Mémoire de Boyvin du Villars
Depuis plus d'une année, le maréchal et ses lieutenants n'avaient pas touché de gages. Les capitaines de gens de pied, la plupart soldats de fortune ou petits cadets de province, tombèrent peu à peu dans la misère. Brissac représente ceux qui obtenaient leur congé conmie obligés de mendier le long du chemin pour rentrer en France. Reçus en ennemis par les habitants, ils ne trouvaient aucun secours sur leur route. L'un d'eux, nommé Bazordan, gentilhonmie gascon, après de nombreux actes d'indiscipline c qui laissoient mauvaise odeur de luy, > déserta et fut arrêté par les ordres de son chef. Heureusement pour lui, le maréchal Paule de Thermes intercéda en sa faveur^. Le s. d'Ossun, capitaine de la Bigorre, suivit l'exemple de Bazordan'. Ils trouvèrent un si grand nombre d'imitateurs que Brissac renonça à les poursuivre. Quant aux Italiens, la plupart songeaient à se mettre au service du duc de Savoie.
Un passe-droit blessa les capitaines. Les fonctions de mestre de camp étaient exercées par François de Bricquemaut, vieux capitaine qui servait en Piémont depuis le règne de François I*'. Bricquemaut fut rappelé et, au lieu de
1. Lettre originale de Paule de Thennes à Brissac en date du 9 septembre 1559 (F. fr., toI. 20527, f. 29).
2. Lettre de Brissac an duc de Guise ea date du 1** octobre 1559 (Copie, f. fr., vol. 20451, f. 128).
chercher son remplaçant parmi les gens de guerre sans emploi de l'armée, le roi accorda la charge à Roger de Bellegarde, neveu du maréchal de Thermes, courtisan des Guises. Les capitaines, évincés par le nouveau favori, dressèrent une protestation que signèrent Fontenilles, Palasot, Lefort, Blanquefort et d'autres qui avaient fait en Italie toutes leurs armes ^.
Les sonunes apportées par Âubrech avaient été rapidement dépensées. Les compagnies vivaient dans l'indiscipline et pillaient le bonhoomie conmie en temps de guerre. A Turin, malgré son ascendant personnel, le maréchal ne put contenir les gens de pied. Un jour, vers le mois de février, il apprit qu'un soulèvement militaire se préparait. Il fit entrer secrètement dans la ville la compagnie des Suisses, commandée par le capitaine Apro, et l'établit dans le château même. Au jour marqué, les conspirateurs se portent en tumulte au pied de la herse. Ils sont accueillis par une forte décharge d'arquebusades et ripostent à leur tour. Avant de continuer le feu, Brissac envoie en parlementaires le président Birague, les capitaines de Monfort et de Richelieu. Les séditieux refusent de déposer les armes. Force fut au maréchal de capituler ou de continuer, sous les yeux du duc
1. ProtesUtion datée da 25 octobre (1559) (Ve de Colbert, TOI. 27, f. 114).
de Savoie, une guerre civile inégale. Il s'adressa aux juifs, aux banquiers, aux commerçants de la ville et emprunta à des taux élevés 80, 000 livres. Le capitaine Apro et les hommes de sa compar gnie prêtèrent 1S,000 livres.
Pendant la négociation de cet emprunt, un matin, au lever du jour, les Suisses de la garde du château aperçurent deux enseignes en embuscade à cent pas des portes. Le maréchal les fit c régaler d'arquebuzades. Ils cogneurent que le pot aux roses estoit descouvert et par ainsi s*en retournarent. > Le maréchal distribua les 80,000 livres, mais il ne pardonna pas aux révoltés. Les compagnies les plus coupables étaient celles de Yillambis et de Tilladet. firissac leur ordonna de se rendre à Carmagnoles.
Montfort et ses gens d'armes les attendaient sur la route. Au moment oii elles passaient sans défiance, les cavaliers les chargèrent Tépée à la mail» et tuèrent une cinquantaine d'hommes. Le reste prit la fuite et se réfugia dans les villes voisines. Averties par ce terrible exemple, les autres garnisons rentrèrent dans l'obéissance.
Après une longue attente, le duc de Savoie, jugeant son crédit solidement établi auprès de François II, quitta la cour vers le mois d'octobre avec la princesse Marguerite^. Il empor-