LIVRE II
Il est dans la genèse de Tœuvre d'art une heure émouvante. C'est celle où Tartiste en arrive au point de la parfaire, celle où il pourrait s'écrier avec le pauvre Wagner dans le laboratoire de Faust : « Cela monte, cela brille, cela bouillonne; encore un moment,
l'œuvre sera consommée Le verre tinte
et vibre, une force charmante le fait palpiter ; cela se trouble, cela se clarifie. » C'est à cet instant d'un profond intérêt que j'ai un peu dessein de m'arrèter. C'est dans la péripétie suprême que se révèle le plus clairement la nature de l'œuvre d'art; essayons de saisir le dernier mouvement dont est faite la Beauté.
Ce labeur de l'artiste, qui est d'apporter à
son œuvre le plus qu'il peut de l'univers, ensuite d'y mettre de Tordre, puis d'y faire régner Tharmonie, faute de quoi il imagine de tout briser pour nous prendre à témoin, cet effort passe par une dernière crise, au moment où il finit de tout mettre en place, quand tous les éléments ont été réduits à leurs formules les plus abrégées, les plus générales et les plus précises. On y peut alors apercevoir que le tout est empreint d'un caractère de dualisme. Cela en vertu d'une loi de sa pensée, qui est aussi une loi du monde. De cette harmonieuse manière [d'être, aucune révolte ne peut affranchir la composition. C'est que de réduire les choses à deux chefs, c'est toujours s'approcher le plus de l'Unité que l'on rêvait d'atteindre.
On appelle Beauté tout ce qui va un peu au-delà.
Le monde est un réseau de phénomènes réagissant les uns sur les autres. Celui qui
saisirait un fil de la trame dont est tissée la vie universelle et qui, de maille en maille, en voudrait suivre le jeu, n'en finirait pas, à moins d'emporter le monde. 11 n'est pas un phénomène qui ne s'insinue à travers tous les autres. Ainsi suffisait-il à Cuvier d'examiner un ossement des anciens âges pour reconstituer les bêtes adamiques. Si Dieu, dans l'ivresse de souffler sur le premier homme, avait égaré une étoile de son firmament, la chute hésitante d'une feuille d'Octobre suffirait à la lui faire retrouver.
Et moi qui parle ainsi, je sais bien que Dieu n'a pas égaré d'étoiles. Me suis-je donc simplement voulu divertir, comme un poète las, avec une imagination menteuse ?
Cette langue que j'écris encore avec plaisir est vieille de beaucoup de siècles et les hommes d'aujourd'hui ont trois mille ans de lettres. Ils se laissent, moins souvent qu'au temps d'Homère, prendre à l'enfantin miracle d'une métaphore. Ils savent puérile la joie d'une superficielle image. Mais ils savent aussi que notre intelligence n'a pas d'autre truchement que les images et qu'elles sont
€omme de fuyants fantômes qui indiquent d'un geste le semde notre pensée. Ils souffrent qu'on en use. Ainsi m'exprimé-je donc avec unementerie sincère, parce que trente siècles de souvenirs dosent la nuance et portent la signification d'une parote d'aujourd'hui.
Il m'a suffi de vouloir dire que la vie était infiniment compliquée pour qu'on ne puisse pas me refuser qu'elle est telle en effet.
L'homme est accablé par de si complexes conditions. L'univers lui apparaît épars, sa pensée s'y disperse inextricablement. Ne pouvant embrasser un si grand nombrede choses, il distingue entre elles, au hasard d'abord, puis méthodiquement. Faute d'étreindre Tensemble, il sépare des parties. Il divise la matière pour la dominer. C'est la prime opération de l'intelligence. Analyser c'est délier. « Toutes les choses étaient ensemble, dit Anaxagore, l'intelligence les divisa et les arrangea. »
La philosophie, la science et l'art, c'est d'énumérer pour classer, et de classer pour unifier. Les hommes ont commencé par dire :
le ciel et la terre, les oiseaux et les quadru-
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pèdes. Ils disent maintenant : les mammifères et les poissons, les cryptogames et les phanérogames. Mais la seconde notion est plus importante que la première, parce qu'elle emporte un classement logique et qu'elle repose non plus seulement sur la variété, mais sur le degré d'importance des caractères. Elle accuse quelque unité foncière entre les objets classés ensemble. On commence par les énumérations d'Hésiode et par les dénombrements d'Homère, on parvient plus tard jusqu'à la nomenclature chimique. C'est comme une émigration séculaire de l'esprit humain vers la synthèse.
Or, en tout ordre d'idées, la dernière étape de ce chemin qui va de la multiplicité à l'Unité, c'est de passer par les conceptions dualistes. C'est en elles que les notions diverses se groupent le plus fortement, se massent en des ensembles les plus généraux et revêtent les plus frappants caractères de totalisation. Comme les hommes ne vont guère au delà, faute de force intellectuelle, c'est là que se manifeste à l'ordinaire leur dernier et leur plus sommaire effort.
C'est pourquoi Timportance du nombre deux, le plus approché de l'Unité. Distinguer entre les choses, c'est les diviser en deux ; quand on ne distingue pas, on ne comprend pas. Les hommes, sans qu'ils s'en doutent, passent leur vie à ce dédoublement. C'est l'adresse à dédoubler qui fait les hommes de génie, la maladresse les sots, selon qu'ils saisissent entre les choses des différences radicales ou qu'ils n'en aperçoivent que les superficielles divergences. Mais, juste ou fausse, la balance où ils pèsent le monde a toujours deux plateaux. Telle est notre méthode d'hommes.
Ce n'est pas seulement que l'esprit soit une machine à diviser ; la nature se montre, elle aussi, coupée en deux. Non seulement nous la dédoublons en la considérant, mais elle s'offre à nous de toutes parts sous un double aspect. Un papillon porte sur ses deux ailes la clef du monde. Les objets de notre pensée conspirent avec notre pensée elle-même pour cette séparation. Il y a en effet l'esprit et la matière, le dedans et le dehors, le dessus et le dessous, le mouvement et le repos, l'homme
et la femme. Si Ton sectionne un barreau aimanté, deux pôles persistent dans chacun des fragments. C'est par la dualité que sont caractérisés les rapports les plus importants, les parentés les plus intimes, les dominantes les plus marquées, les aspects les plus vastes. Car il n'y a point le dehors, le dedans et encore autre chose. Il n'y a point non plus, quoi qu'en disent les mauvaises langues, l'homme, la femme et un troisième. Deux, c'est le chifire sacré de l'amour.
(( Chaque excès, écrit Emerson, cause un défaut ; chaque défaut un excès. Chaque douceur a son amertune, chaque bien son mauvais côté. A chaque faculté qui donne du plaisir est attachée une peine inhérente à l'abus qu'on en fait. Sa modération répond de son existence; pour chaque grain d'esprit, un grain de folie... Si la richesse augmente, le nombre de ceux qui en usent augmente aussi. Si l'un prend plus que sa part, la nature reprend à l'homme ce qu'il a mis dans ses coffres; la fortune se boursoufle, mais elle tue son propriétaire. La Nature hait les
monopoles et les exceptions. Les vagues de
la mer ne retrouvent pas leur niveau plus vite que les conditions humaines ne tendent à s'égaliser. »
L'univers apparaît ainsi tout souriant d'une immense invite à la Beauté. Des couples nous y guettent partout. Saison par saison et flot par flot, il nous désigne son équilibre, il nous sollicite vers d'harmonieuses relations, il nous y enchaîne, il nous y con- -damne; il veut sans fin que notre pensée se pose sur lui, et c'est son éternelle beauté de nous appeler à la Beauté.
Le dualisme s'impose si impérieusement à l'humanité que les religions, dans leur effort vers une conception suprêmement unique du monde, en ont fait l'essentiel de leurs dogmes. Le Boudhisme lui fait sa part.
Zoroastre met aux prises Ormuz et Ahriman.
Point de morale religieuse non plus qui ne repose sur une distinction du bien et du mal. La religion des Grecs fut amorale, qui n'était pas dualiste. Ce furent, chez eux, les philosophes qui moralisèrent; mais ils étaient dualistes avec Platon qui oppose le bien -absolu à la matière éternelle, avec Aristote
enseignant la puissance et Tacte, avec les Alexandrins surtout. Lorsque les hérésies se lèvent contre le Catholicisme, c'est à cause de Dieu et de Satan qu'elles s'en retranchent. Manichéens, Pauliciens, Cathares, Bogomiles, Euchites, Massaliens, Priscillianistes, Albigeois édifient des métaphysiques d'une symétrie compliquée. Le Catholicisme lui-môme ne va pas plus loin que le dualisme, sinon qu'il pose des dogmes au delà de cette limite. L'origine du mal lui reste voilée d'un mystère, où il ne prétend que jeter un peu plus de clarté.
Ce qu'il y a de plus grave dans le monde et de plus vital en nous se révèle donc sous l'emprise de cette dualité universelle et mystérieuse. Notre pensée la plus instinctive s'y soumet et notre pensée la plus consciente ne s'en délivre pas. « La nature, dit Pascal, nous a si bien mis au milieu, que si nous changeons un côté de la balance, nous changeons aussi l'autre. Cela me fait croire qu'il y a des ressorts dans notre tête qui sont tellement disposés que ce qui touche l'un touche aussi l'autre. » Le tout est donc d'opérer le
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plus heureusement possible cette double répartition des choses, au-delà de quoi il n'y aurait plus qu'un pas à faire pour atteindre rUnité, le pas impossible qui mènerait à la synthèse.
Ohl la synthèse, qu'il souiïrit donc de ae la pouvoir réaliser, ce doux bourgeois de Bruges à la tête "carrée et aux sens épais dont Barrés a conté la mélancolique histoire. Il avait ramené en son pays d'hiver une belle Italienne aux seins d'ambre et à la chevelure de feu et il l'avait fait asseoir à son foyer près de la bonne épouse flamande, qui avait préparé le repas et chauffé la maison. 11 ne se sentit pas assez de cœur pour se séparer d'elle, ni de l'autre ; sous le ciel frileux où frissonnaient les feuilles de fer du carillon, l'Italienne lui rappela les beaux soirs passionnés de Toscane. Il vécut entre l'une et l'autre et on les enterra tous les trois ensemble, car il n'avait pas su se désintéresser de la synthèse.
L'histoire de cet homme sage et triste est le plaisant commentaire de notre vieil embarras. Tout ce que nous touchons se dédouble
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aussitôt. La pensée est un crucifiement où nous voici écartelés et suspendus entre deux horizons ennemis. Quand Véronèse ordonne ses Noces de Cana selon cette ample et royale symétrie, soyez persuadés que c'est en vertu de la même loi supérieure qui précipite vers deux pôles différents les énergies magnétiques, cependant qu'en notre cerveau deux hémisphères se partagent les secrets de l'esprit.
Vous entendez bien que la Beauté, apparition fugitive de l'Unité sur la face des œuvres, participe de cette condition universelle.
Il ne se rencontre pas seulement que les unes soient harmonieuses et les autres expressives ; mais même tous les éléments qui leur confèrent l'un de ces deux caractères sont constitués d'un équilibre où concourent deux éléments nouveaux qu'on peut à leur tour dédoubler. Il en est dont on n'épuiserait pas
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les ramifications dichotomiques. Le Beau est une «combinaison binaire^ ».
Cela est d'évidence dans les œuvres harmonieuses où la symétrie joue un rôle si considérable. Je ne sache qu'Hogarth, qui en ait méconnu Timportance, dans son Analyse de la Beauté. Sans doute il avait été frappé par la médiocrité de tant d'œuvres, dont la symétrie est manifeste. Mais si elles sont risibles ou fastidieuses, c'est aussi bien à cause d'un manque de symétrie et d'un défaut de justesse, parce qu'il y eût fallu que l'équilibre se soutînt encore entre bien d'autres choses que l'on a omis d'y mettre. J'admirerais davantage ces Horaces de David, où je ne vois que des corps raidis, si, par exemple, j'y pouvais découvrir en outre l'équilibre palpitant des âmes ou la lutte vive des lumières. La ligne serpentine, qui est si chère à ce même Hogarth, ne doit-elle pas aussi sa grâce à une certaine symétrie, qui est de se plier à droite et à gauche dans toutes les dimensions? V Odalisque d'Ingres