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VERLAINE

Si la Beauté est essentiellement religieuse, elle devient profane en cessant d'être essentielle.

Ouvrer une œuvre, c'est, dans tous les cas, grouper des éléments d'expression qui s'adressent aux sens, dresser d'abord quelque architecture de sons et d'images. Ainsi l'eurythmie de la Beauté participe de notre physiologie : nulle œuvre d'art n'existe que selon les lois de notre organisme. Et si les formes de la Beauté ne peuvent jamais s'ordonner que selon la loi de l'homme, l'harmonie en consiste à nous procurer de quelque façon le libre jeu de nos organes.

Partant la beauté formelle a pour signe le

plaisir qu'elle nous donne, car il consiste dans l'exercice normal de notre activité *.

Rien donc, parmi une œuvre, ne s'exprime qu'agréablement : toute forme est joyeuse.

Point d'art qui ne marque quelque souci d'une forme expressive. Nulle forme qui ne sollicite de nous le frisson païen de l'intelligence la béatitude physique de l'évidence.

L'attrait des œuvres d'art en est la parole et la volupté l'idiome de l'art.

De là quelque paganisme de la Beauté.

Voilà pourquoi de hauts artistes se sont si admirablement obstinés à tenir d'obscurs langages. Eussent-ils été de clairs parleurs? Leur clarté même nous eût fermé l'accès de la pensée essentielle par un réseau d'agréments extérieurs. Le sens de l'œuvre nous eût été interdit par un cercle de charmes ensorceleurs. Deux harmonies leur ont semblé inconciliables, l'harmonie catholique et l'harmonie formelle. C'eût été un contresens de s'exprimer.

Et voilà pourquoi encore d'autres ont crié

i . « La Beauté est une logique qui est perçue comme un plaisir. » {Remy de Gourmont,)

sur l'art la parole d'anathème. Outre qu'ils virent dans la beauté des formes une magie par quoi l'esprit est inutilement captivé, il leur semblait aussi que le divertissement où elle arrête notre sensualité n'est rien qu'amollissant et voluptueux, et ces vains jeux des lumières et des musiques leur apparurent de détestables fêtes de nos sens, plutôt qu'un langage que l'homme puisse parler à Dieu.

Il ne pouvait être d'art religieux, puisque l'art flatte d'abord nos passions. Et comme Platon avait chassé Homère, le dominicain Savonarole se fît iconoclaste et brûla les écrits de Dante et de Pétrarque.

L'ombre de Savonarole est sur Verlaine.

Je voudrais dire en lui l'artiste et l'homme, et comment, dans un drame littéraire exquis et douloureux, le poète catholique fut consommé par le corps à corps de ces deux frères ennemis qu'il fut.

Non, on ne trouverait pas dans toute notre poésie française un virtuose tel que Verlaine.

Il a débuté par être un pur parnassien, ce qui est dire un ciseleur de verbes rares, et Ton ^ a pu désigner ses Fêtes Galantes comme le chef-d'œuvre du Parnasse. 11 se plia aux plastiques les plus diverses. L'on sait de lui, dans les Poèmes Saturniens^ des pièces védiques et helléniques où est jouée de main de maître la maîtrise de Leconte de Lisie, d'étincelants feux d'artifice de rimes, folles et mélancoliques ensemble, et chatoyantes de plus de grâces spirituelles que n'en a la gaîté banvillesque, si brusque parfois et comme si colérique, des pages qui pourraient aussi bien être signées de Théophile Gautier, d'imprécis tableaux que lui eût enviés Sainte-Beuve, des truanderies à la Richepin, et au surplus des pièces A la manière de Paul Verlaine. Il n'est peut-être de si divers en cette génération et de si aisément protéiforme qu'un autre ouvrier, Saint-Saëns. C'est volontiers donc d'un mot artiste qu'il s'exprime. Il dira : « un Watteau rêvé par Rafïet. »

Qu'il a évoqué de paysages ! Que sa vision est ondoyante et informée! Ce sont des grotesques à la Callot, des eaux-fortes, des gra-

vures à la manière noire, des Tony Johannot, des natures que Watteau eût galamment chiffonnées, des buées mythologiques où le rêve de Corot s'évapore. Mais pour moi, tant se soutient en lui Tintelligence de la modernité, je le lirais volontiers au Luxembourg parmi les tableaux légués par le peintre Caillebotte, ou en quelque banlieue par-dessus l'agglomération des toits de tuile. Il sent en effet toutes choses en peintre impressionniste^ Il rappelle Monet pour la curiosité, Manet pour l'amertume sobre de la vision.

Ses paysages sont concis et simples, teintés d'humeur, résignés, vus sur le vif. L'aspect en trahit un raffiné, avec un peu des hallucinations de la fatigue. Ils sont d'un œil exercé à solliciter de toutes parts des effacements et des nuances, qu'au besoin il réalise en regardant. Les paysages de ville l'ont fasciné et il fut des artistes de cet âge qui se prirent d'une prédilection nostalgique pour Londres et Bruxelles. 11 a inventé le gris Verlaine.

Mais ce paysagiste fut surtout un musicien. L'âge de la sculpture ayant été, dans

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la poésie française, révolu par les poèmes marmoréens de Leconte de Lisle, beaux de lignes et d'attitudes, Verlaine délia le régulier et sinueux assemblement des formes, morcela Talexandrin, cassa la statue et en fit tinter les morceaux comme du cristal. La rime tantôt s'étouffa dans la rapidité des enjambements et tantôt vibra éclatante, soutenue, timbrée par les échos intérieurs du vers. Tant d'éléments qui étaient associés en une plastique, il les réunit selon de la musique :

« De la musique encore et toujours !

Que ton vers soit la chose envolée Qu*on sent qui fuit d'une âme en allée Vers d'autres cieux à d'autres amours... »

Celui qui se complaisait aux paysages de cendre et aux ciels de perle se berçait plus volontiers aux rythmes impairs, de musique ténue et troublante, et désolée encore, mais si peu.

« De la musique avant toute chose Et pour cela préfère Tlmpair, Plus vague et plus soluble dans Tair, Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

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Il faut aussi que tu n'ailles point Choisir tes mots sans quelque méprise :

Rien de plus cher que la chanson grise Où rindécis au Précis se joint.

Car nous voulons la Nuance encor, Pas la couleur, rien que la nuance !

Oh ! la nuance seule fiance Le rêve au rêve et la flûte au cor ! »

11 a joué des morceaux étonnants. Qu'il exaspère avec un art, avec une délicatesse les mètres différents les uns par les autres I Volontiers il use de l'ancien dix pieds (4 + 6) dont les deux inégales moitiés s'efforcent Tune vers l'autre, haletant par là et inquiet comme les impairs, et il en rehausse au besoin l'emploi du voisinage paradoxal et lancinant des pentamètres. Écoutez plutôt :

V Comme la voix d'un mort qui chanterait

Du fond de sa fosse, Maîtresse, entends monter vers ton retrait

Ma voix aigre et fausse.

Ouvre ton âme et ton oreille au son

De ma mandoline.

Pour toi j'ai fait, pour toi cette chanson

Cruelle et câline. »

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11 sait encore le charme des syntaxes évocatrices et la chanson des mots câlins. Des paroles légères et aériennes ainsi, de mélodieusement simples, de frêles et de frissonnantes, de pleureuses si délicieusement, de qui en avons-nous entendu? De Musset, peut-être. Aucune pourtant que je n'oubliasse volontiers pour ceci :

« Écoutez la chanson bien douce Qui ne pleure que pour vous plaire.

Elle est discrète, elle est légère :

Un frisson d'eau sur de la mousse...

Accueillez la voix qui persiste En son naïf épithalame.

Allez, rien n'est meilleur à Tâme Que de faire une âme moins triste.

Elle est en peine et de passage, L'âme qui souffre sans colère, Et comme sa morale est claire!...

Ecoutez la chanson bien sage. »

A toute page s'accusent des formules sveltes et nerveuses, des ellipses, des raccourcis et des fuites de mots, des barbarismes

où se trahit le forgeron-né de bonne langue française.

Un artiste prodigieux enfin, un fin voyeur, un violoniste inquiétant. Par-dessus tout, un poète malicieux qui craint les voies bat-tues, les couleurs bruyantes, les musiques pompeuses, et de rêver langoureusement au bord des lacs.

L'homme en effet que chante ce musicien de soi-même est profondément sincère, et jusque presque au cynisme. Qui ne le sait?

Nous eûmes jadis à défendre sa mémoire, dans la presse catholique, hélas I où la publication de Parallèlement avait fait douter de la probité parallèle d'une œuvre telle que Sagesse. Qui ne voit qu'un converti suspect se fût soigneusement gardé de tant de maladresse? La naïveté éclate et la bonne foi, garante de la foi. En vérité on l'eût trouvé sincère, s'il l'eût été moins.

11 fut surtout un vieil enfant, prompt à

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Tenthousiasme, à la plaisanterie et à la colère, un « don Quichotte », terrible et comique à la fois, de volonté faible et de mœurs abandonnées, bavard, un peu ivrogne, très maniaque, criant pour se faire peur, un matamore qui se serait rossé lui-même, saurov Ti;jL(i)poj[x€vo;, s'accusant, s'il est possible, de plus de vices qu'il n'en avait et capable en effet d'en inventer, assez candide toutefois pour faire dans le même temps l'hommage d'un cœur pur à la Vierge Marie, suprêmement touchant! «L'âme d'un immortel enfant, écrivait Charles Morice, c'est en effet l'âme même de Verlaine, avec tous les bénéfices et tous les dangers d'être cela : avec les prompts désespoirs facilement distraits, les grandes gaîtés sans grands motifs, les défiances et les confiances excessives, les volontés tôt lasses et les sourds et aveugles entêtements, — surtout avec le perpétuel renouveau des impressions dans l'incorruptible intégrité de la vision, de la sensation personnelle. »

A propos de lui, quelques-uns ont pu nommer Villon. Il fut certes incapable de « com-

poser » sa vie, le même qui répugna toujours à « arranger » ses poèmes. Car lisez par exemple certaine Ariette oubliée : les idées s'y enfilent au petit bonheur des rimes heureuses, amusantes, fantaisistes, hermaphrodites :

« C'est le chien de Jean de Nivelle Qui mord sous Toeil même du guet Le chat de la mère Michel ; François-les-bas-bleus s'en égaie... »

Il aime ainsi à parler devant lui, sans apprêt, selon lui-même. Dix autres pièces, même de fort graves, se rapprocheraient de celle-ci pour le décousu et Tincomposition.

« Divagations », c'eût été aussi le titre de quelque florilège verlainien.

Je déchiffre encore sa sincérité dans ce ton de bon garçon méticuleux dont il nous conte sa vie, dans l'insistance gênante avec laquelle il nous en récite l'histoire, sans omettre sa femme, ni son fils. Cela est capital pour lui, je veux dire la confidence de sa misère, parce que rimer, c'est avouer son âme, et il écrit fiévreusement, ayant vécu anxieux. — Je

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suis frappé du sérieux avec lequel, parmi cette grisante mascarade de mots et cette fête de la parole, il prononce, il pose certains vocables atones, pédants, vulgaires, mais pesants de sens : il a le respect de la pensée et c'est inconsciemment qu'il mêle sans cesse à la mélodieuse chanson des mots le bruit mat des idées.

On sait le chauvinisme de Verlaine, Messin, patriote exalté :

« Une chanson folle et légère Comme le drapeau tricolore Court furieusement dans Tair, Fifrant une France âpre encor. »

Oui, il pense à la revanche, et il en parle avec colère.

La caractéristique de cet enfant perdu, c'est bien le sourire d'une sincérité suprême, sincérité consciente qui sait le poids et la vertu des mots où elle s'exprime, s'en joue^ regarde comme elle s'en joue et à plaisir en mésuse, de peur de ne plus être sincère, mais en mésuse si adroitement I Aussi quand la souffrance et quand la fureur d'aimer

tordirent cet être et qu'il vibra, quand Dieu lui prit celui qu'il avait élu pour son enfant et quand Jésus terrible le terrassa, tout le sang de son cœur jaillit en vers rouges. Le verbe d'airain du vieil Hugo, sonnant comme une cloche éperdue, fit pleuvoir des larmes.

Et il en est resté à jamais « le Chevalier qui saigne sur Azur ^ » 1

Aussi n'attendez pas de lui, quand il se convertit, qu'il roule en des rythmes pompeux son âme renouvelée. Il s'indigne sans mesure contre lui-même, il crie sa foi, et ce n'est pas une religion majestueuse et sonore qu'il chante, comme Lamartine, mais un catholicisme intégral, précis et humble.

Un tel artiste, un tel homme, quelle contradiction, et que voici fortement posé le problème d'une poésie mystique 1

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