ET LA TURQUIE EUROPÉENNE
L’immense rempart connu sous le nom de u Val de Trajan, » dont les Romains couvrirent et défendirent les bouches du Danube, témoigne de l’importance stratégique que cette ligne a possédée de tout temps , depuis les siècles les plus reculés jusqu’à nos jours.
La Sublime Porte ne s’est pas dissimulé un seul im stant que c’était là le côté le plus vulnérable de son ter* ritoire. Aux dangers qui tant de fois l’ont menacée sur ce point , elle n’a pas manqué d’opposer un système de défense étendu , mais dont les lacunes ne relèvent que mieux l’insuffisance des moyens, pour repousser efficacement les agressions de son puissant et formidable voisin. Le système défensif de la Turquie contre la Russie
comprend deux rayons distincts, dont le premier est formé par la ceinture de fortifications élevées en Moldavie, et l’autre, par les forteresses qui protègent la llulgarie et le passage du Balkan.
Le rayon moldave avait originairement pour base d’opération Bender, Chotyn et Ismaïl. C’étaient pour ainsi dire les ouvrages avancés du rayon bulgare, qui en est séparé par la ligne du Danube, protégée à son tour par Silistrie et Rustschuck et reliée par Scliumia et Varna à la chaîne du Balkan. Par son développement de l’occident à l’orient, et parallèlement au cours du Danube, le Balkan, après avoir servi longtemps de barrière contre les incursions des Daces, des Golhs et des Bulgares, a, jusqu’à ces derniers temps, arrêté tous les efforts des Russes, devenant ainsi le principal boulevard de l’empire contre les ennemis du Nord.
Pendant la guerre religieuse entreprise par l’impératrice Anne de Russie, le maréchal Munich franchit le Pruth et s’empara, en 1731), de Chotyn. Rendue aux Turcs par suite de la paix, cette forteresse fut deux fois encore prise et reprise, jusqu’à ce qu’en vertu do la paix de Bucharest (1312) elle finit par rester au pouvoir des Russes.
Il en est de même de Bender et d’ismall, dont l’une enlevée d’assaut par lo général Pauiu, en 1770, puis restituée en 1774 à la Turquie, l’autre conquise par Suwaroff, furent incorporées à l’empire moscovite lors de la paix de Bucharest.
La principale ligne défensive du rayon moldave
était détruite; il ne restait plus que celle du Danube, que la cour de Pétersbourg réussit à entamer d’abord par le traité d’Ackerman (1826), en vertu duquel elle avança ses frontières jusqu’au bras moyen du Danube. Le traité d’Andrinople (1829) acheva de la mettre en possession des bouches du Danube , dont la rive droite , tout en restant à la Porte Ottomane, dut , depuis lors , demeurer inhabitée à la distance do deux heures de ce fleuve. Il fut de plus interdit à la Porte , soit d’y élever des fortifications, soit d’y créer d’établissements d’aucune espèce.
La possession des bouches du Danube par la Russie renfermait une menace perpétuelle contre l’empire ottoman. A cheval sur le fleuve , la Russie avait eu soin d’en renforcer la position déjà si avantageuse. Appelant à son secours l’art de Vauban, elle avait élevé sur la rive gauche une ceinture de forteresses, d’où à chaque instant il lui était possible de s’élancer pour prendre l’offensive. D’un autre càté la Bulgarie occidentale restait démantelée ; rien n’était plus aisé que d’établir, par la Servie méridionale, des communications directes avec le Monténégro, l’Épire, laThessalie et la Grèce, pays dont la similitude des croyances religieuses faisait les alliés naturels de la Russie. Par le Monténégro, celle-ci prenait non-seulement pied sur la mer Adriatique , mais arrivait à cerner la Roumélie, afin d’appuyer efficacement les opérations éventuelles d’une armée marchant sur Constantinople par la Bulgarie , et le débarquement d’une flotte venue de Sébas-
topol. Simultanémenl attaqué au centre et pris de flanc aux deux extrémités, l’empire ottoman aurait infailliblement succombé. C’est à quoi songeait feu l’empereur Nicolas , lorsque dans ses entretiens confidentiels avec sir G. H. Seymour, il ne cessait de représenter la Turquie comme un homme très-malade. Convoitant l’héritage, mais n’osant l’avouer franchement, le czar, pour mieux donner le change à l’opinion publique de l’Europe , imagina de s’offrir comme gardien de la succession , à cause de son voisinage immédiat, tout en se réservant de faire naître subsidiairement les circonstances à l’aide desquelles il lui aurait été loisible de convertir son titre de dépôt en titre de propriété définitive, d’après l’oxiome do droit : res primo occupanli cedil.
Pour le cas, plus que probable, où les autres grandes puissances ne voudraient pas consentir à un pareil arrangement, la cour de Pctersbourg avait pris scs précautions d’avance, au moyen du traité d’Andrinople , dont la portée et les conséquences ont été appréciées par le comte de Nessclrode dans une dépêcbo devenue célèbre.
Chargé par l’empereur Nicolas de porter périodiquement à la connaissance du grand-duc Constantin, vice-roi de Pologne, le résultat des travaux du département de l’extérieur, l’archichancelier avait, à la date du ] 2 février 1 830 , écrit de sa propre main une longue dépêche dans laquelle , sous l’impression orgueilleuse du triomphe remporté par la diplomatie moscovite ,
il n’hésite pas à déclarer « que la Turquie a été réduite à n'exister que sous la protection de la Russie et n’écouter désormais que ses désirs. »
Parlant des provinces danubiennes, le comte de Nesseirode fait observer que l’occupation des principautés de Valachie et de Moldavie, pendant dix années consécutives, devait originairement servir de garantie au payement des indemnités de guerre ; mais que l’empereur Nicolas avait renoncé à leur occupation à cause des dépenses considérables que celle-ci aurait provoquées , mù d’ailleurs par cette considération , , ajoute-t-il , u que sans y entretenir des troupes, nous en disposons à notre gré, en temps de paix et en temps de guerre. » Apres avoir soutenu dans la même dépêche , « qu'il ne tenait qu’aux armées moscovites de marcher sur Constantinople et de renverser l’empire turc, K le comte de Nesseirode avoue hautement que le traité d’Andriuople a laissé entre les mains de la Russie les clefs de position , d’où il lui sera facile de tenir en échec l’empire ottoman, et de lui faire sentir u la certitude de sa ruine, s’il essayait de la braver une autre fois. ”
La dernière mission du prince Mensebikoff quelque blâmable qu’elle fût, a produit cependant un effet salutaire en ce sens, qu’elle a rappelé à l’Europe, que la Russie possédait depuis 1829 les cle/s de position destinées à fixer le sort de la Turquie ; qu’il fallait à tout prix lui enlever, si l’on désirait sérieusement préserver l’empire ottoman d’une chute imminente.
U faHait dans ce but commencer par imposer à la Russie, comme une des principales conditions de la paix, l’annulation de tous les traités conclus jusqu’à cc Jour par elle avec le sultan; car, comme l’a parfaitement dit M. Gladstone à la chambre des communes , c’est à l’aide desdits traités que la Russie a enveloppé de scs filets la Sublime Porte de manière que celle-ci ne put lui échapper.
Le principe qui sert de base à l’application de la première garantie telle qu’elle fut formulée dans les notes du 8 août , tend virtuellement à l'annulation de tous les traités au moyeu desquels la Russie fonda successivement son droit d’intervention exclusive dans les affaires intérieures de l’empire turc. La cour de Pétersbourg ne s’y méprit point.
Répondant à la note verbale remise par le comte BuoI au prince Gortschakolf, le 28 du même mois , au sujet des conditions de paix consignées dans les notes du 8 août, le comte de Ncsselrode dit :
« Le cabinet autrichien nous présente , de concert » avec r.^ngletcrrc et la France, les propositions des r> puissances occidentales, rédigées de telle sorte » que, pour ce qui concerne la forme, elles sont tout » à fait impropres à nous permettre d’y adhérer d’une D manière honorable, et que, quant à leur contenu, n il n’est pas possible de s’y méprendre, puisque, de » l’aveu du gouvernement français, constaté d’ailleurs » d’une manière officielle par la publication de sa ré- )> ponsc adressée à la cour de Vienne, ce que l’on
LE TRAITÉ DE PAIX Dll 30 MARS. 1*3
» entend par l’intcrét de l’équilibre européen n’est » autre chose que l'annulation de nos anciens traités » et la ruine de nos établissements maritimes, qui, » dit-on, faute de tout équilibre, renferment une me- » nace incessante contre l’empire ottoman, et exigent » par conséquent un aifaiblisscnient de la puissance c russe dans la mer Noire, n
Bien que la pratique constante de la vie internationale ait depuis longtemps établi que , par suite de l’état de guerre éclatant entre deux puissances, tous les traités qui avaient été conclus entre elles avant la déclaration de la guerre sont et demeurent abolis, il est à remarquer que dans ces derniers temps-ci, la diplomatie européenne, mue sans doute par un amour excessif de la paix, n’avait pas toujours osé faire prévaloir ce principe dans toutes scs conséquences. Le plus souvent elle s’était bornée à appliquer aux traités de paix le système du statu qm ante bellum. Les notes du 8 août, dans lesquelles l’annulation des traités conclus entre la Russie et la Porte fut posée comme une condition sine qua non de la paix future , ont ramené la pratique de la diplomatie aux véritables principes du droit des gens.
Cela est tellement vrai , que le même principe ayant été reproduit dans le mémento du 28 décembre, il fut, cette fois sans contestation, admis par le prince Gortschakoff, et reconnu formellement par les deux plénipotentiaires de la Russie dans la première séance des conférences de Vienne. Dès lors , sou application aux
lU LE TRAITÉ DE PAIX DC 30 MARS.
préliminaires de paix parafés le 1“ février, ne pouvait rencontrer aucune difficulté sérieuse au sein du congrès de Paris, qui, après l’avoir pris pour point de départ des règlements concernant la future organisation des principautés danubiennes, eut soin de le consigner dans une stipulation spéciale, formant l’objet de l’article 32 du traité général de paix.
De ce que la France et l’Angleterre en signant le traité d'alliance du lU avril 1854 s’étaient interdit de retirer aucun avantage particulier des événements qui pourraient se produire durant la guerre, et que partant elles avaient déclaré en face de l’Europe ne poursuivre aucun remaniement territorial, il ne s’ensuit pas qu’elles s’écartassent du but de leur alliance en réclamant de la Russie une rectification de sa frontière avec la Turquie européenne. Pareille rectification n’était au contraire que la conséquence immédiate de l’annulation des traités existant entre les deux puissances.
En les proclamant éteints et abrogés , les alliés du 2 décembre n’avaient évidemment en vue que de faire rendre à la Sublime Porte les clefs de position dont la cour de Pétersbourg s’était successivement et très -adroitement emparée au moyen de conventions qui, examinées de près, ne sont que l’expression de la volonté imposée par le plus fort au plus faible, que la loi dictée par le vainqueur au vaincu.
Qui veut la fin doit vouloir les moyens. L’annulation dos traités dont il s’agit implique nécessairement la
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cessation des dangers auxquels l’empire ottoman resterait exposé aussi longtemps que ses frontières naturelles ne seraient pas rétablies. La ligne du Danube, comme nous l’avons vu plus haut , est indispensable à la défense de la Turquie. Par ligne du Danube il faut entendre non-seulement le cours du fleuve, mais aussi les ouvrages destinés à en interdire le passage à toute armée ennemie. Rien ne serait plus facile à un corps d’armée russe que de franchir à tout instant le Danube sur des pontons à la Birago, si l’accès des bouches du Danube n’était suIBsamment défendu par des fortifications avancées.
D’après ce principe stratégique, les alliés du 2 décembre proposèrent d’abord à la Russie une rectification de frontières laquelle, partant des environs de Chotyn, suivait la ligne de montagnes qui s’étend dans la direction sud-est, et aboutit au lac Salsyk. C’est cette rectification qui se trouve consignée dans l’annexe au protocole parafé à Vienne le 1" février.
Dans la séance du 8 mars, le baron de Brunnow donna, au congrès de Paris, lecture d’un mémoire tendant à établir que la disposition des lieux et la direction des voies de communication ne permettaient pas de déterminer un tracé direct entre les deux points extrêmes indiqués dans les préliminaires de paix. Rappelant que les puissances alliées devaient avoir en vue d’assurer la libre navigation du Danube, le plénipotentiaire de la Russie avançait, que cet objet serait atteint par un autre tracé, que son gouvernement
l’avait chargé de proposer au congrès. Ce tracé, qui, suivant lui, aurait eu l’avantage de n’apporter aucune perturbation dans l’économie de la province, serait parti de W'aduli-Isaki , sur le Pruth, aurait suivi le val Trajnn et aurait abouti au nord du lac Vaiput. La Russie eufiti aurait fait abandon des îles du delta et aurait rasé les forts d’Ismaïl et de Kilia-X'ova.
La proposition du baron de Brunnow s’écartait d’une manière trop sensible des bases mêmes de la négociation pour que les puissances alliées pussent la prendre en sérieuse considération. Il était évident que la Russie cbcrcbait à conserver les points avancés indispensables à la défense de la ligne du Danube , puisqu’elle voulait garder Isinaïl et lülia-Nova, qui commandent le passage du Danube.
Le baron de Brunnon proposa ensuite d’ajouter au tracé indiqué par lui, le territoire compris entre le lac kallebug, le val de Trajan et le lac Salsyk. Cette combinaison ne fut pas moins énergiquement combattue pai' les plénipotentiaires des alliés du 2 décembre, attendu qu’elle ne comprenait qu’une petite portion du territoire dont la cession avait été consentie par la Russie en acceptant les conditions de paix que l’Autriebe avait ])ortées à Pétersbourg.
Quel que lut l’esprit de conciliation qui animait les puissances alliées , elles ne pouvaient s’écarter des conditions de paix et renoncer totalement à des concessions admises en principe par tous les gouvernements représentés au congrès.
Les plénipotentiaires de la Russie protestèrent qu’ils n’avaient, en plaçant sous les yeux du congrès des considérations dont il y avait lieu, à leur sens, de tenir compte, d’autre intention que de provoquer une entente conforme à la topogi-aphic du pays. Pour preuve de leurs intentions conciliantes, ils se déclarèrent prêts à discuter toute autre proposition qui leur serait communiquée.
Ces diplomates insistèrent surtout sur les difllcultés topographiques que la ligne indiquée dans les jiréliminaircs de paix rencontrerait au nord.
Tout en répétant que les puissances alliées ne pouvaient adhérer h une délimitation qui ne serait pas en harmonie avec les concessions acquises à la négociation, le comte Waleivski proposa, afin de tenir compte des difficultés topographiques mises en avant par les plénipotentiaires de la Russie, de procéder par voie de compensation en prolongeant la limite au sud-est et au delà du lac Salsyk.
Après une discussion engagée sur cet amendement, à laquelle tous les plénipotentiaires prirent part, il fut offert à ceux do la Russie d’établir la frontière au moyen d’une ligne qui, partant du Pruth, entre Séova et Hush , passerait au tiord du lac Salsyk et s’arrêterait au-dessus du lac Albédies.
Sur la demande des plénipotentiaires russes, l’examen ultérieur de ce nouveau traeé fut renvoyé à la séance suivante (10 mars), après que ceux de la France et de la Grande-Bretagne eurent toutefois
établi, que la proposition à laquelle ils venaient de se rallier dans un esprit de concorde, constituait, sous tous les rapports, une concession dont l’importance est attestée par l’étendue du territoire compris entre Cliotyn et Hush; c’est pourquoi le comte Walewski et lord Clarendon exprimèrent la conviction qu’une telle concession serait pleinement appréciée par les plénipotentiaires de la Russie.
A l’ouverture de la séance du 10 mars, le baron de Brunnow s’empressa de reconnaître hautement l’esprit de concorde qui avait suggéré aux plénipotentiaires des puissances alliées le tracé proposé par eux dans la séance précédente; mais se fondant sur les considérations topographiques et administratives que ceux de la Russie avaient déjà fait valoir, il demanda, de concert avec le comte OrlolT, un amendement au tracé qui leur était offert. Cet amendement consistait à iiiire partir la nouvelle frontière du confluent du Pruth et de la Saratsika, en remontant cette dernière rivière jusqu’au village du même nom, pour se diriger de là vers la rivière de Yalput, dont elle descendrait le cours jusqu’au poiut où clic rejoint le val de Trajan , qu’elle suivrait jusqu’au lac Salsyk pour aboutir ensuite à l’extrémité septentrionale du lac Albédics.
C’est cette proposition qui ayant, à la suite d’une discussion approfondie, subi des modifications essentielles, a été définitivement arrêtée par le congrès et insérée dans le traité du 30 mars.
La nouvelle frontière entre la Russie et la Turquie
européenne partira de la mer Noire , à un kilomètre à l’est du lac Boiirna-Sola , rejoindra perpendiculairement la roule d’Akerman , suivra cette route jusqu’au val de Trajan, passera au sud de Bolgrad, remontera le Iqnjj de la rivière Y’aipuk jusqu’à la hauteur de Saratsika et ira aboutir à Katamori, sur le Prulh
Les délégués des puissances contractantes, chargés, d’après l’article 20 du traité générai de paix , de fixer dans ses détails le tracé de la nouvelle frontière, trouveront dans la grande carte topographique publiée en 1821 par le colonel d’état-major russe Pidascheff, en soixante-dix-sept feuilles, et contenant toutes les dénominations en langue française et russe , un instrument utile pour accomplir leur tâche à la complète satisfaction des puissances contractantes.
D’ailleurs, pour contrôler au besoin l’exactitude de la carte du colonel Pidascheff, ils n’auront qu’à consulter la carte u de la Turquie européenne et des pays limitrophes » dressée par l’état-major impérial et royal d’Autriche, publiée en 1829.
* On peut suivre ce trace sur la carte géographique que nous publions à 1a fin du volume.
Le Journal de Constantinople du 6 juillet deniicr annonce que re tracé paraissant iinpruticahlc aux commissaires, deux autres traces allaient être soumis aux puissances alliées.
\ous croyons savoir qu’il s'agit uniquement des diflicultcs rencontrées au sud de Bolgrad, pour fîxer les frontières dans d'immenses marais. On reviendra probablement au projet indiqué antérieurement par l'Autriche, lequel consistait à faire passer le tracé au nord et audessus de cette même ville , précisément pour éviter les marais. Cette modification, quelle qu’elle soit, n’altcrcra pas les bases deduitivement convenues dans le congrès.
Si l’on examine do près la nouvelle délimitation des frontières entre la Russie et la Turcjvie européenne , il est aisé de voir que le but principal des puissances alliées a été de barrer ù la Russie la route stratégique de Leowa, par laquelle, dans les diverses occupations militaires des principautés, et encore dernièrement, en 1853, les Russes étaient entrés en Valachie. Il est vrai que la route de Skuliany, à peu do distance de Jassy, par laquelle les Russes avaient l’habitude d'entrer en Moldavie, leur reste ouverte, puisque les puissances alliées ont renoncé à poursuivre la rectification de la frontière entre Chotyu et Hush. Mais le voisinage immédiat de l’Autriche , qui longe au nord et à l’ouest lu .Moldavie, est plus que suffisant pour couvrir de ce coté les principautés, surtout depuis qu’en vertu du traité de garantie du 15 avril 1 856, l’Autriche a assumé l’obligation do considérer comme un ccuus belli toute infraction aux stipulations de la paix que la Russie pourrait éventuellement commettre.
Le point le plus vulnérable de l’empire ottoman était, comme nous l’avons déjà dit, aux bouches du Danube, entre Ismaïl et Kilia-Nova. C’est en sacrifiant plus de trente mille hommes que Suwaroff s’était emparé d’Ismaïl. Le combat avait été si acharné, qu’aujourd’hui encore le souvenir en est resté dans les rangs de l’armée moscovite. Quand les généraux veulent électriser les troupes qu’ils conduisent à l’assaut, ils n’ont qu’à s’écrier : k En avant, et donnez le coup de baïoniiellc d’Ismaïl ! »
Qu’oa juge par là ce qu’il a dù en coûter à la cour de Pélersbourg de restituer au sultan les clefs de posilion du Danube, et de souscrire à une cession de territoire , laquelle , depuis la fondation de l’empire moscovite, est unique dans ses annales.
La Turquie va non-seulement rentrer en possession des forteresses construites par les Russes sur le Danube, mais en outre, à partir du point où le Prutli rejoint ce fleuve, la Moldavie acquiert un territoire de deux cents milles.
D’après le dernier recensement ofliciel ordonné en 1851, la population de la Bessarabie, qui n’était en 1829 que de 'il2,000 âmes, avait depuis lors plus que doublé, et s’élevait au chiffre de 874,(KX) âmes. La partie la plus peuplée est précisément celle qui forme le cercle d’Ismaïl, le gouvernement russe y ayant favorisé par tous les moyens l’immigration. Depuis l’époque où la Bessarabie fut incorporée à l’empire russe jusqu’en 1831, cette province s’était trouvée en dehors de la ligne des douanes, dont la rigueur proverbiale ne commençait à se faire sentir que sur les bords du Dniester. Plus tard, les blés de la Bessarabie occidentale, au lieu de prendre la direction d’Odessa, commencèrent à trouver un débouché avantageux à Rcni ; ou évitait, en leur faisant descendre le Prutli, le transport par terre beaucoup plus coûteux. Béni avait fini par enlever une partie considérable du commerce des céréales à Galatz et Ibraïla, auxquelles sa concurrence devenait chaque jour plus redoutable.
La Russie, qui manque de sel, possédait dans les lacs salants de la Bessarabie une précieuse ressource dont le produit annuel avait déjà, en 1832, atteint 350,000 puds (environ 60,000 quintaux), chiffre aujourd’hui plus que double. Ces lacs salants se trouvent tous compris dans le territoire dont la Moldavie va s’agrandir.
Enhn, sans compter les colonies de Cosaques sur le Danube avee une population de plus de douze mille âmes, ainsi que les colonies suisses et allemandes trèsprospères , les villages bulgares qui s’étendent le long du Pruth et en général tout le cercle de Kagul sont habités par une population intelligente et laborieuse adounée à l’élève des races ovines , lesquelles fournissent des laines excellentes. Ce sont autant d’éléments do prospérité dont la richesse naturelle de la Moldavie s’accroîtra par suite de la nouvelle délimitation des frontières entre la Russie et la Turquie européenne. Nous croyons pouvoir, d’après des renseignements authentiques, évaluer à deux cent cinquante mille âmes au moins le total de la population disséminée sur le territoire cédé par la Russie à la Sublime Porte.
C’est ce qui explique l’insistance mise par les plénipotentiaires de la Russie à assurer, par l’article 22 du traité de paix, aux habitants dudit territoire les droits et privilèges dont jouissent les principautés danubiennes, ainsi que, pendant l’espace de trois années, la faculté de transporter ailleurs leur domicile, et de disposer librement de leurs propriétés. Bien que
la majeure partie de la population russe soit considérée comme attachée à la glèbe, les puissances alliées du 2 décembre devaient suivre dans la conclusion du traité général de paix des maximes plus conformes à notre civilisation et à l’esprit du droit naturel, en accordant aux ci-devant sujets russes dont le territoire va être annexé à la principauté de Moldavie, la faculté d’émigrer et d’emporter le produit do leurs propriétés mobilières et immobilières.
De tout ce qui précède résulte clairement combien la nouvelle délimitation des frontières, non-seulement donne satisfaction aux intérêts stratégiques de la Turquie, mais aussi va contribuer au développement des intérêts économiques et commerciaux des provinces danubiennes.
A l’époque des conférences de Vienne la Russie n’était pas assez vaincue pour renoncer, ne fût -ce qu’au simple delta du Danube. Dans la séance du 23 mars desdites conférences, le prince Gortschakoff et M. de TitolT s’opposèrent même à tout arrangement qui en aurait impliqué la neutralité. Aussi l’Allemagne, dont les intérêts sont en première ligne affectés par la deuxième garantie, puisque la libre navigation du Danube forme le plus puissant élément de l’activité et de la prospérité de son commerce, s’éleva-t-elle hautement contre la solution incomplète que cette garantie avait reçue aux conférences de Vienne.
La Gazelle universelle d’ Angsbourg , l’organe principal de la presse périodique d’outre-Rhin, se livrant,
dans son numéro du 13 juin 1855, à une apprécialion approfondie des quatre garanties, s’exprime en ces termes par rapport à l’arrangement combiné aux conférences de Vienne , touchant la deuxième garantie :
U Ce n’est que par suite de la paix de Uuebarest, conclue en 1812, que la Russie est entrée en possession de la Bessarabie et a pris pied sur les bords du Danube. C’est do ce point qu’elle dirigeait depuis scs opérations agressives contre le cœur de la Turquie, en meme temps qu’elle paralysait le commerce international sur le Danube. Elle s’empara des bouches de ce fleuve pour mieux arrêter les pulsations de l’artère vitale de l’Europe centrale. Par là, comme sont obligés de le reconnaître désormais les gens les plus bornés, la Russie a porté au commerce, non-sculemeut des provinces danubiennes, mais aussi à celui de l’.Vlcmagne et de l'.Autricbe, les coups les plus terribles. Cependant il y a eu une époque où les hommes les plus clairvoyants se laissèrent sur ce point duper par la Russie. Car, de même que ce fut jadis la France qui ménagea à celle-ci la possession définitive de la Crimée, tandis qu’aujourd’hui elle serait bien aise de la lui arracher, c’est , dans une époque plus rapprochée de nous, à l’Autriche et à l’Angleterre qu’elle doit d’être devenue cniiu maitresso de la bouche de Sulina, qu’elle s’engagea à entretenir toujours navigable. 11 n’est que trop connu de quelle manière arbitraire elle y a exercé sa domination, et employé tous les moyens pour que, de la façon la plus naturelle du monde,
le mot « navigable » signifiât « non-navigable» . Il appartient à r.^ulriclie, plus qu’à toute autre puissance, d’y mettre bonne fin en faisant disparaître à tout jamais la domination russe des bouches du Danube. »
lin célèbre diplomate, dont l’autorité pèse ici d’un double poids , tant à cause des fonctions élevées qu’il a remplies longtemps près la cour de Pétersbourg, qu’à cause de ses sympathies bien connues en faveur de la Russie , le comte de Kiquclmont a fait paraître l’année dernière une brochure ayant pour titre : la Politique de la Russie et les Principautés danubiennes , à laquelle nous croyons devoir emprunter les mémorables lignes qui suivent :
Cl Nous sommes autorisés à demander franchement à la Russie ce qu’elle veut sur le Danube. Cette vallée du Danube est placée entièrement hors de son empire. La Russie n’a sur ce fleuve aucun intérêt qui lui soit nécessaire ou qui puisse lui appartenir directement.
» A l’exception de quelques faibles affluents de la haute Allemagne, il n’y a pas une seule goutte d’eau dans le Danube qui ne soit autrichienne. Toutes les eaux du Tyrol allemand, de laCarinthie, de la Styrie, de la Hongrie, de la Moravie, toutes les eaux du versant méridional des karpathes, toutes celles de la Transylvanie coulent dans le Danube.
» 11 n’y a pas une seule goutte d’eau russe dans le Danube.
» Les plus grands intérêts du commerce autrichien (ainsi qu’une grande partie de ceux de l’Allemagne par
transit) sont sur le Danube; et pendant qu’un grand nombre de bâtiments aulricbiens de toute sorte le montent et le descendent, vont par cette voie à Galatz, à Odessa, à Trébizonde et à Constantinople, pas un seul colis de marchandise russe n’entre dans ce fleuve et ne trouverait aucun avantage à y entrer. La Russie n’y cherche donc qu’un intérêt politique. «
Un tel aveu dans la bouche d’un homme d’Etat dont toute la vie a été consacrée à cimenter l’alliance entre l’Autriche et la Russie est doublement important. Il atteste combien il était urgent d’écarter la domination moscovite des bouches du Danube ; il fait ressortir les féconds avantages que l’Allemague entière va recueillir de l’œuvre du congrès de Paris.
Qu’il nous soit ici permis de poser une question à ceux des cabinets allemands dont les efforts, au sein de la diète germanique, ne semblaient avoir d’autre but que celui d’enrayer la politique inaugurée par l’Autriche au moyen de l’alliance du 2 décembre.
Croit-on que sans le traité du 2 décembre, l’Allemagne aurait jamais conquis la liberté de la navigation sur le Danube, laquelle lui promet désormais un si riche avenir?
Quiconque veut être de bonne foi, doit sans hésiter répondre : non !
S’il pouvait y avoir encore le moindre doute sur ce sujet, il suffirait, pour le faire disparaître, de consulter la fameuse dépêche adressée le 9 mai 1855, par M. de Glinka, chargé d’affaires de Russie près la
Confédération <jcrmanique, au comte de Rechberg, président de la diète.
M. de Glinka était chargé de communiquer aux Etats de la Confédération la note bien connue, du 30 avril, dans laquelle le comte de Nesselrode avait entrepris de rendre les puissances occidentales responsables de l’insuccès des négociations de Vienne. Quelque restreintes et incomplètes que fussent les concessions auxquelles les plénipotentiaires de la Russie avaient souscrit durant les conférences de Vienne par rapport à la navigation du Danube, M. de Glinka avait pour instruction de déclarer positivement à la diète germanique, que le czar n’entendait les réaliser qu’à la condition expresse , que les gouvernements allemands tnaintiendraient à T égard de la Russie l’altitude qu'ils avaient observée jusque-là dans les complications politiques du moment '.
L’Allemagne n’aurait donc recueilli d’autre fruit de
* • MoVSIBL'R LB COUTS,
• Cooformcmcot aux ordres de mon goavemement , j'ai l’hoaneur de remellre h Votre Excellence la dépêche ci*jom(c du comte de \c5selrode , afin qu’elle soit portée à la coanaissauce de la djéte germanique. I/empereur, mon auguste souTcrain, en acceptant pour sa part le résultat des conférences de Vienne , en tant qu'il concerne la position future des principautés et la navigation du Danube, y attache la condition que les gouvernements allemands maintiendront, à l'égard de la Russie, rullitude qu’ils ont observée jusqu’ici dans les complications politiques du moment. La diète germanique voudra bien voir, dans cette résolution de Sa Majesté Impériale , un gage de paix pour l'avenir et un nouveau témoignage d’égards offerts par la Russie aux intérêts auxquels la Confédération germanique a voué sa sollicitude. Je me sens heureux. Monsieur le comte, d'être l'organe de ces sentiments, et saisis l'occasioii, etc.*
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sa stricte neulmiité que de conserver à la Russie la paisible possessfon des bouches du Danube.
Par ses conséquences pratiques le traité du 2 décembre ne pouvait manquer de déjouer les calculs trop habiles de la diplomaliç moscovite.
I.a somme des intérêts que les alliés avaient à poursuivre en Orient embrasse deux questions qui, bien que distinctes, se complètent mutuellement. La première ayant son centre de gravitation dans l’Euxin peut être appelée la question ni.rinienne ; la seconde, par un motif analogue, la question dantihiriiiie.
L’alliance à deux de la France et de la Grande-Bretagne aurait eu pour résultat inévitable de concentrer de préférence leurs efforts dans la solution de la question euxinienne. C’est en Asie que se trouve l’intérêt principal de la Grande-Bretagne, dont les possessions aux Indes étaient indirectement menacées parlapréj)ondérance toujours croissante de la Russie dans l’Euxin. L’intcrét de l’Allemagne en général, et de l’Autriche en j)ar(iculicr, était placé sur les rives du Danube.
L’alliance du 2 décembre, en établissant la solidarité des intérêts entre l’Autriche et les puissances occidentales, permit à la France de seconder les vues de r.Autriche et d’élever, dans l’intérêt de l’équilibre politique, l’affranchissement du Danube à la hauteur d’un (jrand but européen, ainsi que le comte de Clarendon , dans la séance parlementaire du 5 mai dernier, l’a très-justement défini aux applaudissements de toute la chambre des lords.
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