Mémairei de Boyvin du ViUars^ liv. XII
confiscation de biens. C'était la dépopulation à bref délai de ces villes qu'il décrétait par des moyens détournés. Bordillon eut beaucoup de peine à obtenir le retrait de cette ordonnance. Il avait reçu de la reine mère Finstruction de maintenir la paix à tout prix et de soumettre les cas difficiles à Marguerite de France, que la double situation de fille de France et de duchesse de Savoie vouait au rôle d'arbitre*. Malheureusementy aussitôt après son arrivée en Piémont, la princesse tomba gravement malade. Catherine de Médicis envoya en poste à Turin un de ses médecins, le s. de Castellan.
Pour vous faire scavoir, écrit le duc de Savoie à Catherine de Médicis, des nouvelles de madame ma femme, encores que ceste malladye soit longue et que cella me donne le plus grand regret et desplaisir que je puisse avoir en ce monde pour raffeclion que j'ay à une personne que j'ayme tant^ si est-ce que peu à peu elle va toujours en amendant; et me promettent les médecins, mesmement le s. de Castellan, une si bonne espérance que cela me fût porter cet eunuy plus patiemment. Il ne reste plus qu'à donner ordre à une grand maigreur et débilitation qui luy est demourée de sa malladye, à quoy je m'attends bien que led. s. de Castellan remédiera, veu le bon debvoir qu'il y fait et aussi qu'il sera
1. Voyex les lettres de Marguerite, puhliésè dans \a Revue des S9tiAé$ 9avanle$y 5* série, toue IV, d'après les originaux coii<serrés à la Bibliothèque du palais de r£rmitagef à Saiat-Pétersboorg.
creu de tout oe qu'il ordonnera pour la santé de mad. femme ^
Le duc de Savoie avait mis le temps à profit. Il avait inventé des restrictions nouvelles et les appliquait rigoureusement. Ses officiers de finance le servaient avec tant de dévouement que Bordillon, même à prix d'or, ne put se procurer copie de ses ordonnances fiscales. Le ravitaillement des cinq villes exigea autant de négociations que le traité de Gateau-Gambrésis. Blâmé une première fois sur la question des tarifs par le conseil du roi, dont il feignait de respecter les arrêts en sa qualité d'époux d'une fille de France, le duc transforma ses ordonnances ; il interdit le transport des marchandises entre les cinq villes et les isola comme en pays ennemi. La délimitation de la terre neutralisée fut aussi l'objet de querelles où sa mauvaise foi se donna libre carrière. La vente du blé et le transport du sel furent écrasés d'impôts, les péages multipliés, les sauvegardes abolies, les droits personnels des habitants, fidèles à leur ancienne résidence, entourés de formalités inextricables. Jamais souverain, esclave de la lettre d'un traité, n'en offensa plus audacieusement l'esprit^.
1. Lettre originale de Philibert de Savoie à la reine mère, datée de Nice et du 12 jain 1560 (F. fr., 3898, f. 63). Voyez aaui la lettre da même, da 29 juin (Ibid., f. 65).
2, Le récit de l'administration de Bordillon en Piémont peu-
Après avoir longtemps lutté sans importuner le conseil de ses plaintes, Bordillon s'adressa à la reine mère et lui écrivit que le duc de Savoie se conduisait en Piémont comme le pire ennemi du roi*. Marguerite de France s'efiForça d'atténuer la valeur de ces reproches. € Nous ne voulons, écrivit-elle au cardinal de Lorraine, que remédier aux abus, réprimer les fraudes.
Le duc a tant de charges pour satisfaire au fournissement des vivres qu'il doit aux cinq villes ! > Puis, faisant allusion aux difficultés qu'elle trouvait dans sa nouvelle cour : c Mon cousin, ditelle, pource que vous estes celluy à qui je me plains privement de ce que l'on nous faict, je vous prie vouloir pourvoir à ceste afaire et avoir
dant Tannée 1560 est présenté dans les plas grands détails, avec pièces à rappoi, par un manuscrit intitulé : Discours des disputes et négociations passées entre les ministres du Roy et ceutx de Monseigneur de Savoye, depuis ^arrivée de Monsei" gneur de Bordillon en Pyemoni, par Jehan Girardy conseiller du roi et secrétaire de son conseil d'estat deçà les monts. Ce manuscrit, qui parait être la mise au net d'un trayail destiné à être publié, occupe 224 pages petit in-folio. Il contient de nombreuses pièces officielles, lettres du roi, du duc de Savoie et de Bordillon, instructions et arrêts du conseil. Claude Malingre, dans son Histoire générale des guerres de Piémont (Paris, 1630, 2 Toi. in-8*), parait en avoir eu connaissance, bien qu'il ne le cite pas, mais il est loin d'avoir épuisé toutes les indications qnll contient. Nous le signalons avec nos rec4)mmandations aux historiens qui s'occupent de l'étude de l'Italie septentrionale au XVI* siècle. Il est conservé à la Bibliothèque nationale sous le numéro 23622 du fonds fran^^ais.
1. Lettre de Bordillon à la duchesse de Savoie, de septembre 1560 (Copie du temps; f. fr., vol. 15542, f. 30).
esgard qu'au sortir de ma maladie et pensant me remettre du tout, fus en Piémont, où, je Yoys, je y auray bien peu de contentement et de plaisir, si vous ne faites que je y puisse vivre en paix et faire cesser toutes ces cryeries^. > £n même temps Fhabile princesse recherchait l'alliance de Philippe II pour le cas où le roi de France prêterait Toreille aux plaintes de Bordillon^.
Marguerite adressait des justifications aux ministres du roi, mais le duc de Savoie n'en poursuivait pas moins ses errements ordinaires. Bordillon, découragé, avait déjà demandé à revenir en France', quand les difficultés reçurent une solution inattendue. La guerre civile avait commencé en 1562. Catherine de Médicis, débordée par les ennemis de Tintérieur, résolut de sacrifier les villes piémontaises, qui n'étaient d'aucun rapport et dont la possession allait devenir un ferment de discorde avec le duc de Savoie, et d'acheter ainsi un allié fidèle sur les frontières du Dauphiné et de la Provence. Les
1. Lettre da 6 septembre 1560 {Revue des Sociéiéê savantes, 5« série, t. IV, p. 482).
2. Plusieurs lettres de la duchesse de Savoie au roi d'Espagne contenues dans le carton K. 1493 des Archives nationales.
3. Bourdillon ne revint que beaucoup plus tard en France. 11 mourut le 4 ayril 1557 à Fontainebleau, c suffocqué d*an rheume et si tost emporté que ce a esté on estonnement merveilleux à ceste cour. » (Lettre de L'Aubespine à Tavamies, du 5 avril 1567; orig., f. fr., vol. 4641, f. 58.)
négociations furent conduites par Charles de Birague^ et par Florimond de Robertet, s.
d'Alluye^. £n vain Bordillon protesta contre cet acte de faiblesse^. Il envoya au roi mission sur mission et ne put se faire écouter^. Après de longs pourparlers, conduits par le duc de Savoie avec autant d'àpreté que la cour de France y mettait d'indolence, le cardinal de Lorraine, avant de se rendre au concile de Trente^, signa à Fossano au nom du roi, le 2 novembre 1562^, un nouveau traité aux termes duquel les villes de Turin "^y de Ghieri,
1. Négociations de Charles de Birague ayec M. de Saroie toacbant la restitution , 1562 (F. fr., toI. 3195, f. 47).
2. « Acte... sur la despéche et leclres patentes apportées par H. d'Alluye pour le fait de la restitution^ » du 15 septembre 1562 (Copie du temps; f. fr., toL 3195, f. 35).
3. instructions de Bordillon à divers capitaines envoyés an roi, lettres et injonctions du roi et de la reine, pièces diverses sur le même sujet (F. fr., vol. 3195, f. 7, 11, 19, 45, 65, 67, 79).
4. Le roi envoya à Bordillon les pouvoirs et les ordres nécessaires à la restitution de Turin, le 13 août 1562 (Acte de cette date; f. îx.y vol. 3195, f. 56).
5. Une lettre de Charles iX au cardinal de Lorraine, datée du 19 août 1562 et de Mehun-sur-Yèvre, près Bourges, lui commande de se rendre au concile de Trente et de se trouver le 25 octobre à Turin (Copie du temps communiquée à Philippe II ; Arch. nat., K. 1498, n- 26).
6. Articles accordés à Fossan entre M. le cardinal de Lorraine et les commissaires députés par le roi touchant la restitution des quatre places du Piémont d'une part et M. le duc de Savoie d'autre part (Copie du temps datée du 2 nov. 1572; f. £r., vol. 3195, f. 15).
7. La ville de Turin fut livrée au duc de Savoie le 12 décembre 1562 (Acte officiel de cette date ; copie du temps ; f. fr., vol. 3195, f. 39).
de Villeneuve d*Asti^, de Ghivasso et de Pigneroi retournaient au due de Savoie en échange des places de Savigliano^ et de Pérouse®. Le marquisat de Saluées fut détaché du Dauphiné et réuni au nouveau gouvernement du Piémont^.
Les villes remises au roi étaient moins importantes que les anciennes, mais elles occupaient un territoire mieux délimité. On croyait encore au xyi^ siècle que l'intérêt du roi de France était de conserver quelques possessions en Italie, afin de pouvoir y rentrer un jour en maître.
Les trois places ne restèrent pas longtemps entre les mains du roi. Henri III, à son passage en Piémont en 1574, les restitua sans motif au duc de Savoie. Le marquisat de Saluées fut conquis par Charles-Emmanuel en 1588, repris par Henri lY et définitivement abandonné à la Savoie en 1 601 en échange de la Bresse et des cantons du Bugey, situés à Toccident du Rhône. La restitution des places du Piémont consomma la séparation de la France et de l'Italie
1. Mémoire touchant le comté d'Ast, s. d. (1562) (F. fr., vol. 3195, f. 58).
2. Pièce BOT Tacceptation de Savigliano (F. fr., toI. 3195, f. 62 et 90).
3. Procès- verbal de la restitution des places de Turin, Ghieri, VilleneuTÇ d'Asti et Ghivasso, recueil de pièces de juillet à décembre 1562 (Copie du temps; f. fr., vol. 3195, f. 1). — Lettres patentes du roi sur ce sujet (ibid., f. 81).
4. Édit du roi du 23 Janvier 1562 (1563) (Copie du tempfl; f. fr., vol. 3195, f. 27).
septentrionale. Malgré quelques retours de la France au delà des monts, justifiés par la rivalité de la France et de l'Autriche plutôt que par la passion des conquêtes, l'Italie commença dès lors à vivre de sa vie propre. La perte de notre puissance au sud était sans doute regrettable, mais elle était amplement compensée par les progrès de la France au nord, progrès qui devaient s'étendre, dès la fin du xvi* siècle, sous la courageuse et sage dynastie des Bourbons.
Toscane. — Le départ des Français rendait les Italiens à eux-mêmes et les livrait aux petits despotes de leur race. Toutes les municipalités, tous les seigneurs rêvaient leur propre indépendance. Chacun n'ayant rien de plus odieux que la supériorité de son voisin, aucune agrégation un peu considérable ne paraissait possible, si ce n'est au prix de la violence. Telle fut l'œuvre du souverain le plus hardi et le plus ambitieux de l'Italie centrale, de Gosme de Médicis, grand-duc de Toscane^. Gosme s'était élevé par degrés au premier rang à Florence.
Toujours en guerre avec les Strozzi, ses rivaux, avec les républiques de Piombino, de Lucques, de Montalcino et de Sienne, il avait acquis une
1. Voyez surtoat la sayante Histoire du grand-duché de Toscane de Galozzi.
grande puissance en Italie. Les conspirations, les trahisons et l'assassinat étaient ses armes favorites ; mais les mœurs de l'Italie ne condamnaient pas ces moyens. Les plus grands princes, les rois de France et d'Espagne, l'empereur et le pape, suivant les nécessités de leur politique , briguaient son alliance. 11 les trompait tous trois à son profit.
La grande oeuvre de sa vie fut la conquête de Sienne. Une haine ardente, tout italienne, divisait les villes de Sienne et de Florence. Gosme n'épargna aucun de ses moyens ordinaires pour réduire la célèbre république. Aidé des Espagnols, qui poursuivaient la politique de la France dans toutes ses entreprises en Italie, il envoya, au commencement de 1 554, le marquis de Marignan avec une forte armée dans la Marenne^ Pierre Strozzi, le héros de l'indépendance siennoise, avait presque autant de troupes, mais elles se composaient de mercenaires peu solides devant l'ennemi. Il fut battu
1. Il n'entre pas dans notre sujet de raconter la guerre de Sienne et de Florence. Nous nous contenterons de renroyer le lecteur aux admirables récits des Memorie storico, critiche délia cita di Siena de Pecci, 4 toI. in-4% 1755. Cet ouvrage fut commencé pour serrir à la biographie de Pandolphe Petrucci, podestat de Sienne, et continué jusqu'au traité de Gateau-Gambrésis. 11 est peu connu en France et mériterait cependant une étude approfondie. Nous n'en connaissons pas qui présente un tableau plus animé, plus ék^quent et plps vrai des passions de la guerre civile dans Tllalie du xti* siècle.
deux fois, le 20 juillet, à Marciano, et, le 3 août, à Lucignano. Après cette double déroute, la ville, défendue par Biaise de Monluc, l'auteur des Commentaires j fut assiégée et resserrée par un blocus impitoyable. Le marquis de Marignan fut le premier de ces lieutenants impériaux dont la férocité semblait être le caractère principal. Vingt ans plus tard, il servit de modèle au duc d'Albe. La ville manquait de vivres. Les femmes, les enfants, les vieillards, inutiles à la défense, que Biaise de Monluc était obligé d'expulser de la ville à mesure que les vivres se faisaient rares, furent tous livrés aux soldats ou égorgés^ Les paysans du voisinage, qui s'efforçaient de ravitailler la ville, étaient pendus sans jugement. Menacé dans ses approvisionnements par les Italiens de la Marenne, Marignan prit la résolution de la dépeupler. Les villages de la province entière furent brûlés, les habitants égorgés, les récoltes détruites. Pendant qu'une moitié de l'armée hispano-florentine livrait à Monluc de glorieux combats sous les murs de la ville, l'autre moitié, le fer et la torche à la main, transformait la province en un vaste désert.
Encore aujourd'hui, dit Sismondi, l'Ëtat de Sienne porte la trace de la barbarie florentine. Les terres de la plaine, laissées longtemps