ET LEURS DISCIPLES
Lamarck. L« génération spontanée. — Caractère artificiel de la notion d'espèce et des classifications. — L'orgasme et l'irritabilité. — Influence des besoins et des habitudes sur les modifications des formes vivantes.
— Modifications corrélatives des organes. — Hérédité, — Négation de la théorie des cataclysmes généraux et des créations successives.
— Rapports de l'Homme eldes animaux. — Etiennb Geoffroy Saint- HiLAiRE. L'action directe des milieux — Synchronisme de l'évolution du monde et de celle des êtres vivants. — Hypothèse des variations brusques. — Transformisme et embryogénie. — Comparaison des idées de Geoffroy et de Lamarck. — Les disciples de Geoffroy et de Lamarck. Isidore Geoffroy et la variabilité limitée des espèces.
— Pierre Leroux et l'hypothèse du progrès continu. — Progrès parmi les naturalistes de l'hypothèse de la variabilité des espèces.
Lamarck. La génération spontanée; caractère artificiel de la notion d'espèce et des classifications. — Erasme Darwin pensait que les filaments vivants d'où étaient issus tous les animaux avaient été l'objet d'une création spéciale. Lamarck s'eflForce au contraire d'expliquer comment les premiers organismes ont pu se constituer
dans la matière inerte. Il est donc partisan de la génération spontanée.
C'est toujours, suivant lui, une matière mucilagineuse qui est le point de départ de la vie ; cette matière, d'abord inerte, peut se former de deux façons : tantôt elle résulte de la combinaison directe des éléments chimiques et reçoit alors l'action des fluides subtils mis en mouvement par la chaleur et la lumière du soleil et qui viennent Tanimer; tantôt elle se produit dans le corps d'autres animaux dont elle reçoit directement la vie et une tendance à une évolution plus rapide. Les Infusoires se forment parle premier procédé; ils ont donné naissance dans leurs transformations successives aux animaux rayonnes; les Vers intestinaux et généralement les parasites se forment par le second ; ils ont été l'origine des animaux actuels d'une part, et, d'autre part, des Vers annelés, des Mollusques et des Vertébrés. Lamarck s'efforce de tracer la succession de ces formes, et c'est là pour lui tout le problème de la classification naturelle qiTi consistait pour Linné dans la recherche de l'idée mystique qui avait présidé à la création et en avait déterminé le plan. L'échafaudage de divisions auquel ses prédécesseurs attachent tant d'importance n'est pour lui que d'un intérêt secondaire. Toutes ces divisions ne correspondent à rien de réel; il n'y a même pas à! espèces dans la nature; il n'y a que des individus. Les séries d'individus issus les uns des autres ou de parents communs, forment une seule et même race» « .Dans chaque lieu où les animaux peuvent
habiter, les circonstances qui y établissent un ordre de choses restent longtemps les mêmes ; de là pour nous l'apparente constance des races que nous nommons espèces, constance qui a fait naître en nous Tidée que ces races sont aussi anciennes que la nature.,. On donne le nom de genre à un ensemble de races dites espèces ^ »
L'orgasme et ïirritabiliié, — Les animaux les plus simples sont dépourvus d'organes ; mais la chaleur qui les pénètre tend à écarter leurs molécules que maintient unies la cohésion ; la lutte entre la chaleur et la cohésion détermine dans toute leur substance un état spécial de tension, que Lamarck nomme Vorgasme, et d'où résulte Y irritabilité.
Lorsque certaines régions du corps reçoivent habituellement une excitation extérieure plus forte que les autres, leur irritabilité est mise en jeu ; il se produit vers les points excités un afflux plus considérable des fluides vitaux; l'orgasme devient plus intense et détermine à son tour dans ces points une structure particulière ; ainsi apparaissent les organes.
Chez les animaux déjà pourvus d'organes la volonié peut diriger de même les fluides vitaux vers telle ou telle partie du corps, et leur afflux habituel vers ces parties peut y déterminer la formation d'organes nouveaux.
Influence des besoins et des habitudes sur les modifications des formes vivantes, — Les organes une fois for-
* Lamarck, Philosophie :(oologique, chap. vii.
mes se transforment et se modifient sous Taction des circonstances extérieures. A la vérité, « ces circonstances n'opèrent directement sur la forme et l'organisation des animaux aucune modification quelconque. Mais de grands changements dans les circonstances amènent pour les animaux de grands changements dans leurs besoins, et de pareils changements dans les besoins en amènent nécessairement dans les actions. Or, si les nouveaux besoins deviennent constants et très durables, les animaux prennent alors de nouvelles habitudes qui sont aussi durables que les besoins qui les ont fait naître... Si de nouvelles circonstances devenues permanentes pour une race d'animaux ont donné à ces animaux de nouvelles habitudes, c'est-à-dire les ont portés à de nouvelles actions qui sont devenues habituelles, il en sera résulté V emploi de telle partie par préférence à celui de telle autre, et, dans certains cas, le défaut total d'emploi de telle partie qui est devenue inutile... Lorsque la volonté détermine un animal à une action quelconque, les organes qui doivent exécuter cette action y sont aussitôt provoqués par Tafiluence de fluides subtils (des fluides nerveux) qui y deviennent la cause déterminante des mouvements qu'exige l'action dont il s'agit... Il en résulte que des répétitions multipliées de ces actes d'organisation fortifient, étendent, développent et même créent les organes qui y sont nécessaires. » Par coptre, les organes devenus inutiles ne reçoivent plus l'action transformatrice des fluides vitaux; ils s'amoindrissent peu à peu et quelquefois disparaissent entièrement. Le
sentiment intérieur de lanimal, grâce auquel il ressent des besoins y sa volonté qui le porte à satisfaire les besoins ressentis sous Tinfluence des circonstances extérieures, voilà donc les agents modificateurs par excellence. Grâce aux modifications qu'il éprouve ainsi, Tanimal demeure constamment en harmonie avec le milieu extérieur, il s'adapte à ce milieu ; c'est-à-dire qu'il se tient toujours en état d'en tirer le meilleur parti possible.
Toutefois ces modifications ne sont pas produites au hasard, « rien n'existe que par la volonté du sublime Auteur de toutes choses » ; il peut donc y avoir un plan suivant lequel s'accomplit l'évolution des formes vivantes. Ce plan apparaît nettement dans certains groupes. Les animaux vertébrés, par exemple, quoique offrant entre eux de grandes différences, paraissent tous formés sur un plan commun d'organisation. Les différences tiennent aux adaptations qui ont souvent altéré, contrarié et même changé dans sa direction le plan que la Nature n*a cessé de perfectionner depuis les Poissons jusqu'aux Mammifères'.
Modifications corrélatives des organes, — Lamarck semble également, admettre que les modifications de certains organes peuvent entraîner corrélativement les modifications d^autres organes : « Autant les Poissons, parmi les Vertébrés, présentent dans leur conformation générale et dans les anomalies relatives à la progression
^ Lamarck, Philosophie :(oologiqne, 2« édition, t. I, p. 185.
de la composition d'organisation le produit de l'influence du milieu qu'ils habitent, autant les Insectes, parmi les Invertébrés, offrent dans leur forme, leur organisation et leurs métamorphoses le résultat évident de Tinfluence de Tair dans lequel ils vivent, et dans le sein duquel la la plupart s'élancent et se soutiennent habituellement ■comme les Oiseaux. Si les Insectes eussent eu un poumon, s'ils eussent pu se gonfler d'air, et si Tair qui pénètre dans toutes les parties de leur corps eût pu s'y raréfier comme celui qui s'introduit dans le corps des Oiseaux, leurs poils se fussent sans doute changés en plumes,, »
Cet exemple de modification corrélative n'est peut-être pas très heureux; mais l'idée d'une corrélation entre la présence d'un organe et les modifications dont certains organes d'une nature toute différente en apparence sont susceptibles, est ici parfaitement claire et mérite d'être signalée.
Hérédité, — Si le sentiment intérieur des animaux, leur volonté, stimulés par les conditions extérieures et guidés dans leur action par le plan suivant lequel ces êtres sont construits et les corrélations que ce plan impose à leurs organes, constituent des agents modificateurs puissants résidant dans chaque individu, il y a aussi dans tout animal un agent conservateur de haute importance: c'est Y hérédité, en vertu de* laquelle chaque individu transmet à sa descendance les modifications qu'il a acquises, et qui, une fois ses besoins satisfaits, demeurent invariables tant que les circonstances extérieures demeurent constantes. Ainsi se créent les espèces.
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Négation de la théorie des cataclysmes généraux et des créations successives, — Les espèces une fois constituées ne disparaissent pas ; si les animaux qui vivent aujourd'hui ne sont pas identiques à ceux des périodes géologiques antérieures à la nôtre, cela ne tient pas, comme on Taffirme trop souvent, à ce que ces espèces ont disparu, victimes de soudaines catastrophes dont notre globe aurait été le théâtre. Rien n'indique que ces catastrophes se soient réellement produites, la plupart des espèces que Ton croit éteintes se sont simplement transformées, et nous ne savons plus les reconnaître dans leurs descendants. Quelques grosses espèces de Vertébrés seules ont peut-être été réellement anéanties, mais cela tient à ce qu'elles ont été traquées par THomme, qui exerce sur les parties sèches dû globe un empire absolu. «De là naît la possibilité que les animaux des genres Pal^eotberium, Ânoplotherium, Megalonyx, Mastodon, de M. Cuvier, et quelques autres espèces de genres déjà connus ne soient plus existants dans la nature, mais ce n'est qu'une possibilité. » La guerre que se font entre eux les animaux ne saurait amener la destruction complète d'aucune espèce, elle a seulement pour effet de maintenir dans des limites conformes au plan de la nature le nombre des individus des espèces trop prolifiques.
Nous voilà donc en présence, pour la première fois, jne théorie complète de la formation, de la multiplica- »n et de la conservation des espèces animales. A l'appui sa doctrine où l'usage habituel et le défaut d'usage
des organes tiennent une si grande place, Lamarck cite de nombreux exemples : les Baleines, les Fourmiliers, qui ne se nourrissent que de très petits animaux, manquent de dents; ces organes disparaissent chez les Oiseaux où la présence d'un bec les a rendus inutiles ; la Taupe, le Spalax, le Protée, qui vivent dans l'obscurité, n'ont que des yeux rudimentaires ; les pattes ont disparu chez les Serpents qui ont pris l'habitude de ramper pour se cacher dans l'herbe et ont allongé leur corps pour passer plus facilement dans les trous. De même de nombreux Insectes ont manifestement perdu leurs ailes; les ailes se sont également atrophiées chez les Oiseaux coureurs.
Au contraire, le séjour habituel de certains Oiseaux dans l'eau a fait développer entre leurs doigts des membranes natatoires ; les efforts faits par les Echassiers pour pêcher sans se mouiller le corps ont amené l'allongement simultané de leurs pattes et de leur cou ; la langue s'est allongée pour devenir un organe tactile chez les Lézards et les Serpents, dont les yeux latéraux ou placés sur la tête ne peuvent être dirigés en avant; les Soles et les autres Poissons plats ont pris l'habitude de nager sur le côté et se sont déformés en conséquence pour pouvoir s'approcher plus près des grèves sablonneuses. Chez les Pachydermes herbivores qui restent en place le corps s'est épaissi, les pieds se sont munis de sabots et le nombre des doigts s'est réduit; la nécessité de fuir a rendu les Ruminants sveltes, en même temps que leurs accès de colère, auxquels les mâles sont surtout
sujets, en dirigeant fréquemment les esprits animaux vers leur seul organe de défense, la tête, a déterminé l'apparition de cornes sur leur front. Le cou s'est allongé chez les Girafes qui vivent dans des pays où les arbres sont les seuls végétaux; les pattes de derrière se sont particulièrement développées chez les Kanguroos qui ont pris l'habitude de se tenir debout pour ne pas gêner leurs petits lorsqu'ils sont encore contenus dans leur poche ventrale.
Rapports de VHomme et des animaux. — Des adaptations de ce genre suffiraient même, suivant Lamarck, pour transformer un Singe à Tallure oblique en un Homme se tenant debout, et Ton pourrait croire qu'une telle transformation s'est réellement accomplie si l'Homme n'était distingué des animaux par son organisation et si son origine n'était pas différente de la leur^.
Telle est dans son ensemble la théorie de Lamarck. Les exemples qu'il a choisis pour la soutenir sont loin d'être toujours convaincants; on s'est emparé souvent de quelques-uns d'entre eux pour ridiculiser l'idée que les animaux peuvent intervenir dans leurs modifications, avoir une part active dans les transformations qu'ils subissent. C'est là cependant un fait contre lequel ne sauraient protester les naturalistes qui ont tant soit peu étudié les mœurs des animaux. Il est bien certain que tous les animaux d'une même espèce ne s'imitent pas les uns les autres d'une manière absolument servile. Leur volonté,
^ Lamarck, Philosophie :^oologique , t. I, p. 357.
OU d'une manière générale leurs dispositions mentales, interviennent certainement dans la façon dont ils usent du milieu qui les entoure, dans les habitudes qu'ils se créent, et, s'ils n'ont pas conscience des conséquences de ces habitudes, ils n'en rendent pas moins par leur volonté ces conséquences nécessaires. Quant à l'influence de l'usage ou du défaut d'usage d'un organe, tous les physiologistes savent quelle est son importance. La théorie de Lamarck repose donc sur les bases les plus sérieuses, et Ton a eu tort de la négliger autant qu'on l'a fiiit. Lamarck, à la vérité, l'a peut-être présentée d'une manière trop absolue. Elle ne saurait, en effet, tout expliquer, et elle a le grave défaut de ne pas s'appliquer aux plantes chez qui il ne saurait être question de sentiment intérieur, de besoins, d'efforts habituels, et où l'usage et le non-usage des organes tient moins de place que chez les animaux.
Etienne Geoffroy Saint-Hilaire. L'action directe des milieux, — Etienne Geoffroy Saint-Hilaire complète à certains égards Lamarck. Il n'a pas réuni en corps de doctrine ses idées sur la formation et les liens généalogiques des espèces. Aussi bien se préoccupe-t-il beaucoup plus des lois de l'organisation des animaux que des rapports mutuels de ces êtres; mais il est franchement transformiste. 11 n'est, suivant lui, « qu'un système de créations incessamment remaniées et successivement progressives , et remaniées sous'^l'action toute-puissante des milieux ». 11 espère qu'il sera un jour « décidément démontré que les races actuelles sont le produit de la
même création continuellement successive et progressive, et qu'elles sont réellement descendues, par une filiation ininterrompue de races aujourd'hui perdues, et de races qui, si par l'effet d'un retour miraculeux, une résurrection les rendait à l'improviste, ne reparaîtraient que pour s'anéantir de nouveau, le milieu ambiant d'aujourd'hui ne devant plus fournir les conditions suffisantes à leur respiration ' ». Geoffroy Saint-Hilaire admet, en effet, que deux causes prédominent parmi celles qui ont déterminé l'évolution organique : i** le refroidissement graduel de la terre; 2** l'absorption graduelle d'une partie de l'oxygène de l'atmosphère, transformé par la respiration en acide carbonique et fixé à l'état de carbonate de chaux dans les Polypiers, les coquilles des Mollusques et les os des Vertébrés, qui se conservent dans le sol sans rendre à l'atmosphère l'oxygène qui lui a été enlevé durant la vie des animaux d'où ils proviennent. Cette double cause a forcé les animaux à produire plus de chaleur dans des conditions moins favorables, a nécessité par conséquent un perfectionnement considérable de l'appareil respiratoire. Ce perfectionnement n'a pu s'opérer sans entraîner de nombreuses et profondes modifications corrélatives des autres organes. Dans son mémoire sur VJnfluence des milieux ambiants fiftoffroy expose (p 76) ses idées sur ce sujet en quel-
Ies phrases lumineuses :
Et. Geoffroy Saint-Hilaire, Études progressives d'un naturaliste pendant Us ts i8j4 et iSj$, p. 117.
« La respiration constitue selon moi, dit-il, une ordonnée si puissante pour la disposition des formes animales qu'il n'est même point nécessaire que le milieu des fluides respiratoires se modifie brusquement et fortement pour occasionner des formes très peu sensiblement altérées. La lente action du temps, et c'est davantage, sans doute, s'il survient un cataclysme coïncidant, y pourvoit ordinairement. Les modifications insensibles d'un siècle à l'autre finissent par s'ajouter et se réunissent en une somme quelconque, d'où il arrive que la respiration devient d'une exécution difficile, quant à de certains systèmes d'organes; elle nécessite alors et se crée à elle-même un autre arrangement, perfectionnant ou altérant les cellules pulmonaires dans lesquelles elle opère, modifications heureuses om funestes qui se propagent et qui influent sur tout le reste de l'organisation animale. Car, 5/ ces modifications amènent des effets nuisibles, les animaux qui les éprouvent cessent d'exister pour être remplacés par d'autres, avec des formes un peu changées, et changées à la convenance des nouvelles circonstances. »
n résulte de là que pour Geoffroy le milieu ambiant et surtout le milieu respirable agissent directement sur les animaux; il en trouve la preuve évidente dans les expériences de William Edwards sur les métamorphoses des Têtards de Grenouille, métamorphoses qui sont singulièrement retardées quand on force cts jeunes animaux à demeurer sous l'eau et surtout quand on les prive en même temps de lumière. Comment cette action s'ac-
complit-elle? Est-ce, comme le dit Lamarck, par l'intermédiaire des besoins et des habitudes? Est-ce, au contraire, directement, comme les corps combustibles sont modifiés par l'oxygène qui les brûle? La distinction n'est pas aussi nette qu'elle le paraît au premier aboi'd. Geoffroy ne se prononce pas nettement entre ces deux alternatives. On peut croire cependant qu'il penche vers la seconde. Il finit, en effet, par tenter de ramener à un pur mécanisme tous les phénomènes présentés par les êtres vivants. Il peut être à cet égard regardé comme le précurseur de l'école dite monistiquey dont la première idée appartiendrait, suivant lui, à l'empereur Napoléon. Synchronisme de l'évolution du monde et de celle des êtres vivants, — Cependant une autre idée se présente parfois à son esprit, celle que le monde vivant et le monde inorganique subissent, indépendamment l'un de l'autre , une évolution dont les termes parallèles sont réglés d'avance de manière à se correspondre exactement.
« Je raisonne ici, dit-il dans ses Etudes progressives d'un naturaliste^, dans l'hypothèse posée par Pascal, savoir « que les êtres animés furent, dans le principe, « des individus informes et ambigus ». Qui dès lors n'aperçoit clairement qu'un enchaînement suivi et nécessaire se manifeste véritablement dans la disposition et dans l'apparition successive des corps et des actions s'y appliquant, puisque ce sont là tout autant d'actes
* Geoffroy Saint-Hilaire, Études progressives d'un naturaliste, p. 109, Paris,
E. Perrier, Le Transformisme. 3
■il
nécessaires de génération qui passent à leurs conséquences immédiates. C'est à faire dire que tout gît au fond dans le déroulement méthodiquement exécuté des matériaux dont dispose la nature, dans un développement successif, susceptible d'être embrassé aussi bien dans l'avenir que dans le présent, et ménagé en définitive pour que chaque chose arrive à son moment préfixé. C'est dans ce sens que Ton peut dire de la naissance de THomme qu'elle fut de toute éternité dans les des3eins de la Providence, toutefois pour n'apparaître qu'au jour prévu, et aussitôt que le monde ambiant à intervenir à cet effet aurait acquis toute la consistance et aurait été mis en possession des éléments conditionnels afin que l'Homme fût produit. »
On pourrait croire d après ce passage que Geoffroy Saint-Hilaire admet une sorte de développement parallèle du monde organique et du monde inorganique, chaque forme nouvelle du règne animal et du règne végétal apparaissant en vertu d'une force évolutive propre, au moment précis où certaines conditions d'existence sont réalisées. On pourrait croire tout au moins que la réalisation de ces conditions n'a d'autre effet que de permettre à une force évolutive, immanente dans le règne animal et dans le règne végétal de développer ses effets, sans que le milieu ait, en réalité, d'action immédiate sur les organismes.
Si l'on songe que Geoffroy s'est efforcé sans cesse de démontrer l'unité de plan du règne animal, que cette unité de plan ne peut guère résulter que de la coordi-
nation préméditée et voulue des éléments de la substance vivante, qu'elle nécessite, en conséquence, l'intervention d'une Intelligence créatrice, on comprendra que l'idée d'une évolution parallèle, mais indépendante, du monde vivant et du monde sidéral, ne paraissait pas impossible à l'illustre anatomiste. 11 n'y attache cependant pas grande importance et se comporte, en somme, comme si le milieu pouvait tout, ce qu'il ne manque pas, du reste, d'affirmer à maintes reprises. Témoin ses recherches sur la production artificielle des monstruosités qui ne pouvaient aboutir si les formes vivantes étaient déterminées et prévues de toute éternité, et ne faisaient qu'attendre la réalisation des circonstances qui permettent leur apparition, comme le croyait Bonnet. Geoffroy écrit au contraire * : « L'espèce n'est fixe et ne reparaît dans ses formes, semblable à ses parents, que sous la raison du maintien de l'état conditionnel de son milieu ambiant ; car, selon la portée, et sous Tinfluence des variations de celui-ci, il n'est presque pas de changements qui ne soient possibles à son égard. J'ai consacré à la démonstration de ce principe et communiqué en mars 1831, à l'Académie des sciences, un mémoire étendu... Dans cet écrit et dans de plus anciens que j'y rappelle (Sur les déviations organiques provoquées et observées dans un établissement d'incubations artificielles ; Mémoires du. Muséum, Xlll, 89), je recherche les voies et moyens des métamorphoses des organes; et j'ai déjà
* Et. Geoffroy Saint- Hilaire, Études progressives d'unnaturaliste, 1835, p. 107.
beaucoup à m'applaudir du bonheur de mes premiers résultats. »
Lbypoibèse des variations brusques, — Ces recherches ont sans doute contribué à affermir Geoffroy dans la pensée que c'est surtout sur les embryons que le milieu réagit, et comme les monstres que Ton obtient lorsqu'on place les embryons dans des conditions anormales de développement diffèrent souvent profondément de leurs parents, Geoffroy est conduit à admettre que les variations ne sont pas aussi lentes et aussi graduelles qu'on est porté à le supposer, mais peuvent se manifester brusquement. Si ces modifications brusques sont la conséquence des modifications mêmes du milieu dans lequel s'est accompli le développement de l'embryon, elles se renouvelleront aussi longtemps que le milieu gardera son nouvel état et, si la forme nouvelle qui apparaît ainsi est viable dans les conditions où elle se trouve placée, une espèce nouvelle sera formée. 11 n'est pas impossible que les choses aient pu, dans certains cas, se passer ainsi, et iM. H. Milne Edwards a accepté un moment cette théorie de la formation des espèces dont il ne s'est écarté qu'en raison de cette objection que la plupart des monstres ne sont pas viables. L'objection n'est pas, semble-t-il, insurmontable.
Le transformisme et t embryogénie , — Mais ce ne sont pas seulement les embryons monstrueux qui fournissent j à Etienne Geoffroy Saint-Hilaire les éléments de sa doc- \ trine transformiste. Dans sa recherche de l'unité de plan de composition, il est souvent amené à comparer cer-
tains animaux adultes aux embryons d'autres animaux : il compare, par exemple, le crâne des Poissons adultes au crâne des embryons de Mammifères, le Protée des lacs de la Carniole aux têtards de nos Salamandres. 11 introduit ainsi dans la science positive une idée que nous verrons bientôt prendre une importance croissante et qui peut s'exprimer ainsi : Les animaux supérieurs passent au cours de leur développement par une série de formes qui demeurent Vétatpermanent des animaux inférieurs. Les animaux inférieurs seraient dès lors le résultat d'^rréts de développement dans la réalisation du plan idéal de structure, commun à tous les animaux supérieurs. Cet arrêt de développement peut porter sur la totalité des organes ou sur certains d'entre eux seulement qui deviennent ainsi les organes rudimentaires , souvent incapables d'aucun usage. Lamarck admet que Tétat imparfait de ces organes est dû à ce qUe l'animal a renoncé à s'en servir. Geoffroy suggère une autre explication. Il remarque que Tétat rudimentaire d'un organe coïncide, en général, avec un état de développement excessif de quelque autre organe; c'est sur cette remarque qu'il établit son principe du balancement des organes dont l'embryogénie lui donne la raison. On compiend, en effet, que lorsqu'au cours du développement embryogénique un organe se trouve dans des conditions le croissance particulièrement favorables il attire à lui me plus grande portion de la quantité limitée de maière alimentaire dont dispose l'embryon. D'autres orgaes sont par conséquent mal nourris, s'amoindrissent.