LÎéon Bloy, Un Brelan d'Excommuniés
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Les sentiers d'un art catholique sont embarrassés de scrupules inextricables. C'est un terrible Art poétique que Vlmitation :
«... Oportet te stultum fiert propter Christuni. . . Non enim in sermone est regnum Deiy sed in virtute . . . Apparebit Christus... cUnctorum auditurus lectioneSy hoc est singulorum examinaturus conscientias!.,. » Disputé à lui-même par les sorcelleries de l'art et les monitions de Tascétisme, Verlaine a trébuché que de foisl Mais c'est là même qu'il commence d'être mystique et c'est à ces faux pas qu'il s'élève.
D'ailleurs l'artiste était en lui de telle souplesse que, de soi-même, son vers était capable de se plier à toute pensée, et, par modernisme, de se faire exact jusqu'à de l'austérité. Une certaine veulerie de la forme, si curieusement déliée, se prêta naturellement au ton résigné des paroles du sacrifice et du renoncement, à la sérénité aussi du détachement. Et enfin ces rythmes impairs où il était un maître pouvaient excellemment traduire la boiter ie de son âme malade et l'essoufllement des luttes intérieures. Ainsi
préexistaient de naturelles correspondances entre Fart complexe de Verlaine et sa ferveur de néophyte.
Mais si l'art est prestesse, la foi est inflexible. Elle ne permet de métaphores que symboliques, pour Thonneur de la pensée et non pour la réjouissance de l'imagination ; elle ne tolère point que le mot porte atteinte par jeu à la sévère composition des sentiments chrétiens, ni qu'il diminue rien des enseignements traditionnels, ni qu'il s'embellisse ambitieusement, et elle impose parfois jusqu'au mauvais goût de ses allégories. Verlaine croyait avec tremblement, il avait la religion de la peur. Il a immolé sa chair et son sang, l'artiste qu'il était.
Des exaltations pompeuses et des formes trop pleines qui sont l'orgie de l'insolente oreille, il s'est gardé. La phrase, soigneusement orthodoxe, se traîne, humble et pénitente, comme un rampement devant le Seigneur. Cette langue fluide et ductile se fait tout à coup lourde d'un adverbe consciencieux, voulu, mais qui s'allège miraculeusement et se détaille, comme de Verlaine :
« Sainte Thérèse veut que ta Pauvreté soit La reine d'ici-bas, et littéralement ! »
€'est à une simplicité prosaïque qu'il remet Texpression de cette foi « très douce », qu'il ne faut point qu'un vocabulaire menteur travestisse. Si une harmonie se réalisait à fleur des paroles et que la pensée chrétienne n'apparût plus qu'un prétexte à ces ornements, ce serait un désordre et, dans l'ensemble, une laideur. « Blessé d'amour », il dit purement son émotion, sans plus même de rimes :
« Seigneur, j'adore vos desseins.
Mais comme ils sont impénétrables !
Je les adore, vos desseins, Mais comme ils sont impénétrables!..-
Voici mon sang que je n'ai pas versé, Voici ma chair indigne de souffrance, Voici mon sang que je n'ai pas versé...
Voici mes yeux, luminaires d'erreur, Pour être éteints aux pleurs de la prière, Voici mes yeux, luminaires d'erreur. »
Il est excellemment un poète gémissant et il a senti le prix non pas tant encore de la tristesse que de la douleur, passion intimement chrétienne. 11 sait en parler avec une souveraine sérénité :
« L'âme antique était rude et vaine Et ne voyait dans la douleur Que Tacuité de la peine Ou Tétonnement du malheur.
L'art, sa figure la plus claire, Traduit ce double sentiment Par deux grands types de la Mère En proie au suprême tourment.
C'est la vieille reine de Troie :
Tous ses fils sont morts par le fer Alors ce deuil brutal aboie Et glapit au bord de la mer.
Elle court le long du rivage, Bavant vers le flot écumant, Hirsute, criarde, sauvage, La chienne littéralement!...
La douleur chrétienne est immense, Elle, comme le cœur humain.
Elle souffre, puis elle pense.
Et, calme, poursuit son chemin.
ââi LE TOURMENT DE l'uNITÉ
Elle est debout sur le Calvaire, Pleine de larmes et sans cris.
C'est également une mère, Mais quelle mère de quel fils !... »
S'il a si bien entendu la douleur, c'est qu'ainsi qu'elle son âme avait deux faces, la païenne et l'autre, la toute sage et toute pénitente.
Homo duplex en effet. Ce dualisme de l'homme sincère et de l'artiste menteur (si ténu soit-il, l'art n'est-il pas toujours un peu :iiensonge?), ce dialogue intérieur qu'on croit entendre du croyant et du sceptique (la virtuosité n'est-elle pas un scepticisme?), cet équilibre dans une souffrance se grandit d'être selon le cœur du poète, écartelé par le vice et le bon propos, d'en être le symbole. Une âme tourmentée, une forme inquiète : une lutte qui en évoque une autre. On dirait du combat de Jacob avec l'Ange. Mais de toutes parts l'artiste resurgit, toujours plus fort de sa défaite, plus fort contre Dieu !
Il est à remarquer que Verlaine ne se grandit que par cette lutte contre soi-même et dans les heures d'extase qu'elle lui valut.
Son Dieu sans doute ne Tavait pas élu séraphique, et quand il ne s'attacha qu'à célébrer les pompes de TÉglise, il fut parfois médiocre, comme on s'en peut convaincre à lire certaines pages des Liturgies intimes.
Le meilleur bénéfice de cette antithèse de l'artiste toujours renaissant de lui-même et du chrétien tremblant fut Taccroissement, comme d'une grâce, de la simplicité. L'art n'y perdit rien. Que des mots harmonieux ou pittoresques soient rejetés d'une langue qui se purifie, il n'importe. Le propre en était de nous émouvoir. D'autres paroles moins chantantes, mais plus exactes dans leur surdité, vont nous émouvoir, et plus profondément, par le sens qu'elles apportent, et cette émotion, transfigurant les mots, leur restituera tous les charmes qui en avaient été retranchés. Ainsi une union plus forte de deux éléments plus divers, s'il est permis d'opposer ainsi une forme très humble et une pensée très haute, réalise une harmonie plus vaste et plus belle. Chez Verlaine, la pensée religieuse s'est assimilé le vers au ' point d'avoir neutralisé ce paganisme dont
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toute forme d'art s'entache. Un feu purificateur a embrasé le verbe et y a tué les germes nuisibles. Ce qu'il en peut rester, Tamour de Dieu le justifie. N'est-il point admirable et permis d'aimer Jésus en des transports où frémisse la chair et d'exulter par tout soi-même sous un baiser divin? La poésie religieuse de Verlaine ne va pas sans quelque volupté mystique. Il fut en effet le poète des Sacrements et de la Présence Réelle, le poète du Jeudi Saint. Et c'est sa gloire d'avoir pu le premier s'y élever sans être odieux ni ridicule, par le double miracle d'un art affiné et d'une absolue candeur.
Il semble qu'en cette bataille contre soi, les deux Verlaine que nous avons évoqués, grandissant l'un par l'autre, aient élevé les élans contraires de leurs deux âmes jusqu'aux audaces des voûtes gothiques dont les plans et les nervures s'arcboutent obstinément les uns contre les autres, et que Jésus soit passé sous cette douloureuse et folle ogive de la lutte intérieure, entrant pour la première fois dans la poésie française, comme en son héritage.
J'ai écrit ces lignes près de la belle lithographie que fit Carrière du poète de Sagesse, sous la bénédiction de son regard saignant.
Une immense douleur en descend. La tête inclinée émerge des ténèbres comme d'un néant qu'elle regretterait et elle ne se fait lumineuse que dans une tristesse : sa lueur la meurtrit. Le front haut cependant et le crâne chauve se mouvementent, des méplats s'accusent. Les pommettes saillissent et les joues se creusent. Le nez s'enlève et les arcades sombres s'ouvrent comme des abîmes.
Le menton s'éclaire dans la barbe rejetée violemment et la moustache déferle sur les lèvres qu'elle cache. Tout cela s'agite et rebondit, monte et s'abaisse, se convulsé, ondule et se tourmente ainsi que sous un souffle et comme une vague de la mer. Une âme jaillit de cette surface expressive : c'est la face même de la Souffrance I Mais elle est «plendide et belle de l'humilité endolorie
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dont elle est criante. Elle est la face de celui qui a écrit le plus poignant livre religieux, le plus doux poème de la vie intérieure que nous ayons lu depuis Vlmitation de Jésus-- Christ.
En lisant Hello, je pensais à Pascal.
Je sais combien ils diffèrent, combien en particulier ils défient les rapprochements, comme chacun d'eux est unique et quelles niaiseries Tun d'eux a écrites.
Et je sais aussi quellepuérilité c'est presque toujours que d'apparier ainsi des couples d'écrivains, de géminer, par manière de divertissement, ceux que le ciel dota d'un génie libre. Je le sais, et que les grands hommes ne s'en vont pas deux par deux vers la postérité, — comme des héros de Plutarque.
Mais il y a, entre Hello et Pascal, une communauté de solitude. Leur isolement les réunit.
Je les rassemble ici parce qu'ils se ressemblent, et à des profondeurs effrayantes.
Mondains etfrivoles, l'un et l'autre s'étaient convertis. Mais ne le rapporte-t^on point aussi de Lacordaire ?
Pascal va mourir chez sa sœur pour ne pas déranger un pauvre qu'il a installé chez lui. Hello ne faisait jamais l'aumône à un mendiant qu'il ne le saluât. « A l'église, M*"** Hello s'était étonnée plus d'une fois de le voir rechercher avec une sorte de prédilection certain coin obscur où il y avait des crachats par terre. Elle lui en fit un jour l'observation. Il ne répondit pas et n'en continua pas moins : c'était l'endroit des pauvres. » Mais la vie des saints est pleine de ces leçons.
Mystiques tous deux et assidus aux observances de la plus stricte piété, ils se donnèrent parfois pour adversaires, quoiqu'en des conjonctures bien différentes, des catholiques. Ce furent des croyants terribles que
UN PASCÂLIEN : ERNEST HBLLO 231
leurs coreligionnaires n'osaient suivre. Mais qu'il s'est élevé de désaccords entre les personnes pieuses en ce qui concerne la foi, et surtout en ce qui ne la concerne point !
La santé de Pascal était des plus délicates.
Il disait à la fin de sa vie que, depuis l'âge de dix-huit ans, il n'avait point passé un seul jour sans douleur. Quand Hello se maria, sa mère lui donnait six mois à vivre : ce souffle anima les trente années de sa vie d'écrivain. De là, chez eux, un sentiment très vif, toujours présent, toujours pressant, de la fragilité de l'homme, et parmi tant de hardiesse, une humilité profonde de l'intelligence, entretenue par les avertissements de la chair. De là un amour de la souffrance acceptée, à laquelle ils ont ardemment pris goût et qu'ils aiguisent encore de toutes leurs mortifications, une faculté troublante, qu'ils tiennent de la douleur physique, d'exprimer les tortures de l'âme. « Ma maladie, c'est moi ! »
s'écrie Hello. De là enfin dans leurs écrits une angoisse haletante, que communique à toutes les pages le contraste entre la réalité
éternelle et vivante à laquelle ils aspirent et la fragilité de leur souffle.
Mais c'est intimement qu'ils ont un air de famille et c'est à l'essence des choses qu'ils se rencontrent. S'ils ont marché parfois l'un près de l'autre, c'est en s'approchant de la Vérité.
Ce qu'ils ont de commun, c'est le radicalisme intransigeant de leur pensée, c'est le regard aigu qu'ils jettent dans l'âme, ce sont les cris éperdus que leur arrachent les abîmes.
« Je remonte au Principe! » Telle fut la suprême parole d'Hello. En la disant, c'était son âme qu'il exhalait.
Pascal et Hello envisagent infatigablement dans les vaines apparences un principe immuable et caché. A tous les regards jetés sur l'univers ou en soi-même, Pascal aperçoit une preuve imprévue des vérités qu'il veut défendre, Hello les traces de l'Être absolu qu'il veut contempler, lis portent au fond
de toutes choses une vision essentielle. Cette préoccupation de pénétrer jusqu'aux racines de toutes idées est ce qu'il y a de plus enraciné chez eux. Ils réunissent dans le même concept les termes les plus étranges, les plus disparates, entre lesquels ils conçoivent un lien qui nous échappe.
D'où ils tiennent deux puissants caractères, à savoir de retrouver les principes premiers dont ils sont en quête jusque dans les plus minces phénomènes, et d'apercevoir d'un seul coup, dès les causes les plus hautes, des effets les plus reculés et les plus imprévus.
Par exemple, lorsque Pascal reconnaît dans notre besoin de divertissement « le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près », et en même temps « l'instinct secret qui reste de la grandeur de notre première nature »
et qui nous porte à chercher le repos dans l'agitation, — et lorsque d'autre part, Hello, s'a visant combien le rire est loin de la gaîté et comme la joie est près des larmes, voit dans le rire « la Parole de la Relation brisée »,
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et dans les larmes « la Parole de la Relation sentie », — ils font la même opération d'esprit, puisque dans le plus futile de nos plaisirs et dans notre plus fugitive humeur ils déchiffrent le signe de la destinée humaine ou contemplent la splendeur de TÊtre.
Pascal observe que, « si la foudre tombait sur des lieux bas, les poètes... manqueraient de preuves. » Pour Hello, « Thorizon porte sur la stupidité humaine une condamnation », et ce lui est l'occasion de s'emporter contre le bourgeois, épris de commérages et de disputes imbéciles. C'est de part et d'autre créer la relation vénérable de cause à effet entre les grandes fêtes de la nature et nos petites affaires.
Ils rattachent donc puissamment à un principe unique ce qui s'otîre à nous épars et désordonné, lis relient simplement et d'un trait de leur logique deux points obscurs de l'univers, comme la foudre deux lieux magnétiques. Grâce à une relation saisie entre des termes éloignés, ils enferment le monde dans une proposition.
Ce sont des esprits directs. « Voulez-vous
UN PASCALIEN : ERNBST HELLO ^35
mesurer la portée intellectuelle d'un homme, dit Hello, demandez-vous quelle est sa con-^ ception de TUnité. » Ils ont le magique pouvoir d'ouvrir l'angle de leur vision jusqu'à embrasser le zénith et le nadir dans un même regard. Ce qui est proprement l'air de leur génie, c'est une brièveté substantielle. Ils sont des abréviateurs.
Aussi le mouvement de leur pensée vient-il de cette aptitude à considérer les extrêmes. Ils se plaisent aux contrastes violents, Pascal au spectacle de la grandeur et de la misère de l'homme, Hello à la contemplation de l'Être et du Néant. L'un est frappé de ce que la chrétienté a été sauvée par un grain de sable qui s'est mis dans l'uretère de Cromwell, l'autre par la sottise des gens du monde « dont la principale affaire est de fuir la face de Saint Jean ». « C'est un spectacle effrayant de regarder n'importe où », dit Hello.
La vapeur et l'électricité faisant à l'homme une vie plus rapide, la photographie fortifiant le souvenir chez l'homme à mesure qu'il vit plus hâtivement, telle est une conception grandiosement curieuse. D'où vient-elle à
Hello, que de cette faculté d'associer dans un regard tous les fantômes de la diversité, de cette puissance de synthèse qui lui est commune avec Pascal ?
Mais à faire tenir dans une seule pensée rinfiniment grand et Tinfiniment petit, la grandeur et la misère de Thomme, FÊtre et le Néant, TOrient et l'Occident, tout l'univers et un peu plus, on arrive à se contenter de quelques pensées. Ces propositions, en enfermant les extrêmes, suppriment les propositions intermédiaires. Plus les idées se font étendues, plus elles deviennent rares. Une pensée, à force de tendre vers l'Unité, finit par la réaliser en elle, par être unique. « Le progrès, pense Hello, consiste à diminuer le nombre de ses idées. » L'esprit de ces hommes est pareil à un propriétaire qui accroîtrait successivement ses biens de tous les morceaux de terre d'un pays, jusqu'à posséder le pays tout entier. Il diminuerait le nombre des propriétaires, delà même façon que Pascal et Hello leurs idées*.
1. «Pour bien écrire, il faut sauter les intermédiaires, assez pour n'être pas ennuyeux; pas trop, de peur de n'être pas.
Pascal distribue toute la philosophie entre Epictète et Montaigne. Eux seuls avant lui ont pensé, parlé, écrit, et ils ont précisément avancé les deux thèses qu'il va tour à tour admettre, combattre et compléter. Le propriétaire, maintenant qu'il a fait la synthèse de tout le pays, l'administre selon sa guise et son arbitraire. Il ne s'embarrasse pas d'ailleurs de l'avouer. « Ce n'est pas dans Montaigne, mais dans moi, que je trouve tout ce que j'y vois. »
De même Hello. Il attribue au XVIIP siècle tout ce qu'il tient pour détestable. « Il y a dans l'histoire de la médiocrité humaine, dit-il, un nom qu'on peut rappeler ici. S'il n'appartient pas en fait au XVIIP siècle, il lui appartient en droit; c'est le nom d'Ovide...
Ovide c'est le XVIIP siècle anticipé. C'est une menace de la versification, capable de faire pressentir la Henriade à quelque esprit un peu sagace. »
On conçoit que de tels chercheurs d'Absolu
entendu. Ce sont ces suppressions heureuses qui ont fait dire à M. Nicole que tous les bons livres étaient doubles. » Montes- (luieu. (Fragments inédits publiés par VErmitage.)
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n'aient pas volontiers pris leur parti de ne pas le rencontrer dans le monde. Ils se résignent mal à vivre dans une société où les Principes ne sont pas posés en principe.
'0 v6[jLo; 7ïàvT(i)v poc^jiXs j;, disait le vieil Hérodote : ils se révoltent contre cette royauté de la coutume. Ils rêvent pour l'Absolu d'un pouvoir absolu.
« Mon ami, dit ironiquement le solitaire de Port-Royal, vous êtes né de ce côté de la montagne : il est donc juste que votre aîné ait tout... Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. » Pour lui, il n'y a pas de Pyrénées. « Quoi d'étonnant, remarque-t-il, si les représentants d'une aussi plaisante justice, en sont réduits, pour fortifier leur autorité, à s'emmailloter en chats fourrés? » Qu'est-ce encore que les Petites Lettres sinon la protestation contre une certaine souplesse de la conscience, qu'il voudrait inflexible jusque dans les affaires les plus délicates et qu'il souhaiterait que l'on conduisît, jusque dans les circonstances où elle n'est pas engagée, avec la même rigueur que l'on conduit un théorème géométrique ? Qu'est-ce, dans l'en-
UN PASCALÏEN : ERNBST IIELLO 239
semble, que les Provinciales, sinon un plai~ doyer pour l'absolu en morale?
Le respect humain est l'ennemi personnel d'Hello. Il se porte avec la même fougue à vivre qu'à spéculer. Il voue à ses adversaires une haine métaphysique. « On dit que la philosophie n'est pas une science pratique.
Voilà Terreur et voilà l'absurdité. Dieu est \acte pur. » C'est pourquoi il lui faut des victoires sans concessions. « L'absolu est la chasteté de la victoire ! » Et il ne lui est besoin que d'un peu de théologie pour dénouer la question d'Orient.
Ces conquérants de l'empire philosophique passèrent dans le monde qui ne leur appartenait pas avec des allures cassantes de vainqueurs. Ces malingres traitèrent la vie en province conquise.
Il semble qu'à entrer si malaisément dans l'intelligence de ce qui est incertain et transitoire, ils eussent dû médiocrement con-
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naître ce qui est rinconstance même, Tâme de rhomme.
Au contraire. \
La passion avec laquelle ils se précipitent aux idées pures leur fait saisir ce qui précisément les obscurcit, la passion. Ils lui empruntent son instinct pour la découvrir, sa violence pour la combattre, et comme elle est une maîtresse d'erreur et d'aveuglement, ils portent en elle la lumière.
A la vérité ils ne comprennent pas qu'on l'étudié pour l'étudier, ni qu'on la mette en jeu pour se divertir. Pascal n'est guère plus tendre pour le théâtre de Corneille, qu'Hello pour le roman moderne. « Les esprits faibles, opine ce dernier, débutent par la psychologie. »
Ce sera donc leur fièvre de certitude qui les déterminera à pénétrer dans le cœur humain, et ce sera à des adversaires qu'ils infligeront le supplice de les connaître. C'est passionnément qu'ils regardent la passion.
Ils scrutent l'âme avec la perspicacité de la haine. Ils lui demandent des contradictions, des désordres, des erreurs, de la ténèbre.
Tout ce qui est en elle, pour les principes premiers de leur doctrine, pierre d'achoppement, voilà leur pierre de touche. Ils n'analysent que s'ils réprouvent, et la vigueur de leur réprobation fait l'acuité de leur analyse. Plus ils détestent, plus ils voient. Il y a dans leur regard non seulement de la lumière, mais de la flamme. Ils éclairent les choses, en les brûlant. On a dit que Joseph de Maistre transperçait tout ce qu'il voyaii. Eux aussi, ce qui fait qu'ils voient souvent au-delà. Ce sont des psychologues de combat.
Voici Pascal, humble et austère. Qu'on dise s'il n'a pas fallu que la colère poussât ce géomètre pour qu'il devînt le psychologue des Provinciales. S'il fouille avec ces raffinements d'analyse l'âme du «bon père», c'est qu'il voit en lui non pas seulement un homme, mais une vivante doctrine. Dans les Pensées même, c'est parce qu'il considère le néant de l'homme et qu'il fait de l'homme comme sa victime, qu'il atteint à ses fibres les plus secrètes. Il met sa complaisance à l'humilier en l'analysant, à l'abaisser en se baissant vers lui, à le confondre en le fixant.
242 LE TOURMEKT DE l'uNITÉ
Un mépris soutient sa vision. Son regard creuse dans le cœur humain des abîmes de misère. Il venge l'Absolu en le regardant.
Chez Hello aussi, la vision est perçante selon qu'il est ému. Comme il démasque la petite critique^ cette menteuse « qui attire en faisant le vide ! \> Les régions battues de Fâme lui ont été une Amérique. Il a découvert que le doute n'était point un état d'esprit, mais une passion. Il en a trouvé une autre, la passion du malheur. Le plaisir, à savoir, qu'éprouvaient les barbares à faire souffrir, nous l'éprouvons à voir souffrir. « Le goût des larmes est le goût du sang raffiné. »
L'homme aime jusqu'à son propre malheur.
Il se donne l'illusion de la désillusion et cette passion s'est vêtue d'une forme nouvelle en prenant l'attitude mélancolique de la paresse. Voyez la littérature romantique.
Les Paroles de Dieu contiennent une belle étude de la Peur. Il y a une seule chose dans l'immense univers dont l 'amour-propre ne puisse pas se nourrir. « Cette chose est sa bête d'horreur, et l'amour-propre meurt à sa vue. Cette chose, c'est la Peur. »
Le livre de VHomme dt^bute par une étude magistrale et célèbre sur F Avarice, qui est peut-être ce qu'on a écrit de plus poussé sur le sujet. Molière et Balzac s'y sont moins profondément enfoncés qu'Hello.
Où Ton voit clairement que c'était bien la passion des idées pures qui avait fait de lui un psychologue, c'est dans les Contes. Il était le moins fait pour en écrire, les idées qu'il a développées ailleurs touchant le roman suffisent à l'indiquer. Les Contesy c'est partout de la philosophie en action, et ce n'est souvent que de la morale en action. Il suit de là que si d'aventure une passion se trouve à rencontre des principes, il en doit devenir le psychologue terrible, et c'est ce qui arrive. Mais il déchoit de lui-même partout ailleurs, car c'est de ce qu'il flétrit qu'il tient ce qu'il a d'admirable. Dans un des Contes, Ludovic, il s'est repris à étudier TA varice. Il y est sublime : ailleurs il fait pitié.
D'autres sont des psychologues par amour de l'art, il est un psychologue par amour de l'Être.
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La psychologie n'est impassible que si elle n'est pas sollicitée par le souci des principes, que si elle va de pair avec l'incertitude ou Tindifférence et si elle est à soi sa propre raison d'être. Au contraire, elle est troublée par les idées pures. Elle n'a plus seulement alors la passion pour objet, elle y devient sujette. Les causes premières lui sont une cause à défendre : la voilà hostile et clairvoyante. Ceux qui contemplent les idées sereines ont fait de cette science leur champ de combat.
Pascal n'a pu coordonner ses pensées, Hello ne l'a daigné. Les œuvres de ces auteurs, les mieux doués pour la texture des idées, sont fragmentaires. Elles expriment, dès l'extérieur, cette misère sublime de l'homme dans son aspiration à l'absolu. Elles sont essentiellement inachevées, comme la cathédrale de Strasbourg. Mais elles ont, à
défaut de Tunité formelle, l'unité organique. Les pensées se rangent d'elles-mêmes à leur place dans notre esprit. Chacun des matériaux suppose et porte en lui le plan de l'édifice tout entier. Hello, du reste, avait horreur des transitions. « Ces études, écrit-il dans une préface, ont pour but de saisir l'homme dans sa forme totale, abrégée, synthétique. » C'est en quoi réside l'homogénéité de l'œuvre. On a parlé d'un plan intérieur. Bien au contraire l'ordre est extérieur au livre, dans la Vérité qui en est l'objet.
Doués incomparablement du sens de rUnité, ils poussent le même cri.
Imaginez deux pays de même climat, de même conformation géologique et semblablement exposés au soleil, distribuez-y semblablement le passage des vents et le cours des fleuves, les mêmes aspects des lieux surgiront d'eux-mêmes du sol. Les ressem-
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blances intimes que nous venons de relever chez Pascal et chez Hello donnent à leur style le même accent.
La foi communique à Hello la même angoisse que le doute à Pascal. La certitude inflige à Tun le même tourment qu'à Tautre rincertitude. La vérité qu'il contemple arrache à Hello, en lui donnant la mesure de sa misère d'homme, les mêmes cris qu'à Pascal en lui échappant. La joie de celui-là ressemble à la crainte de celui-ci. L'évidence qui fuit Pascal, la splendeur qui terrasse Hello crucifient face à face ces deux suppliciés de la Vérité, admirables l'un de sourde patience, l'autre d'impatience éperdue. Ils ont « la colère de l'amour », L'un gémit de l'impuissance de sa raison, l'autre de sa parole, et de n'avoir à soi « que son gémissement » ! Et Hello est communicatif et haletant : on dirait qu'il parle en marchant. Mais il y a du silence dans le style de Pascal.
Ces deux raisons, les plus fermes, les plus puissantes, les plus étendues, ont senti le vertige des abîmes. C'est d'être allés jusqu'au bout des forces intellectuelles de l'homme
qu'ils eurent peur. Le silence des espaces effrayait Pascal. Hello rêvait de donner à Dieu dans ses hauteurs le vertige et songeait à une ironie renversée qui monterait vers lui du fond de Tabime. Pour s'être penchés sur les gouffres, ils sont demeurés pâles.
Mais, et même chez le prophète Hello, c'est au milieu d'une déduction serrée, d'une dialectique ardue que perce leur émotion. C'en est la saveur qu'elle se découvre malgré eux et vraiment qu'elle les trahisse.
Leurs pages les plus sèches se vivifient d'un souffle d'âme bref et puissant. Un cœur bat sous le granit de la pensée. Leurs œuvres sont des actes.
Comme nous voilà emportés loin de la manière renanienne qui est d'envelopper d'un réseau de paroles artificieuses Tidée délicieusement inconsistante ! C'est au contraire quand ils ont sèchement exprimé des idées nettes et se sont contentés d'en juxtaposer les termes que nos deux écrivains ont été éloquents. La violence des choses emporte les mots, l'ampleur de leur voix
vient de Texactitude de leur cris. Comme leur pensée consiste en de purs contrastes, en des rapprochements inattendus, plus Texpression en est brève, plus elle es.t frappante. La nudité en accuse les saillies. Ils ont la logique vive du cœur, la concision de Tangoisse. « Je résume pour faire resplendir », dit Hello.
Et c'est ainsi, chez eux, une faculté unique qui est tout Thomme, qui fait tout Técrivain, le sens de l'Unité. De là leur pensée, leurs livres, leur style.
Pascal parle sur le gouffre et sa voix y sonne soudain comme un tonnerre.
Qu'est-ce qu'Hello? Un Breton dans Tinfini.
Ce caractère par où ils se tiennent les rattache à une classe d'esprits qu'on nommera
les pascaliens et dont ils sont les plus remarquables. Ce qui les désigne, c'est le don- de saisir les rapports éloignés, faculté rare qui a suscité plus de savants qu'elle n'a inspiré d'artistes. Car de s'élever brusquement du fait au principe, du phénomène à la loi, c'est pour eux une fraternité avec Archimède, New^ton, Papin. Et cette classe d'intelligences est formée d'une majorité non pas même de savants, mais d'inventeurs. Pascal n'a-t-il pas inventé le baquet et même les omnibus?
Dévorés en effet d'un insatiable besoin dé logique absolue, il leur est aisé encore d'at-» teindre à la précision, lorsqu'ils appliquent leur intelligence à l'étude et aux combinaisons des phénomènes naturels, au lieu que leur netteté native se réalise plus difficile-^ ment dans l'expression de la pensée abstraite et que les voilà re jetés dans le vague par la matière même de leur spéculation, s'ils tâchent à embrasser les idées pures ou à saisir le mirage des formes. Le plus souvent, c'est aux problèmes de la mécanique que se consume leur activité cérébrale.
Il y a eu moins de pascaliens dans l'his-
toire de Tart que dans celle de la science.
J'ai nommé tout à l'heure Joseph de Maistre : il est de la famille. C'est, avant Hello, un pascalien littéraire. Une logique brève et totale lui était familière, dont il s'était fait une manière de rhétorique. On l'imita, et ceux-là même à qui cette maitresse faculté faisait défaut. Ainsi la rhétorique emporta la pensée et fit penser. Il se *onda en ce siècle une tradition d'écrire rudement et à l'emporte-pièce, ce qui fît à de Maistre une postérité d'écrivains mordants et prophétiques. Tel Villiers de l'Isle-Adam. Car ils atteignent, avec cette allure d'esprit, à de si étranges et si vastes concepts, que les voilà réduits à prendre le ton des prophètes pour nous les imposer.
S'il est si peu depascaliens qui nous appartiennent, c'est que le mécanisme économe de leur génie rejette jusqu'à l'inutile matière de l'art. C'est qu'ils ne se contentent pas de saisir les rapports éloignés, ils ont encore la fureur de négliger tout le reste, l'entre-deux. Et tout ce qu'ils négligent, c'est tout ce qui nous passionne. Ils n'ont pas l'air de se douter qu'ils
UN PASCALIEN : BRNEST HELLO 251
sont dans la vie. A force de concision, ils s'évadent de la sphère de Beauté. C'est par les sens en efiet, par des sens combien subtils et aiguisés, que se saisissent les finesses, les nuances et les charmes, et, dans leur tête-à-tête avec l'Absolu, ils se sont fait une âme trop sévère et trop impatiente pour y consentir. Que Pascal entendit mal les poètes et combien Hello a porté sur Tart de jugements insoutenables ! Ces violents assembleurs de réalités abstraites limitent en somme leur intérêt à peu de choses. Il ne leur reste plus de curiosité pour l'univers quotidien. On les connaît à tout ce qu'ils ne comprennent pas.
En définitive, les hommes de génie pratiquent tous cette méthode. Shakespeare, Bonaparte ou Pasteur se ressemblent en ce qu'ils rejettent d'un seul coup toutes les routines de pensée, tous les mauvais viatiques de notions mal acquises et d'idées mal assemblées dont nous nous embarrassons. Mais chez ceux de la famille de Pascal, une insensibilité plus parfaite, une plus absolue distraction de la vie permet d'apercevoir le
mécanisme simplificateur du cerveau génial.
Or leur esprit, libéré de tout ce poids d'humanité superflue, ne dépasse encore la mesure des communes intelligences que pour se réfugier en le dualisme inévitaj)le des contrastes supérieurs.
DE L'USAGE DE LA NATURE
DE L'USAGE DE LA NATURE
Regardons ailleurs.
Le dualisme est écrit partout. C'est à cette équation suprême que la pensée religieuse vient, elle aussi, heurter son dernier effort. Comme nous avons vu l'harmonie et l'expression se disputer l'œuvre de l'artiste, nous voyons de même ceux qui s'interrogent sur le sens du monde partager depuis longtemps leur âme inquiète entre l'émoi de vivre et la tradition, entre la nature et la foi. Que de saints se sont défiés du geste de vie de la grande ensorceleuse ! Et combien des poètes panthéistes, comme Goethe, sont païens! Voilà donc où nous ont mené des siècles de génie et d'ascétisme. Tous les éclaircissements qu'ils nous ont si patiem-
256 LE TOURMENT DE l'uNITB
^ I II I I 111 I I ^—^mmm^ ■
ment procurés reviennent encore à nous offrir un dédoublement général des aspects et à nous donner le choix entre deux tours d'esprits symétriques et inverses.
Ces deux façons d'entendre la vie ressemblent profondément à ces deux manières de faire l'œuvre d'art. Le mystique, le croyant entend bien être en possession de quelque suprême principe qui assigne à toutes choses leur valeur et leur place : c'est un harmonieux. Mais le naturaliste, mais le païen, mais l'homme de la terre, des eaux et des bois se jette en proie à l'exubérance du monde; il n'en veut rien négliger et ne prétend que vivre le plus possible : c'est un expressif.
Or s'il arrive que quelqu'un soit supérieurement l'un et l'autre et qu'il les réconcilie en soi-même, cet homme-là a fait de sa propre vie un chef-d'œuvre. Un tel hoïnme est une vivante merveille, un étrange phénomène de Beauté. Il se nomme François d'Assise et la Chrétienté se prend d'un tel enthousiasme, qu'elle se demande s'il ne va pas ouvrir l'ère d'un troisième Testament.
DE l'usage de la NATURE 257
Il sied de fixer d'abord l'antithèse.
Dans l'hypothèse catholique, c'est l'épreuve d'ici-bas qu'un Dieu paraisse absent : telle est Toriginalité passionnante de cette aventure, le jeu divin en quoi la vie consiste. Une volition originaire a réalisé pour nous les conditions d'un libre choix et la donnée d'une amoureuse élection. Eût-il donc été besoin de la venue parmi nous d'un Verbe révélateur, s'il n'avait fallu que nous devinssions les vivantes antithèses du monde en recevant sa loi? Le cours des lois naturelles eût suffi.
Le croyant pur, l'absolu fidèle qu'est le mystique n'ouvrira donc pas sur la nature des yeux libres, il la regardera en homme prévenu et il pliera les visions qu'il a de toutes choses à la forme de sa croyance.
Tout ce qui vient du dehors, s'il s'y abandonne, il fait tort en lui- à la vie intérieure.
Considérez ensuite qu'il porte au fond de
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sa pensée, haute comme un ciboire, une croyance de telle gravité que sa fierté baptismale lui commande de tenir en respect toute la Création devant sa dignité d'homme racheté et devant sa lumière de chrétien enseigné.
Cette nature, il la considère encore comme un lieu d'exil : c'est une mauvaise condition pour frémir dans sa splendeur, et comme il y patiente, difficilement il accepte qu'elle lui apparaisse souriante et charmeuse. Aussi les ermites et les moines contemplatifs élurent-ils plus volontiers pour leur séjour les sites arides ou tragiques.
S'agit-il d'exercer absolument la maîtrise chrétienne de sa vie, la nature fait le vide autour de l'homme, comme l'entraînant au vertige de sa force tentatrice. Elle le distrait étrangement d'un dessein moral. Car elle n'est pas qu'un fleuve de bruissement, ni qu'un archipel de clarté, ni qu'une heure exquise qui flotte à la cime des peupliers trempant un peu de leur cime, le soir, dans la liquidité lumineuse des ciels. Elle s'accuse aussi dans l'aiguillon de la chair, elle révèle
DE l'usage de la nature 259
sa poussée à nos plus ordinaires mouvements et le sens même de la vie est une passion.
Le sentiment de la nature sera toujours chez un mystique dominé par une notion théologique et la théologie est cette conception harmonieuse.
Une conception naturaliste de la nature prétend au contraire et tout premièrement à saper cet échafaudage mental et à ruiner ce château d'idées. Elle nous appelle à un anéantissement à rebours et nous précipite dans tout le contraire. Le nirvanâh natura-^ liste, c'est en effet de se diluer en une âme universelle, de ne se sentir plus que le battement d'un cœur immense et, s'exaltant à s'effacer, de participer le plus largement au grand et indifférent phénomène de vivre.
C'est une façon décidée et exclusive de subir les forces de la nature, un positivisme ému.
Dès l'instant que toute signification religieuse de la vie en est écartée et qu'une moralité de préservation de l'espèce se substitue à une moralité de résurrection, il ne reste plus à l'individu que de s'ingénier à vivre •de la manière la plus vivante possible.
2CÎ0 LE TOURUEXT DE l'cnITÉ
Affranchissement donc et geste expressif !
La nature en effet veut être envisagée pour soi-même. Les impressions que rhomme en reçoit semblent fermer violemment la porte à ses investigations et c'est par la vastitude qu'elle regimbe à Temprise de notre pensée. La multiplicité de ses lois, l'immensité de son domaine, où il faut comprendre jusqu'au labeur du cerveau qui la conçoit, la complexité de ses influences, la subtilité de ses fluides sont telles que Tintolligence est réduite à glaner en elle d'ultimes résultantes, à n'y scruter que les causes immédiates des plus infimes effets, mais que la compréhension des ensembles nous en échappe énormément dès le second degré de notre recherche. Nous sommes semblables h un homme qui vivrait au pied de la Maladctta et qui, en ouvrant sa main toute grande, n'en pourrait prendre qu'une poignée de terre. Nous sommes semblables à un homme dont le cerveau serait transpercé par le glaive d'un brin d'herbe. Nous ne nous doutons pas que les plus minces phénomènes nous font une impression écrasante,.
DE l'usage J)E la NATURE 261
nous paralysent et nous fascinent. Or, Thomme est porté à diviniser ce qui lui demeure mystérieux, et ainsi la nature. Où ses recherches deviennent infructueuses, il pose des principes. S'il échoue, au-delà de ce qu'il voit, à en trouver la cause, il la met dans ce qu'il voit. L'insaisissable influence et l'imposante ampleur de la nature ont défié ses conceptions : il n'a plus qu'à se fier à la nature. Comme il n'en peut rien expliquer, elle lui explique tout, et la vie lui devient un fait premier, déterminant et majestueux qui le dispense de pensera la vie. De là le naturalisme et de là le panthéisme. Ils sont nés assurément des émotions naturelles de l'homme impuissant. Encore que je ne veuille point, chantant aussi pour Nathanaël la Ronde plaisante des belles preuves de T existence de Dieu, médire de celle qui se tire des causes finales, je prétends qu'il faut un mouvement de pensée pure pour remonter du spectacle de l'univers à la conception d'un Créateur et qu'à s'en tenir aux impressions que l'univers nous donne, elles plaident plutôt la suprématie dernière de la nature. Ainsi
v^<j*Ta
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furent amenées les religions antiques à en déifier les forces. Si Thomme veut voir Funivers seul à seul, face à face, sa pensée se pétrifie à cette vue conoime devant le visage de cette Gorgone, dont Persée ne triompha qu'en la regardant dans un miroir. La nature, à cause de notre faiblesse, nous donne rillusion qu'elle est sa propre fin, et il y aura toujours des philosophes physiocraies .
Je retiens donc que mystiques et naturalistes se divisent depuis longtemps sur une manière de sentir. Pour les uns les paysages ne seront que des états de Tâme, selon le mot répandu d'Amiel, au lieu que les autres n'apercevront l'homme que fouetté par le plein-air et noyé dans les ambiances. Ceuxci n'estiment la nature que par rapport à l'homme, les autres le contraire. Elle est ici la Création et là la Créatrice. Les uns la pensent plutôt et les autres la sentent. Ce sont en tout cas deux esprits qui s'excluent,, et voilà posé le cas de saint François d'Assise.
DE l'usage de la NATURE 263
Je ne veux pas dire ici quel ami de Jésus et quel amant de la nature fut le Petit Pauvre. Mais qu'il ait été ensemble Tun et l'autre^ cela commande Tétonnement.
De quelque côté qu'on l'aperçoive, le mouvement franciscain se révèle une aventure merveilleuse. Épopée, l'héroïque détachement qu'à des hommes de chair et d'os le saint persuada de s'imposer. Épopée, la multiplication rapide, l'émulation naïve des frères de la « joie parfaite », la conquête à la pénitence d'un siècle de fer et de sang. Épopée surtout, cette ouverture d'une ère de jeunesse au sein de la chrétienté lasse, la clôture de l'âge byzantin, l'insinuation de la vie dans les austérités de l'ascétisme, la fondation d'une nouvelle âme chrétienne, en laquelle se mariassent le plus naturellement, à toutes les émotions qu'impose à l'homme le frémissement du monde, tous les élans que du fond de l'homme suscite la foi contemplative.
264 LE TOURMENT DE l'uMTÉ
Épopée philosophique, artistique, morale, conduite par un héros qui eut le dédain des livres et des spéculations au point qu'il n'avait gardé dans sa cellule que le Nouveau Testament. Encore le vendit-il pour faire Taumône.
Il faut savoir d'abord que le Père Séraphique et ses fils furent, sauf la vénération que je leur porte, de terribles originaux.
Saint François s'en allait chantant tout haut par la forêt les louanges de Dieu et il voulut un jour, par humilité, se présenter nu devant l'évêque. Il arrivait au franciscain Jacopone de Todi, le poète du Stabat, de se parer de vêtements bariolés et de plumes d'oiseaux pour ameuter la populace et lui prêcher la pauvreté, et si la légende a prêté à frère Junipère d'étranges excentricités, ce fut conformément sans doute au souvenir frappant qu'avait laissé au peuple le prosélytisme pittoresque des premiers franciscains. De telles gens se pouvaient attendre toute hardiesse de bien vivre et bien des surprises intellectuelles. On a dit du XIIP siècle qu'il avait été la vingtième année du Moyen Age, exprimant
DE l'uSAGR de la NATURE 265
par là qu'il avait pratiqué toutes les vertus sauf une seule, le mesure. Saint François fut vraiment le verbe vivant de ces imaginations agiles et exaltées. Cette excessive époque appelait de ces façons, de ces sans-façons de penser.
L'Italien est aussi l'homme le plus conciliateur qui soit, et saint François le plus italien des hommes. Il est tout finesse, astuce touchante, affabilité adroite, persévérance et loquacité, sens juste et passion, droitesse serpentine. Cellini, Giotto, Filippo Lippi, Brunelleschi, saint François, ce sont des esprits de belle humeur ; Macbeth et Hamlet, fantômes de découragement, ont surgi sous les ciels du Nord, où le mysticisme est une silencieuse douleur; mais l'austérité occidentale ne pèse pas sur l'Italie et il ne faut guère chercher, pour y trouver des libre-penseurs parmi les hommes d'église. La cathédrale de Sienne conserve Trois Grâces Nues qui n'ont jamais scandalisé personne. Dante invoque les Muses pour chanter la Vierge. Saint François se grise de la nature, en aimant Dieu.. Car il est familier aux Italiens de
rehausser les aspects contraires de toutes choses les uns par les autres pour évoquer la violence de la vie. Ils se plaisent à cette virtuosité, ils y mettent leur défi d'artistes. Que le grand frisson panthéiste des mondes secouât son âme, dans le même temps qu'il saignait à contempler le Séraphin six fois ailé, voilà qui n'était pas pour troubler le plus souple des élus.
La recherche de l'absolu n'est pas non plus une passion italienne. Le naturalisme du Petit Pauvre se diminue d'un grain de préciosité, son mysticisme se mitigé de beaucoup d'humanité.
Évoque-t-il les animaux ou les arbres, il leur prête une justice où j'aperçois un rayon de son cœur simple. C'est attribuer à la nature une bribe de sa propre pensée que d'entendre l'hymne de Dieu dans le chant des oiseaux. C'est la regarder avec les yeux de ses idées que de chérir dans les tourterelles la ressemblance des âmes fidèles et douces. Il ne s'agit plus de la vision nue du monde. Interpeller Messire le Soleil, notre sœur la Lune, nos sœurs les Étoiles et notre
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sœur la Mort, c'est personnifier les forces de la nature. Nommer les eaux « humbles, précieuses et chastes », c'est parer les éléments de vertus favorites. Et exhorter gaiement son corps [cœpit hilariter loqui ad corpus) en lui disant ; « Gaude frater corpus », c'est user d'une bien jolie affectation de langage. Ici l'image de l'homme jaillit des choses même qu'il regarde. En personnifiant ainsi les êtres, il trahit sa personne ; ce n'est plus simplement l'univers qu'il « transverbe », mais lui-même, et on le prendrait d'autant moins pour un naturaliste, qu'il ressemble davantage à un troubadour. D'où vient qu'un peu de préciosité soit coutumière aux mystiques? Il n'importe. Elle est déterminée sans doute par les défaillances subites de leur pensée amoureuse . Lisez Ruijsbroeck. L'essentiel est d'y reconnaître une couleur de l'âme.
L'on sait aussi, en dépit de la merveille des Stigmates, que saint François enseignait l'activité. Non seulement il contemplait Dieu dans les délices de la vision, mais encore il communiait à lui dans l'humihté et la souffrance, qui sont les tribulations d'agir. Le
dédain de la scolastique dit assez de lui quïl n'était pas un pur spéculatif. Une tâche était imposée aux Frères mineurs; ils gardaient dans rOrdre leur métier; au besoin ils en apprenaient un, Toisiveté étant sévèrement proscrite. Comme il attendait à Brindisi le bateau qui devait le mener en Terre Sainte, Frère Égide se fit prêter une cruche et il charriait de Teau à travers la ville en criant : « Alla fresca ! Alla fresca ! » Ici il fabriquait des paniers, là il ensevelissait les morts. Un jour à Rome il porte du bois à une dame, un autre jour il abat des noix et les distribue aux pauvres, et le cardinal Nicolas Tayant fait attendre, il se mit à balayer sa cuisine. Qu'on ne dise pas qu'il s'agit seulement de ces œuvres de distraction que les grands fondateurs d'ordre imposent à leurs religieux pour la détente de l'esprit, savant j'ardinage de l'âme contemplative qu'il leur faut garder des excès de la contemplation. Saint François aime dans le travail un devoir de prédilection et se réjouit d'y fraterniser avec le petit peuple dont il est l'apôtre. L'abstention du quiétisme lui semblerait une lâcheté.
DE l'usage de Là NATURE 269
En face de Tesprit, il restaure les mœurs.
Et puis se pourrait-il qu'on dépréciât tellement en son esprit un univers où il s'agit de se mouvoir et de sauver des âmes? Le monde visible ne vaut-il pas qu'on s'en souvienne, s'il est la forêt de l'action et le champ du salut ? Les yeux clos ne conviennent qu'à une vie exclusivement intérieure. Les veux ouverts du saint, ses grands yeux dilatés regardent avidement le soleil extérieur et ses mains blessées palpent le monde pour le caresser et le bénir.
Il savait donc, ce héros mystique, l'inestimable prix de la Création et il pensait que de bouder à l'exubérance joyeuse de la terre vivante, c'eût été blasphémer le Créateur.
De là sa prodigieuse influence sur la peinture italienne ; car si l'art évoque la gloire du monde et célèbre la variété du firmament, c'est à la louange de Dieu qu'il se consacre en vérité. Ainsi, avec un séraphique bon sens, ce fin patron du populaire, ce grand saint du sens commun suscita-t-il une légion de candides artistes, alors qu'il leur assurait de prêcher l'Évangile. Et tandis
que saint Bernard, en proscrivant à Tintérieur des églises le luxe des images, avait libéré la sculpture gothique, rejetée à Textérieur, saint François revivifiait la peinture en désignant aux artistes la bonté du monde et la sainteté des formes universelles.
Et puisque son œuvre consistait en une toute pratique réforme de vie et que tout s'y devait passer à bien agir, le problème se simplifiait encore pour lui de ne pas le connaître. De tout ,ce dont il est disputé ici, il est clair qu'il ne s'embarrassait point. De si subtiles conditions n'occupaient point son esprit : elles se mêlent à son insu et elles se jouent dans la trame de son activité qu'il poussa en chevalier et en poète, héroïquement. Car la haute fortune de sa sainteté lui vint de s'être exhorté lui-même et tous ceux qui l'approchèrent dans le merveilleux langage du Cantique du Soleil. Il vivait au son de sa parole : ce dût être une bouche bien captivante. Tant de contradictions se fondirent et s'effacèrent dans l'enthousiasme d'un verbe musical, d'une vie qui fut un verbe et une musique. Je le dis à la lettre : il a vécu
DE l'usage de la NATURE 271
UD poème, et qu'il a suffi de conter : ce sont les Fioretti, Qui vere monâchus est nihil reputat esse suum nisi citharamy dit Joachim de Flore, justement cité par M. Sabatier, en tête de sa précieuse histoire de saint François d'Assise. Son cas ressemble à une belle passe d'armes dont il ne faudrait point trop raisonner les coups. Il sut ignorer avec finesse les difficultés. Ce serait une erreur de jious étendre à lui chercher beaucoup de philosophie : il agissait.
Les données du problème n'en demeurent pas moins face à face, à l'opposite et persisrtantes. Pour facile qu'il lui ait été de le résoudre, il nous reste à voir comment, à son insu, il les démêla.
D'un trait de génie. Par le culte de l'humilité.
Il crie vers Dieu : voilà le mystique ; il le touche du doigt dans tous les être, sil le per- .çoit dans toutes les énergies de l'univers, où
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sa bénédiction est éparse : voilà le naturaliste. Par ainsi, mieux il se mariera à toutes choses, plus sûrement il atteindra à Dieu, et c'est par une intelligence attendrie de la Création que le miracle s'opère en lui d'un panthéisme chrétien. Mais, s'il prétendait à concilier dans sa pensée les monîtions contemplatives et les règles de l'action, son effort n'y suffirait point. Voilà qui échappe; l'âme altérée de joie, le cœur brûlé d'amour n'y trouveraient point leur rafraîchissement. Il inclinerait vers une humeur douloureuse et sombre. L'admirable est d'y avoir tout simplement renoncé et de s'être ému plutôt des plus humbles destins : point de destin qui ne soit sacré. Aux généralités de la métaphysique, il a préféré l'observation des réalités sensibles et familières. C'est un mystique tout pratique, un rêveur diligent, un saint analytique.
Dès la plus grande simplicité de toutes choses, il embrasse l'ombre de Celui qu'il cherche et il le cherche à sa portée d'homme pour le trouver sans cesse. Il aperçoit son geste dans les universelles mobilités.
DE L*USÀGE DE LÀ NATURE 273
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Il seot tiédir son souffle dans la respiration du ciel. Dans tout ce qui palpite, il écoute le battement de son cœur. Le pèlerinage humain lui est ainsi une perpétuelle extase, soutenue et illuminée par toutes les émotions humaines, je dis les plus poignantes et les plus physiques, et comme sa vie se passe comme en une vision, Faction où il se jette se transpose en une continuelle prière. La joie crue de vivre s'éblouit de sa foi. Son corps connaît ainsi les langueurs délicieuses de la prière. Une pieuse naïveté l'emporte, et quelques-uns de ses frères, par un enivrement de toutes les minutes, jusqu'au vertige de la conversation avec Jésus.
De la sorte, au lieu que d'autres s'en prennent directement à la révélation et négligent la nature, il cherche la révélation dans la nature et l'Évangile dans le grain de sénevé. 11 semble qu'au lieu d'aller si haut interroger Dieu, il le prie de venir jusqu'à lui. Loin de se débarrasser de l'univers en le subordonnant au Créateur, il se délivre du tourment divin en cherchant le Créateur dans les plus simples choses : il l'y découvre mi-
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nutieusement, il Ty rencontre universellement. C'est comme une méthode inductive substituée à une méthode déductîve. La simplicité du cœur seulement y remplace le tourment de Tesprit.
Ainsi plus chétifs sont les êtres auxquels il communie, mieux il les sent incomplets et pauvres comme lui-même, mieux il se pénètre de la fraternité qui les unit entre eux et à lui, chrétien pénitent, plus évidemment il reconnaît Jésus au besoin qu'il éprouve de se compléter en eux et de s'y réfléchir, et plus continuellement il les livre en proie à ses aspirations unitives.
Et cette échelle vertigineuse que s'efforcent à gravir les contemplatifs gémissants, il la descend d'un pied sûr, en optimiste enthousiaste.
Ce n'est pas du reste un exemple sans second que tant d'intérêt porté par un saint aux fragiles créatures. D'autres ont connu cette tendresse. On y peut voir un tour de la sensibilité mystique. Il importe toutefois d'observer que l'amour des petites créatures est issu chez eux, par de naturelles associa-
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tions d'idées, d'une pratique personnelle de rhumilitéet de la simplicité, de la pureté du «œur. Leur conception de Tunivers leur viendrait donc d'une intuition de leur sainteté. Si, en effet, ils ne pratiquaient pleinement ces vertus, leur serait-il accordé d'éprouver sans défiance le troublant frisson de la vie, leur serait-il innocent de diffuser leur âme au royaume des Maléfices ? S'il est peu de tels mystiques, c'est qu'il en est rarement d'une sainteté aussi sereine et d'une telle superbe de candeur.
Il n'est pas médiocrement curieux, après avoir agité ces quelques pensées, d'observer que voici un problème de psychologie résolu par la pratique éminente d'une vertu. C'est une loi qu'il en va ainsi dans nos existences quotidiennes, mais il est émouvant que les relations du mystique avec Dieu n'y échappent point. Un problème de psychologie en effet, et de la psychologie du 3aint,
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puisqu'il y va de savoir comment il sent.
Non un problème de métaphysique, puisqu'il s'agit d'une incompatibilité de fait entre deux ordres de sentiments dans le cas humain, et non pas d'une contradiction essentielle.
La difficulté qu'éprouve l'esprit à concilier deux principes de vie est la raison d'être de Dieu dans nos intelligences. Il s'impose à nous par là comme le lieu des identifications. Le problème n'étant pas au fond insoluble, si l'on apporte à vivre tant de simplicité»
d'humilité et de justice qu'il ne se pose point, le voilà dénoué dans une âme. Si rectum esset cor inum, dit l'Imitation, tune omnis créatura spéculum vitœ et liber sanctœ doctrinœ esset.
Sentence qui fut consignée sans doute en cette légende de l'éternelle sagesse, non seulement pour l'édification des âmes, mais pour avertir encore du même coup les peintres, les musiciens et les poètes. Assez longtemps on nous enseigna une Beauté indifférente à toute morale. Il est véridique aussi qu'un peu de moralité supérieure, un sourire d'exquise
DE t/uSAG£ de la NATURE 317
bonté préside toujours à la naissance d'un chef-d'œuvre. Soyez le mieux doué, soyez le plus fertile, le plus alerte, le plus prestigieux des virtuoses. Tentant gâté auquel il fut donné de gaspiller des trésors, c'est encore trop peu pour embellir suprêmement de la matière. De l'adresse et du bonheur permettent de s'approcher de la Beauté, mais ne suffisent pas tout à fait à l'atteindre. Pour franchir le dernier espace et pour entrer dans la dernière simplification, il faut encore tirer de soi quelque chose de pur et de bon, de vierge et d'intact, quelque chose d'innocent et de natal. C'est de je ne sais quel endroit immaculé de l'âme, c'est d'un certain fond secret d'humanité probe que monte la bénédiction définitive. Certes pour être aussi un grand artiste, il est nécessaire d'avoir un peu de vertu dans l'esprit * !
1. Le plus marquant des ouvrages contemporains sur saint François d'Assise, est VHistoire de saint François d'Assise^ de Sabatier (chez Fischbacher). Cette œuvre est capitale, tant par Térudition sur laquelle elle repose que par la vigueur de pensée qui la conduit. H convient de faire observer qu'elle est d'inspiration protestante. La thèse de l'auteur est que le Saint est l'ennemi du Prêtre.
On peut consulter encore sur le sujet :
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Les poêles franciscains , d'Ozanam.
VHistoire de saint François d'Assise^ par l'abbé Le Monnîer (chez Lecoffre).
L'Italie mystique^ de Gebhart (chez Hachette).
Saint François d'Assise, étude sociale et médicale, par le D' Boumet (chez Storck, à Lyon).
Nouvelles études d'histoire religieuse (passim), de Renan.
Répertoire des sources historiques du Moyen Age,, par Tabbé Ulysse Chevalier : bio-bibliographie, col. 765-767 et 2588-2590 (Paris, 1 volume in-4», 1876-1888). On y trouve toute la bibliographie des ouvrages concernant saint François.
Le Voyage en Italie, de Taine (une douzaine de pages).
Les Sensations d'Italie, de Paul Bourget.
Les Promenades, d'Edouard Rod.
L'histoire de saint François d'Assise, de Chavin de Malan.
VHistoire de l'Eglise d'Occident au Moyen Age, par Schmid.
Franz von Assisi, de Hase (traduit par Berthoud).
Le Panégyrique de saint François, de Bossuet.
Enfin des articles de Gaston Deschamps [le Temps, 25 mars 1894), Ghantavoine [Débats, 9 avril 1890), Goppée [le Journal)^ Henri Mazel [V Ermitage),
Si A'ous disposez une feuille de papier audessus d'un aimant et que vous y jetiez de la limaille^ vous remarquez que les petits morceaux de fer se groupent plus nombreux vers les pôles. Tapotez ensuite avec le doigt sur la feuille de papier., les petits brins se déplacent, sautillent et cheminent à chaque secousse, orientant toujours leur plus grande dimension vers Tune des deux extrémités du barreau, si bien que sur la feuille de papier une figure se trace, des formes s'arrêtent et que bientôt se fixe, selon des lignes mystérieuses, le portrait des forces. C'est le fantôme magnétique.
Semblablement la société des hommes recèle une étrange énergie binaire ; elle est
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superposée, semble-t-il, à un aimant caché qui incline les consciences à un dualisme inconscient. Dès que plusieurs sont ensemble, un pôle nord et un pôle sud se manifestent au milieu d'eux. L'antipathie s'y déclare spontanément. Guelfes et gibelins, catholiques et huguenots, anciens et modernes, classiques et romantiques, les bleus et les blancs, c'est toujours la guerre des deux Roses qui recommence.
Il n'eût pas semblé possible, il y a quelques années, de trouver une époque qui fût, plus que la nôtre, rebelle à de ces simplifications. Nous avions, depuis cent ans, usé bien des utopies, essayé pas mal de formules politiques, abordé beaucoup de problèmes sociaux. La science, à force de découvertes inattendues, nous avait fait de l'étonnement une habitude. La variété de l'âme humaine avait fini par lasser les psychologues. L'art avait marié toutes les formes. Le criticisme avait tout pesé, tout comparé, tout jugé.
Toutes les notions s'étaient mêlées, compénétrées. S'il est vrai que l'intelligence déconseille l'action, à force de tout comprendre
nous devenions paresseux à nous passionner.
Le matin, nous pensions comme des Celtes et le soir comme des Latins. Notre âme s'était faite rhôtesse de toutes les âmes, curieuse d'accueillir surtout les plus diverses. Nous étions comme M"^ de Sévigné qui avait un œil bleu et un œil noir. Ce qui nous manquait désormais le plus, c'était la saveur du nouveau. Notre faculté la plus agissante, celle du parti pris, semblait oblitérée et notre couleur spécifique abolie. C'était bien, ces années dernières, la fête fatiguée de l'éclectisme et du dilettantisme, le grand temps gris de la neutralité et, en un mot, le mélange de toutes les formes intellectuelles.
Il a suffi d'une goutte d'acide tombée dans ce mélange pour que la cristallisation imprévue se fit subitement : un dimorphisme irréconciliable apparut.
Pour nous révéler le double aspect de notre âme, ce fut assez d'un fait divers.
Un capitaine d'artillerie fut accusé d'avoir livré des secrets militaires à l'Allemagne. Il fut jugé et condamné. Quelques-uns prétendirent qu'il était néanmoins innocent;
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d'autres continuèrent à le certifier coupable. Cela suffit. Un fait divers en somme; car n'est-il pas également ordinaire ou que des secrets d'État soient mal gardés, ou que la justice soit mal distribuée?
Si pourtant l'opinion publique finit par s'en émouvoir, ce fut qu'un jour on affirmait une chose, le lendemain une autre- Toutes les circonstances de cette affaire furent une à une révélées, contredites ou commentées. De là une infinité de petites secousses sur la curiosité publique. Les esprits, d'abord indifférents et situés au gré des circonstances qui les avaient surpris, s'orientèrent peu à peu selon leur loi secrète. Tels qui, par hasard, avaient tenu d'abord pour rinnocence se rangèrent à la culpabilité, et le contraire. Une trépidation continue polarisa bientôt toute cette poussière humaine, si bien que notre monde finit par offrir une grande image psychologique.
Cet événement comporte autant de philosophie qu'un dialogue de Platon.
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Un homme est condamné pour trahison.
Les uns sont frappés par la condamnation^ les autres par la trahison.
Les premiers s'émeuvent à imaginer qu'un tel innocent a pu être condamné, les autres à penser qu'un tel coupable pourrait être innocenté.
Quant au fait lui-même, s'il est en effet coupable, il n'importe pas aux réflexions qu'il s'agit ici de déduire. Il me suffit que l'authenticité en ait été un seul instant mise en doute, pour que je me préoccupe beaucoup moins du fait que de ce doute qui lâche nos passions, de ce doute qui nous devient un prétexte à faire usage de tout nousmêmes, de ce doute qui va être la cause de tant d'actes de foi.
L'affaire offre, ainsi considérée, deux sujets d'émotion, le cas d'un traître et le cas d'une victime. Chacun s'empare de l'un ou del'autre selon ses affinités. Voilà deux mentalités dis-
tinctes et la France, que dis-je, l'Europe tout entière comme divisée en deux sexes.
Les uns disent : « Nous ne voulons pas laisser compromettre les intérêts vitaux du pays. » Et les autres : « Nous ne souffrirons pas qu'un innocent reste au bagne. »
Les deux langages se croisent sans se répondre : chacun s'exalte à parler le sien.
Les discussions les plus serrées semblent les plus inutiles. Chacun écrit, vit et parle son poème.
On ne se contente pas d'évoquer la Justice et la Patrie; on les oppose; on les soupçonne irréconciliables.
Il n'est pas cependant malaisé d'imaginer que la Patrie puisse rendre la Justice, mais c'est moins humain.
C'est là ce qu'il y a justement, d'admirable, cette passion de l'antinomie, le besoin d'une expression absolue et que cette instinctive et originelle outrance soit profonde en nous comme la source de la vie.
Ce qui exalte les uns est ce qui révolte les autres, le cas d'un seul.
Par là deux sortes d'humanités s'accusent.
Les unes tiennent pour les droits de Tindividu; nous les appellerons, si vous voulez, les humanités « expressives ».
Les autres sont déterminées par le sens de la race et impressionnées par l'esprit de corps sous toutes ses formes : ce sont des humanités solidaires ou, si vous préférez, « harmonieuses ». •
Cette alternative de défendre ou la cause d'un citoyen ou celle de la cité offre à chacun Toccasion d'affirmer les idées qui lui sont le plus chères, et ce devient comme une confession générale où chacun proteste de sa plus secrète raison de vivre.
C'est justement une heure où Fart, le théâtre et les lettres mettent aux prises deux sortes d'esprits. Depuis 1830, mais surtout depuis vingt ans, le goût de la musique, de la philosophie et des littératures septentrionales ont aiguisé en nous le sens individuel. Jamais la pensée française n'a été traversée
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de tant d'effluves étrangers. La personne humaine apparaît à une génération frémissante comme un monstre splendide et divin.
Carlyle, Ibsen, Tolstoï exaltent un homme surmoral, Nietzsche un homme antimoral, et Téthique quotidienne, toujours en peine de concilier des devoirs obscurs, ingrats et mélangés, leur est moins précieuse que la sublime aventure de cet être anormal « aux reins solides et au sang riche en fer », que déjà Vautrin préférait aux bonnes gens « de la sainte confrérie des savates du bon Dieu ». La personne ne leur semble belle que dans sa liberté pathétique et ils en poussent le culte jusques à en sanctifier les moindres, jusqu'à en sertir les plus insignifiantes émotions. De là, une littérature hautaine et raffinée.
Mais les gens du commun se défient de l'exception individuelle à laquelle ils n'osent aspirer. A cet esprit hardi et neuf, c'est la langue même du peuple de France qui oppose les résistances les plus tenaces. M. Fouillée fait observer avec raison qu'une langue est par elle-même « une éducation », et
Hartmann que « les formes de la langue nationale règlent les mouvements de la pensée ». Ce n'est pas en vain qu'au XVIIP siècle la langue française a si magistralement exprimé les idées générales. Son mécanisme en a été pour toujours modifié. On a insisté trop souvent sur le caractère analytique par lequel elle est différente du latin. Envisagée en elle-même et hors de cette comparaison ^ elle se révèle plutôt, grâce à une forte syntaxe^ propre aux déductions logiques, apte aux symétries éloquentes, éminemment constructive, et la clarté dont elle est amoureuse se rebelle contre la difficile expression des choses imprécises et des endoloris fantômes dont est toujours hanté le lieu secret de notre personne.
La belle chimère individualiste est donc en contradiction chez nous avec la tradition de la pensée classique, virtuellement continuée par Tusage populaire de la langue et de laquelle se réclament plus positivement un grand nombre d'écrivains restés fidèles aux vieilles habitudes d'esprit. Ainsi s'expliquet-il que la majorité des Français francisant.
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que presque tous ceux qui sont comme Coppée, Rochefort ou Barrés d'intinct national, et que la plupart encore de ceux qui ont été nourris de nos lettres françaises, Brunetière, Jules Lemaitre, Doumic, Maurras, par exemple, se rangent naturellement au parti harmonieux, au lieu que ceux qui se rencontrent plutôt inquiets de la pensée cosmopolite et qui ont plus vivement senti le frisson de Tâme étrangère, la jeune littérature de la Revue Blanche, se comportent au contraire comme des « expressifs » .
Il y a, il est vrai, M. Anatole France.
Sa culture ne l'empêche point de faire le geste « expressif ». Mais justement cet homme est une ironie. C'est un délicieux paillasse de lettres.
Si en outre, comme on peut distinguer quelque temps dans un fleuve des eaux d'origines dilïérentes, je sépare dans l'esprit français les sources latines des sources germaniques, ou bien encore si j'oppose l'esprit précieux à l'esprit gaulois, j'aperçois encore là des dédoublements qui coïncident avec cette mystérieuse antipathie. Et peut-être qu'aussi,
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s'il fallait ajouter foi à des récentes hypothèses anthropologiques, les Celtes brachycéphales étaient voués d'avance, à cause de leur « esprit grégaire », à la cause harmonieuse, au lieu qu'à la revendication expressive était physiologiquement prédestinée la race des Conquérants, les dolichocéphales remuants, audacieux et investigateurs. Une question d'indice céphalique peut-être : un angle crânien serait le lieu géométrique des Droits de l'homme. Commentne pas remarquer encore avec quel curieux ensemble les peintres dits académiques en tiennent pour un parti préoccupé avant tout de la « composition nationale? » C'est sans doute qu'ils ont appris la solidarité dans la pratique des Salons annuels. Par contre, un artiste de mes amis reconnaît la sympathie de certains peintres pour l'accusé à une certaine composition diffuse et à un sentiment particulier de la couleur.
Tant d'indications douteuses, mais spontanées, diverses, mais parallèles, sont comme autant de lignes tremblées, qui échappent parfois à l'œil, mais qui paraissent bien courir toutes dans la même direction
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Ce qu'il demeure de certain, c'est que les esprits portés aux conceptions générales saisissent là une occasion de généraliser, et que ceux au contraire que sollicite l'individualisme en profitent pour chanter la chanson de l'individu.
Le rôle des savants dans cette affaire était tracé d'avance : ils ne pouvaient guère que s'y montrer « expressifs ». Il faut faire exception toutefois pour les mathématiciens. Un goût de la perfection se développe en effet chez eux par élégance démonstrative. Il leur est moins familier de saisir un fait sur le fait, comme il arrive dans une expérience, que d'ordonner longuement une série déductive, à quoi il faut du souffle, une grande haleine logique, et aussi de l'adresse et de la grâce. Ils dessinent leur pensée sévèrement €t sans faiblesse. Le fini de leurs ouvrages, achevés jusqu'à l'exactitude, les assimile aux grands artistes, qui ne sont en vérité que des
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calculateurs suprêmement délicats. Beaucoup d'entre eux, du reste, sont épris de la musique classique. Les mathématiciens sont « harmonieux ».
Mais les chimistes, mais les biologistes, qui dira leur fureur individualiste? A force de pousser partout leurs recherches, ils en arrivent à ne pas accepter qu'une chose soit de leur incompétence. Ils se font citer à la barre du tribunal et la Science analyse la Justice ! « Si nous autres savants, nous n'avions pas plus de sang-froid que les juges, s'écrie à peu près M. Duclaux, si nous suivions des procédés analogues aux leurs, nous aurions bien peu de chance de découvrir la vérité. »
C'est que toutes les découvertes des sciences naturelles ont été obtenues par le procédé analytique. A force de décomposer les objets de leurs études, les savants se formèrent un cerveau diviseur et destructeur, une âme d'iconoclaste. Ici on leur offre un fait à analyser : point de doute qu'il n'en restera rien.
Au reste, ce ne sont pas les chimistes seulement qui rivalisent à défendre l'accusé, ce sont tous les professionnels de l'îmalyse, des
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linguistes, des chartistes, des philologues, tous ceux qui ont donné à la critique des textes son tour le plus strictement scientifique. L'auteur d'une thèse De Satumio Latinorum versu commence ainsi sa déposition devant les juges : « Une des règles les mieux fondées de la critique historique, et que nous avons souvent l'occasion d'appliquer au cours de nos études, c'est qu'un témoin, etc. »
Pour se former une opinion sur les origines d'un texte attribué à tel ou tel, il en étudie grammaticalement le style, comme il ferait d'une phrase de Symmaque : on sent qu'il éprouverait quelque rare plaisir à en établir la métrique. Ce sont lesmêmes qui contestent l'authenticité des poèmes homériques ou des Dialogues de Platon et celle d'un bordereau.
Un capitaine est accusé de trahison, voilà pourquoi ils en appellent à la critique historique. Vraiment ce qu'il y eut de grave dans ce procès, c'est leur âme que tous y ont fougueusement apportée.
Dès là que toutes les aspirations humaines demandent à cette affaire une raison de s'affirmer, les partis sociaux s'y déterminent à leur tour selon leur conception particulière de la société.
C'est uniquement dans la bourgeoisie libé-
raie que se révèlent les grandes vocations « expressives». Delà Révolution, libératrice de l'individu civil et politique, ils se ré^ clament. Ils fondent en effet une ligue des Droits de Phow/me.
Telle est l'invincible vertu des idées qu'ils n'hésitent pas à faire l'alliance avec ceux dont tout le reste les sépare, avec ceux que leur société bourgeoise avait jusqu'alors traités comme des malfaiteurs et comme des bandits et qu'elle avait mis hors la loi, avec ces anarchistes qui sont des libertaires, et dont la révolte devient tout d'un coup comme un symbole aigu de leur mentalité.
Or l'on sait assez que les doctrines libé-
raies et libertaires sont battues en brèche par ceux qui veulent nous emprisonner dans les cercles de fer de la constitution collectiviste. Ceux-là sont d'impitoyables « harmonieux ». Eux seuls, à l'heure présente, savent suffisamment ce qu'ils veulent et sont ^n puissance d'une doctrine positive, complète et pleinement dogmatique. Eux, c'est d'une organisation qu'ils rêvent, et de la plus hostile aux droits de la personne. Sans doute une partie d'entre eux, un parti parmi ^ux, ceux qui sont plus impatients du pouvoir que jaloux de l'intégrité de la doctrine s'allient aux « expressifs » : c'est affaire de tactique ou de moralité. Les théoriciens, Liebknecht, Jules Guesde, Lafargue, s'y refusent.
Certes l'honneur socialiste leur défend de se faire les apologistes de cette armée dont nls réclament la suppression et dont ils ont •éprouvé les coercitions sanglantes. Mais comme leur forte organisation fait penser à sa hiérarchie ! Ils en imitent la discipline, ils ^n veulent égaler l'abnégation. Les secrétaires de leurs syndicats signent « pour et par ordre ». Au reste, n'a-t-on pas repro-
ché aux plus doctrinaires d'entre eux leur « caporalisme ? »
L'aveugle discipline, en effet, est cause de tout le mal, pensent les « expressifs ». D'un certain soldat qui en fut impatient, ils font un héros. Ils reprochent aussi aux juges d'avoir jugé « pour et par ordre ». S'ils s'en prennent à l'armée, c'est, il est vrai, parce qu'elle incarne la force, antithèse du droit qu'ils invoquent, mais c'est surtout parce qu'elle leur représente une hiérarchie, une entité collective, une organisation d'hommes. Ce qui les froisse, c'est au fond qu'elle soit un corps constitué. Ils en veulent aux ennemis de l'individu.
On en trouverait un autre exemple dans l'attitude des partis religieux.
Il y a une Église catholique. L'universalité de ses dogmes en fait une force organisante. La théologie, comme le fait remarquer Auguste Comte, fournit aux hommes des
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synthèses toutes faites dans les âges où ils sont inaptes aux méthodes scientifiques.
Pendant la minorité des peuples de FOccident, rÉglise a été leur tutrice ; elle leur a donné une morale et un droit; elle leur a fourni leur notion de Tautorité, si bien que tous ces États, pour la formation desquels elle avait tout préparé, se trouvèrent un jour unis dans une grande civilisation qui s'appela la Chrétienté. Son action publique est incontestablement ordonnatrice, c'est une religion constituante. Fait curieux, elle est restée étrangère en fait au procès qui nous occupe, car je n'attache guère d'importance à la légende du P. Du Lac. Je me suis souvent demandé si cet homme existait. Vers lequel des deux partis en présence s'en va secrètement la sympathie des catholiques, cela n'est guère douteux. Du moins ils se tiennent à l'écart. Il n'importe. Il faut qu'on les mêle à un tel débat, car toute l'humanité contemporaine doit y rendre témoignage. En vain quelques-uns d'entre eux se révèlent « expressifs » : cette attitude est en contradiction avec celle du parti pour
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lequel leur Credo les désigne secrètement.
On dénie donc aux catholiques le droit de s'en désintéresser; on les charge des responsabilités morales de la chose, parce qu'ils sont les fils de Tantique tradition de subordination, d'obéissance et d'harmonie.
Des Israélites, il serait inélégant de parler. C'est l'un d'eux qui est en cause. D'ailleurs, ce serait sortir de la question, qui est d'étudier les réactions de notre race dans cette afiaire.
Mais au contraire tout désigne les protestants pour la révolte expressive, leur origine : une rébellion contre les abus ecclésiastiques, la pratique du libre examen qui leur est une foi et une habitude d'esprit, le souvenir de la Saint-Barthélémy et des Dragonnades qui leur fait sympathiques les persécutés, le manque aussi d'une longue tradition à laquelle se rattacher. Henri Mazel a raison de relever que les vieux protestants français, de sang national, n'ont à se réclamer ni de l'antiquité, ni même du Moyen Age, ni surtout ne peuvent chérir les derniers Valois et les Bourbons qui les ont opprimés.
Ils en sont réduits à eux-mêmes. Ce sont des -évangélistes cartésiens.
Ainsi une guerre religieuse que rien, ni la proclamation d'un nouveau dogme, ni aucune entreprise confessionnelle n'eût fait prévoir, gronde et se fomente autour de ce simple événement.
Cependant le procès se termine. Les passions sont levées. Il leur faut encore leur nourriture. Quelle proie, dans ce grand quart d'heure difficile, va-t-on leur offrir à dévorer? La plus impitoyable contemptrice de l'individu : la congrégation.
Ainsi, entre toutes les questions que puisse se poser un homme, chacun à ce propos se pose celle qui fait l'objet de sa suprême inquiétude. Les protestants s'interrogent sur le libre examen, les lettrés sur Ibsen, les chimistes sur la méthode analytique, les patriotes sur la France. Ni l'amitié, ni l'intérêt, ni les sentiments de la famille n'empêchent
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que chacun n'aille du côté où il doit aller. A la façon dont votre voisin de table d'hôte parle des affaires de Chine, vous savez essentiellement ce qu'il pense du procès.
C'est l'analyse contre la synthèse, l'observation contre le système, la réalité contre l'abstraction, la critique contre le dogme, la révolte contre la discipline, l'indépendance contre les formes communautaires de la société, le cosmopolitisme contre l'esprit de race, l'espèce contre les notions générales, le sens propre contre le sens commun, Tatomisme social contre les cohésions humaines.
Irréconciliablement, parce que l'homme éprouve une difficulté insurmontable à passer des opérations intellectuelles de la première série à celles de la seconde et qu'il lui est pénible infiniment d'aller de l'analyse à la synthèse à des intervalles rapprochés. Il lui est besoin, pour y parvenir, que beaucoup d'années s'écoulent, comme pour l'adoucissement de ses plus grandes douleurs. Vraiment n'apparaît-il pas ici qu'il est naturellement divisé contre lui-même et qu'il porte en soi deux foyers hostiles?
La tactique usitée de part et d'autre consacre plus fortement encore ce double caractère.
Les harmonieux, tout en acceptant la bataille sur la question de fait, à savoir si la trahison est avérée, sont manifestement sollicités par de plus larges préoccupations. De là l'argument de Thonneur de Tarmée. Les arguments en effet qu'ils emploient sont empruntés au sentiment ou au bon sens, qui sont toujours les deux réserves de nos idées générales. Celles-ci retentissent sur un si grand nombre de faits à la fois qu'on ne les peut tous concevoir d'une seule pensée et qu'on les ressent plutôt d'un seul coup. Le cœur est notre plus belle puissance de résumer. Ils font donc appel à notre patriotisme, à notre honneur, à la fraternité des Français authentiques. Mais quand l'adversaire, froidement critique, persiste à se tenir étroite-
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ment sur le fait, il reste d'en appeler au bon sens, qui part d'une conception rapide et sommaire des ensembles et qui, par une opération instantanée, ramasse et lie dans une gerbe des faisceaux de probabilités et des séries de conséquences. A Bouchor s'écriant qu'une guerre entre deux peuples est préférable à une seule injustice individuelle, ils répliquent que d'une telle conséquence résulteraient d'encore plus grandes injustices.
Tous plutôt qu'un seul ! Ils disputent assurément sur le fait, mais en ayant toujours soin de laisser entendre qu'ils regardent au delà et que l'intérêt d'un homme ne saurait tenir la collectivité en échec. Ils couvrent Esterhazy plutôt que de découvrir l'armée.
Le fait leur semble si peu de chose que le faux Henry est excusé à cause d'une héroïque intention. Il ne s'agit vraiment pour eux que de la moralité du fait.
C'est au fait en lui-même que s'attachent inflexiblement les « expressifs » . Pour échapper aux raisons qu'on leur oppose, ils se réfugient immanquablement à cette alternative : « Oui ou non, est-il coupable? » Pour
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démontrer qu'il ne Test pas, ils discutent chaque pièce du procès, ils veulent qu'on fasse la preuve et démontrer qu'on ne la peut faire. « L'analyse, avait coutume de dire M*' d'Hulst, détruit son objet. » Rien ne résiste au nihilisme analytique. Au plus fort de la mêlée, ils se rendent compte que c'est l'esprit synthétique qui leur est opposé.
« Lorsque les hommes ont commencé à raisonner en sortant des cavernes antéhistoriques, écrit M. Cornély, la première opération de leur intelligence a été de se débarrasser de la manie généralisatrice qui fausse tous les jugements. » Cependant, sans cette manie de généraliser, pourriez-vous concevoir la Justice? Et ne voudriez- vous pas la rendre, par la même occasion, à ce pauvre diable de Flamidien? — Pardon, vous allez encore généraliser. Il n'y a qu'une question qui vaille : oui ou non, etc.. Ils ne sortent pas de là. Tandis qu'ils malmènent les généraux, ce sont les idées générales -qu'ils poursuivent.
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Telle fut la crise.
Elle vint de Timpossibilité où sont les hommes de rien pouvoir incontestablement démontrer, hormis les vérités mathématiques.
C'est parce qu'on ne pouvait faire assez exactement à leur gré la preuve de la culpapilité que les « expressifs » se passionnèrent et les « harmonieux » se passionnèrent encore parce qu'on ne pouvait à leur gré faire plus exactement la preuve de la culpabilité.
La recherche de l'absolu débrida toutes les âmes; elles s'y précipitèrent, saignantes et affolées, et vinrent se briser le front contre la porte qui ne s'ouvre pas. Alors elles firent un acte de foi.
« Oui, écrivait Jules Lemaitre, il y a d'abord chez les hommes des deux camps l'amour sincère du vrai et du juste; mais il y a, par-dessus, le désir violent que le juste
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et le vrai soient conformes à leurs intuitions ou à leurs déductions; il y a le souci des grands intérêts publics ; il y a rattachement de chacun à son sens propre. »
La chose n'alla enfin qu'à dégager fortement deux sortes d'âmes. Tout ce qu'il y a de vivace en nous contribua à les différencier : la science, le tourment social, le sens esthétique, l'inquiétude religieuse.
Ce fut vraiment une aimantation, un combat de toutes nos forces aimantes.
Il en reste seulement ceci, que les hommes en quête de l'Unité n'atteignent, dans leur effort le plus éperdu, que jusqu'au dualisme.
Un dualisme dont rien ne s'excepte, qui réclame tout et où viennent s'ordonner toutes leurs croyances, toutes leurs tendances et toutes leurs connaissances.
Quant à l'Unité, ils ne peuvent jamais poser le mot ou l'acte qui la réaliserait pleinement. Il ne leur est pas donné d'aller audelà de l'avant-dernière opération de la synthèse.
C'est que les uns tiennent pour la petite unité, les autres pour la grande. Ceux-ci
regardent Tindécomposable, ceux-là rêvent de l'infini. Il faudrait être plus qu'un homme pour concilier tout cela.
Ce fut vraiment la guerre des méthodes.