Brantôme, t n, p. 101, et vm, p. 5 et aillenn
dier à l'aide des documents originaux et nous nous flattons de prouver combien il est éloigné de toute vraisemblance.
La première entrevue d'Elisabeth et de don Carlos eut lieu au palais royal de Tolède.
L'infant, c vestu d'une chausse et pourpoint blanc, avecques une Juppé de velours noir à grandes bandes de broderye d'or et d'une cappe de serge de Florence, bandée de mesme, accompagné de don Juan d'Autriche, du prince de Parme et autres jeunes seigneurs, l'attendoyt à pied, avecques tout l'honneur et révérance qu'il est possible ; s'efforçant de luy baiser les mains, ce qu'elle ne voulust souffrir; mais seulement ladicte dame l'embrassa, sans toutefoys le baiser. La conduysant en sa chambre, il luy tint d'honnestes et gracieux propos sur le grant désir qu'il avoit longtemps eu de la veoir et la servir ; ce qu'il accompagnoit d'aultant bonne grâce et majesté qu'il est possible. Il a encores sa fiebvre quarte, mais non tant que cy devant. Il demeura assés longtemps avec elle, puys se retira^. >
Voilà le récit authentique de cette première rencontre.
Don Carlos, fils unique de Philippe II et de Marie de Portugal, avait alors un peu plus de
1. Lettre de Daran, témoin oculaire, à Antoine de Noailles, gooTemmir de Bordeaux (Orig., f. £r., toI. 6^1, f. 290).
quatorze ans. Jamais prince n'avait été plus disgracié par la nature. Boiteux et cagneux à ne pouvoir mardier droit, Q avait une tète énorme, un buste court, le dos voûté, les épaules inégales, des jambes et des bras d'une longueur démesurée. D'après les uns il était bègue; d'après les autr^ il s'exprimait avec difficulté. Son intelligence, naturellement bornée, était affaiblie par de fréquents accès de fièvre. Il parlait sans suite ; il interrogeait et écoutait sans comprendre. Faible de complexion, intimidé peut-être par sa faiblesse même, il n'aimait aucun des brillants exercices de la jeunesse. Il n'était enclin qu'aux plaisirs de la table. Tantôt il mangeait c tout un chapon bouilli coupé en petits morceaux et sur lequel on a versé le jus exprimé d'un gigot de mouton; tantôt U se livrait à un long jeûne et s'en dédommageait le soir en engloutissant alors une quantité d'aliments qui suffirait à d'autres pour deux ou trois repas ^ » La bonté ne rachetait aucun de ces désavantages. Il n'avait pas de plus grand plaisir, écrit l'ambassadeur vénitien, que de faire rôUr des animaux vivants. Il faisait bàtonner les gens de basse condition qui se présen-
1. Voyei les diren portraits de ce prince publiés d'après les rapports des témoins par M. Gachard, Don Carlos et Philippe II, diap. vn. — Voyez aussi les rapports des ainl>a8sadeur8 réni- Uens publiés par M. Gacbard, in-6% 1856.
taient devant lui. Il commettait de tels actes de cruauté que l'ambassadeur n'ose les raconter. Haineux et vindicatif, il était la terreur de ses gens. Ses mauvais instincts s'étaient aggravés par la sévérité ou l'indulgence, tour à tour excessives, des gouverneurs qui avaient osé se charger de son éducation. Dans ce triste petit-fils de Gbarles-Quint, on trouve à la fois un esprit faible et un mauvais naturel, c avec aliénation d'esprit parfois, écrit l'ambassadeur Tiepolo, accident d'autant plus notable chez lui qu'il parait en avoir hérité de sa bisaïeule^. » Tel était le prince, plus digne de pitié que de tout autre sentiment, à qui Elisabeth avait été promise du vivant de Marie Tudor.
Leurs premières relations furent affectueuses. Elle l'a accueilli, écrit Sébastien de l'Aubespine au roi, c avec tel caresse et comportement que si le père et toute la compaignie en ont receu un singulier contentement, led. prince l'a encores plus grand, comme il a démontré depuis et démonstre lorsqu'il la visite, qui ne peut estre souvent; car, outre que les conversations de ce pays ne sont pas si fréquentes et faciles qu'en France, sa fièvre quarte le travaille tellement que de jour en jour il va s'exténuant. » Deux mois après l'arrivée d'Elisabeth, il eut un accès