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L'idéal est pair et symétrique. » M. Griveau

qui est au Louvre tient sa juste élégance de la simultanéité des lignes onduleuses du corps.

Cette notion de régularité toute composée d'exigences dualistes ne trouve elle-même sa limite que dans une nouvelle notion dualiste, lors que les ouvrages s'embellissent en outre de variété et que l'harmonie y est mise en balance avec la diversité vivante. Ce sont là deux splendeurs qui ne se déclarent qu'au détriment l'une de l'autre. Si Cléopâtre a le visage bien régulier, elle m'ennuie ; mais si elle a le nez trop long, elle est moins belle. Ce dualisme où elle hésite suffit à la faire sourire.

Le Beau, reconnaissent volontiers les artistes d'aujourd'hui, c'est ce qui convient.

Mais ce qui convient, c'est ce qui va avec :

le dualisme.

Voyez les maîtres de la musique classique, leurs symétries mélodiques, leurs reprises, leur style d'imitation. Us font cheminer ensemble deux, trois, quatre parties. Mais elles ne s'entrecroisent que pour se retrouver ensemble et pour recommencer toujours

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à se répondre. Beethoven leur apprend à grouper tous les instruments de la même famille. Mais c'est encore afin d'en opposer plus utilement les timbres.

Quant aux monuments de Tarchitecture et de n'importe laquelle, qu'en resterait-il, je vous prie, si Ton en retranchait la répétition des masses? Rien ne découvre mieux cet instinct qui nous porte à chercher en définitive une occasion principale de compter le nombre deux que Tempressement toujours apporté par nous à résumer Tœuvre en des oppositions, à la résoudre en un contraste.

Si les colonnes d'un temple grec sont espacées, nous en considérons le vide et nous mesurons la distance des pleins; mais au contraire si les colonnes sont rapprochées, nous envisageons d'abord des pleins et nous cherchons alors à jouir de l'heureuse distribution des vides, ce qui est dans les deux cas partir d'un élément pour énumérer l'autre a contrario.

Que Ton considère les conceptions ou le détail, on en arrivera toujours à masser les effets deux par deux. C'est dans le mode

selon lequel se fixe cette division supérieure et se construit la dualité dernière de l'œuvre, que Ton en connaît la solidité harmonieuse. A cet égard, ïlliade ou Polyeucte sont des types de Beauté. Tout ce qu'ils renferment se groupe doublement et rien n'y vaut qu'en vertu d'une telle antithèse, qui propose à l'homme des passions alternées et de sublimes embarras.

Sans doute de si violents parti-pris sont écartés la plupart du temps. Beaucoup d'œuvres excluent ces trop ostensibles antithèses. Mais alors même un certain dualisme, universellement répandu dans le travail, reste supposé.

On sent que rien ne s'y affirme, de peur de l'affirmation contraire. Cette vieille dame de Whistler, présentée de profil, assise avec rien du tout devant elle, peinte avec des fluides, si belle, s'efface exquisément dans sa pé~ nombre cendrée. Mais, si un geste moins las, si quelque vive couleur s'en détachait, suffirait-il qu'elle fût ainsi tournée, sans plus, vers ce gris et vers ce rien, et ne faudrait-il pas aussitôt qu'en face d'elle et de l'autre côté du tableau, une autre affirmation

se révélât/tache colorée, incident ou lumière, pour équilibrer tout, comme des strophes se répondent. Ainsi le dualisme s'y atténue par la pondération légère d'une infinité d'éléments. On nous épargne les barbaries de l'évidence : du moins faut-il que l'artiste •concilie toute expression avec les dédains de notre œil affiné. Il y a dualité vraiment entre «ce fait et cette délicatesse et il y a dualité •entre toutes les exigences de cette délicatesse.

Il n'en va pas autrement dans les œuvres franchement expressives. C'est ici une couleur qui éclate, sans qu'une autre la soutienne, un geste emporté qui rompt la composition, un sanglot qui s'é touffe, une forme qui s'échappe. Elles requièrent de nous enfin un mouvement passionné. Faut-il encore parler ici de dualisme et de symétrie? Assurément.

Où l'Unité échappe, il faut que la passion entre en scène pour rétablir l'ordre supérieurement. Le centre de gravité est reporté en dehors de l'œuvre ; c'est notre émotion qui la complète, en tenant lieu de ce qu'il y manque. Elle suppose, elle nécessite le

monde et Thumanité, et c'est alors surtout qu'il faut parler de compensation et d'un immense dualisme. Le dualisme est vraiment entre elle et nous. L'un des deux éléments de la symétrie principale est mobile et court en liberté par le monde, et c'est bien ce qui rend ces œuvres criantes et douloureuses.

Aussi eurent-elles souvent la fortune de passionner la foule, car elle sent bien qu'elle y joue quelque rôle obscur.

Ainsi cette statue de la Synagogue, les yeux bandés, la couronne chancelante, toute en désordre, que l'on voit sur plusieurs cathédrales, n'a de portée qu'autant qu'on la complète par la notion de l'Église dont elle traduit l'absence; elle exige de nous que nous dressions dans notre for intérieur l'effigie complémentaire de l'ordre catholique.

Ainsi encore les Oynentales de Victor Hugo doivent leur tragique splendeur au drame qui ensanglante l'Orient contemporain.

Le réalisme enfin, même et surtout si nous l'envisageons dans l'outrance naturaliste, tire son effet d'une vertu de réaction qui est en lui. Car il n'atteindrait pas à cette acuité.

s'il n'était solidaire d'un art différent dont il fronde les généralités poncives ou sentimentales. Il vaut vraiment par une forte affirmation qui suppose en dehors de lui des contradictions compensatrices.

Le dualisme est toujours un procédé nécessaire, et c'est la dernière équation à laquelle se réduise la Beauté.

Les teintes et les tons d'un tableau s'équilibrent deux par deux, ou cent par cent. Il est frappant combien les peintres de ce siècle en sont devenus pleinement conscients depuis Delacroix. Leur palette s'est renouvelée. Ils décomposent aujourd'hui les teintes grises en leurs éléments premiers, dont ils utilisent le mélange à distance. L'un d'eux, qui est un assembleur de clarté, M. Signac, en a fort bien exposé la théorie ^ Il nous montre comme, chez Delacroix, chaque couleur est nuancée, éteinte ou surexcitée par le voisinage d'une autre. « Veut-il modifier une couleur, la pacifier, la rabattre? Il ne la souille pas en la mêlant à une couleur oppo-

1. Paul Signac : D'Eugène Delacroix au Séo-Impressionnisme . (Edition de la Revue Blanche.)

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sée : il obtient l'effet cherché par une superposition de hachures légères, qui viennent influencer la teinte dans le sens voulu, sans en altérer la pureté. Il sait que les couleurs complémentaires s'excitent, si elles sont opposées, et se détruisent, si elles sont mêlées : s'il désire de Téclat, il Tobtient par leur contraste en les opposant ; au contraire, par leur mélange optique, il obtient des teintes grises, et non sales, qu'aucune trituration sur la palette ne pourrait produire si fines et si lustrées. » Une analyse exacte des Femmes d'Alger dans leur appartement ne laisse pas de doute à ce sujet. La décoration de la chapelle des Saints- Anges à Saint-Sulpice en fournit un autre exemple. Chaque couleur y est précisée par sa voisine ; celle-ci est de nouveau corrigée par une troisième, et ainsi de suite. De couple en couple, vous feriez le tour de la composition. C'en est assez, je pense, sans qu'il soit besoin d'en appeler encore aux rythmes de Tart ornemental ou de la poésie, pour conclure que cette compensation est la loi des tableaux et des musiques, des cathédrales et des tragédies.

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Voilà donc jusqu'où vont toutes les techniques.

Je ne dis pas que toute œuvre ainsi construite soit belle, mais que toute Beauté connaît cette loi.

Quel grain de génie a-t-ii fallu y mettre en plus pour faire le chef-d'œuvre ? A quoi tient sa qualité exquise ?

A l'invention par laquelle l'écrivain ou l'artiste tenta de franchir le nombre deux et de réconcilier les deux matières séparées.

C'est son effort pour les unifier qui jious émeut, et c'est ce qu'il imagine de placer entre elles ^

Reprenons les mêmes exemples.

Dans Polyeucte, où l'amour humain est aux prises avec l'amour divin, ce qui nous touche, ce n'est pas l'antithèse de ces deux notions, mais c'est qu'entre elles il y ait un

i . « On ne montre pas sa grandeur pour être à une extrémité, mais en touchant les deux à la fois et en remplissant rentredeux. » Pascal.

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homme et que sa souffrance en devienne le trait d'union; c'est qu'on nous procure par sonémoi Tespérance, l'illusion, l'ivresse d'un impossible accord, la joie d'une hésitation.

De même chez Delacroix, de même chez, les impressionnistes. Si, au lieu de mélanger des couleurs sur la palette, ils les juxtaposent sur la toile, c'est en vue du mélange optique qui en fait converger les ondes à distance.

Ce qu'elles ont de précieux, ce n'est pas le* contraste, c'est le frisson qu'elles se donnent les unes aux autres. De ce qu'ils les ont un peu séparées, il s'éveille entre elles des attraits. Elles frémissent de se rencontrer, elles palpitent dans l'atmosphère. Quelque mobilité aérienne les agite. C'en est le charme.

Expressive ou harmonieuse, la Beauté vient donc de cette tendance suscitée, de cette union suggérée, de ce réciproque désir dont on fait trembler deux choses, et d'un peu d'amour qu'elles échangent. Ce qui les sanc-^ tifîe, c'est le besoin qu'on leur inspira l'unede l'autre.

D'où la pure beauté du mouvement, soit qu'il décèle le secret de deu^ êtres qui se^

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cherchent, soit qu'on Taime pour lui-même et à cause de son universel essor vers l'Unité. 11 est un art dont les œuvres ne sont faites qu'avec du mouvement, sans qu'il soit même besoin d'y mêler une seule parole, la musique. C'est le plus prenant et le plus passionnant. Comme elle n'est en toute pureté que du mouvement vierge et nécessaire, elle manifeste, dans la plus harmonieuse sérénité, la plus immatérielle matière, aussi bien qu'elle s'emporte à la plus folle expression. C'est Tart majeur, le moins silencieux, le plus humain. Bien des gens s'en montrent scandalisés : ils en cherchent le sens. Ils l'auraient trouvé s'ils savaient surprendre l'impoUuée splendeur du mouvement, car elle n'est que du mouvement qui se meut. Cette évolution d'entités sans langage, ce ballet de pures abstractions nous procure un contentement essentiel. Il n'y a pas de raisonnement quj prévale : notre instinct s'y précipite, toute notre ardeur aimante s'y baigne et s'y noie, comme à la source de l'être. Cela s'expliquerait-il, si notre âme n'était la promise de l'Unité?

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