‹ Le traité de Cateau-CambrésisChapitre 12 sur 99 · Mémoires de Boyvin du Villars, lir. X · texte numérisé non relu

Mémoires de Boyvin du Villars, lir. X

— sèment surprise que son chef. En 1559, victorieuse dans presque toutes les rencontres, elle comptait dix à douze mille hommes. Parmi les capitaines, phisieurs guerroyaient en Italie depuis le règne de François I*'. Le Piémont était devenu pour eux une seconde patrie. Les soldats, dit Brantôme, s'en prenaient à la princesse Marguerite et Taccusaient d'avoir porté en dot à son mari les plus belles conquêtes des Valois, c Quand aux soldats et compagnons de guerre, qui estoient jà si longtemps accoustumez aux garnisons, douceurs et belles nourritures de ce pays, ne faut point demander ce qu'ilz en disoient, commant ilz en crioyent, s'en désespéroient et ce qu'ilz en débagouloient. Les uns, tant Gascons qu'autres, disoient : c Hé ! c cap de Diou! faut-il que.^... > Et ici Brantôme leur prête un discours qui, même dans la bouche d'un soudard gascon du xvi^ siècle, dépasse la mesure de ce qu'un historien peut faire lire à un lecteur de nos jours ^

L'annonce de la paix surexcita les Italiens.

Les villes s'agitèrent au cri de Vive Savoie/ Sur plus d'un point les partisans du roi furent menacés. Les négociateurs avaient oublié de stipuler une amnistie générale en faveur des habitants dévoués à la France et compromis

1. Brantôme, édit. de la Soc. de l'hiU. de France, t. VIII, p. 130.

pour elle. Les maisons de Birague, de Beyne, de Sanfré» de Moretto, la Ghiusa et d'autres» le Parlement et la Cour des comptes de Turin étaient livrés au ressentiment du duc de Savoie. D'autres difiScultés n'avaient pas été prévues dans le traité de paix : le terme de deux mois était insuffisant pour démolir les places fortes que le roi devait rendre ; les pionniers italiens refusaient de travailler contre les intérêts du duc de Savoie. Brissac conseilla au roi, si le tenue de deux mois ne pouvait être prolongé, de livrer au duc les places fortes sans les démolir, afin de se faire honneur de sa générosité.

Le maréchal de Brissac envoya au roi, le 22 avril, W Coiffier, général des finances, pour lui présenter ces objections et lui demander de l'argent. L'armée mécontente réclamait le paiement de sa solde ou menaçait de se débander.

Le connétable réunit dans son château d'Écouen les députés savoyards et entama de nouvelles conférences. La discussion porta principalement sur le démantèlement des places. Marguerite de France, fiiture duchesse de Savoie, n'y restait pas étrangère. Entre autres avantages, elle obtint que les fortifications de Santhia seraient conservées^. Le duc d'Âlbe pressait l'exécution

1. ArehîTeB nationales, K. 1492, n* 39. Lettre autographe de Marguerite de France à Philippe II, en date du 17 mai 1559. Un Tôle da temps constate que Santhia n'aiait pas été touchée (F. fr., Tol. 3150, f. 58).

du traité dans toute sa rigueur. Montmorency excusait les lenteurs du maréchal en arguant de la pauvreté du trésor royal ^. Malgré les tiraillements, les relations restaient fort amicales entre Philibert Emmanuel et Henri II'. Enfin le connétable obtint que, outre les cinq places fortes, le marquisat de Saluées resterait au roi de France. Brissac, ne pouvant trouver des pionniers en Italie, en demanda à la France, et le roi lui envoya 400 paysans du Dauphiné. Avec ce secours, malgré le manque d'argent, il entreprit la démolition des places fortes. Les plus importantes, Yigliano, Moncalieri et Savigliano, furent tellement rasées que toute restauration des murs devenait impossible^. Ce zèle impatienta le duc de Savoie, qui envoya des représentations au roi. Une lettre de la dame Anne de Gossé, sœur de Brissac, lui révèle la mauvaise humeur du prince et lui conseille d'adresser sa justification à Madame Marguerite^. Mais déjà le blâme porté par le maré-

1. ArchiTes natioaales^ K. 1492, n* 43. Lettre originale do duc d'Albe à Philippe II, en date dn 26 Join 1559.

2. Lettre de Philibert de Savoie au connélablei du 20 féyrier 1560 (Orig., f. fr., vol. 3194, f. 138).

3. Une pièce du temps nous apprend que le roi avait particulièrement recommandé la démolition de Vigliana, Moncalieri, château d'Yvrée, Savigliano, Casai, Verrue, San Damiano et Albe (F. fr., vol. 3150. f. 58).

4. Lettre d'Anne de Gossé à Brissac, en date du 3 juillet 1559 (Autogr., f. fr., vol. 20527, f. 75).

chai contre le traité de Gateau-Gambrésis n'était plus un secret à la cour. Les négociateurs du traité et tous ceux qui Tavaient approuvé, le roi le premier, supportaient avec peine les reproches du gouverneur du Piémont. Les messagers et les dépêches se succédaient de Turin à la cour et de la cour à Turin, chargés de récriminations réciproques. On accusait Brissac de s'être rendu impopulaire, d'avoir abattu des châteaux par esprit de vengeance, levé injustement des impôts, établi des prohibitions à son profit ^ etc. Le maréchal, irrité des ordres qu'il recevait, ne craignait pas de les supprimer dans l'intérêt de son maître. Ainsi le roi avait prescrit de vendre aux enchères les munitions de guerre conservées dans les villes fortes qui devaient revenir au duc de Savoie; sans nul doute ce prince s'en fût rendu acquéreur ; Brissac les répartit dans les arsenaux des cinq villes.

Le duc d'Âlbe se plaignait aussi du maréchal. Valence, ville du duché de Milan, devait être rendue au roi d'Espagne. Le maréchal inventait des prétextes pour retarder la restitution. Une première fois, disait-il, les Espagnols n'avaient pas envoyé d'otages, comme ils y étaient obligés ; une seconde fois, les lieu-

1. Lettre originale de Sébastien de rAabespiûe au roi, en date do !•' Juin 1559 (F. fr., toI. 6614, f. 23).

tenants n'avaient pu s'accorder sur les termes de la capitulation. A de nouveaux ordres, Brissac répondit que le duc de Sessa ne lui avait pas réclamé la place et que ce n'était pas à lui de l'offrir. Enfin le duc d'Albe obtint un double des instructions du roi et l'envoya au duc de Sessa ^ . Le mariage du duc de Savoie avec Marguerite de France donna une force nouvelle aux réclamations de ce prince. Le duc restait à la cour, retenu par des convenances qui lui défendaient de paraître en Piémont avant que les officiers du roi eussent terminé leur œuvre, mais chaque jour il était informé du zèle de Brissac contre ses places fortes. Deux jours après la mort de Henri II, le 1 2 juillet, dans le trouble où l'établissement du nouveau gouvernement et les compétitions des courtisans jetaient le duc de Guise, il obtint Tordre de cesser les travaux. Le maréchal para le coup en demandant des explications et traîna en longueur pour achever les démolitions commencées'. Le duc le traitait ouvertement d'ennemi de sa maison. La sœur du maréchal, Anne de Gossé, lui écrit le

1. Lettre du duc d'Aibe à Philippe U, en date du n juillet 1559 (Arch. nat., K. 1492, n* 60).

2. Aussitôt après son retour en Piémont, le duc de Savoie fit venir un ingénieur, nommé Orologio, pour présider à ia fortification de ses villes (Lettre du 10 février 1560; Épistres des princes réunies par RusceUi, trad. par Belleforest, in-4% 1572, p. 184 V).

18 juillet : c Encore hierZ... me dictque Ton avoit dict à Madame que vous aviez dict et escript que vous rongueriés les oncles de sy près à M. de Savoie que vous le gerderiés bien de faire le mauves, qui les esgrit fort^ > La nouvelle duchesse de Savoie, élevée à priser haut la valeur de ce capitaine, n'osait plus le défendre auprès de son mari. Pendant que les seigneurs de la cour se faisaient les courtisans du prince, ses affidés lui écrivaient de Turin que Brissac consonunait la ruine de son duché. Aussitôt il se plaignait au roi que le lieutenant en Piémont excédait les clauses du traité ; la reine mère prenait peur de voir le nouvel allié de la France passer dans le camp ennemi ; et le malheureux Brissac était blâmé encore une fois. Cependant les bons serviteurs du roi ne pouvaient se garder d'un sentiment d'admiration pour lui. Le duc de Guise montrait à ses familiers € l'anvie de lui faire plaisir^. > Le prince de Gondé, qui chei^chait à se créer des partisans sérieux, s'efforçait aussi de le rattacher à sa cause en le soutenant au conseil ^. Malgré ses protecteui^, Brissac, outre les désaveux, ne

1. Lettre aatographe d'Anne de Cossé, en date da 15 Juillet 1559 (F. fr., Tol. 20527, f. 71).

2. Trois lettres autographes d'Anne de Cossé à Brissac, en date des 15 et 30 juillet et du 6 août (F. fr., vol. 20527, f. 71).

3. Lettre de Coudé à Brissac, du 10 septembre 1559 (F. fr., Tol. 20527, t 87).

reoevait de la cour que des injustices. L'ordonnance qui réduisait certaines compagnies d*hoinmes d'armes lui avait été appliquée dans toute sa sévérité, tandis que les compagnies des autres maréchaux de France, moins anciens que lui, avaient conservé leur contingent. Lassé de ces rigueurs, il sollicita son rappel du Piémont et demanda à résigner toutes ses chaînes. Déjà il s'était mis en négociation pour acquérir la terre de Maurepas^ François II eut la sagesse de refuser sa démission, du moins avant l'achèvement de son œuvre en Piémont'.

Le plus grand embarras du gouverneur était le oiaintien de la discipline dans l'armée^. La solde manquait. Pendant les négociations, le maréchal avait fait prendre patience aux troupes en leur promettant des combats. À la réception du traité, les soldats, démoralisés, réclamèrent avec plus ou moins de violence l'arriéré de leur solde. Les Suisses surtout se montraient

1. Lettre originale de Philippe de Brezé à firissac, en date du 2 août 1559 (F. fr., vol. 20527, f. 21).

2. Lettre originale de Gonnor à Briftsac, en date dn 18 septembre 1559 (F. fr., Yol. 20527, f. 91).

3. Une pièce du temps, datée dn 18 mai, donne les noms des capitaines et des compagnies retenus en Piémont; les deux enseignes colonelles, Mallgny, Brîcquemaut, Le Fort, Berthe- ▼ille, Cordes, Richelieu, Blancfossé, La Gastine, Mauthin, les deux Tilladet, Fontrailles, Billambis, Merins, La Val en Pro- Tence, Mus, Monlnc de Uoux, Biragne, Gourdan (F. fr., vol. 3150, f. 57).

turbulente. Ils étaient commandés par un colonel que Boy vin du Villars nomme ÂproS c petit de corps et gros de cœur, > aussi exigeant pour sa compagnie que peut Tètre un soldat mercenaire. Apro protestait c que là où on luy manqueroit de parole, qu'il scauroit si bien brouiller les cartes que sa nation rabattroit beaucoup de l'affection qu'elle portoitàia France. > Le maréchal n'avait pas d'argent ; le roi ne lui envoyait que des promesses. Le trésor de l'armée était vide. Les juridictions royales, livrées au duc de Savoie, ne payaient plus d'impôt. Cependant les réclamations des Suisses ne comportaient pas d'ajournement. A force de prières, au mois de novembre, Brissac obtint du roi une délégation de 25,000 livres. La somme suffisait à peine aux besoins les plus urgents. Encore se fit-elle attendre. Au mois de décembre enfin, le cardinal de Lorraine annonça au maréchal qu'un marchand de Lyon, nommé Aubrech, apporterait la somme. Brissac, qui connaissait le mandataire, n'eut'pas le temps de prévenir le conseil du roi. Aubrech faisait profession de falsifier les monnaies. Il apporta l'argent promis en écus d'or, mais chaque écu était trop léger de dix à douze grains^.

1. 11 est appelé Pro dans un r61e du temps et est signalé comme capitaine de 200 hommes de pied (F. £r., toL 3150, f. 57).

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