SECTION VI
La Contrebande
La contrebande vient compliquer le problème de la suppression des stupéfiants. Elle rend inefficaces les mesures prises séparément par chaque pays pour se protéger du fléau ; elle a obligé dès 1909les Etats à porter leurs efforts sur le terrain international. L'aspect économique du problème des stupéfiants ne peut être complètement aperçu que si on étudie la contrebande.
Les quantités de stupéfiants importées ou exportées licitement, ne constituent qu’une faible part du trafic international des drogues. Chaque année d’énormes quantités de morphine, de cocaïne, d’opium préparé sont transportées en fraude et viennent alimenter le commerce si productif des traficants. Quelle est au juste l’importance de cet immense mouvement international qui s’opère en marge des lois comme :ïl y à un siècle se faisait le trafic des esclaves? Il est impossible de donner un chiffre même approxima.tif. De grandes quantiés de stupéfiants sont fabriquées, transportées, consommées sans laisser de traces. Ce n’est qu’à l’occasion de saisies qu’on peut avoir quelques chiffres fragmentaires qui donnent une idée du trafic illicite mondial mais qui ne peuvent pas servir de base à une évaluation.
Pour l’opium les deux grands centres du trafic illicite sont la Chine et la Perse.
En provenance de la Chine on à saisi, en 1924, 4.000 kilos dans les Etablissements du Détroit. Comme la norme généralement acceptée est de multiplier les
quantités saisies par dix pour avoir le chiffre du trafic illicite on peut supposer que les importations illicites d’opium chinois dans les Etablissements du Détroit se sont élevées à 40.000 kilos.
Dans les Etats Malais les saisies opérées sur les navires en provenance de la Chine ont été au nombre de 229 en 1923 et de 460 en 1924.
Voici pour les Indes Néerlandaises le tableau des saisies d’opium chinois :
Année 1922 6.128.000 taels d’opium préparé » 1923 7.511.000 » De »
» 1925 25 . 404 ‘ 000 Me) » »
On voit par ces chiffres la formidable extension prise par la contrebande Chinoise au cours de ces dernières années. Sur les frontières d’'Indochine des syndicats de contrebandiers ayant des millions à leur disposition ont établi leur base d’opération.
La Perse fait d'énormes expéditions illicites d’opium par le Golfe Persique et notamment par le port de Bouchir. Ces expéditions sont dirigées vers l’Extrême- Orient.
Voilà d’après un tableau dressé par la Commission Consultative le total des exportations parties de Bouchir.
Année 1922 1.549 caisses soit 123.920 kg.
» 1923 5.914 » » 433.120 kg.
» 1924 5.008 » » 391.140 kg.
» 1925 6.456 » » 460.5C0 kg.
» 1926 6.669 » » 477.000 kg.
La plus grande partie, sinon la totalité, de cet opium est allée alimenter le commerce illicite. Ainsi pour
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l’année 1925, 4.489 caisses, soit environ 346 tonnes de cet opium persan ont été expédiées à destination de Vladivostok, or au cours de cette même année il n’a été reçu dans cette ville en tout et pour tout que 5 livres d’opium ! Pour l’année1926, 5.784 caisses, soit environ 422 tonnes d’opium persan ont été expédiées à destination de Vladivostok ; bien entendu elles ne sont jamais parvenues à cette ville, elles se sont égrenées tout le long du parcours.
Il faut encore signaler l’important trafic d’opium indien à destination des Etats-Unis par l'intermédiaire de la province de Kouang - Tcheou - Ouan. Une per- . quisition faite dans une maison de Hong Kong à permis (de trouver des documents établissant que pendant le deuxième trimestre de 1925 17.235 taels d’opium en provenance de Kouang - Tcheou - Ouan avaient été expédiés à Seattle (Etats-Unis). On peut encore mentionner que des envois d’opium faits à destination du Nord Bornéo Britannique sont réexpédiés vers les îles Phillipines. Pour en terminer avec l’opium il faut rappelér l’énorme trafic qui à lieu entre le Turkestan, l’Afchanistan, les provinces maritimes Russes et la Chine. |
Pour les stupéfiants manufacturés la contrebande est encore bien plus active. En effet s’il est difficile de dissimuler de l’opium qui s’exporte par tonnes, il n’en kest pas de même pour les stupéfiants manufacturés qui sous un très faible volume ont une très grande valeur et un grand pouvoir excitant. Quand on songe qu'avec un kilo de morphine on peut faire plusieurs milliers de piqures, on se rend compte qu'il estitrès difficile sinon impossible d’exercer un contrôle sur cette drogue. La morphine, l'héroïne et la cocaïne
sont importées illicitement dans tous les pays d’'Europe. Quelques saisies heureuses ont permis de savoir qu’il existe en ce moment un grand trafic d’héroïne à destination des Etats-Unis (ce pays en à interdit la fabrication sur son territoire). De grandes quantités de cocaïne sont introduites dans l’Inde.Il n’est guère douteux que l’usage de la cocaïne augmente rapidement dans toutes les provinces notamment dans les grandes villes. On à découvert à Lahore dix-huit cas de vente illicite, les deux quantités les plus importantes qui ont été saisies ont été de 676 grains dans un cas et de 50 onces dans l’autre. À Bombay on à découvert en 1925, 429 cas de possession illicite de cocaïne. À Calcutta les poursuites pour trafic illicite se sont élevées à 280. La quantité totale de cocaïne saisie au cours de l’année a été de 1.432 onces. Les saisies opérées à bord des navires dans le port de Calcutta ont atteint le chiffre de neuf et représente une quantité de 1.197 onces. D’après les renseignements parvenus aux autorités de l’Inde, les contrebandiers auraient établi la base de leurs opérations dans le territoire portugais de Goa.
Un trafic intense de drogues manufacturées s’opère à destination de la Chine ; une certaine quantité est consommée sur place et vient ainsi concurrencer l’opium dans son pays d’origine, une autre est réexportée dans les territoires d’Extrême-Orient.
Malgré le faible contrôle exercé par les douanes chinoises elles ont pu saisir d'énormes quantités d’héroïne et de cocaïne ; une des plus fortes saisies a été celle opérée à bord du « Haraka-Maru », qui a permis de découvrir 412 onces de cocaïne et 878 onces d’héroïne. La quantité totale de morphine saisie
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au cours de l’année 1924 atteint le chiffre de 30.000 onces ou 910 kilos ; comme dans un pays aussi désorganisé que la Chine il faut multiplier au moins par le coefficient 20, les quantités saisies pour avoir le chiffre du trafic illicite, on peut évaluer à 18.000 kilos la morphine entrée en contrebande en Chine durant l’année. 1924.
De grandes quantités de stupéfiants pénètrent dans le Céleste Empire par l'intermédiaire de la poste:
Le 9 décembre 1924 on à saisi à la poste de Karbine dix-sept paquets marqués «échantillons sans valeur » et contenant 9 catties d’héroïne d’une valeur approximative de 4.000 dollars.
Le 9 janvier 1925 on à découvert dans une lettre recommandée pesant 1 k. 4 dont l’enveloppe s'était défaite par accident, 10 boîtes d’hydrochlorure de morphine. Cette découverte à conduit l’administration! à un examen attentif de 118 lettres recommandées de même format. Elles contenaient toutes de la morphine.
Il faut signaler encore le trafic qui tend à devenir très important entre la Grèce et l'Egypte, trafic qui porterait surtout sur là cocaïne.
Pour le haschich, d'énormes quantités en sont exportées de l’Inde et vont dans toute l’Asie et l’Afrique du Nord. Voici le tableau des saisies opérées par les administrations égyptiennes (administration des douanes et administration des gardes côtes).
ET EPA LEP SORA AREAS 4.459.000 kg.
LEA a 1 SIP PACE EU 2.395.000 kg.
AND RP PIERRE 4.373.000 kg.
CS An ee 4.228.000 kg.
PAR 0.462.000 kg.
Le représentant de la Grande-Bretagne résumant devant la commission consultative, la situation générale au point de vue de la contrebande, s’exprimait ainsi: «Les circonstances qui entourent les saisies effectuées par les gouvernements dans des cas particuliers illustrent l’activité des traficants. La commission sait que c’est dans le monde entier qu'ils poursuivent leurs opérations ; elle connaît les sommes énormes qui sont en jeu et les quantités considérables de stupéfiants qui passent actuellement en contrebande... Dernièrement on à trouvé dans la presse des renseignements sur des transactions illicites en Finlande et en Lettonie; un trafic illicite semble se poursuivre entre ces deux pays et la Russie dans de vastes proportions. »
Les moyens employés par les contrebandiers sont aussi variés qu'ingénieux. Il faut d’abord se faire une idée des traficants eux-mêmes. Pour la plupart ce ne sont pas des individus louches, ayant déjà eu maille à partir avec la justice sur d’autres sujets ; ce sont d'importants commerçants possédant des crédits en banque, ayant des navires entièrement en leur possession, travaillant isolés ou réunis en syndicats dont les affaires se chiffrent chaque année par dizaine de millions. C’est pourquoi les dispositions législatives adoptées par beaucoup d’Etat pour frapper de peines infamantes les traficants de stupéfiants auront les meilleures conséquences et détourneront ces peu honorables commerçants d’un trafic devenu dangereux.
Pour l’opium, la contrebande s’opère très facilement, Dans la plupart des pays producteurs son achat est libre. Les traficants en achètent par grandes quantités, le font embarquer à destination d’un pays qui
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en admet la libre importation et en cours de route le déchargent sur des jonques ou sur des chalutiers qui vont le déposer sur les côtes des pays où on veut le faire entrer. La contrebande par les frontières terrestres (est aussi très simplifiée par le fait que les pays consommateurs d’opium ont d'immenses frontières, très mal surveillées. Pour la Chine, les autorités officielles lelles-mêmes se livrent à la contrebande. On à prouvé que de nombreux canots du service des impôts et de la police, armés par le gouvernement chinois, font du trafic illicite à destination des colonies anglaises ; comme ils ont un statut national, ils échäppent à toute inspection. Un de ces canots à récemment échoué dans les eaux de Hong Kong et quand on à examiné l'épave on s’est aperçu qu’elle contenait des ballots d’opium. |
Pour les stupéfiants manufacturés, les moyens employés (sont un peu plus compliqués. D’une manière générale, les pays fabricants exercent un certain contrôle sur leurs manufactures. Ni la vente ni l’exportation des drogues n’est absolument libre. L’effort des traficants va se porter sur deux points : ils vont facher d’obtenir de la part de manufactures peu honnêtes la remise frauduleuse de quantités importantes de stupéfiants ; il leur sera ensuite facile d’expédier les quantités ainsi obtenues dans les endroits où elles doivent être vendues illicitement. Le deuxième procédé consiste à faire demander dans ün pays où des importations sont mal surveillées, par un de leurs correspondants établi dans ce pays, un certificat d'importation. Ils présentent ce certificat à une mapufacture qui leur remet les quantités indiquées sur le (certificat, opération tout à fait régulière et au lieu
d’expédier les stupéfiants vers le pays d’où émane le certificat, ils les dirigent dans une autre direction. Voilà les remarques faites par la commission consultative : «« On a eu souvent l’occasion de se rendre compte de l’adresse dont font preuve les traficants Ils connaissent tous les tours du métier et savent fort bien ce qui se passe à la commission, car ils étudient ses rapports avec une attention que l’on aimerait voir chez certains gouvernements. Les traficants savent très bien quels sont les pays qui exercent un contrôle efficace et ceux qui n’en exercent pas. Ils profitent autant qu’ils le peuvent des facilités qui leur sont offertes par ces derniers.» Pour détourner les soupçons jen cas de saisies de drogues, les traficants emploient le procédé des étiquettes falsifiées. Ils collent sur les empaquetages contenant les stupéfiants des étiquettes imitant celles de fabriques autres que celles qui leur ont fourni les stupéfiants. En cas de saisie une enquête est ouverte qui, soit ne donne pas de résultats, soit met en cause une manufacture parfaitement innocente. En 1922 les autorités allemandes se sont aperçues qu'il avait été imprimé à Coblence, sur l’ordre d’une maison Chinoise, jusqu’à un million et demi d'étiquettes falsifiées, et qu’en 1923 une maison de Berlin avait été trouvée en possession d’étiquettes falsifiées d’une maison britannique.
Les procédés employés pour dissimuler les stupéfiants et les faire entrer dans un pays malgré la douane et les autorités de contrôle, sont très variés, Une dénonciation à permis de saisir de la morphine cachée entre les parois de coffres-forts ; les autorités douanières de Cuba ont du forer le fond des coffres et ont été obligées de briser ceux-ci pour découvrir la
morphine. La même dénonciation à fait découvrir de l’héroïne contenue dans des lits métalliques ; elle était emballée dans des tubes de fer blanc fabriqués spécialement pour être logés dans l’armature creuse des lits qui semblent avoir été préparés à cet effet, car il a été constaté qu’on avait placé, au-dessus des roulettes qui pouvaient être dévissées, des viroles que l’on avait soudées, une fois l’héroïne introduite. Des maisons de commerce sont notoirement connues pour se livrer à la contrebande des stupéfiants, par exemple la maison Hoffmann-La Roche et Cie, Bâle : Macdonald et Cie, Richen, Bâle ; H.M.H. à Nemazei, Japon.
La vente des stupéfiants au détail est faite par les
tenanciers des maisons de jeu, par les garçons de cafés fréquentés par les courtisanes, elle est faite aussi dans (les boîtes de nuit et dans les maisons de rendez-vous.
Certaines mesures ont été envisagées pour combattre la contrebande. Faire de la contrebande un délit qui sera puni même si ses éléments constitutifs ont eu lieu sur un territoire étranger ; interdire aux compagnies d'assurances de signer des polices pour le trafic illicite. Mais ces mesures fragmentaires ne peuvent donner que de faibles résultats. C’est la source même de la contrebande qu’il faut tarir en limitant la fabrication des stupéfiants aux besoins médicaux et scientifiques.
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