LES CROISEMENTS
>tes de fleurs dans les plantes de la même Dans le premier, il est établi par des
jrtant sur 2177 plantes appartenant à ^7 espèces et à 52 genres que les croisements donnent toujours des produits supérieurs en hauteur, en poids, en vigueur constitutionnelle et en fécondité aux individus résultant d'une autorécondation. Aussi bien des fleurs sont-elles incapables de se féconder ellesmêmes, soit parce que leurs étamines et leur pistil n'arrivent à maturité qu'à des époques différenteSj soit parce que les étamines sont disposées de manière que leur pollen ne puisse arriver sur le stigmate du pistil, soit enfin parce que le pollen d'un individu ne p'.ut jamais féconder ses propres pistils. Il faut dès lors que le pollen soit transporté d'une plante à une autre : le vent ■ suffit quelquefois à cette œuvre, mais le plus souvent ce sont les Insectes, paiticullèrement les Hyménoptères et les Papillons, qui sont les véritables agents de la fécondation. On observe alors de merveilleuses adaptations entre la forme des fleurs «t celle des Insectes ou de quelques-uns de leurs organes, et il arrive que! certaines ■fleurs ne peuvent être fécondées que par une espèce d'Insectes déterminée.
La Primevère commune, diverses espèces de Lin, de Pulmonaire, de Polygonum, présentent deux espèces de fleurs : les unes à style court, les autres à style long; ces fleurs poussent sur des pieds différents et aucune d'elles ne peut être fécondée par des fleurs de même forme, quelle que soit leur provenance. Chez les Salicaiies, il
existe des étamines de deux grandeurs ; le style peut être plus court que les petites étamines, intermédiaire entre les grandes et les petites, ou plus long que les plus grandes. Les styles de chaque variété ne peuvent être fécondés que par les étamines les plus voisines de sa longueur dans les deux autres variétés. Ainsi, par un procédé nouveau, est prévenue lautofécondation : les mariages consanguins sont presque toujours proscrits chez les plantes.
Les plantes carnivores. — Nous venons de constater de singuliers rapports entre les Insectes et les plantes ; ce ne sont pas les seuls. 11 était réservé à Darwin, sinon de découvrir, au moins de préciser des rapports d'une tout autre nature et d'en mettre en relief la haute importance philosophique. De nombreux Insectes dévorent les plantes ; chaque plante a, pour ainsi dire, ses parasites spéciaux qui vivent de ses feuilles ou de son bois, et ne peuvent s'accommoder d'une autre nourriture; mais la plante prend quelquefois sa revanche : plusieurs végétaux sont insectivores, saisissent, tuent et digèrent les Insectes tout comme pourraient le faire des bêtes de proie. On est habitué à établir, au point de vue de Tali* mentation, une ligne de démarcation absolue entre les animaux et les plantes : les animaux, dit-on, se nourrissent de niatières solides, presque toutes d'origine organique ; les végétaux se nourrissent de matières liquides ou gazeuses, d'origine minérale; les végétaux créent la matière organique, les animaux la détruisent après s'en être nourris. L'existence de plantes carnivo-
vores, capables d'exécuter une sorte de chas; dévorer leurs victimes, détruit cette antithèse.
Parmi ces plantes, il en est qui vivent autour d tel est le remarquable Rossolts ou Drosera. Il i dans les prés marécageux où il étale sur le sol u cate rosette de feuilles arrondies. Ces feuilles pn le long de leur bord et sur toute leur surface de lo ments de couleur pourpre, qui supportent chacu extrémité une gouttelette gommeuse, t ranspa rente du cristal. Le soleil ne parvient pas à dessécher It qui s'amasse à l'extrémité de chaque filament ; U par les joui^s les plus brûlants, semble dcmeu humide de rosée; de là ses deux noms qui si l'un et l'autre Rosée dit soleil. Toutes cesgracîeus rences n'ont, pour objet que de faciliter un cr nage, Lafeuille du Rossolis est un piège const: tendu, ses filaments pourprés sont autant de f et leur goutte de rosée n'est qu'une glu dans viennent se prendre les Insectes assez imprudet s'en approcher. Dès qu'une proie a été saisie pai filaments, touslesautres se recourbent vers elle d'i vement lent et mesuré, chacun vient déposer sur goutte nouvelle de glu ; en vain le malheureux essaye-t-il de se débattre, il ne tarde pas à me toute sa substance dissoute par le liquide qui l'en passe peu à peu dans les cellules de la plante. P autres plantes ont des habitudes analogues : la gobe-mouches a des feuilles bordées de piquant referment brusquement sur tout Insecte qui viei
frôler et n'abandonnent leur proie qu'après sa mort. Les Nepenthes, les Sarracenia ont des feuilles en forme de cornet au fond desquelles s'assemble un liquide odorant, propre à attirer certains Insectes; à l'intérieur du cornet la feuille est couverte de poils disposés de façon que l'Insecte peut bien descendre, mais non pas remonter; le pauvre animal est ainsi conduit, comme malgré lui, au fond du gouffre minuscule où il se noie dans le liquide chargé de le digérer. Est-ce bien là une véritable digestion? Les Insectes ains' capturés fournissent-ils à la plante un véritable suc alimentaire? S'il n'est pas absolument démontré que les Insectes ainsi dévorés soient indispensables ou même utiles à la vie de la plante, il n'en reste pas moins acquis que certaines plantes sont capables d'exécuter de véritables digestions artificielles, en bien des points semblables aux digestions des animaux.
Les plantes grimpantes. — Ces rapprochements entre la vie des animaux et celle des plantes qui avaient si justement occupé les dernières années de la vie de notre grand Claude Bernard ^ ne pouvaient échapper à l'esprit sagace de Darwin ; elles lui fournissaient un argument puissant en faveur dej'origine commune de tous les êtres vivants. Le mouvement est un caractère distinctif des animaux et des végétaux, plus apparent encore que le mode de nutrition. Les animaux se meuvent pour
* Cl. Bernard, Leçons snr les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux, 2 vol. Paris, 1873-1879. J.-B. Baillicre et Fils. •
èJ.
LES PLANTES GRiHPANTES 7I
éviter les dangers qui les men;icent, pour aller à la recherche des aliments ou de l'air dont ils ont besoin ; quand ils ne se déplacent pas. ils attirent à eux, par des mouvements répétés, comme le font les Huîtres oa les Qrripèdes, les matières qui doivent les nourrir, l'eau chargée d'air qui doit leur permettre de respirer. Lés plantes, fixées au sol, attendent au contraire impassibles et immobiles que les matières alimentaires et l'air atmosphérique leur arrivent; elles paraissent absolument dépourvues de la faculté de se mouvoir. Les plantes douées de mouvement sont cependant plus nombreuses qu'on ne le suppose, Darwin consacre encore deux volumes à la démonstration et aux conséquences de ce fait; dans l'un il étudie ks Mouvements et les Habitudes des plantes grimpantes' ; dans l'autre, plus général, la Faculté motrice cbe;( les planks '.
On sait que les plantes grimpantes s'attachent de plusieurs manières aux supports qui doivent les soutenir. Qyelques-unes s'insinuent simplement dans les interstices des broussailles et rampent parmi elles plutôt qu'elles ne grimpent; le Lierre produit sur toute la longueur de sa tige de petites racines aériennes qui la fixent au tronc des arbres et aux autres corps solides; les Liserons et les autres plantes volubiles enroulent leur tige en spirale autour de leur support; les Clématites s'accrochent avec leurs feuilles; la Vigne, nombre de
Légumineuses produisent des organes spéciaux, enroulés en tire-bouchons, des vrilles, au moyen desquelles elles saisissent étroitement les menues branches qui les entourent. Les plantes des trois dernières catégories pos^ sèdent une sorte de sensibilité qui les fait se courber dans le sens où elles subissent une pression; de plus leur dernier entre-nœud exécute sans cesse un mouvement périodique de rotation, de durée variable avec les espèces, comme s'il était toujours en quête de quelque corps sur lequel il puisse s'appuyer. Ce corps une fois trouvé, le mouvement de rotation continue autour de lui, s'il est de forme allongée, et Tenroulement se produit. Les plantes grimpantes sont donc douées d'une sorte de sensibilité qui, bien entendu, ne saurait être comparée de trop près à la sensibilité animale; elles sont douées de mouvement, et Ton doit se demander si elles sont seules dans ce cas. En employant des procédés d'une grande précision imaginés par lui, Darwin arrive à démontrer que les mouvements des plantes grimpantes ne sont nullement une exception dans le règne végétal. Toutes les parties, tous les organes d'une plante, tant que dure leur croissance, et après que cette croissance s'est arrêtée, quelques organes, articulés à la tige d'une certaine façon, sont en état perpétuel de mouvement. Leur mouvement est déterminé soit par une différence de rapiditédans la croissance, soit par une turgescence alternative des régions opposées des organes mobiles et reconnaît, au moins en apparence, une tout autre cause que le mouvement des anin ^^^x; mais ce n'en est pas
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moins un mouvement. Les mouvements qu'exécutent le^ feuilles le soir et le matin lorsqu'elles se replient pour dormir ou s'étalent pour recevoir l'action du soleil ne sont que des modifications de ce mouvement primitif de rotation. De plus, la jeune racine, la jeune tige, possèdent une sorte de sensibilité qui détermine la première à s'appliquer contre les obstacles qu'elle rencontre, tandis que la seconde s'en éloigne. Ainsi que l'avaient déjà vu quelques observateurs, c'est à cette sensibilité et aux mouvements spontanés des plantes que nous venons de décrire qu'il faut attribuer la tendance de la racine à s'enfoncer dans le sol, celle de la tige à s'élever vers le ciel.
U origine de V Homme. — Après avoir établi d'une manière générale sa doctrine sur l'origine des espèces animales, après avoir appliqué à l'histoire de nos animaux domestiques et à tant d'autres sujets, les. principes développés dans ce premier ouvrage, l'illustre naturaliste de Beckenham aborde la question capitale de l'origine de l'Homme S et s'en sert comme de pierre de touche pour éprouver sa théorie.
Le plan de ses recherches est d'ailleurs font simple et peut se résumer en peu de mots.
Les arguments dont on s'est servi pour établir une ligne de démarcation absolue entre l'Homme et les Animaux sont tirés en premier lieu de sa conformation
* Ch. Darwin, M. A. F. R. S., La Descendance de l'Homme et la Sélection sexuelle, traduit de l'anglais par J.-J. Moulinié, préface par Cari Vogt. 2 voL in-8. Paris, Reinwald, 1872.
anatomique, en second lieu de ses qualités mentales. Si l'on veut établir Torigine ani^nale de l'Homme, il faut donc prouver qu'il n'y a pas chez lui un seul trait de conformation anatomique qui lui appartienne en propre, que ses qualités mentales mêmes, malgré leur énorme développement, ne sont pas pour lui une propriété exclusive; qu'elles sont essentiellement" de même nature que les qualités mentales des animaux Fes plus élevés; en un mot, il faut montrer que, sous le rapport intellectuel, entre THomme et les animaux, il y a non pas une différence essentielle, mais une simple différence du plus au moins.
Ce n'est pas tout. Ces premiers arguments une fois écartés dans la mesure du possible, si l'on veut aller plus loin, si l'on veut -soulever un coin du voile qui couvre l'origine première de l'Homme, si l'on veut rattacher l'Homme à quelque forme animale antique, suivre son évolution à travers les âges, il est indispensable d'étudier anatomiquement le corps humain dans tous ses détails, de recueillir avec le plas grand soin toutes les variations dont ses organes sont susceptibles, de comparer toutes ces anomalies avec la structure normale des divers animaux. La conformation des ancêtres primitifs ayant une tendance à reparaître accidentellement même chez des descendants très éloignés, on peut espérer voir se trahir ainsi des liens de parenté. Vatavisme, c'est le nom de cette tendance au retour des caractères perdus, devient dès lors entre les mains de Darwin un moyen d'induction dont il se sert avec une prodigieuse habilité.
Ce n*est d'ailleurs que très lentement que s'effacent les caractères. Pendant de longues générations les animaux conservent des organes, des membres désormais inutiles, et dont les derniers vestiges ne sont plus en quelque sorte que des cachets d'origine. Ces organes riidimentaireSy restes d'organes autrefois actifs, ne manquent pas à l'Homme ; il faut aussi les étudier avec soin, et ce seront les premières preuves à donner de l'origine animale de l'humanité dont Tatavisme permettra ensuite de reconstituer l'antique histoire. Restera encore une lourde tâche, celle d'expliquer la diversité des races humaines, soit qu'on les rattache à une souche commune, soit qu'on les considère comme des points culminants, indépendants les uns des autres, de séries animales, graduellement développées et convergeant ensemble vers ce type le plus parfait de la vie animale sur la terre : l'Homme.
Ici l'agent le plus actif de perfectionnement serait, suivant Darwin, une tendance, consciente ou non, que les animaux de sexe différent paraissent avoir à choisir pour s'accoupler ceux de leur espèce qui sont relativement les plus parfaits. Cette notion plus ou moins obscure d'abord de la beauté physique ou moraleestcequelesavant anglais appelle la tendance à la sélection sexuelle. Il s'agit de mettre en relief le rôle immense qu'elle paraît avoir joué : aussi ses effets sont-ils étudiés soigneusement dans tout le Règne animal. L'histoire de la sélection sexuelle occupe à elle seule plus de la moitié du traité sur la Descen^ dance de l'Homme, Ce n'est pas trop pour déterminer
j6 CHARLES DARWIN
avec précision ses effets sur les différents groupes d'animaux et appliquer à l'Homme les conséquences des prémisses ainsi établies.
Entrons maintenant dans le cœur du sujet.
L'Homme descend de quelque forme inférieure. — C'est un fait aujourd'hui indiscutable et d'ailleurs indiscuté qu'il n'existe entre l'Homme et les autres animaux aucune démarcation anatomique bien tranchée. Il n'est pas un de ses organes qui ne corresponde étroitement à quelque organe des autres Vertébrés et plus particulièrement des Mammifères. Son cerveau même, cette merveilleuse machine, instrument des facultés intellectuelles qui lui ont fait sa place à part dans la création, son cerveau même se distingue à peine de celui des Singes les plus élevés : « L'Homme, dit le professeur Vulpian, est bien plus près des Singes anthropomorphes par les caractères anatomiques de son cerveau que ceux-ci ne le sont, non seulement des autres Mammifères, mais même de certains Quadrumanes, les Guenons, les Macaques. »
Nos maladies, nos parasites, sont exactement de même nature que ceux des autres Mammifères, attestant en quelque sorte que notre corps s'org;mise et se désorganise exactement comme celui des animaux. Je dis s'organise, et l'on ne peut, en effet, n'être pas frappé des étranges ressemblances que le jeune embryon humain présente avec ceux de tous les autres Vertébrés. L'enfant et le jeune Singe traversent exactement les mêmes phases avant d'arriver au Jour : ce
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Ti'est que très tard, pendant la gestation, que des diflfécences apparaissent, et auparavant les formes diverses ■de l'embryon, son organisation anatomique, lui sont à beaucoup d'égards communes avec les Vertébrés les plus inférieurs.
Certains organes mêmes se développent temporairement pour disparaître avant la fin de la vie embryonnaire, tandis qu'ils demeurent permanents dans les groupes plus inférieurs : tels sont les corps de Wolf de l'embryon humain qui correspondent aux reins des Poissons, la deuxième crosse de l'aorte qui ne commence à persister que chez les Reptiles, le duvet laineux (lanugo) qui, au sixième mois, revêt l'embryon tout entier, sauf sur la face inférieure des mains et des pieds et n'est certainement pas autre chose que l'analogue non persistant de la toison des Mammifères inférieurs.
On pourrait multiplier be.aucoup ces exemples. C'est d'ailleurs un fait trop connu de tous les naturalistes pour qu'il soit nécessaire d'insister davantage : l'embryon humain se développe en suivant exactenient la même marche que celui des animaux les plus élevés; rien ne le distingue sous ce rapport. Parmi les phases que traversent ses différents organes, systèmes ou appareils, plusieurs rappellent l'état permanent de ces mêmes organes, systèmes ou appareils chez les Vertébrés inférieurs. Darwin voit dans ce fait la preuve d'une parenté effective entre tous les groupes de Vertébrés, d'une évolution graduelle et progressive du Règne animal tout entier dont chaque membre retient seulement pendant son
jeune âge les formes que ses ancêtres moins perfectionnés gardaient d'une manière permanente et que gardent encore les branches collatérales de sa famille, demeurées inférieures. Louis Agassiz aurait vu là simplement la réalisation d'un plan de la Providence qui, pour obtenir l'immense variété du Règne animal, procède toujours de la même façon et se contente d'élever plus ou moins haut, d'ornementer plus ou moins un édifice dont les bases sont immuables, dont un certain nombre de matériaux sont toujours identiques. 11 est impossible de ne pas faire observer que dans ses vues Darwin, l'homme des théories, se montre incontestablement plus scientifique, Agassiz, l'homme des faits, plus poétique.
Si l'embryon présente dans son évolution comme un ressouvenir des formes inférieures, l'Homme à l'état parfait présente des organes rudimentaires, absolument inactifs, qui sont les représentants d'organes analogues propres aujourd'hui aux véritables animaux. Dans le système musculaire, on peut citer certains peaussiers, le sternalis brutanim, les moteurs du pavillon auditif qui demeurent toujours à l'état de rudiment chez l'Homme, ou ne se développent qu'accidentellement, tandis qu'ils se retrouvent remarquablement actifs chez divers Mammifères, le Cheval, par exemple.
Assez fréquemment, à la partie supérieure du rebord postérieur de l'oreille on voit un petit tubercule saillant occupant exactement la position qu'aurait la pointe de l'oreille d'un Chat, par exemple, si oti la repliait de manière i\ constituer le rebord en question. N'est-ce pas là.
L*ORIGINE DE l'hoMME * 79
demande Darwin, un dernier héritage que nous auraient légué des ancêtres à oreilles pointues ? Cette tête si caractéristique que la mythologie prête aux Faunes n'aurait-elle pas eu quelque réalité? Ce qu'il y a de curieux, c'est que certains Singes offrent précisément une transition entre l'oreille humaine et l'oreille pointue, essentiellement animale, des Faunes; certains spécimens de VAteles Beeliebulh, par exemple, sont dans ce cas.
Notre œil présente, dans son coin interne, un rudiment de cette troisième paupière transparente dite membrane nictitante qui permet aux Aigles, de regarder le soleil, et se retrouve chez tous les Oiseaux, chez quelquesReptiles, divers Poissons, parmi lesquels les Requins, et même, dans le groupe des Mammifères, «hez le Morse, chez tous les Marsupiaux et chez les Monotrèmes.
Notre système pileux, quoique rudimentaire dans presque toutes les parties du corps, rappelle exactement, par la direction exceptionnelle de ses poils, la disposition des poils des Singes anthropomorphes. Beaucoup de Marsupiaux, les Lémuriens, Jes Carnivores, ont pour la plupart près de l'extrémité inférieure de l'humérus une ouverture, le trou supra-condyloîde ^ qui livre passage au grand nerf de l'avant-bras et à l'artère principale du membre antérieur; chez l'Homme, il existe également des traces de cette disposition. L'humérus de l'Homme peut présenter aussi un trou intracondyloîde analogue à celui que l'on observe chez divers Singes et notamment plusieurs Anthropoïdes. Les Hommes de l'âge du Renne présentaient en grand nombre cette conformation deve-
nue assez rare dans les races européennes actuelles, mais qui était fréquente ctiez les Guanches des Canaries,
Indubitablement tous ces faits s'expliquent très bien si l'on suppose que ce sont les héritages que nous ont légués les formes animales de qui nous descendons, et c'est là une explication conforme aux faits les mieux établis. On ne saurait contester que les mêmes caractères exceptionnels tendent à se reproduire dans une même famille jusque dans leurs moindres détails. Les traits de l'enfant rappellent presque toujours ceuxd'un ou de plusieurs membres de sa famille; la même mè- ■ che blanche de cheveux se retrouve parfois dans plusieurs générations successives, disparaît, puis au bout d'un nombre plus ou moins grand de générations nouvelles reparaît inopinément. Les familles sex-digitaires conservent en général ce caractère, et nous ne savons que trop que nos maladies constitutionnelles se transmettent à nos enfants malgré tous les soins qu'on peut prendre pour leur épargner ce funeste héritage.
S'il en est ainsi, si de temps en temps, par héritage ou par atavisme, certains caractères peuvent ainsi renaître accidentellement, on doit s'attendre à voir apparaître chez l'Homme certaines anomalies trahissant le peu de noblesse de son origine. Ce n'est pas là un des chapitres les moins intéressants de l'œuvre de Darwin. Tout d'abord l'existence même d'anomalies, quelles qu'elles soient, est une preuve que l'Homme, comme les animaux, est susceptible de varier spontanément ; c'est un fait à retenir dès à présent : il servira de
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point de départ à un chapitre important, celui du mode de formation des diverses races humaines.
Revenons à l'histoire des anomalies. Toutes ne sont pas également intéressantes pour l'objet que Darwin a en vue. La plupart des monstruosités proprement dites tiennent à des causes accidentelles, et n'apprennent que peu de choses sur nos origines. Tout au plus peut-on demander à certaines monstruosités par défaut, telles que la microcéphalie, quelques indications. Des variations légères, souvent inaperçues, de la constitution anatomique, bien que moins frappantes au premier abord, viennent au contraire singulièrement appuyer la théorie. Le système musculaire abonde en anomalies de ce genre. Sur deux groupes de 36 sujets chacun, M. Wood a pu constater dans le premier 295 anomalies, dans le deuxième, 558; dans ce dernier aucun des individus n'était conforme aux descriptions classiques du système musculaire. Un seul corps a pu fournir 25 anomalies à la fois. — Un même muscle peut d'ailleurs varier de plusieurs manières différentes; le professeur Macalister, qui a étudié avec tant de soin l'appareil musculaire des Chauves-Souris, ne décrit pas moins de 20 variations définies du palmaire accessoire chez l'Homme.
Ces variations n'auraient rien de bien probant en ce qui touche notre origine si elles se manifestaient d'une manière absolument désordonnée; il en est autrement si chacune d'elles, ou plusieurs ensemble, tendent à rapprocher l'individu qui les présente de quelque type
E. pERRiHR, Le Transformisme» 6
■■CÎiteiL,
inférieur. Or, très généralement, toute variation des jnuscles du bras tend à rapprocher celui-ci de la jambe, comme si le type quadrumane tendait à reparaître; un soixantième des cadavres environ présente un élévateur de la clavicule, muscle qui n'est normal que chez les Singes; Viscbio-pubien de Vlacovich, actif seulement chez les mâles des Mammifères inférieurs, se retrouve occasionnellement chez l'Homme et très rarement chez la Femme ; il s'est rencontré des Hommes présentant un abducteur spécial du gros orteil dont l'existence est constante chez les Quadrumanes^ mais qui. d'ordinaire manque à l'Homme. Enfin un même individu n'a pas présenté moins de sept variations musculaires simultanées qui toutes le rapprochaient de certains Singes.
Le squelette est également fort riche en variations; l'os malaire, l'os frontal, sont souvent partagés en deux unités symétriques, caractère qui n'est normal que chez les Mammifères inférieurs ; parfois, surtout dans les races inférieures, les canines s'allongent au delà des autres dents et s'aiguisent de manière à rappeler celles qui sont communes à tous les Singes, et qui sont surtout bien développées chez les mâles, dont elles sont les plus puissantes armes défensives.
II reste chez l'Homme comme un souvenir de cet ancien usage de ces dents. Dans l'expression la plus saisissante de la colère, les élévateurs de la lèvre supérieure sont violemment contractés et lès canines découvertes, prêtes à mordre.
Les poils ne sont pas toujours également rudimentai-
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res. Ils constituent souvent sur la poitrine une véritable toison; plus rarement on en voit de larges plaques qui se sont développées accidentellement sur le tronc ou sur les membres; assez fréquemment les épaules sont revêtues de poils. La Bible elle-même, dans Esaû, nous conserve, sans trop s'en étonner, le souvenir d'Hommes qui étaient velus à un degré rare aujourd'hui. Cependant on montrait récemment à Paris même une famille à.' Hommes-Cbiens dont le corps tout entier, y compris le visage, était dans les deux sexes aussi velu que celui d'un épagneul. Ce sont l.'i des faiis qui semblent indiquer un ancêtre couvert de poils, qui font penser aux Satyres de la mythologie grecque.
L'appareil reproducteur présente à son tour des cas intéressants d'atavisme. Fréquemment l'utérus des Femmes est incomplètement divisé en deux parties comme chez les Mammifères inférieurs. La position des mamelles est sujette à changer, et l'on en a vu de parfaitement inguinales. Aux deux mamelles pectorales peuvent s'ajouter des mamelles surnuméraires, mais dont les positions sont parfois si singulières qu'il serait possible de retourner l'argument contre la doctrine de l'atavisme, et de dire que ce sont là de simples y'ewx de la nature.
Faut-il ranger parmi les phénomènes alaviques le développement d'un sixième doigt à chaque main?,Cela est douteux, car il n'est possible de retrouver des membres pourvus de plus de cinq doigts qu'en remontant jusqu'aux Ichthyosaures. Or, des êtres aussi aberrants ne sauraient à aucun degré compter parmi les ancêtres
de l'Homme. Les plus anciens des Vertébrés marcheurs présentent d'ailleurs d'emblée cinq doigts, et ce chiffre normal n'est modifié que par réduction chez les Vertébrés digitigrades coureurs ou sauteurs.
Toutefois s'il était vrai, comme le rapporte Darwin, sans ajouter cependant beaucoup de foi à cet on-dit, que ce sixième doigt présente l'étrange propriété de repausser quelquefois après l'amputation, un semblable pouvoir de rédintégration rapppellerait ce qu'on observe chez les Vertébrés les plus inférieurs. On pourrait donc considérer cette mystérieuse, faculté comme un argument en faveur de l'hérédité atavique de ce sixième doigt qui proviendrait d'un ancêtre placé très bas dans l'échelle, et se serait conservé avec la puissance de régénération propre à l'organisme tout à fait inférieur de ce dernier. Il est à remarquer d'ailleurs que cette anomalie est l'une de celles dont l'hérédité se présente avec le plus haut degré de persistance.
Darwin signale enfin parmi les phénomènes les plus curieux de retour le cas des idiots microcéphales, étudiés par Cari Vogt'. Ces Hommes, au cerveau incomplètement développé, semblable sous certains rapports à celui des Singes anthropomorphes, présententen même temps un grand nombre de points de ressemblance avec ces animaux. Leurs sourcils saillants sur un front oblique et déprimé, le prognathisme effrayant de leurs mâchoi-
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res, font penser aux jeunes Gorilles. « Ils ne peuvent articuler aucun langage, sont incapables de toute attention prolongée, mais sont enclins à l'imitation. Ils sont forts et remarquablement actifs, gambadant et grimaçant sans cesse. Ils montent les escaliers quatre à quatre et sont singulièrement portés à se jucher sur les meubles et à grimper aux arbres. » Qui ne croirait en lisant ce passage qu'il s'agit du récit des faits et gestes de quelque espèce de Singe?
En résumé, dans son développement, l'Homme traverse des phases en tout analogues à celles que traversent les êtres placés immédiatement au-dessous de lui dans réchelle; son organisme présente de nombreux rudiments de parties qui ne sont bien développées que chez les animaux; souvent des phénomènes ataviques, anomalies bizarres, difficiles à expliquer en dehors de l'hypothèse de l'hérédité, semblent rappeler des conformations propres aujourd'hui aux types inférieurs.
Tous ces faits, conclut Darwin, autorisent bien réellement à se poser cette question : L'Homme ne descendil pas de quelque forme animale inférieure?
La question étant posée, avant de chercher à y répondre, il faut s'assurer sMl n'y a pas dans la nature quelque fait en contradiction manifeste avec une réponse positive. Il pourrait se faire par exemple qu'entre l'Homme et les Animaux il existât une telle lacune qu'aucune imagination ne puisse songer à la combler.
Cela a été souvent affirmé. L'affirmation peut-elle être maintenue? Darwin cherche à prouver qu'elle est erronée.
Gradation entre les caractères physiques de V Homme et des animaux. — On a invoqué un certain nombre de caractères extérieurs à l'appui de la doctrine de l'isolement absolu de Tespèce humaine dans la création. La différence de structure des mains et des pieds, l'attitude franchement verticale, la disposition des poils, enfin la forme du nez, ont été citées tour à tour.
S'il est vrai que l'ensemble de ces caractères soit la propriété exclusive de l'Homme, Darwin montre que chacun d'eux pris isolément se retrouve chez un certain nombre des animaux les plus élevés, et qu'on ne peut, en conséquence, songer à Se servir de tels caractères pour élever une barrière infranchissable entre l'Homme et les animaux.
Voici les principaux traits qu'il rappelle :
La différence de forme des extrémités ne se trouve chez aucun Singe poussée aussi loin que chez l'Homme, et quand il existe une différence elle s'établit parfois en sens contraire de celle qui existe chez nous; le pouce de la main du membre antérieur se réduit, par exempie, cesse d'être opposable , et la main se transforme en un crochet à quatre doigts. Mais il y a chez l'Homme une tendance nettement accusée du gros orteil à devenir opposable aux autres. Nous avons déjà dit qu'un abducteur spécial pouvait se développer pour lui; d'après le professeur Wyman, chez le très jeune embryon humain, cet orteil est plus court que les autres et forme avec le côté du pied un angle, absolument comme celui des Quadrumanes. Il est notoire que chez certains sauvages
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cette disposition persiste assez nettement pendant toute la vie et contribue à l'agilité avec laquelle ces sauvages grimpent sur les arbres. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire racontait dans ses cours que les Nègres égyptiens étaient assez adroits de leurs pieds pour voler dans la tente de son père, à Taide de leurs orteils, des objets aussi menus que des hameçons. Cela suppose évidemment un certain degré d'opposabilité des doigts, tout au moins une agilité des orteils dont nous n'avons aucune idée. Bùchner cite également des exemples analogues.
Aucun animal ne possède une attitude aussi franchement verticale que celle de THomme, cependant on trouve dans le groupe des Singes une gradation ininterrompue qui conduit de l'attitude franchement quadrupède du Cynocéphale à une attitude quasi humaine. Le Gorille court avec une allure oblique et lourde, mais toujours sur deux pieds, s'appuyant seulement, quand il marche, sur l'extrémité dorsale de ses doigts fléchis en dessous ; les Orangs sont dans le même cas et les Gibbons peuvent marcher et courir sur deux pieds sans qu'on le leur ait appris. L'attitude verticale est donc pour les Singes. une sorte d'attitude limite qu'ils n'ont pas encore conquise, mais qu'ils tendent manifestement à atteindre; l'attitude habituelle de plusieurs d'entre eux est dans tous les cas plus loin de celle des Quadrupèdes que de celle de THomme.
11 ne faut pas croire d'ailleurs que l'attitude verticale de l'Homme soit toujours aussi nette que dans nos races civilisées : l'allongement des bras, l'amaigrissement des
jambes de certaines races inféieures, sont des caractères qui ramènent l'Homme vers les Singes, tout comme l'attitude quasi verticale de quelques-uns de ces derniers les rapproche à leur tour de l'Homme.
C'est ce que Lamarck avait déjà exposé. Mais Darwin précise bien davantage tous ces rapports. De h struc-
ture des membres, il passe à la disposition des poils. Nos cheveux, nos sourcils, la barbe du sexe masculin, la présence, chez l'adulte, de poils à la jonction des membres et du tronc, sont des caractères en apparence spéciaux à l'Homme : mais Ils n'ont rien d'absolu. Beaucoup de Singes ont une véritable chevelure, des sourcils assez bien développés, et de superbes favoris qui sont en général plus développés chez les
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mâles (Senmopibecus comaius^ Cebus capucinus, Cebus vellerosiis, Cercopbitbecus petaurista, etc.). Le Saki Satan (fi^. 3) présente une très belle barbe, fort longue, ressemblant en tout à la barbe humaine et particulière au mâle. Il est à remarquer que chez les Singes, comme chez IHomme. La barbe est toujours plus claire que les cheveux. La barbe, les touffes de poils des aisselles et du pubis, ne sont pas absolument constantes dans l'espèce humaine ; elles manquent d'une manière à peu près complète chez les Aymaras et les Quichuas des Cordillères. On trouve chez THomme sous ce rapport des variations presque aussi nombreuses que chez les Singes.
Darwin insiste ensuite sur la disposition si remarquable du système pileux des bras de l'Homme. Au lieu d'être dirigés vers l'extrémité libre du membre comme chez les autres Mammifères, les poils de nos bras sont au contraire dirigés vers le haut et semblent converger vers un point voisin du coude. La même disposition se retrouve exactement chez l'Orang-outang et chez les autres Singes anthropomorphes. Cette disposition aurait pour but chez ces animaux de faciliter l'écoulement de leau lorsqu'ils relèvent les bras sur leur tête pour se protéger contre la pluie.
Reste par conséquent la proéminence nasale, mais elle est déjà bien marquée chez le Gibbon hoolock et exagérée d'une manière ridicule (fig. 4) chez le Nasique (Semnopitbecus nasica). D'autre part l'aplatissement du . nez est un caractère des races humaines inférieures.
tomique suffisante pour qu'il soit possible de fairç à rHomme une place à part dans la création, en se fondant sur son organisation. Il y a plus de distance entre un Macaque et un Gorille qu'il n'y en a entre, ce dernier et les races humaines les plus inférieures. Mais THomme possède la raison, c'est Un être moral, il a
une tendance instinctive à honorer un Etre invisible, supérieur à lui, auteur de toutes choses; en un mot, il est religieux, il croit en Dieu. Ces caractères de THomme agissant et pensant, dont il est impossible de retrouver aucune trace sur le cadavre, ont paru néanmoins suffisants à des naturalistes du plus haut renom pour motiver la création d'un Règne à part, destiné à recevoir l'Homme tout seul, Homo sapiens, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a été le promoteur de cette manière de voir, adoptée en particulier par M. de Quatrefages. Le monde se composerait ainsi de quiitre Règnes : le Règne minéraly le Règne végétal, le Règne animal , le Règne humain.
Certes il y a dans l'Homme civilisé, dans l'Européen, un ensemble de caractères intellectuels et moraux qui serait plus que suffisant pour motiver la création d'un Règne humain, si entre l'Homme civilisé et le Gorille il n'y avait rien. Mais Darwin se demande si les qualités morales et intellectuelles des races humaines inférieures n'ont pas été quelque peu surfaites, si au contraire les animaux n'ont pas été involontairement dépréciés par l'Homme, et il recherche si les diverses aptitudes ou qualités de notre esprit ne se trouvent pas, au moins en rudiment, chez les animaux.
Dire que les animaux, comme l'Homme, pensent^ sentent et veulent, c'est exprimer un fait d'observation en quelque sorte banale. C'est dire cependant que les facultés fondamentales de l'esprit des animaux les plus élevés sont exactement les mêmes que celles de l'esprit humain; mais il faut poursuivre plus avant l'analyse et rechercher des ressemblances plus intimes. II faut voir si X intelligence , la sensibilité et la volonté animales s'exercent sous les mêmes formes et amènent les mêmes résultats que l'intelligence, la sensibilité et la volonté, ces trois facultés de Vâme humaine.
Georges et Frédéric Cuvier admettaient^ chez les animaux, l'existence d'une faculté spéciale, Vinstinct, à peu près absente chez l'Homme adulte, et destinée à suppléer jusqu'à un certain point au peu de développement de l'intelligence. Les animaux doués d'instinct étaient pour eux comme des somnambules agissant sous l'influence d'une impulsion intérieure sans avoir conscience ni des moyens à employer ni du but à atteindre ; c'étaient des êtres agissant, comme les possédés du Moyen Age, sous l'influence d'une pensée située en dehors d'eux et dont ils exécutaient les ordres sans pouvoir se soustraire à la fatalité de cette obéissance. F. Cuvier admettait, en outre, que les instincts sont d'autant plus développés que l'intelligence est plus faible.
Des observations plus récentes prouvent au contraire, suivant Darwin, que de tous les animaux, ceux qui possèdent le plus d'instincts sont en même temps les plus intelligents. Les moins intelligents de tous les Vertébrés,
l'origine de l'homme 93
les Poissons et les Batraciens n'ont que des instincts peu compliqués ; l'animal qui possède les instincts les plus étonnants, le Castor, n'est pas moins remarquable par f son intelligence. On peut en dire tout autant des Abeilles et des Fourmis qui savent se plier aux exigences des circonstances, et profiter de tout ce qui peut économiser leur peine. Dans une même espèce, certaines races ont acquis des habitudes que l'on dit htstinctiveSt mais qui manquent à d'autres. Toutes les Fourmis de la même espèce ne savent pas, en effet, élever des Pucerons ou faire des esclaves. Il y a donc, on peut le dire, des fourmilières qui sont plus ou moins civilisées.
Certains instincts peuvent d'ailleurs s'acquérir à la suite d'actes d'intelligence longtemps répétés, et sont alors simplement des habitudes héréditaires. C'est ainsi que les Oiseaux des îles de l'Océanie ont appris à fuir l'Homme. Il n'y a donc aucune démarcation bien réelle entre l'instinct et Tintelligence ; ce ne sont pas deux facultés différentes, exclusives Tune de l'autre. On doit au contraire considérer Vinstinct comme une forme particulière de l'intelligence. La mémoire est d'autant plus vive que le cerveau est moins peuplé de souvenirs; les instincts sont une sorte de souvenir héréditaire ; ils ne peuvent être acquis que par des animaux possédant déjà des facultés intellectuelles assez développées, et notamment ne certaine mémoire. On ne saurait nier, par exemple, je l'habitude de certains Chiens d'arrêter le gibier ne )it la conséquence d'une éducation primitive dont les sultats se sont transmis par voie d'hérédité, et c'est
encore une question de savoir s'il ne serait pas possible de retrouver dans Thistoire de rHornme lui-même quelques faits analogues. N'est-ce pas à une véritable hérédité de ce genre que nous devons ce que les philosophes appellent les idées innées, qui souvent déterminent les actes de l'enfant et se rapprochent ainsi beaucoup de ce qu'on appelle l'instinct chez les animaux?
Quoi qu'il en soit, l'identité fondamentale de l'intelligence et de l'instinct étant ainsi établie, il est permis à Darwin de pousser plus loin, de rechercher si l'on retrouve bien chez les animaux les diflférentes formes sous lesquelles l'intelligence se manifeste chez l'Homme.
Que les animaux aient comme nous des perceptions extérieures, une mémoire très développée, on n'en est plus à discuter ces points. Ces facultés ne peuvent d'ailleurs exister sans la conscience^ sans le sentiment qu'a chaque animal de son identité permanente à travers le temps.
L'intelligence animale est-elle capable d'induction? C'est là un fait plus discuté ; cependant, en tant que faculté fondamentale de l'intelligence, permettant dans une certaine mesure la prévision de l'avenir, il est hors de doute que les animaux agissent souvent sciemment en vue d'un résultat à atteindreet qui^n'est pas toujours immédiat. Cela devient plus évident en étudiant les divers procédés de leur intelligence, lesquels supposent l'existence et le concours simultané des trois facultés primordiales dont nous venons de parler : c'est-à-dire
le pouvoir de connaître U présent, d'évoquer le de prévoir Vavenir.
Vimagùialioii , V abstraction, la généralisation, pas non plus, pense Darwin, particulières à l'inb humaine. Les animaux rêvent; ils ont fréquemr caprices, bien qu'on ait voulu faire de ces de singulier apanage de l'humanité ; ils sont sujel frayeurs imaginaires, toutes choses qui tiennent ment â l'imagination.
Un Singe ayant appris à soulever le couver coffre avec un bâton, se servait dès lors de ce comme d'un levjer chaque fois qu'il voulait dép objet de quelque lourdeur. Aurait-il pu agir s n'avait pas su séparer de l'idée du couvercle ,d celle de résistance à l'effort ? Il y avait eu là une ' abstraction, et l'animal avait su généraliser d' l'usage qu'il faisait de son bâton. Cet acte, si en apparence, suppDse encore forcément Vindia jugementtX même une certaine dose de raison.
L'histoire des Singes fournirait une multitudt de ce genre et de plus complexes. Ils savent se c contre leurs ennemis en leur lançant des pierres ; vent combiner des plans de défense ou d'atta( apprennent d'eux-mêmes à casser des œufs de à ne rien perdre de leur contenu, à manier sans de mal les instruments avec lesquels ils se sont blessés, .et deviennent extrêmement rusés dès abusé de leur bonne foi.
Les Chiens de chasse offrent aussi des exempl<
breux de raisonnement : témoin ce Chien de M. Colqhoun, qui n'avait jamais froissé une plume et rapportait à son maître sans leur faire de mal les animaux blessés. Un jour qu'il se trouva en face de deux Canards blessés simultanément à rapporter, craignant de laisser échapper l'un d'eux, il le tua, rapporta à son maître celui qui était vivant et revint ensuite chercher le mort. Depuis lors, ce même Chien ne se montra cependant pas pius cruel qu'auparavant. Il avait agi là à la suite d'une véritable délibération, d'un acte indéniable de raisonnement.
A la vérité, il reste encore un abîme entre les actes intellectuels des animaux les plus élevés et ceux dont est capable l'Homme civilisé; mais il faut, pour se fendre compte de la distance entre l'Homme et les bêtes, étudier surtout les races inférieures de l'humanité : Darwin incline à admettre que chez ces dernières l'intelligence, — et il faut prendre ici ce mot dans le sens philosophique, — est loin d'être aussi complète que la nôtre. Il n'existe par exemple dans la langue des Fuégiens aucun mot représentant une idée abstraite. 11 suffit du reste que l'identité fondamentale des facultés et des procédés de l'intelligence chez l'Homme et chez les animaux ait été prouvée pour que l'idée d'un développementgraduel nesoit pas absurde et que ce développement lui-même soit passible.
Darwin constate de même q ue la 5^W5/W///^ des animaux, en tant que faculté mentale, est aussi très analogue à la nôtre. Leurs émotions sont exactement les mêmes. Toutes les femelles éprouvent à un haut degré l'amour maternel; il est seulement moins durable que chez la Femme.
ORIGINE DE l'homme 97
Tous les animaux sont capables de sympathie : les jeunes Singes orphelins sont toujours adoptés par les vieux et soignés par eux; l'attachement du Chien pour son maître va souvent jusqu'à l'héroïsme; il n'est pas rare de voir parmi les animaux vivant en société des individus se dévouant pour le salut commun.
La jalousie, Tantipathie, la haine, le mépris, ne sont pas notre apanage exclusif. Les animaux ont un certain amour-propre ; ils inventent parfois des offenses imaginaire comme ce Singe du Zoological Garden qui entrait en fureur chaque fois que son gardien faisait mine de lire une lettre. Ils éprouvent, quand ils sont jeunes, un plaisir évident à jouer entre eux, comme les enfants. Les Fourmis elles-mêmes savent ainsi jouer.
Les Singes sont éminemment curieux et surmontent parfois jusqu'à la frayeur pour satisfaire ce penchant. Un Serpent vivant ayant été placé dans un sac de papier mal fermé au milieu d'une cage contenant plusieurs Singes, un d'eux s'en approcha aussitôt, l'ouvrit un peu avec précaution, y jeta un coup d'œil et se sauva à l'instant. Tous les Singes s'empressèrent d'en faire autant les uns après les autres, non sans témoigner d'ailleurs les plus vives craintes ; leur physionomie, à la fois curieuse et épouvantée, présentait l'aspect le plus comique.
L'instinct àHmitation est hautement développé, comme chacun sait, chez ces animaux : ils sont également capables à' attention; mais pas toujours au même degré dans la même espèce. Les plus attentifs sont ceux qu'il est le plus facile de dresser. Ainsi se manifestent des diffé-
E. Pbrrier, Le Transformisme. 7