CHAPITRE YÏI
Les aliénés ont non seulement besoin d'une surveillance constante au point de vue de leurs fonctions de nutrition et de leurs fonctions intellectuelles, mais encore de soins spéciaux. Celui qui les veille ne doit pas seulement constater les troubles dont ils sont affectés, mais il doit autant que possible concourir à y porter remède et à éviter les accidents qui peuvent en résulter.
Lorsque les troubles mentaux sont survenus à la suite d'un choc ou de conditions qui ont entraîné un épuisement considérable ; puerpéralité, neurasthémie traumatique ou émotionnelle profonde, etc., le repos absolu, joint à la suralimentation, aux mouvements passifs, au massage et aux narcotiques peut rendre des services. Mais il ne faut pas croire que le repos absolu du corps soit la condition la plus favo-
rable au repos de l'esprit, tant s'en faut. Les troubles attribués au surmenage résultent le plus souvent d'un exercice systématique, et c'est l'inaction de l'esprit qui joue le rôle pathogène. Le moyen le plus efficace d'empêcher les malades de s'absorber dans leurs idées fausses est de tenir le plus possible leur esprit occupé ; mais il faut éviter la fatigue. Aussi est-il préférable de les distraire par des travaux manuels et des exercices physiques en général. Mais le mieux est d'employer leur temps à des travaux utiles : les jeux comme le billard et les cartes, si les malades s'y adonnent à l'exclusion d'occupations sérieuses, peuvent à la longue précipiter la déchéance mentale aussi bien que la paresse. Les travaux monotones qui se renouvellent tous les jours aux mêmes heures sont aussi d'une utilité douteuse1. Les occupations variées, ou interrompues par quelques divertissements sont plus recommandables. La nature de ces occupations varie nécessairement suivant le sexe, l'âge, la situation antérieure. Même lorsque les malades paraissent prendre goût à leur travail, il ne faut
1. W.-D. Granger, How to care for the insarie; New- York, 1886, p. 34.
pas les perdre de vue ; dans la solitude, ils reviennent facilement à leurs désillusions, se laissent aller à de mauvaises habitudes ; la possibilité de tromper les invite à tromper. Les malades sont d'ailleurs encouragés par l'exemple ; on ne peut mieux faire que de partager leurs occupations.
Ferrus a particulièrement insisté sur la valeur du travail physique dans l'hygiène des aliénés. L'exercice en plein air est le plusrecommandable pour les hommes aussi bien que pour les femmes. Les travaux de jardinage leur conviennent particulièrement. Bodelschwingh a utilisé" le travail manuel chez les épileptiques ; sous le patronage de Forel on a fondé dans les faubourgs de Zurich un établissement spécial où les malades sont occupés à l'horticulture, à l'ébénisterie, au dessin, au modelage, à la typographie. On a pu constater l'influence salutaire de l'occupation chez les psychopathes, les alcooliques, chez les imbéciles et aussi chez les hystériques et les neurasthéniques. La marche à pied, les promenades à cheval ou en voiture sont toujours recommandables. Les femmes se trouvent très bien de prendre part aux soins du
ménage dans une maison étrangère1. Mais il ne faut pas oublier que la fatigue peut être encore plus préjudiciable à un malade que l'inactivité. Toutes les fonctions de l'organisme sont solidaires ; que la fatigue arrive par les jambes ou par la tête, le fonctionnement général s'en ressent ; la digestion est tout aussi bien troublée par un exercice violent immédiatement après le repas que par un travail intellectuel intempestif. Ce n'est pas sans raison que quelques auteurs conseillent le repos complet pendant une demiheure ou une heure après le repas pour les neurasthéniques2.
Il ne faut pas oublier d'ailleurs que si l'état mental des aliénés varie souvent d'un jour à l'autre, leur état physique ne varie pas moins, et par conséquent leur résistance à la fatigue présente plus encore que chez les individus normaux des différences journalières. Il faut tenir compte de ces différences et ne pas exiger une tâche uniforme : une marche qui les calmait hier peut les épuiser aujourd'hui.
1 Alice R. Cooke, Training insane women in domestic industry [Journal of social science, 1898, XXVI, p. 95).
2. T. Stretch Dowse, Oabrain and nerve exhaustion. 1887, p. 68.
Parmi les divertissements, la musique instrumentale ou vocale doit tenir une place importante ; elle permet en effet de tenir leur esprit occupé sans les fatiguer. Les différents arts manuels sont moins capables d'empêcher les idées délirantes de suivre leur cours.
Pendant leurs différents exercices et en particulier pendant leurs exercices en plein air, on doit surveiller les aliénés au point de vue de leurs vêtements. 11 ne faut pas oublier que leur circulation et leur nutrition sont toujours défectueuses, et qu'ils se refroidissent très facilement. Il est nécessaire de s'assurer de temps en temps que la température des parties découvertes n'est pas trop abaissée, que les mains ne sont pas violacées et turgescentes, etc. Malgré la diminution de sensibilité à la douleur qui les empêche de se plaindre du froid, les aliénés et les faibles d'esprit, surtout les enfants sont sujets aux engelures \ il faut les munir de gants en temps opportun. On doit veiller à ce que les vêtements soient toujours appropriés à la température.
1. Fletcher Beach, The treatment and éducation of the mentally fecble children, 1895, p. 16.
Un grand nombre d'aliénés négligent leur toilette et même les soins de propreté les plus élémentaires. Non seulement il faut leur donner l'exemple d'une tenue correcte, mais il faut les engager à l'imiter et les aider au besoin. Les malades conservent instinctivement plus de respect pour leurs vêtements ou pour les objets qui les entourent lorsque tout est tenu avec ordre et propreté. Il faut veiller particulièrement aux soins de la bouche et des dents, des organes génitaux, etc. Harding^fait remarquer que la malpropreté des mains et des ongles, peut jouer un rôle dans la production des diarrhées en permettant l'introduction de substances nuisibles clans le tube digestif. Les modifications de la manière de faire des malades relativement à leurs vêtements méritent d'être notées ; elles sont souvent, avec le changement des sentiments affectifs, la traduction extérieure d'une modification dans la marche de la maladie.
Le bon fonctionnement de la peau est tout aussi nécessaire que celui du poumon ou du