L ORIGINE DES ESPECES
leur étroite ressemblance. Même ressemblance entre les animaux si remarquables à tant d'égards qui peuplent actuellement l'Amérique du Sud et les animaux, tous aujourd'hui fossiles, qui les ont précédés. A quoi tiennent ces ressemblances qui s'imposent ? Les formes analogues qui se remplacent d'une région à une autre sur le même continent ne sont-elles pas le résultat de modifications graduellement subies par une forme primitive unique? Les espèces insulaires ne sont-elles pas le résultat d'une transformation subie par les espèces continentales sous l'empire de conditions nouvelles d'existence? Les espèces continentales elles-mêmes ne descendent- • elles pas des espèces fossiles qui les ont précédées? Darwin voit avec la dernière évidence qu'il existe un lien entre tous ces faits ; il se persuade que les espèces voisines de la période actuelle et celles qui les représentent dans les périodes antérieures sont unies par une véritable parenté généalogique. Mais quelle cause a ainsi brisé chaque famille en une multitude de tronçons entre lesquels aucun mélange n'est aujourd'hui possible?
Le voyageur rentre en Angleterre poursuivi par cette énigme dont la solution ne lui apparaît pas encore nettement. Forcé par un état de santé précaire de vivre hors de Londres, au village de Down-Beckenham, dans le comté de Kent, les animaux domestiques qui l'entourent, les plantes qu'il cultive ou qui croissent spontanément dans ses champs, viennent tour à tour lui fournir des documents nouveaux : ce sont tantôt des preuves frappantes de variabilité spontanée, tantôt d'étonnantes
manifestations d'hérédité, souvent des cas remarquables et cependant passés inaperçus d'adaptation à des conditions particulières d'existence, des rapports inattendus entre des êtres que rien ne semblerait devoir rapprocher. La Pensée, le Trèfle incarnat, produisent souvent, dans les endroits rapprochés des villages, plus de graines que partout ailleurs; cela tient uniquement à la présence des Chats dans les habitations. En quoi un Chat peut-il être utile à la formation des graines d'une plante? La raison en est dans toute une série de faits qui s'enchaînent : les Pensées et le Trèfle incarnat ont des fleurs construites de telle façon qu'elles ne peuvent être fécondées que par les Bourdons. Ces Insectes en venant puiser le nectar au fond des corolles, transportent d'une fleur à l'autre, au bout de leur trompe, la poussière mâle, le pollen. Les Bourdons construisent des nids où ils vivent en société, et l'on a depuis longtemps remarqué que ces nids sont surtout nombreux aux environs des villages. C'est donc aux environs des villages que les Pensées et les Trèfles auront le plus de chance d'être fécondés par ces Insectes; mais pourquoi trouve-t-on plus de nids de Bourdons près des villages qu'en pleine campagne? Les Bourdons ont un ennemi, le Mulot, qui ravage les nids et en dévore les habitants; or, le Mulot est à son tour activement chassé par les Chats. La présence des Chats protège donc les nids de Bourdons, et c'est ainsi que ce Carnassier est par ricochet favorable aux champs de Trèfle. Ce fait n'est pas isolé; Darwin est bientôt convaincu que les êtres vivants, habituellement étudiés par les natura-
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itités distinctes, sont au contraire non seulement des conditions phy- :s ils doivent vivre, mais encore de e et végétale au milieu de laquelle elations multiples, incessantes, s etaoïissent entre eux; ils semblent faits les uns pour les autres aussi bien que pour le ciel sous lequel ils se développent, que pour le pays dans lequel ils répandent l'immense joie et l'activité féconde de la vie. A ces étonnantes adaptations réciproques, à cette variété inépuisable des formes vivantes, il y a une raison, quelle estelle? Le mystère semble toujours plus difficile à pénétrer.
Sur ces entrefaites, tombe entre les mains du sagace observateur un livre d'économie politique : VEssai sur le priticipe des populations, de Malthus, qui datait déjà de 1798. Les effets de l'accroissement rapide de la population, les suites de la concurrence de plus en plus âpre qui en résulte, la misère qui en est la conséquence pour les incapables, le progrès général, les merveilleuses combinaisons qu'elle provoque dans les sociétés nombreuses comme nos nations civilisées, se déroulent à ses yeux. Mais tout cela n'est pas propre à l'humanité. L'Homme n'est en définitive que l'un des éléments de la nature vivante. Sa multiplication n'est pas soumise à d'autres lois que celle des animaux et des plantes ; chaque espèce animale est exposée elle aussi à présenter à un moment donné un excédent de population ; à ce moment, elle subit tous les effets de la concurrence vitale. Dans le dis-
trict qu'elle habite, il n'y a place que pour un nombre limité d'individus; ce nombre dépassé, les aliments, l'eau, Tair lui-même, peuvent manquer; la lutte s'engage d'autant plus vive que les besoins sont plus pressants, que les besoins sont plus semblables. Dans cette lutte implacable, tout ce qui est faible succombe ; la vietoire appartient aux plus forts, aux plus habiles, aux plus souples, à tous ceux qu'une qualité accidentelle quelconque met en état d'utiliser des conditions d'existence dont leurs concurrents ne sont pas aptes à profiter. Dans son infinie force d'expansion, la vie tend à envahir toutes les régions de l'espace : les continents arides, les abîmes des mers, les souterrains profonds, les blanches cîmes des montagnes, la pleine lumière du ciel, les ténèbres des grottes et des cavernes, les glaces des pôles, les chaleurs torrides de Téquateur, lui sont également accessibles à la condition que, Protéesans cesse tourmenté, elle se plie à toutes les transformations. La concurrence vitale oblige toujours quelque nouveau pionnier à tenter d'établir quelque nouvelle colonie; bien des tentatives sont faites sans succès, mais s'il arrive à un moment donné qu'au milieu des variations incessantes des espèces un seul couple, parfois même un seul individu réussisse, la colonie est fondée; elle prospère; un coin nouveau du monde est habité. La concurrence vitale ne laisse bientôt subsister que les. colons les mieux adaptés aux conditions qui leur sont offertes, jusqu'au moment où la lutte devenant trop* rigoureuse quelque variation nouvelle permet à une-