste. Le XIII* siècle et le XIX% en effet, sont travaillés d'une même fièvre d'émancipation.

Le mouvement impressionniste se dessine au lendemain de la Commune, de même que le gothique coïncide avec l'affranchissement des communes. Un enfantement terrible torture les deux époques. Le génie corporatif des uns n'est pas sans analogie avec l'esprit scientifique des autres. Une pensée hardie, radicale et indépendante, aussi froidement rationnelle qu'ardemment réformatrice, suscite des hommes prêts aux vastes recommencements.

Si, des deux parts, l'esprit contemporain fut une humeur d'initiative et d'affranchissement, certes ils en portaient communément

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la marque, ceux-là qui osèrent dresser si haut la voûte nervée et ceux qui ne craignirent pas de regarder le soleil en face.

Ils ne furent pas seulement emportés vers cette double hardiesse par le génie de la race et l'inquiétude des temps : une influence extérieure en outre les y poussa et il est remarquable que Tun et l'autre mouvement d'art aient dû quelque chose à FOrient.

L'influence de FOrient sur le gothique n'est pas niable. L'Orient envahit l'Europe au Moyen Age par dix voies différentes. Sans évoquer les Croisades, sans parler des artistes de Byzance et de Syrie appelés par Charlemagne ni de tout ce que l'art roman s'était • déjà incorporé d'ornementations orientales pour le transmettre au gothique, les Vénitiens remontent le Rhin et le Rhône, ils fondent une colonie à Limoges, ils répandent le goût des meubles, des ustensiles coloriés, des manuscrits, des tapis sarrazinois que l'on place dans les églises, ils vont jusqu'en Normandie et les étoffes qu'ils y importent influent sur la décoration des monuments de cette région ; une ligne de commerce per-

San et arménien passe enfin par la Baltique et la mer du Nord que sillonnent les pirates.

Préoccupés d'illustrer la Bible, les artistes du Moyen Age accueillent avec empressement tout ce qui leur parle de l'histoire sacrée. Il semble en particulier que ce soit de rinde qu'ils tiennent ce goùt.des monstres et des bêtes merveilleuses qui leur fait sculpter, comme à Sens, des éléphants, des autruches, des chameaux, des griffons gardiens de trésors asiatiques et ces redents exquis de Bourges où se détaillent avec tant de finesse des- monômes de singes et de perroquets. Mais ce qu'ils en reçoivent de plus notable, ce sont moins encore des motifs d'ornement qu'une disposition au symbolisme, attestée par les Bestiaires, les Volucraires, le Physiologus^ et dont bientôt se révèle empreinte toute leur architecture, si pleine d'intentions, de sous-entendus, de pensées discrètes, de volontés secrètes.

De même qu'une première assimilation de l'art oriental avait été réalisée par le roman, précurseur du gothique, de même la pein-

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ture contemporaine connut une première fois rinfluence de TOrient vers le temps où Delacroix, Decamp et Fromentin nous révélèrent les richesses d'une autre lumière. Ce coup de théâtre qu'ils opérèrent à une époque où Ton peignait encore le paysage avec tant de timidité eut pour résultat de briser les der^ niers scrupules de nos grands paysagistes :

Corot, Daubigny, Rousseau, Courbet. Le paysage occidental s'amplifia et s'accentua.

Leur évolution terminée, l'influence de l'Extrême-Orient détermine un mouvement nouveau, décide l'impressionnisme.

L'œil le moins exercé saisira d'évidentes relations entre les perspectives de telle estampe japonaise et celles des Parqueteurs de Caillebotte ou d'une danseuse, ou d'un champ de courses, ou d'un Éventail de M. Degas. Les Japonais ont confirmé les Impressionnistes dans le dédain de tous les trompe-l'œil ; ils les ont guéris de la superstition des formes nobles et des sujets prétentieux, ils leur ont enseigné le prix des choses frustes et utiles, la beauté des objets modestes, l'humilité quotidienne. Mais surtout ils leur

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ont constamment offert de ces audacieux assemblages de couleurs où l'on hésita d'abord à se risquer. L'œil japonais, merveilleusement apte à saisir les tons aigus, a excité nos regards paresseux à voir. A midi en été, un toit rouge, une muraille blanche, un pré vert nous apparaissent dans tout leur vierge éclat. Les Japonais, dont les estampes sont d'une si exacte fidélité, ne se montrent nullement effarouchés de cette pureté des couleurs, ils les simplifient dans une juste violence. Ils nous Tont fait oser à notre tour. Au reste, le Japonais n'a ni métaphysique, ni poésie épique, ni grande architecture, ni sculpture, ni peinture au sens où nous l'entendons. Il est inapte aux ensembles. x\u contraire, il excelle à surprendre le mouvement des choses. « D'un coup d'œil rapide, l'artiste japonais saisit les attitudes les plus fuyantes, gestes, poses et grimaces de l'être humain ; le vol des oiseaux et des insectes ; le frémissement du léger bambou ; l'agitation de la vague et des eaux en mouvement; l'aspect de la pluie ou de la neige qui tombe, du vent qui déchiquette le feuillage et balaie

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la campagne *. » N'est-ce pas là précisément le caractère de Timpressionnisme et ne s'y confond-il pas avec le japonîsme lui-même?

Ainsi voilà deux arts qui naissent et qui se développent sous le même climat, sous la même influence et dans des conditions analogues. C'en serait assez déjà pour leur assurer des caractères communs, presque un air de famille, s'ils ne portaient encore en eux le surcroit d'une âme pareille.

Cesont d'abord deux arts expressifs. Quelles que soient la méthode, la science, la sûreté de technique d'un Robert de Luzarches ou d'un Villard de Honnecourt, leur façon de construire accuse une rupture avec la tradidition gréco-romaine perpétuée parle roman, de la même façon que l'impressionnisme eniporte l'aversion des poncifs et le mépris qu'on

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