CHAPITRE VIII
Jusque dans ces dernières années, le système de l'assistance familiale des aliénés, indépendante des asiles, a été combattu en France par l'unanimité des médecins spécialistes. Ils soutenaient sans contestation que le patronage familial des aliénés et la colonisation ne pourraient pas être pratiqués clans notre pays, dans les mêmes conditions que dans les pays voisins. Cette opinion, défendue par M. Jules Falret en 1860 2, on la retrouve sous différentes formes dans les rapports deFoville en 1885 3, de M. Ké-
1. Ce chapitre a été publié dans la Revue scientifique, 1894, 4e série, t. II, p. 235.
2. J. Falret, Les aliénés et les asiles d'aliénés, 1890, p. 1. — Brierre de Boismont, Etude bibliographique et pratique sur la colonisation appliquée au traitement des aliénés, (Ann. d'hygiène, etc., 1862, 2e série, t. XVII, p. 380.
3. A. Foville, La législation relative aux aliénés en Angleterre et en Ecosse (Annexe au rapport de M. Th. Roussel au Sénat).
raval en 1889 S de M. Riu en 1892 \ L'exemple, pourtant si instructifs, de la récente colonie de Lierneux en Belgique était purement et simplement omis par ces deux derniers auteurs.
Depuis 1887, j'avais soutenu à plusieurs reprises la possibilité de l'introduction en France de ce mode d'assistance, et la Revue Scientifique a eu la primeur des documents que j'avais recueillis à ce sujet en Belgique et en Ecosse 3 ; mais, comme l'adoption de ce système ne pouvait avoir pour effet que de retarder la construction de nouveaux asiles, je n'avais guère de chances de convertir les médecins aliénistes\ Cependant, en 1891,1e Conseil général de la Seine a commencé une enquête, à laquelle M. Berry a pris une part particulièrement active, et qui a abouti à l'adoption, dans la séance du 12 juillet 1892, des conclusions du
i. Kéraval, les aliénés hors des asiles publics et privés, etc. (Congrès international d'assistance, 4889, t. II, p. 305).
2. Riu, les Colonies d'aliénés (Congrès annuel de médecinementale de Blois, 1892).
3. Le Patronage familial des aliénés {Revue scientifique, 5 nov. 1887). — L Assistance des aliénés dans les maisons privées en Ecosse (Ibicl. 1er décembre 1888).
4. M. H. de Varigny dans une revue scientifique du Temps (19 nov. 1898) a rétabli ce détail historique singulièrement altéré par d'autres (La Presse médicale, 15 janv. 1898, p. 23).
rapport de M. Deschamps, invitant l'administion à établir à Dun-sur-Auron (Cher) une première colonie de cent cléments séniles inoffensifs.
Cette restriction à une catégorie de malades était nécessitée par l'interdiction légale de placer des aliénés ailleurs que clans des établissements spécialement désignés pour eux.
La démence sénile consiste essentiellement en un affaiblissement général des fonctions intellectuelles, sans délire ; mais on désigne souvent sous ce nom des vésanies de la vieillesse. En tout cas, si le dément sénile peut être assimilé à l'aliéné à certains points de vue, ce n'est pas en général un fou dangereux, dont les troubles mentaux nécessitent la séquestration. Les déments destinés à la colonie pouvaient cesser de faire partie du personnel des asiles et en sortir par une mise en liberté régulière. C'est seulement après leur sortie régulière qu'ils pouvaient être placés dans une institution non reconnue par la loi comme faisant partie des établissements destinés aux aliénés. Nous aurons à revenir sur la situation légale de ces malades.
Considérons d'abord leur situation matérielle.
92 l'assistance des aliénés dans les familles
I. — Dun-sur-Auron, autrefois Dun-le-Roi, situé à 28 kilomètres de Bourges, était autrefois une des villes les plus importantes du Berry. C'était une place forte, et il reste encore des ruines importantes de ses fortifications, un beffroi en particulier, au toit bizarre qui fut une des tours du château d'où Pierre de Giac, favori de Charles VII, fut précipité dans l'Auron, sur les ordres du connétable de Richemond, en 1427. Elle fut plusieurs fois assiégée, brûlée ou pillée pendant l'occupation anglaise.
On trouve aux environs de la ville des ruines d'établissements romains, et en particulier d'une villa dite de la Tourotte. La ville elle-même contient un grand nombre de traces de son passé, une église, dont une grande partie remonte à l'époque romane, des maisons dont quelque partie rappelle l'époque gothique ou la Renaissance. Les remparts sont aujourd'hui remplacés par des promenades bien plantées.
La ville de Dun, qu'il y a trente ou quarante ans contenait environ 6.500 habitants, n'en a plus guère aujourd'hui que 4.200. Les mines de fer, qui pendant un temps ont fait sa prospérité et employaient près de 1.800 ouvriers,
ne sont plus exploitées. Les vignes qui couvraient son territoire sont à peu près complètement détruites par le phylloxéra. La plupart des terres sont détenues par de grands propriétaires, qui se soucient peu de développer les ressources du pays par des entreprises nouvelles ou des perfectionnements de l'exploitation agricole. Le travail manque ; les ouvriers des champs ou des carrières ne gagnent guère plus de 1 Ir. 25 à 1 fr. 50 par jour. Les métiers peu lucratifs ne rapportent pas plus de 3 à 4 francs, et encore ne trouvent-ils pas à s'exercer d'une manière régulière. La production des denrées alimentaires les plus usuelles est assez abondante dans le pays et par conséquent à bon marché. La ville de Dun était clone dans des conditions économiques favorables à la fondation d'une colonie, et le choix de l'administration a été particulièrement heureux.
Dun est à 170 mètres d'altitude, dans une position très salubre. La colline qui la supporte est côtoyée par l'Auron et par le canal du Berry, au delà duquel se trouve la ligne du chemin de fer d'intérêt local.
Il n'existe dans la région aucune industrie.
Au point de vue de l'hygiène, la ville se trouve donc aussi dans une condition avantageuse.
Sauf les jours de marché, la circulation des voitures, même dans les plus grandes rues, est à peu près nulle. C'est là pour les pensionnaires une condition de sécurité qui n'est pas à dédaigner.
Une autre circonstance locale, assez précieuse dans l'espèce, c'est que la population susceptible d'offrir l'hospitalité aux assistés de la Seine est constituée par des citadins dont les conditions d'existence diffèrent moins de celles des habitants de la grande ville ou de sa banlieue que celles d'une population rurale.
Malgré ces conditions favorables, la réussite de l'entreprise n'était pas sans difficultés. La population était disposée à accepter des pensionnaires, mais n'était pas sans crainte sur les inconvénients du séjour parmi elle de cette catégorie particulière d'infirmes; et d'autre part, elle conservait des doutes sur la durée de l'institution et sur la rémunération des sacrifices qu'elle allait s'imposer pour une adaptation préalable. Ceux qui offrirent les premiers leurs services étaient les plus besogneux et non pas
les plus aptes. 11 eût été maladroit de rebuter par des refus les premières bonnes volontés. On peut dire que M. Marie, médecin des asiles, auquel a été confiée la direction de l'entreprise, s'en est tiré à son honneur; et il est d'autant plus digne d'éloges qu'il n'acceptait qu'à regret une tache imposée.
II. — Pendant les deux jours que j'ai passés à Dun, j'ai pu visiter la plus grande partie des malades; j'ai vu 59 maisons de nourriciers, dont la plupart ont deux ou trois pensionnaires. Ma visite inattendue ne provoquait aucune émotion, et j'ai pu voir sans aucun fard et sans aucune dissimulation ce qu'il y avait à voir. Tout n'est pas pour le mieux sans doute, mais l'impression générale est satisfaisante.
Un grand nombre de maisons sont constituées par un seul rez-de-chaussée élevé d'une marche au-dessus du sol, en général assez haut de plafond; il n'y a guère de maisons élevées déplus d'un étage. En général, les pièces sont suffisamment étendues, éclairées et aérées ; cependant on en rencontre plusieurs qui ont juste la capacité réglementaire et qui reçoivent
Féké. — Aliénés. 7
insuffisamment de lumière et d'air. Un plus grand nombre serait parfaitement suffisant pour une personne, mais n'en peut contenir plusieurs qu'aux dépens de l'hygiène. Plusieurs logements ne reçoivent le jour que sur des courettes obscures et humides, remplies de détritus, ou par une lucarne pratiquée dans la porte. Il y a, à ce point de vue, une sélection à opérer, sélection qui pourra être faite à bref délai en raison du grand nombre des demandes qui permet un choix de locaux mieux adaptés.
En général, les chambres sont propres ; mais un bon nombre, qui ont leurs murs et leur plafond noircis par l'action prolongée de la fumée, se prêtent mal à la surveillance de la propreté et attristent la vue. 11 serait facile de remédier à ces inconvénients en exigeant, comme on le fait en Ecosse et en Belgique, un simple badigeon à la chaux. Le défaut ou l'insuffisance de l'installation de cabinets d'aisances constitue une lacune d'autant plus regrettable que les assistés sont pour la plupart des vieillards.
Le plus grand nombre des chambres possèdent une cheminée ou un poêle; mais quelquesunes sont dépourvues de tout moyen de chauf-
fage, et sont tout à fait insuffisantes l'hiver, surtout si, comme on en voit, elles sont sans plafond. Chez plusieurs nourriciers qui ont offert une chambre vaste et bien aménagée, on trouve le pensionnaire installé dans un local étroit et défectueux à d'autres égards : on attribue le changement au désir exprès du pensionnaire qui préférerait un local plus retiré où il serait plus libre; dans le doute, il serait bon d'imposer le respect du règlement aussi bien au pensionnaire qu'au nourricier. Quelquefois, dans une chambre qui con-tient à peine deux lits, on en introduit un troisième où couche un membre de la famille.
Les nourriciers trouvent qu'un seul pensionnaire ne peut pas donner un bénéfice suffisant, et leur préoccupation est d'en obtenir deux, trois ou davantage : mais l'administration a le devoir de se préoccuper de procurer aux assistés les meilleures conditions hygiéniques.
La literie est en général suffisante et même souvent supérieure à celle clés asiles. On trouve soit des lits de fer, soit de larges lits de bois avec paillasse et lit de plume et des couvertures convenables. Souvent le lit a une descente de
lit ou une carpette ; ce devrait être toujours, surtout quand le sol est carrelé. Chez bon nombre de nourriciers, chaque pensionnaire a une armoire ou un tiroir spécial pour ses vêtements et son linge de rechange : ce devrait être une règle générale, autant au point de vue de la commodité des pensionnaires que de la facilité de la surveillance.
Les pensionnaires doivent prendre leurs repas en commun avec la famille. Le règlement exige de la viande fraîche à quatre repas par semaine : il parait suivi en général ; mais la garantie n'est suffisante que dans les familles qui ne sont pas trop besogneuses, et dans le régime desquelles les haricots rouges et les beignets de pruneaux ne prennent pas une place trop prédominante. La boisson est de la piquette, quelquefois du café noir. Chaque pensionnaire a droit à un litre de vin par semaine. En général, les malades ne se plaignent pas du régime, ni de la préparation des aliments, ni de leur quantité.
Les pensionnaires sont pourvus d'un trousseau fourni par l'administration, et dont il est dressé un double inventaire. Les vêtements, dif-
férents pour l'hiver et pour l'été, sont pour la plupart confectionnés dans le pays, et ne constituent pas par conséquent une marque distinctive. Quelques malades s'obstinent à ne porter que des vêtements qui leur appartiennent en propre, et dont le renouvellement insuffisant est une source d'inconvénients multiples. Assez souvent le changement de vêtements, soit pour le blanchissage, soit pour la réparation, provoque des idées de vol et des accusations qui sont le plus ordinairement fausses, mais sont aussi quelquefois légitimes : il n'est pas sans exemple que les nourriciers portent les vêtements ou le linge de leurs pensionnaires.
Les pensionnaires jouissent d'une grande liberté ; ils vont et viennent seuls, non seulement dans la ville et les environs, mais même quelquefois au loin, à un pèlerinage vanté ou à la ville de Bourges.
La colonie de Dun, comme le fait remarquer M. Puteaux dans son rapport au Conseil général de la Seine, n'est pas une colonie de travail, mais une colonie de repos. La plupart des vieillards qui en font partie sont incapables de tout travail et ne travaillent pas ; mais un grand
100 l'assistance des aliénés dans les familles
nombre prennent part aux soins du ménage, à la préparation des aliments, à la garde des enfants, etc. D'autres travaillent à la confection des vêtements que leur confie l'administration. Tous les valides trouvent à occuper leur activité, encouragée par les rétributions qui sont versées à leur pécule. Du reste les nourriciers, qui euxmêmes manquent de travail, ne tiennent pas à ce que leurs pensionnaires soient en mesure d'entrer pour une part dans la concurrence.
Les pensionnaires de Dun ne sont pas aussi complètement relégués qu'on pourrait le croire. La Compagnie d'Orléans favorise les visites des familles en leur accordant la gratuité du retour : une vingtaine de pensionnaires ont déjà pu recevoir un ou plusieurs de leurs parents. D'autre part, l'administration affranchit volontiers les lettres d'un pensionnaire. Aussi n'y a-t-il pas d'exemple de tentative d'évasion à proprement parler : quelques débiles se sont égarés et ont été ramenés par les personnes qui les ont rencontrés, et auxquelles on a alloué une indemnité proportionnelle à la distance parcourue.
Les pensionnaires sont en général satisfaits
de leur sort, et on en citerait difficilement qui regrettent l'asile. Plusieurs manifestent le désir de retourner à Paris; mais ce qu'ils entendent, c'est Paris et la liberté complète, et non pas Paris a\ec le genre de liberté qui convient à leur état mental. Ils ne tirent pas seulement avantage du système colonial au point de vue de leur bien-être et de leur santé physique. Dans quelques cas au moins le retour à une vie moins monotone que celle de l'asile, la part qu'ils prennent aux préoccupations de la famille relèvent leur activité mentale menacée de la démence des asiles (asylum dementia) l-
III. — Les nourriciers occupent les positions les plus diverses ; on compte parmi eux plusieurs conseillers municipaux. Du reste, voici le tableau des nourriciers par profession en 1894 :
Tailleurs. . . .
Journaliers. . .
Épiciers ....
Couturières . .
Aubergistes . .
Pâtissiers . . .
Cordonniers . .
Libraire ....
Tisserand . . .
Fruitier ....
Garde champêtre Botteleur. . . .
Sans profession.
Propriétaires. .
Voituriers . . .
Facteurs. . . .