‹ Le transformismeChapitre 22 sur 74 · V.TT»S · texte numérisé non relu

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rences sensibles, plus grandes qu'on ne saurait le croire, dans l'intelligence d'animaux spécifiquement identiques.

Lorsqu'un Paon sollicite en faisant la roue l'admiration de sa femelle, on ne peut douter qu'il ne lui suppose quelque sentiment du beau. Un peu plus tard Darwin fera de cette notion une étude si complète qu'il est inutile d'insister ici davantage.

Enfin la croyance en Dieu ne serait pas aussi générale parmi les Hommes qu'on l'a pensé autrefois. 11 n'en est pas de même de la croyance à des agents invisibles et spirituels; mais est-il bien certain que les animaux n'aient pas quelque notion de ce genre ? L'orsqu'un Cheval se cabre dans l'obscurité plutôt que d'avancer, malgré les excitations rassurantes de son maître, lorsqu'un Chien, le poil hérissé, l'œil hagard, refuse, sans raison apparente, de passer par certains endroits, qui peut dire si quelque horrible vision ne hante pas à ce moment son cerveau ? De là à la croyance aux fantômes, il n'y a qu'un pas, et c'est par une semblable croyance que bien des religions ont commencé. Le paganisme vulgaire en est toujours demeuré là.

Il est d'ailleurs de toute évidence que les animaux domestiques et ceux qui sont apprivoisés, tout au moins, considèrent l'Homme comme un être d'une essence très supérieure à la leur; sans cela comment expliquer la soumission de l'Eléphant à son cornac, ou encore celle du Terre-Neuve qui obéit volontairement et sans jamais avoir été maltraité. N'y a-t-il pas là, demande Darwin,

quelque analogie avec les sentiments que THomme luimême éprouve à l'égard de Dieu ?

Ainsi, suivant pas à pas toutes les qualités, tous les procédés de Tesprit humain, il croit possible, sans rien forcer, d'en retrouver les rudiments plus ou moins développés chez les animaux.

On a dit que THomme était le seul être moral de la création. C'est là en effet l'un des caractères les plus tranchés de l'humanité, et Darwin ne fait aucune difficulté de l'admettre. L'Homme seul agit par amour du devoir! Mais il en est de la notion du devoir comme de celle du beau, elle varie étrangement avec les peuples et n'a atteint qu'avec une extrême lenteur la forme élevée que nous lui connaissons chez les peuples civilisés. L'Esquimau qui honore ses visiteurs en lui livrant ses filles, le Sauvage qui massacre ses parents trop âgés, l'Indien qui ordonne à sa veuve de s'immoler sur son bûcher, se font évidemment une idée du devoir et de la morale tout autre que l'Européen.

Il serait donc illusoire d'arguer que les animaux n'ont pas exactement les mêmes idées morales que nous; on doit, au contraire, rechercher si dans les sociétés animales il n'y a pas quelque chose qui corresponde, sous une forme d'ailleurs quelconque, à ce que nous nommons le devoir, et qui, existant à un degré analogue, chez quelque ancêtre quasi humain, ait pu servir de point de départ au sens moral. Or cela n'est pas douteux.

Les animaux s'avertissent mutuellement des dangers qui les menacent, s'entr'aident pour chercher leur nourri-

lOO CHARLES DARWIN

ture et observent une certaine loyauté dans le partage du butin; ils se portent mutuellement secours et parfois au péril de leur vie. « Brehm rencontra en Abyssinie un grand troupeau de Babouins traversant une vallée et dont une partie avait déjà remonté la montagne opposée, les autres étant encore dans la partie basse. Ces derniers furent attaqués par les Chiens, mais les vieux mâles se précipitèrent aussitôt en bas des rochers, avec la bouche ouverte et un air si féroce que les Chiens battirent en retraite. On les encouragea à une nouvelle attaque, mais dans l'intervalle tous les Babouins avaient remonté les hauteurs; un seul, jeune de six mois environ, s'était réfugié sur un bloc de rocher d'où, se voyant entouré, il poussait de grands cris pour appeler à son secours. Un des plus grands mâles, véritable héros, redescendit la montagne, se rendit lentement vers le jeune, le rassura et l'emmena triomphalement, les chiens étant trop étonnés pour faire une attaque. »

Le capitaine Stansbury a rencontré dans un lac salé de rUtah, un vieux Pélican, complètement aveugle, qui était fort gras et avait dû être nourri depuis longtemps par ses compagnons. M. Blyth a vu des Corbeaux: faire la même chose pour deux ou trois des leurs ; enfin Darwin, de son côté, a été témoin d'un fait analogue pour un Coq domestique. N'est-ce pas là une application par les animaux de cette ineffable maxime du Christ : « Faites aux aux autres ce que vous désireriez qu'ils fassent pour vous. » Et y a-t-il au monde une morale plus élevée?

Darwin conclut donc :

rOn trouve dans les animaux les rudiments ce qu'il faut pour faire l'Homme ;

2" Entre eux et lut il ne saurait y avoir, comn; dit si souvent, un abîme;

3° Il est possible de sopposer que l'Homme élevé au rang qu'il occupe dans la Création qu'api traversé diverses formes animales, dont il n'es degré suprême d'évolution ;

4° On peut enfin se demander par quel procé faite cette évolution : c'est ce que Darwin se maintenant d'examiner.

Ixs causes et l'histoire de l'évolution bumc L'explication de l'évolution humaine suppose l'examen de trois questions distinctes:

r Quels ont été les procédés mis en œuvi doter l'Homme de la constitution anatomique qi sède aujourd'hui?

2" Comment ses facultés intellectuelles ontatteindre une aussi grande perfection ?

y Quelle est la généalogie de l'Homme?

Ce seront-là les titres d'autant d'articles distinc

1° Développement des caractères spéciaux à l'or, de l'Homme. — On doit s'attendre à voir domine grands facteurs auxquels Darwin attribue une si dérante influence : la variabilité spontanée dét par les conditions extérieures, l'hérédité, la s laturelle. Si c'est bien réellement par des variât Jéesde l'hérédité et de fa sélection naturelle quel',

lOa CHARLES DARWIN

a acquis ses caractères actuels, on doit nécessairement retrouver en lui un reste de la variabilité primitive de son organisme. Il serait inadmissible qu'une fixité absolue eût fini par succéder à une variabilité continue chez un être lui-même continu dans le temps. Nous avons à peine besoin de dire, après ce qui précède, que l'organisme humain varie dans des limites plus que suffisantes pour qu'on puisse admettre aussi bien pour lui que pour les animaux une dérivation de quelque form.e inférieure. Cette extrême variabilité se trouve non seulement chez l'Homme civilisé, qui vit à peu près dans les mêmes conditions que les animaux domestiques, mais aussi chez l'Homme sauvage dont le genre d'existence n'a rien de bien différent de celui des .animaux vivant en toute liberté. C'est là un point important à constater, car L. Agassiz a justement argué de l'extrême variabilité des espèces domestiques contre la doctrine même de l'évolution par le libre jeu des conditions vitales. On a voulu voir dans ce phénomène l'influence exclusive de l'intelligence humaine et Ton en a conclu à une intervention directe du Créateur chaque fois que la faune ou la flore terrestres ont été modifiées. Cet argument est incontestablement beaucoup plus ingénieux que solide. L'Homme sauvage ne varie d'ailleurs pas moins que l'Homme civilisé, et si Ton a pu dire le contraire, c'est très probablement l'effet du contraste que doit produire la comparaison involontaire avec la nôtre d'une race très différente. Les voyageurs ont été d'abord plus frappés des caractères généraux distinctifs de la race;

le sentiment des difTérences individuelles ne s'< loppé que par la suite. C'est ainsi que dans un t de Moutons il semble au premier abord que individus se ressemblent alors que le berger c inrailliblement chacun d'eux.

Reste à savoir quelles sont les conditions qui sent la diversité des formes des individus d'ur race. Sans aucun doute, l'influence inégale et t rence désordonnée et capricieuse de l'atavismi l'hérédité dans toutes ses formes doit se faire se est souvent évidente, mais ne saurait tout explic conditions extérieures ont euégalement leurpart i mais elle est fort difficile à démêler et a d'aill exagérée. Darwin rappelle pourtant quelques faii testables. Le genre de vie des matelots nilentit : rement leur croissance. Pendant la dernière gu États-Unis, plusd'un million de soldats ont été i Des renseignements authentiques que l'on poss eux, il résulte que : Le lieu où la croissance s' est accomplie et celui de la naissance ont une marquée sur la taille du jeune homme. Il faut.sat rattacher fréquemmentà l'hérédité l'influence d la naissance.

Mais toutes les recherches faites dans le bu mêler les causes simples qui ont une influenc sur la stature sont demeurées sans résultat, Li l'élévation du sol, l'aisance, n'ont d'après M aucune influence. Cependant en France la taille di riches est en général la plus élevée; le même

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serve relativement aux tribus sauvages qui habitent les pays les plus fertiles. L'action de la chaleur et de la lumière sur la couleur du teint et des cheveux a été contestée. En somme, sur cette question de Finfluence des milieux, la science ne possède encore que des docur ments confus.

Darwin reconnaît d'ailleurs que l'individu peut agir sur lui-même, comme le pensait Lamarck, par l'usage

plus ou moins fréquent qu'il fait volontairement ou non de ses organes. C'est ainsi que les muscles se développent par l'exercice, que les os appelés à supporter de grands poids augmentent de grosseur ou de longueur,etc. L'exercice de certaines professions détermine de la sorte de singulières modifications de l'organisme : les matelots ont les jambes et les bras plus courts proportionnellement que les autres hommes; ce qui tient au moindre usage qu'ils font de leurs jambes et à ce qu'il ramassent constamment leurs bras sur eux-mêmes en tirant sur les cordages. Les horlogers et les graveurs sont sujets à devenir myopes; les cordonniers travaillant toujours assis et la tête penchée en avant ont ordinairement le front bombé et la base du tronc fort large. Les sauvages, toujours en alerte, ont les sens d'une perfection étonnante; les habitants des hauts plateaux du Pérou respirant un air très raréfié ont la poitrine et les poumons remarquablement développés.

Enfin certaines variations dans l'organisme del'Homme sont évidemment corrélatives entre elles et ne peuvent s'expliquer autrement que par l'influence réciproque

que les organes exercent les uns sur les autres; mais il y a encore bien des recherches à faire sur ce point. Malgré toutes les obscurités qui planent sur la question, la variabilité actuelle de l'Homme n'en demeure pas moins un fait acquis; elle semble indiquer que notre espèce pourra encore se modifier par la suite des temps, et surtout qu'elle n'a pas toujours été ce qu'elle est. A elle seule, l'aptitude à varier serait insuffisante pour produire quelque modification utile persistante, si chaque espèce n'avait pas à lutter pour maintenir son existence, si chaque individu n'était soumis à cette concurrence vitale qui assure en définitive aux plus parfaits les plus grandes chances dévie. A ce point de vue, l'accroissement plus ou moins rapide de la population, mesurant l'effort que chacun doit faire pour arriver au bien-être, est l'une des causes les plus importantes du progrès. Que de races, que de tribus, que de peuples voyons-nous s'éteindre après avoir prédominé quelque temps sur leurs voisins, subissant ainsi cette inexorable loi de la lutte pour la vie. Ce n'est pas d'ordinaire que ces races, ces tribus, ces peuples, aient rétrogradé, que leurs qualités propres aient disparu ; leur prédominance momentanée a simplement déterminé un temps d'arrêt dans leurs efforts; pendant ce temps les peuples voisins ont monté et finalement ont prédominé à leur tour. C'est ainsi que chaque peuple qui tombe est la marque d'un progrès de l'humanité. Il faut, à la vérité faire ici la part des circonstances accidentelles, tellesque lesfamines, les guerres prolongées, qui détruisent parfois des tribus entières, sans profit pour personne. Mais, en général,

c'est à leur supériorité que les races humaines doivent leur extension sur la terre; de même que les animaux disparaissent devant THomme, cet être privilégié, de même le sauvage s'éteint devant l'Européen avant que la civilisation ait pu s'en emparer. Quelque regrettable que soit le fait au point de vue moral, la civilisation semble •s'être étendue par le monde, bien plus en. détruisant les barbares qu'en les asservissant à ses lois.

Ce qui est actuellement vrai pour l'Homme a dû l'être à l'époque plus reculée où il différait à peine de son ancêtre animal. Il n'a pu arriver à ce qu'il est qu'en acquérant graduellement des caractères qui pouvaient lui être utiles dans la concurrence vitale et assurer sa supériorité. En quoi donc sa station bipède et la différence de forme ^ntre ses extrémités ont-elles pu lui être utiles?

« Aussitôt, dit Darwin, que quelque ancien membre de la grande famille des Primates en sera arrivé, ou par .un changement dans la manière de se procurer sa subsistance, ou par suite de modifications dans le pays qu'il habitait, à vivre moins dans les arbres, son mode de {progression aura dû se modifier, et, dans ce cas, il sera devenu, soit bipède, soit plus rigourement quadrupède. !Les Cynocéphales fréquentent les régions accidentées et rocheuses, et ne grimpent sur les arbres que dans les cas d'absolue nécessité; ils ont acquis les allures d'un Chien. L'Homme seul est devenu bipède ; nous pouvons, je crois, voir en partie comment il a acquis cette attitude verticale, qui le distingue si nettement des animaux les plus voisins de lui.

« L'Homme n'aurait jamais acquis sa position dominante dans le monde sans Tusage de ses mains, instruments si admirablement appropriés à obéir à sa volonté. . . Mais, mains et bras n'auraient jamais pu devenir des organes assez parfaits pour fabriquer des armes, pour lancer des pierres et des javelots avec justesse, s'ils avaient dû servir habituellement à mouvoir le corps ou à en supporter le poids, ou, comme nous l'avons vu, s'ils étaient demeurés particulièrement propres à grimper sur les arbres. Un service aussi rude aurait d'ailleurs émoussé le sens du tact, de qui dépendent essentiellement les usages délicats auxquels les doigts sont appropriés. Ces causes seules auraient suffi pour que la station bipède fût avantageuse à l'Homme; mais il est encore beaucoup d'actions qui exigent la liberté des deux bras et de la partie supérieure du corps, lequel doit pouvoir, dans ce but, reposer fermement sur les pieds. Pour atteindre ce résultat fort avantageux, les pieds sont devenus plats, et le gros orteil s'est singulièrement modifié aux dépens, il est vrai, de la perte de toute aptitude à la préhension. Chez quelques sauvages, le pied n'a cependant pas entièrement perdu tout son pouvoir préhensile, comme le montrent leur manière de grimper sur les arbres et les divers autres usages auxquels ils l'emploient^ »

De légères modifications dans tous les muscles sont

1 Chez les Singes essentiellement grimpeurs, le pouce est souvent rudimentaire, et la main devient ainsi un véritable crochet.

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survenues en même temps, et l'Homme a finalement perdu son allure oblique, tandis que le Gorille la conservait comme pour marquer une étape entre lattitude franchement quadrupède de la plupart des Mammifères et Tattitude franchement bipède et verticale qui est notre privilège presque exclusif. Devenu plus habile et plus apte à se servir de ses mains, capable désormais de fabriquer et de manier des outils, l'Homme a dû cesser bien-tôt de se défendre ou d'attaquer avec sa mâchoire. Dès lors celle-ci s'est graduellement réduite : les muscles destinés à la mouvoir sont devenus moins considérables, et leurs points d'attache moins saillants. Les dents canines ne servant plus à déchirer de la chair ont cessé de dépasser les autres dents; ainsi les défenses du Sanglier sont devenues beaucoup plus faibles chez notre Cochon domestique qui n'en fait presque plus usage. Alors a disparu cette physionomie à la fois bestiale et féroce qui caractérise encore le Gorille. Le cerveau a suivi le développement des instruments mis à son service; il a grandi ; le crâne et la colonne vertébrale se sont mis en état de le protéger ou de le supporter. Ainsi THommeest arrivé pas à pas à sa forme définitive. Où a-t-il perdu sa toison? Comment? La question est difficile à résoudre. L'influence de la chaleur ne rend que très incomplètement compte du phénomène. Darwin fait ici intervenir la sélection sexuelle dont nous aurons plus tard à parler longuement, et à laquelle, dans ses derniers écrits, l'auteur attribue une importance énorme. Développement des facultés intellectuelles et morales, —

L'intelligence étant incontestablement Tun des avantages les plus grands que puisse acquérir un organisme donné, la sélection naturelle peut aspirer à rendre compte du progrès constant des facultés mentales chez les ancêtres de l'Homme; et Ton comprend que chaque conquête faite à laide de ces dernières ait pu en accélérer le développement. Darwin reconnaît cependant qu'il est difficile de retracer en détail, dans Tétat de nos connaissances, l'histoire de la formation de chacune de nos facultés, mais l'entreprise a . été tentée récemment dans une œuvre importante par un philosophe de ses élèves, M. Romanes ^

Ce qi^îil affirme, c'est que de bonne heure l'Homme est devenu sociable. Or toute société suppose que les membres dont elle est formée sont liés entre eux par l'exercice de certains devoirs réciproques. Ils se connaissent; chacun d'eux éprouve de la peine à être séparé des autres; c'est le germe de la sympathie. Ils s'avertissent mutuellement du danger et partagent de bonne foi leur butin ; un pas encore et nous assistons à la naissance de toutes les vertus qui constituent l'honnête homme. Les sociétés, renfermant le plus grand nombre de membres courageux, sympathiques et fidèles, ont évidement sur les autres l'immense avantage de la cohésion; elles doivent mieux prospérer; et leurs descendants doivent conserver par hérédité les qualités de leurs ancêtres.

* Romanes, L'Intelligence des animaux, traduction française avec préface par Edm. Perricr, 2 vol in-8", 1S87, Alcan. — Romanes, L'Evolution mentale cheT^ les animaux, traduction française, 1 vol. in-80, 1884, Reinwald.

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Ainsi la sélection naturelle, jointe à Thérédité, suffit à rendre compte de la naissance et du développement des facultés morales. 11 est incontestable d'ailleurs que lanor tion du bien-être général de la société primitive n'était pas étrangère à chacun de ses membres qui approuvaient tout acte fait dans Tintérêt commun et désapprouvaient toute action nuisible à la troupe. Les individus essentiellement mauvais ont dû être constamment rejetés ou maltraités par leurs semblables ; et cette sorte d'épuration a été certainement favorable au développement de la moralité. La sensibilité de chaque individu à l'éloge ou au blâme de ses camarades n'a pas dû tarder à suivre cette punition matérielle des actions rnauvaises. Ce n'est que bien plus tard, et lorsque la raison avait déjà acquis un certain développement, qu'a pu naître ce sentiment encore inconnu à beaucoup de tribus sauvages et qu'on appelle le respect de soi-même. Avec lui se sont développées les vertus personnelles : la tempérance, la chasteté, etc.

Comment se sont faits les progrès ultérieurs? Pourquoi certaines nations demeurant sauvages, les autres atteignaient-elles le plus haut degré de civilisation? Darwin laisse à l'avenir la solution de ces questions trop complexes. Ce qui est indéniable, c'est que les idées morales ont suivi une marche progressive évidente depuis les temps historiques. Quand à l'idée même du progrès, elle est au contraire toute récente. L'antiquité n'en avait pas la moindre notion.

La civilisation, tout en introduisant des facteurs nou-

ORIGINE DE l'homme III

veaux dans les conditions du progrès, laisse néanmoins encore une large place à la sélection naturelle. Les Hommes les mieux doués, les plus actifs, sont le plus vite en état de nourrir une famille; les meilleurs d'entre eux éprouvent plus tôt que les égoïstes le besoin d'avoir un foyer. Se mariant plus tôt, ils ont des enfants plus nombreux et qui naissent dans de meilleures conditions. C'est donc finalement leur progéniture qui prendra le dessus dans la société, et le plus souvent elle héritera des qualités supérieures de ses t)arents. A la vérité, on voit souvent des exceptions à cette régie de l'hérédité ; mais ces exceptions se présentent surtout dans les familles où le progrès des sentiments moraux n'a pu suivre le développement d'une fortune rapide : autrement dit, c'est surtout dans la classe de ce qu'on a nommé, non sans quelque raison, les parvenus, que l'on voit un fils incapable et débauché dépenser rapidement les millions amassés par un père intelligent et économe.

Du reste, quoi qu'on en ait dit, et par une juste compensation, les hautes qualités intellectuelles ne sont pas moins héréditaires que la folie. Seulement, dans une même famille le génie ne suit pas toujours la même voie et n'a pas toujours les mêmes occasions de se faire remarquer. Il ne faudrait pas en conclure, et nous n'avons pas besoin d*aller bien loin pour trouver des exemples du contraire, que la loi du progrès soit générale pour toutes les nations civilisées. Il suffit parfois d'une institution malheureuse pour amener une décadence rapide. C'est ainsi que l'Inquisition a eu, suivant Galton,une grande part

dans la chute de l'Espagne. Par ses ordres, tout ce qui dans ce malheureux pays avait quelque initiative, quelque indépendance, fut graduellement éliminé. Chaque année, pendant trois siècles, l'Espagne perdit ainsi un millier d'esprits d'élite. L'Inquisition, le célibat imposé à tous ceux qui pensaient et n'avaient d'autre refuge que l'Église

firent au moyen âge sentir leur influence déprimante sur toute l'Europe. Avec cette modération dont il donne constamment l'exemple, Darwin ajoute que ce mal fut cependant contre-balancé, peut-être dans une large mesure, par d'autres avantages.

£55171 d'une généalogie de l'Homme. — Après avoir essayé d'indiquer les procédés d'après lesquels l'Homine a pu sortir d'une souche voisine de celle qui a produit les Singes, Darwin s'efforce de suivre plus loin cette généalogie.

L'Homme est évidemment moins éloigné des Singes du vieux monde que des Singes américains. Les Singes descendaient probablement eux-mêmes d'autres Mammifères que nous aurions rangés dans le groupe si curieux

et si varié des Lémuriens (fig. 5). Ceux-ci, d'une part, touchent aux Singes, de l'autre aux Mammifères ordinaires, à côté desquels ils forment comme une série parallèle dont plusieurs termes, même des plus inférieurs,

E. Psum, Le Transfonnigmc. 3

ont des correspondants dans la série des Mammifères quadrupèdes.

Il ne serait pas impossible que les Lémuriens eussent eu pour ancêtres directs des Marsupiaux tels que les Sarigues (fig. 6) dont ils rappellent souvent la physionomie. Ceux-ci nous conduisent aux Monotrèmes tels que rOrnithorhynque et TEchidné qui touchent eux-

FiG. 7. —. Ascidie (Clavdina lepadiformisj.

mêmes manifestement aux Reptiles; enfin, soit par les Ichthyosaures, soit par les Batraciens, les Reptiles passent insensiblement aux Poissons*.

Cette généalogie s'appuie sur des affinités et des gra-

* Les premiers ancêtres de l'Homme étaient donc marins. Leur organisme devait éprouver sans doute quelque influence du phénomène périodique des marées lunaires, et Darwin se demande si ce n'est pas là l'explication de la singulière concordance que l'on observe entre les périodes lunaires et les retours périodiques de la chute des ovules chez la Femme. Il est étrange de trouver une conclusion aussi excessive sous la plume d'un savant aussi avisé que l'était Darwin,

dations incontestables, mais que l'on peut cependant ' interpréter autrement.

i II n'en est plus de même lorsque, s'appuyant sur les

travaux de Kowalevsky et de Kûpfer, Darwin nous fait passer des Poissons aux Ascidies (fig. 7); rappelant que le Poisson le plus inférieur de tous, l'Amphioxus (fig. 8), possède en commun avec les Ascidies qu'il range encore parmi les Mollusques une chambre prébuccale ou

Il6 CHARLES DARWIN

branchie grillagée, tandis que l'embryon en forme de têtard des Ascidies présente dans sa queue quelquechose

Jules. U furoi de llntMIbi primitf (d), s'ouvre tn o, par une bouche

I, Lerve libre d« ['Auldic. — Li noiocorde et Uptn k tube mëdullaire fm) et le tube mtntin-l {AJ; ellï se prolonge dioj une longue nigfoire cnu-

d'analogue à la corde dorsale des embryons des Vertébrés (fig. 9).

Un examen plus approfondi de la question tend à démontrer que les Ascidies sont bien plutôt, comme le pense M. Dohrn, des Vertébrés dégradés et déformés, en raison de leur fixation au sol, que des précurseurs de l'embranchement du Règne animal auquel nous appartenons.

La généalogie de Darwin reste donc confinée dans les limites d'un seul embranchement, et c'est là, au premier abord, une grave objection : il n'est pas étonnant, en effet, que l'on trouve des passages entre des groupes d'animaux qui, de l'aveu de tous les naturalistes, ont été construits sur un même plan. On peut répondre, il est vrai, que ce plan n'est pas autre chose que la marque d'une identité d'origine ; l'identité de plan est alors un fait auquel on donne son interprétation.

Formation des races humaines; la sélection sexuelle. — Nous n'insisterions pas beaucoup sur l'origine attribuée par Darwin aux diverses races humaines, si ce n'était l'occasion pour lui de faire entrer en scène un facteur nouveau, la sélection sexuelle. De ce facteur il a été jusqu'ici fort peu tenu compte ; il lève cependant quelquesunes des diificultés que laissait subsister l'application trop rigoureuse de la sélection naturelle. Dans lathéoriede la - survivance du plus apte, les espèces nouvelles ne se formentque par suite de l'apparition de quelques caractères avantageux dans la lirtte; tous les autres caractères sont noyés dans les mélanges incessants qui s'accomplissent entre les individus de même espèce. Il suit de là qu'en dehors des organes rudimentaires, conservés par l'hérédité.

Il8 CHARLES DARWIN

aucun animal ne devrait présenter de caractère inutile. Or, il est bien évident qu'on ne peut,.dans la plupart des cas, considérer comme utiles à la conservation de l'individu les couleurs parfois si brillantes dont les animaux sont revêtus, les formes élégantes de beaucoup d'entre eux, le séduisant ramage que d'innombrables Oiseaux aiment à faire entendre. Sans doute, il est des couleurs et des formes protectrices : la couleur verte des Sauterelles, de notre Rainette, de certains Serpents, les dissimulent admirablement au milieu des feuillages où ils vivent ; il en est de même de la couleur Isabelle de beaucoup d'animaux habitant dans les déserts sablonneux ; les animaux sont encore mieux protégés lorsque non seulement ils imitent la couleur, mais encore la forme des objets au milieu desquels ils vivent : un grand Insecte de rinde, la Phyllie, ressemble exactement à une feuille vivante ; l'un de nos Papillons de nuit ne peut être distingué au milieu des feuilles mortes ; certains Crabes ressemblent exactement à des cailloux roulés ; il y a même des animaux inoffensifs, tels que les Papillons du genre Sésie qui doivent à leur similitude avec d'autres Insectes redoutablement armés, tels que les Frelons et les Guêpes, d'être respectés par les Oiseaux. Les cas sont tellement nombreux de ces imitations singulières, qu'il a fallu ima- . giner un mot, celui de mimétisme, pour les désigner. Le mimétisme intervient dans une forte proportion pour la détermination des couleurs et des formes, dans certains groupes d'animaux ; il est explicable par la sélection naturelle. Quelques couleurs des plus voyantes peuvent être

dues au mimétisme ; il n'est pas impossible, p que les ailes diaprées des Papillons de jour lent dans une certaine mesure au milieu des en général une teinte éclatante signale l'a ennemis, elleest souvent un danger réel; con quer son apparition ? Les jambes fines du C mes élégantes des Gazelles sont en rapport dite de leur course, mais à quoi peuvent :

beaucoup de cas, les crinières, les bouquets de plumes, les crêtes, les fanons dont tani sont empanachés?

11 ne faut pas oublier que tous ces ornen' si somptueux, n'apparaissent, en général, vement quand l'animal arrive à l'âge ai atteignent leur plus grande beauté dans zoologiques où les sexes sont séparés, qut ne se montrent que durant la période des a disparaître ensuite, qu'enfin ils sont habitu serves à un seul sexe. Tout indique que et parures sont dans un rapport étroit avec l'e: fonction de reproduction. Mais la période o tion doit s'accomplir est précisément pour maux une période d'étonnante surexcitation de joutes et de combats tellement ardents, pas échappé à l'observation des paysans; t est, dans leur langage, la période de la lutte se reproduire est donc pour les êtres vivant; droit même de vivre, le prix d'une victoire.

où les germes de vie vont partout reprendre

nouvelle, la grande fête de la nature est célébrée par d'innombrables hécatombes. Toutefois s'il est des luttes meurtrières, il en est aussi de plus pacifiques. La bataille s'engage surtout entre les individus du sexe mâle ; ce qu'il faut conquérir ce n'est plus une nourriture, de l'eau, de l'air indispensable à l'existence : c'est une compagne

pour la durée de la vie, pour une saison, pour quelques heures, et si cette conquête est quelquefois obtenue par la force, elle l'est aussi bien souvent par toutes les séductions de la beauté, de la grâce ou du talent.

A voir le Paon étaler orgueilleusement ses belles plumes aux mille couleurs, et entrer contre ses rivaux dans lespius furieuses colères, àentendre lesRossignols chanter avec une telle émulation qu'ils tombent parfois épuisés sur le sol, on ne peut douter que leurs femelles ne soient sensibles aux attraits qu'ils cherchent à leur faire apprécier. Certaines'Perdrix organisent de véritables danses

OÙ les mâles exécutent les mouvements les plus bizarres et enlèvent ainsi les suffrages de leurs compagnes assemblées comme pour juger de ce grotesque concours; chez les Combattants (fig. lo), ce sont de brillants tournois où les mâles arrivent avec cette superbe collerette qui est l'une des parties de leur « robe de noces». Les animaux sont donc sensibles à la beauté des couleurs, aux harmonies de la musique ; ce sentiment est l'un des éléments les plus importants qui dictent le libre choix des femelles; comme chez les Hommes, le goût est très changeant dans la gent animale, et il n'y a pas lieu de s'étonner de la merveilleuse variété des effets qu'il a produits. L'amour de la parure est trop développé chez^ les sauvages pour qu'on puisse douter que l'esthétique n'ait pris quelque part au développement des caractères qui distinguent les diverses races humaines. Pourquoi n'en aurait-il pas été ainsi dans le Règne animal? Sans doute, au premier abord, on peut trouver plus ingénieuse que réelle cette explication de phénomènes que la sélection naturelle n'aurait pas expliqués, sans doute encore il y a bien des faits qui restent mystérieux malgré la sélection sexuelle, mais les arguments accumulés par Darwin ne permettent pas de refuser à ce genre spécial de sélection une part assez grande dans l'apparition et le développement de beaucoup de caractères secondaires, tantôt limités à un sexe, tantôt communs à tous les deux. Ainsijusqu'àlafm de sa vie, Darwin ne cesse de perfectionner son œuvre, de l'étayer d'arguments nouveaux où. apparaît toujours plus étonnante la merveilleuse sagacité

de son esprit. Il revient à plusieurs reprises sur les rapports des Insectes et des fleurs, arrive à expliquer par la nécessité de la fécondation les formes bizarres que présentent parfois ces dernières. En vue de préparer une explication de l'origine du langage, il recherche les divers Moyens d'expression des émotions chéries animaux. Enfin, voulant montrer une fois de plus Tinfluence des petites causes agissant d'une manière continue, il consacre un livre tout entier à la détermination du Rôle des Vers de terre dans la formation de la terre végétale. C'est là la dernière œuvre du puissant réformateur des sciences naturelles. Nous avons à voir maintenant quel parti les naturalistes ont su tirer des idées qu'il a si largement semées dans la science, comment ils ont suivi le grand exemple qu'il a donné.

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