CHAPITRE m
Portée de l'œuvre de Darwin. — Voyage à bord du BeagU; les iles madreporiques. — Travaux spéciaux. — Préparation du livre : l'Origine des espèces, — Théorie de l'espècs : la lutte pour la vie et la sélection naturelle. — Variation des animaux domestiques. — L'hérédité aux âges correspondants de la vie. — Théorie de la pangenèse. Les croisements et leur effets. — Recherches sur les ressemblances DES PLANTES ET DES ANIMAUX : les plantes insectivores. — Les plantes grimpantes. — L'origine de l'Homme : l'Homme descend de quelque forme inférieure. — Gradations entre les caractères physiques de l'Homme et ceux des animaux. — Caractères moraux et intellectuels. ~- Les causes de l'évolution humaine. — Essai d'une généalogie de l'Homme — Formation des races humaines ; la sélection sexuelle.
Portée de l'œuvre de C. Darwin, — Charles Darwin, le profond penseur dont le gouvernement anglais n'a pas craint de sanctionner la gloire en faisante son corps une place dans le Panthéon national de Westminster, ne fut pas seulement un naturaliste. Ce fut avant tout un des philosophes dont les doctrines sont destinées à avoir le plus d'influence sur l'avenir de nos sociétés. Le bruit
qui s'est fait autour de ses idées, les enthousiaste mations qui accueillirent leur avènement, les i violentes dont elles furent l'objet, témoignent q portée a été rapidement saisie de tous. L'ori) l'Homme dévoilée, le surnaturel atteint dans ur qu'on avait pu croire inexpugnable, la morale ce; s'appuyer sur la révélation divine et tirant toute des lois éternelles qui régissent le monde, voilà les uns ont exalté, ce que les autres ont couver thèmes dans le darwinisme. Il n'était pas nécessai cela de connaître l'œuvre du maître ; bien peu o ché à la pénétrer dans tous ses détails, même pi hommes voués à la science; chacun s'est fait un à l'aide de traits formés par ses préjugés ou ses p Nous essayerons en ces quelques pages de restau: grande et loyale figure, de peindre cet infatigab cheur, ce penseur qui a su demeurer vingt ans, sible comme un dieu, au milieu de la tempt avait déchaînée, poursuivant sans relâche, 'dans; retraite de Down-Beckenham, la solution de problème inattendu, sans autre souci que celui et ne se révélant qu'à intervalles, par la public ces . merveilleux ouvrages dont chacun ouvra àiiisidire, un horizon nouveau.
Voyage à bord du « Beagle ». — Au moment son ouvrage capital, l'Origine des espèces au moj sélection naturelle ou la Lutte pour l'existence nature, Charles Darwin avait cinquante ans. Des d'une tout autre nature lui avaient, acquis une
notoriété. En 1831, à peine âgé de vingt-deux ans, il s'était embarqué pour faire le tour du monde, à bord du navire le Limier (the Beagle)^ commandé par le capitaine Fitz-Roy. C'est pendant ce voyage, dont la durée fut de cinq ans, qu'il commença à recueillir les matériaux mis en œuvre depuis avec tant de persévérance et de sagacité. Il publia dès son retour un aperçu remarquable de ses nombreuses observations ; son Voyage d'un naturaliste autour du inonde est parmi les ouvrages de ce genre l'un des plus attachants que Ton puisse lire. Les observations zoologiques, les étudesd'ethnographie, s'y mêlent aux recherches de géologie et de météorologie, aux descriptions pittoresques, et témoignent d'un esprit curieux, à qui rien n'échappe, qui sait porter un égal intérêt à tout ce qu'il voit, et cherche par tous les moyens en son pouvoir à pénétrer l'explication des faits, à découvrir le secret de leurs liens réciproques. Bientôt des travaux plus approfondis viennent montrer combien avaient été fructueuses les recherches du jeune naturaliste. C'est d'abord la description des collections zoologiques recueillies pendant le voyage; puis une série de mémoires relatifs à la géologie de l'Amérique du Sud, quelques mémoires d'anatomie, enfin et surtout un important travail sur la structure et la disposition des îles madréporiques^ Ces îles, construites par des Polypes des plus délicats, sont pour les voyageurs qui effectuent leur
i La carte publiée par Ch. Darwin en 1 842 a été reproduite par M. Contejean dans ses Éléments de géologie, p. 364. Paris, 1874.
LES ILES MADREPORICIUES 47
première traversée dans les mers chaudes du globe un spectacle des plus étranges. Elles se présentent toutes avec de frappants caractères communs : elles sont toujours très basses, s'élevant à peine au-dessus des flots et formant d'ordinaired'immenses anneaux autour d'une lagune centrale dont le calme contraste de la façon la pluspittoresque avec l'agitation des vagues qui viennent battre la muraille extérieure de l'île. On donne le nom d'atolls à ces îles annulaires. Souvent de semblables atolls se disposent autour d'une île centrale qu'ils enferment dans un cercle vivant de récifs ; ce sont alors des %récifS'barrières ; plus souvent les récifs madréporiques sont attachés à la côte même et forment ce qu'on appelle des récifs-bordures. On avait tenté diverses explications de ces particularités, et notamment de la forme circulaire, particulièrement étonnante des atolls; les uns voulaient y voir la preuve d'une sorte d'instinct des Polypes les poussant à construire eux-mêmes en pleine mer des espèces de ports à l'intérieur desquels ils pouvaient croître à l'abri des mouvements des vagues; d'autres pensaient que les atolls circulaires étaient construits autour de cratères de volcans et émergeaient au dehors à la suite du soulèvement de la montagne sous-marine. Par un trait de génie, Darwin devine un lien entre ces faits en apparence disparates et quelque grand phénomène géologique ; et donnant une première preuve de son puissant esprit de synthèse, il annonce que les atolls et les autres récifs madréporiques démontrent un affaissement lent de toutes les parties de l'Océan dans les-
quelles on les rencontre. Efifectivement, les Madrépores qui construisent des îles ne peuvent vivre au delà de trente-huit brasses de profondeur. Autour des îles, les Madrépores forment d'abord -une ceinture continue depuis la côte jusqu'à cette profondeur; leur croissance se fait surtout du côté extérieur constamment fouetté par les vagues, et de ce côté ils atteignent bientôt la surface. Supposons maintenant que l'île s'affaisse lentement : le récif-bordure continuera à croître du côté intérieur, et par cela même s'éloignera peu à peu de rîle ; les côtes de celles-ci s'enfonçant elles-mêmes dans la mer, leur distance au bord du récif ira sans cess€w croissant, et bientôt le récif-bordure sera devenu un récif-barrière disposé autour d'une île centrale. L'affaissement continuant, l'île disparaissant graduellement, tandis que les Madrépores ne cessent de croître jusqu'au niveau de l'eau, il arrive un moment où l'île centrale cessera d'être visible ; un atoll aura succédé à ce moment au récif-barrière. Ainsi les trois dispositions que nous présentent les bancs de Madrépores semblent n'être autre chose que des états correspondants à trois phases différentes d'un même phénomène, l'affaissement lent sous les eaux d'une partie énorme du bassin du Pacifique : les formes des îles madréporiques sont expliquées; en même temps un grandiose phénomène géologique est évoqué, phénomène bien propre à expliquer l'absence d'un grand continent dans le Pacifique et la présence dans cet océan d'une multitude d'archipels qui ne sont peutêtre que les sommets les plus élevés d'une vaste terre