‹ Le tourment de l'unitéChapitre 16 sur 20 · Maurice Denis · texte numérisé non relu

Maurice Denis

l'art gothique et l'art impressionniste 345

Or que Ton construise ou que Ton peigne ainsî^ c'est toujours ordonner le plus rigoureusement les éléments les plus crus, demander à chaque parcelle de matière sa vertu intégrale, agencer une héroïque économie des forces, idéaliser en utilisant, et requérir de nous enfin ce qui honore le plus vraiment les hommes, Témotion intellectuelle, Saluons ici Tesprit fol et sûr, la pensée âpre et volontaire de TOccident.

Ainsi est-il vérifié que tous les efforts humains dégagent toujours deux pôles mystérieux de pensée et d'action, puisque voilà que par deux fois un mouvement d'art, provoqué par une influence orientale, aboutit à nous manifester d'irréductibles Occidentaux 1

De caractère en caractère, nous venons remonter jusqu'aux plus profondes ressemblances de ces deux séries d'œuvres d'art, et nous avons fini par découvrir que ce qu'elles

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avaient de plus foncièrement commun, c'était, en dernière analyse, nous-mêmes, et ^ju'elles se ressemblaient à notre image. C'est dire que nous avons aperçu en elles l'art national de l'Ile-de-France.

Le nom de ce pays harmonieux est écrit sur la terre avec des fleuves : la Seine lumineuse et pacifique, l'Aisne, la Thève, la Beuvronne, la Marne aux eaux faciles, l'Oise qui médite sévèrement le reflet des paysages capétiens, la Bièvre, princesse de légendes.

Tout est souplesse entre leurs sinuosités. Les * plis de terre y ont de l'aisance, mais sont nettement tracés. La lumière y est suave, parfois un peu triste, la végétation vigoureuse. Les gens de la contrée ont l'œil bon, le souffle court, les reins solides et de la grâce moqueuse. C'est l'Attique de chez nous.

C'est de là qu'est parti le mouvement gothique pour s'étendre jusqu'au-delà du pays français. Mais les œuvres du berceau et de l'origine, celles de l'école de l'Ile-de-France, restent marquées entre toutes d'une justesse unique. On les connaît à la facilité des gestes.

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à la simplicité des attitudes,. à rintelligence des physionomies, à de la mesure, à de Télégance, à un sourire. On ne trouverait pas une figure médiocre à Notre-Dame de Paris, mais on en voit qui font songer à Phidias.

C'est qu'il y a un canon du Beau dans Filede-France et qu'en outre les architectes parisiens excellèrent à agencer tant d'expressive exubérance dans l'unité du goût...

La même race, heureuse et narquoise, en dépit de la sottise des temps, continue de sourire aujourd'hui. On a dit des Cathédrales du XIIP siècle, qu'elles étaient la liberté de la presse de cette époque-là. Mais on a dit aussi de Claude Monet qu'il était le reporter de la lumière. Allons, c'est de la peinture gothique. La même joie curieuse, la même sagacité s'aperçoit sous les coloris si judicieusement équilibrés de nos Impressionnistes. Ils concernent toujours ce Parisien, sensible aux idées, bref et libre d'allures, docile et moqueur, prompt à la fois et rebelle aux excès, et beau tout de même d'un peu de vitesse^d'esprit. Et puis ces petites Parisiennes de Renoir ont une grâce : on en sculpterait I

Ceci et cela, la Cathédrale et le tableau, c'est bien la même chose. Mais entre ceci et cela, il y a eu le XVII* siècle. Nous venons de mesurer ici l'amplitude d'une vibration séculaire. La précision nous en est attestée à une nuance près par le plus sensible des instruments, la grâce des Parisiens qui se répète, et par le plus délicat des témoignages, la fidélité de leur finesse.

Mandolines, cors des Alpes, violons d'Italie, vibrations 1

Étoiles, regards, vibrations, et la couleur des roses, et la beauté des femmes de Titien!

Quoi de plus simple? Un petit va-et-vient, deux termes unis par un mouvement, deux points mis en rapport, un chiffre qui se sensibilise, le nombre qui s'incarne dans notre chair comme sensation.

Un archet arrache une corde à la stabilité nécessaire que lui assignait la tension des lois, elle se meut aussitôt et avec une telle rapidité qu'on la voit à peine distinctement; elle s'empresse comme une folle entre les deux points extrêmes de sa course; à mesure qu'elle les rapproche, on dirait qu'une an-

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goisse en elle diminue, et quand elle les a confondus, c'est le silence.

Si le propre de la Beauté harmonieuse, c'est de dégager une relation entre deux termes, c'est aussi en quoi consiste la vibration. Elle est faite d'un peu d'hésitation entre un lieu et un autre, et Ton en pourrait trouver sans doute une définition qui fût toute proche de celle de la Beauté, celle-ci, par exemple : une inquiétude de TUnîté.

L'homme s'attache un instant à tout ce qui vibre, à tout ce qui palpite, à tout ce qui va et vient. Il semble croire, dans une surprise d'un instant, que les choses échangent entre elles quelque fardeau sacré, une goutte de la sève des mondes. Il ne lui est pas besoin de compter les battements d'ailes de l'alouette, qui, sans bouger en Fair, se chauffe au soleil ou d'un insecte qui plane, immobile, sur une fleur. Ce qui l'émeut, c'est l'immobilité de tous ces mouvements qui se détruisent, c'est l'exact équilibre de ces mille coups d'aile; il est ravi qu'un petit être se puisse tenir suspendu sur un tremblement.

Dès qu'entre deux points de l'espace une

molécule tourbillonne, il éprouve vaguement que rame de la matière s'affirme entre ces deux points, qu'il y souffle une colère des atomes et que l'amour universel y tressaille. Toute alternance le ravit. De l'éternelle succession des nuits et des jours, il fait l'enchantement de son existence éblouie. Le retour ^j des saisons le passionne. Le flux et le reâux ; r ' de la mer sont fascinateurs. Les savaift^ .:F^ contemplent le mouvement du pendule, éoûî^ l'oscillation semble, comme la pointe d'une aiguille diligente, tisser avec du temps la broderie universelle de l'Unité. Et le rythme de notre cœur n'est de même qu'une lente et régulière vibration qui soutient notre vie, comme ses ailes l'alouette!

Maris, ni pour percevoir la chanson des années, la chanson des marées ou la note profonde du balancier qui gravite, ni pour entendre vivre notre cœur, nous n'avons

d'organes. Nous en possédons pour saisir le son et la lumière.

Ces deux sortes de sensations fournissent à Tart sa matière sacrée ; il n'en modèle pas d'autre : c'est son or. Nulle œuvre d'art ne s'adressant au toucher, ni au goût, ni à l'odorat, les professeurs de philosophie croient en rendre compte lorsqu'ils enseignent qu'il n'est de sensations esthétiques que celles qui sont désintéressées. Cela ne suffit pas. La vérité, c'est que l'homme n'étant inquiet que de l'Unité, l'art n'ordonne que des vibrations, c'est-à-dire des nombres, et qu'on ne perçoit celles des choses extérieures, ni en les touchant, ni en les goûtant, pas même quand on les respire. Il n'y a que deux sens qui comptent ce qui vibre, la vue et rouïe. Voilà tout. L'idée de répandre des parfums convenables pendant la représentation d'une tragédie musicale n'est donc qu'une vaine invention. Autant vaudrait s'y amuser à palper des soies de Chine appropriées aux péripéties du drame. Il y a aussi des gens qui boivent en écoutant des chansons. Les plus habiles combinaisons ne trans-

formeront jamais les voluptés du parfum en des sensations d'art : il n'y a pas de pierre philosophale pour cela. Par contre, il suffit d'un son, d'une couleur pour nous rendre attentifs ; toute vibration nous tient d'abord en arrêt. Un petit rien de couleur, une bête à bon Dieu nous semble ravissante. L'obscurité nous trouble, la lumière nous égaie.

Nous cherchons d'instinct ce petit frisson, nous en aimons l'acuité.

Il y en a une infinité qui nous échappent.

Que les vibrations se raréfient ou qu'elles se multiplient, elles cessent d'être perceptibles. Quel son majestueusement grave cependant nous pourrions mettre à la base de nos accords, si la conformation de l'oreille permettait de percevoir une vibration à la seconde, celle du pendule! Que n'avons-nous dès oreilles pour entendre onduler la mer d'Amérique en Europe? Que n'avons-nous des yeux pour saisir la vibration des fluides animiques? Au fait, il ne faut pas blasphémer. Ce sens le plus subtil, n'arrive-t-il pas que nous l'appelions notre âme ? Mais, pour limités que soient les deux organes qui per-

çoiventles vibrations sonores et lumineuses, c'est d'eux que Ton tient les plus précieuses nouvelles de Textérieur. Ce qui chante, ce qui luit, ce qui vibre, voilà Télément premier dont toute œuvre d'art est faite.

Cela va de soi, sublimement ! Le but de Tart, c'est en effet de nous affecter harmonieusement. Quelle matière va-t-il donc réclamer pour faire son ouvrage? La parole du monde vivant, le mouvement alterné.

Quel phénomène initial va-t-il requérir à l'origine de l'univers, pour s'en faire une expression? Le tressaillement intime des atomes cherchant leur équilibre.

Mais la vibration n'est pas seulement le point de départ de l'esthétique, elle en est aussi l'épilogue et la suprême aventure. Car la Beauté se manifeste encore par un dédoublement perpétuel des aspects et par des alternatives historiques entre lesquelles l'esprit ne connaît pas de repos. Il sied donc d'étendre la

signification trop étroite de ce mot jusqu'à lui donner le sens d'une vérité supérieure, puisque la pensée esthétique, elle aussi, se révèle soumise à des vibrations. « C'est Tesprit qui voit, c'est l'esprit qui entend, moralisait Epicharme, l'œil est aveugle, l'oreille est sourde. »

Il se trouve en effet que parmi ce monde si profondément dualiste, tout se meut et ne se meut qu'entre deux pôles se dégageant partout. L'histoire de l'art est celle de cette oscillation de l'esprit entre les deux termes dont la symétrie s'offre en tous sens. L'intelligence dédouble donc les choses pour la joie d'y mettre un rapport qui les unisse. Elle les décompose pour prendre conscience de l'Unité en les recomposant. Mais elle ne le peut que si elle envisage, l'un après l'autre, très rapidement, les deux termes associés, car elle ne saurait tenir deux pensées à la fois, et les rapports les plus harmonieux, les mieux nombres, ne sont pour elle qu'une formule de rapidité vibratoire. Littéralement, elle tremble devant la Beauté. Ne dit-on pas d'une âme sensible qu'elle est vibrante?

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Les écrivains qui aiment leur métier savent que le travail d'écrire, c'est toujours de laire tenir deux nuances dans une parole, d'y croiser deux pensées avec adresse, d'employer le mot de telle sorte qu'en surplus de sa propre signification, il reçoive du reste de la phrase une seconde noblesse, de faire frémir le verbe d'un double esprit. La justesse du beau style vient de cette plus précise accommodation des mots. C'est ainsi que Renan trame une page mélodieuse en répétant de cent façons de tels petits miracles d'unité, de la même façon que le bon et puissant sculpteur Baffier confond en une seule forme doublement heureuse la douille d'un candélabre et la fleur d'un pommier, et de telle façon que Tesprit se tienne un instant arrêté dans cette hésitation, dans ce frémissement qui est l'émoi du Beau.

Si la ligne courbe attachée à un centre comme la chèvre à son piquet, si la ligne droite, lancée vers l'infini comme un bolide, se refusent aux formes esthétiques, c'est qu'elles n'offrent à l'œil aucune « fuite », c'est qu'elles ne font point retour sur elles-

mêmes, qu'elles ne sont pas serpentines et qu'elles ne vibrent pas K

Vibrations, les lyriques antithèses du père Hugo, où le sens des mots s'enfle et fait ventre comme une corde sonore entre deux termes opposés.

' Vibrations, toutes nos métaphores faisant alterner l'esprit entre les deux figures d'une comparaison. Ce langage même dont les poètes font leurs œuvres n'est lui-même qu'un tissu de signes et de métaphores populaires, de la matière vibrante, « Si l'on disait, écrit M. Michel Bréal, cité par Remy de Gourmont^ qu'il existe un idiome où le même mot qui désigne le lézard signifie aussi un bras musculeux, parce que le tressaillement . des muscles sous la peau a été comparé à un lézard qui passe, cette explication serait accueillie avec doute, ou bien croirait-on qu'il est parlé des imaginations de quelque peuplade sauvage. Cependant il s'agit du mot latin lacertus, lequel veut dire lézard, et que les poètes

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