‹ Le transformismeChapitre 22 sur 70 · GÉNÉRATION SPONTANÉE · texte numérisé non relu

GÉNÉRATION SPONTANÉE

à reconnaître que même limitée aux êtres les plus inférieurs, la génération spontanée des organismes vivants n'a encore été observée par personne d'une façon incontestable ; mais, nous nous hâtons d'ajouter que les adversaires de ce mode de génération ne nous paraissent pas le moins du monde avoir résolu la question dans leur sens. M. Pasteur, et plus récemment M. Tyndall ont montré, il est vrai, qu'aucun être vivant ne se développe dans leurs flacons quand on met ces derniers à l'abri des germes de l'atmosphère, mais nous ne voyons pas qu'ils puissent tirer de ces résultats négatifs quelque motif de triompher aussi bruyamment qu'ils se le permettent. La grosse caisse de M. Tyndall vibrant d'accord avec le tambourin de M. Pasteur peut bien couvrir le bruit des instruments des adversaires, mais ceux qui,'comme nous, assistent en auditeurs désintéressés au tournoi, ne se laissent pas assourdir Ipar le bruit que font les deux partis et ne peuvent donner e prix ni à l'un ni à l'autre.

De ce que, dans certaines conditions déterminées et essentiellement artificielles, M. Pasteur et M. Tyndall ne voient pas se produire de matière vivante dans leurs cornues, ils ne sont nullement en droit de conclure que cette forme de la matière n'a pas pu et ne peut pas se constituer dans d'autres conditions plus favorables. Ces conditions nous sont, il est vrai, inconnues ; mais notre ignorance suffît-elle pour nous permettre de nier qu'elles existent ? Quel est le savant qui voudrait raisonner de la sorte ? Et ne faut-il pas que des hommes de la valeur de M. Tyndall et de M. Pasteur soient dominés par des passions extra-scientifiques pour qu'ils se laissent entraîner à commettre de pareils manquements à la logique la plus élémentaire?

Si Ton refuse d*admeltre que les matières albuminoïdes et la matière vivante elle-même se sont produites naturellement, par simple combinaison de leurs principes immédiats constituants, on est obligé de supposer que ces matières ont été créées par un être dont le moindre défaut est d'échapper à tous les moyens de perception que nous possédons. La croyance au surnaturel a toujours été la conséquence de Tignorance et l'instrument de domination des habiles ; mais la science est aujourd'hui assez avancée, elle a résolu assez de problèmes autrefois considérés comme insolubles, pour que nous devions désormais jeter de côté toutes les solutions surnaturelles et ne considérer comme vraies ou du moins probables que les plus simples et les plus conformes aux faits naturels qui nous sont déjà connus.

Quoique nous ignorions comment a pu se faire la synthèse des matières albuminoïdes, nous n'hésitons donc pas à admettre qu'elle s'est effectuée et. s'effectue peut-être encore aujourd'hui, aussi facilement que se produisent sous nos yeux et par le seul enchaînement des phénomènes naturels, les combinaisons des divers corps qui, sans cesse, sont mis en présence dans le sol, dans les eaux ou dans l'atmosphère. Qui donc eut pu supposer il y a un siècle qu'on fabriquerait un jour, à volonté, de l'eau, du sel marin, de l'alcool, de l'essence de vanille, de la graisse ? On ignorait même la composition de ces corps. Or, notre ignorance de la composition chimique exacte des matières albuminoïdes et de l'agencement moléculaire des atomes qui les constituent est encore telle que nous ne pourrions pas hasarder d'en donner une formule chimique précise. Faut-il en conclure que jamais nous ne pourrons les

fabriquer et surtout que la nature, bien plus habile que nos chimistes, n'a pas pu les produire ?

Nous ne le pensons pas; nous admettons, au contraire, que, dans l'univers, les conditionsfavorables étant données, la production des matières albuminoïdes et même celle du protoplasma vivant n*est pas plus difficile que celle du carbonate de chaux ou de tout autre corps.

Nous croyons, il est vrai, avec Cl. Bernard, que le « chimisme artificiel », c'est-à-dire les procédés d'analyse et de synthèse employés par les chimistes dans leurs laboratoires, « est peut-être tout difi'érent » du « chimisme naturel » , c'est-à-dire des procédés d'analyse et de synthèse mis en* œuvre dans cet immense laboratoire qui a la terre pour cornue et le soleil pour foyer de chaleur ; mais il nous est impossible d'admettre que « le protoplasma, si élémentaire qu'il soit, n'est pas une substance purement chimique, un simple principe immédiat de la chimie. »

A moins de supposer que le protoplasma est doublé d'un principe vital ayant une existence propre, ce que rejette Cl. Bernard lui-même (1), ou d'une âme d'origine céleste, ce qui ne serait que ridicule, nous ne voyons pas ce que pourrait être le protoplasma s'il n'est pas « une substance purement chimique », comme tous les autres corps de la nature. Nous ne pouvons donc considérer la phrase de Cl. Bernard citée plus haut, que comme une des nombreuses contradictions dont est émaillée la partie philosophique de rœuvre de ce savant, qui ayant trop de pu-

(1) Il n'est pas permis de douter de son opinion à cet égard en présence de la phrase suivante de son dernier livre : « Sommes-nous parmi les vitalistes? non encore, car nous n'admettons aucune force exécutrice en dehors des forces physico-chimiques. » {Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux^ p. 396).

deur pour se dire spiritualiste et trop de timidité pour s'avouer matérialiste, inventa le « déterminisme », mot bizarre dans la bouche d'un homme qui précisément ne put jamais « se déterminer ».

Le seul argument d'ailleurs que Cl. Bernard invoque à l'appui de son opinion, c'est que le protoplasma « a une origine qui nous échappe, qu'il est la continuation du protoplasma d'un ancêtre. » Mais, tout corps matériel, quelqu'îl soit, n'est-il pas, aussi bien que le protoplasma, la continuation d'un ancêtre ? Le cristal de sulfate de cuivre qui se forme dans une solution de ce corps, n'e?t-il pas la continuation du cristal qui a servi à préparer la dissolution génératrice ? Le chimiste qui voit se former dans un liquide dont il ignore la composition un cristal quelconque, a-t-il l'idée, parce que « l'origine de ce cristal lui échappe » de le considérer comme n'étant pas « une substance purement chimique ? »

Notre ignorance de la constitution atomique du protoplasma vivant ne constitue pas le moins du monde une raison suffisante pour nous faire admettre qu'il est autre chose qu'une substance purement chimique, alors que l'analyse d'un poids déterminé de cette substance nous rend un poids égal d'éléments chimiques simples. Nous ignorons encore la façon dont cette substance a pu se produire pour la première fois sur la terre et s'y produit peut-être encore ; mais, comme nous constatons qu'elle est composée uniquement de principes élémentaires, abondants dans le sol et dans l'atmosphère, nous croyons naturel d'admettre qu'elle résulte de la combinaison de ces principes, lorsqu'ils se rencontrent dans des conditions favorables h leur union.

Nous n'hésitons même pas à penser que le jour Oà le

biologiste aura une connaissance exacte, d*une part de la constitution chimique et physique du protoplasma, d'autre part, des conditions nécessaires à la production de cet étal particulier de la matière que nous nommons la vie, il lui deviendra possible de déterminer la formation de cette matière, comme le chimiste fait aujourd'hui la synthèse d'un grand nombre de corps dont, il y a quelques années à peine, il ignorait encore la composition et les conditions de formation.

« Connaissant, dit Descartes, la force et les actions du feu, de Teau, de l'air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, nous les pourrions employer à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi, nous rendre maîtres et possesseurs de la nature. » A ces paroles de l'illustre philosophe qui a si admirablement formulé les principes du mécanisme animal, nous ajouterons que les résultats déjà obtenus par la science nous permettent d'espérer qu'elle sera un jour assez puissante pour refaire sciemment, une partie au moins de ce qui, dans la nature, se forme insciemment. Mais, pour cela, il faut que nous écartions de notre esprit non seulement toute foi puérile au Dieu et à l'âme de nos pères ignorants, mais encore toute idée métaphysique, et que nous soyons bien convaincus qu'il n'existe dans l'univers que « des substances purement chimiques. »

Cela dit, il importe de nous demander à quelle époque de l'évolution de notre globe, dans quelles conditions et par quels procédés a pu se former la matière vivante.

Il est à peine besoin de dire que c'est seulement à l'époque où la croûte superficielle de la terre fut suffisamment refroidie, et lorsque l'eau, d'abord dispersée dans r^^tmosphère à l'état de vapeur, se fut déposée à l'état lî-

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qnide sar le sol, qoe la matière viTante pot apparaître à la nuiÙLce de notre 'i^obe, c*e$t-à-dire qoe purent se combiner poor la produire les corps simples qui la constituent. Les combinaisons chimiques destinées à la former se sont, sans nul doute, effectuées sous Tinfluence de la chaleur solaire, mais nous ignorons dans quel ordre elles se sont produites pour donner naissance aux matières albuminoîdes qui sont la base de la matière vivante. Nous ne pouvons émettre à cet égard que de simples hypothèses plus ou moins probables.

. Dans ces derniers temps, M. Schûtzenberger a pu décomposer les substances albuminoîdes en un certain nombre de principes définis et crîstaUisables, tels que la leucine et la leucéine, le pyrrol, la tyrosine, la tyro-leucîne, Tacide glutanique, l'ammoniaque, l'acide carbonique, Tacide oxalique et l'acide acétique, tous principes immédiats qui se montrent dans les organismes vivants, où il est à peu près incontestable qu'ils sont produits par dédoublement ou décomposition des matières albuminoîdes. A l'aide de ces corps, on pourra peut-être quelque jour reconstituer, par synthèse, les matières albuminoîdes. Mais lors même qu'on parviendrait à ce résultat, on ne devrait pas nécessairement en conclure que les éléments simples, carbone, hydrogène, oxygène et azote, se sont combinés d'abord en ces divers corps qui eux-mêmes se seraient ensuite associés pour donner naissance aux matières albuminoîdes. Il est bien probable que dans la nature les choses se sont passées beaucoup plus sim" plement ; il est permis de supposer que les matières albuminoîdes n'ont pas plus été précédées par les substances dont nous venons de parler, que l'apparition des matières grasses n*a été le résultat de l'union de la glycérine avec

des acides gras, quoique les chimistes aient pu décomposer les graisses en ces deux sortes de principes, et que même ils aient pu, en les combinant, fabriquer artificiellement des corps gras.

Deux hypothèses principales ont été émises au sujet de la formation de la matière vivante.

Exposons d'abord la plus répandue. On admet qu'avant l'apparition des végétaux verts sur la terre, l'atmosphère qui entoure cette dernière était beaucoup plus riche en acide carbonique et en vapeur d'eau qu'elle ne l'est actuellement. On en conclut qu'à cette époque il a pu être très facile au carbone de l'acide carbonique atmosphérique de se combiner avec les éléments de l'eau, oxygène et hydrogène, pour former des corps ternaires, qui, à leur tour, se combinant avec l'ammoniaque produite par le sol, donnèrent naissance à des corps quaternaires et, enfin, aux matières albuminoïdes.

Cette manière de voir est principalement appuyée par ceux qui l'adoptent sur ce fait que les chimistes sont parvenus à faire la synthèse de nombreux corps ternaires par combinaison du carbone avec les éléments de l'eau. Une fois les substances ternaires produites, elles auraient pu engendrer, par leurs combinaisons avec l'azote, des matières quaternaires et albuminoïdes. Une expérience curieuse de M. Schûtzenberger semble mettre hors de doute la possibilité de la formation des matières ternaires à l'aide de matériaux purement inorganiques. « En traitant à froid de la fonte blanche (qui renferme un carbure de fer) grossièrement pulvérisée, par une solution de sulfate de cuivre, le fer de la fonte se dissout entièrement, sans dégagement de gaz carboné ou autre ; on peut ensuite, après lavages, éliminer le cuivre déposé, en le mettant en contact

avec une solution de perchlorure de fer. Le cuivre se dissout rapidement ; il reste une masse pulvérulente noire, qui, après dessication à 80° et dans le vide, ressemble à du charbon. Mais ce charbon contient de Teau combinée qui se dégage brusquement lorsqu*on chauffe vers 250° ; il se dissout facilement en s*oxydant dans Tacide azotique, en donnant des corps jaunes, jaune orangé, contenant de Tazote. Ce charbon fournit à l'analyse une quantité d'eau qui est dans un rapport assez constant avec le carbone. Il représente donc un véritable hydrate de carbone défmi. »

Il semble que rien n'empêche de supposer que des phénomènes analogues sinon identiques à celui qui se passe dans l'expérience que nous venons de rapporter ont pu se produire à la surface du globe et que des corps ternaires hydrocarbonés aient ainsi pu prendre naissance. On pourrait admettre aussi que les corps ternaires en se combinant avec l'azote de l'atmosphère ou avec des nitrates minéraux ont donné naissance aux corps quaternaires ; on sait, en effet, que les chimistes ont pu fabriquer artificiellement des matières azotées, en mettant en présence, dans un milieu à température élevée, des hydrates de carbone tels que l'alcool et des azotates minéraux.

Cependant, il est un fait important qui vient à rencontre de cette hypothèse. Nulle part sur le globe on ne trouve de substances hydrocarbonées en dehors des organismes vivants, ou, du moins, sans qu'elles aient été produites par des organismes vivants.

Il nous paraît donc difficile d'admettre que la formation des matières hydrocarbonées ait précédé, sur notre globe, celle des matières quaternaires. Nous sornmes beaucoup plus disposés à admettre que les matières hydrocarbonées

ne sont que des produits de décomposition des matières quaternaires.

M. Pfliiger a émis récemment (1875) une opinion tout à fait différente de celle que nous venons d'exposer. Il fait remarquer que l'acide carbonique, l'eau et l'ammoniaque étant des corps très stables, c'est-à-dire difflciles à décomposer, il n'est guère admissible qu'ils aient servi à la synthèse des matières albuminoïdes, quoique ces dernières leur donnent naissance en se décomposant. Il admet, au contraire, qu'à l'époque où la terre était incandescente, il a dû se former de grandes quantités de cyanogène (G Az') corps éminemment instable, composé de carbone et d'àzote; et il suppose que ce cyanogène a résulté de la combinaison de l'azote provenant de certains corps composés d'azote et d'oxygène, avec le carbone de l'acide carbonique de l'atmosphère. On pourrait même admettre, avec quelque raison, que le cyanogène se dégageait, à cette époque, tout formé, du sol incandescent, car on l'a ren- €ontré parmi les gaz qui se dégagent des minerais de fer traités par la houille. Plus tard, lorsque la terre s'est refroidie, le cyanogène se serait combiné avec des hydrogènes carbonés et l'oxygène de l'eau, pour former les matières quaternaires albuminoïdes et la matière vivante. Sans insister sur cette opinion, qui est purement hypothétique, nous pefisons qu'en raison de l'instabilité des composés cyaniques, et, au contraire, de la stabilité de l'ammoniaque, la théorie de Pfluger offre plus de probabilité que toute autre.

Quelle que soit d'ailleurs la façon dont les phénomènes se sont produits, tous les faits récemment découverts par la chimie concordent pour nous faire admettre, tout en restant dans la logique la plus scrupuleuse, queles msitièreg

albuminoïdes et le protoplasma se sont formés, comme tous les autres corps de la nature, par simple combinaison chimique de substances préalablement produites de la même façon.

Une dernière question qu'il est permis de poser relativement à la première origine de la matière protoplasmique, est celle de savoir si cette substance a revêtu dès le moment de son apparition une forme déterminée, ou si, au contraire, il s'est produit d'abord un plasma liquide et absolument informe dans lequel se serait précipitée une première masse protoplasmique figurée, comme un cristal de sel marin se forme dans une solution de ce corps.

Il est difficile de répondre à cette question autrement que nous l'avons fait pour la précédente, c'est-à-dire par une hypothèse, car la certitude ne pourrait être acquise qu'à la suite d'observations directes tout à fait impossibles en ce qui concerne le passé, . à peu près impossibles pour ce qui concerne le présent. Cependant, les faits actuellement connus nous permettent d'émettre une opinion fort plausible.

On a découvert, pendant ces dernières années, un nombre assez considérable d'êtres vivants tellement simples qu'il est difficile de supposer que la matière vivante ait pu jamais exister sous un état plus rudimentaire. Ces organismes constituent un groupe intermédiaire aux animaux et aux végétaux, auquel on a donné le nom de Monériens. Le plus simple d'entre eux, celui qui se présente le mieux à l'état de substance vivante dépourvue de forme définie a été trouvé dans les profondeurs de l'Atlantique et a reçu le nom deBathylnusIiœckeln(i). Il se présente sous l'aspect

(1) Voir l'Appendice, note F.

d'une masse de protoplasma incolore, n'ayant aucun contour extérieur constant, ressemblant tout à fait, en un mot, à du blanc d'œuf qu'on aurait répandu sur le sol. Cette masse gélatineuse est pourtant douée de toutes les propriétés qui caractérisent la vie : elle se nourrit, respire, change de forme, se déplace et probablement aussi se multiplie, comme les Monériens mieux étudiés, par simple division de sa substance.

Le milieu dans lequel vit cet être ne subissant que peu ou pas du tout de modifications, il est permis de comprendre que cet organisme y subsiste depuis une époque fort reculée sans que sa forme se soit modifiée. Mais, supposons qu'un fragment de son corps soit entraîné dans un milieu un peu différent, qu'il soit, par exemple, soulevé du sol et devienne flottant dans l'eau, il sera facile d'admettre qu'il acquière, sous l'influence du milieu nouveau, une forme plus définie, celle d'une boule, par exemple, mais d'une boule jouissant, comme la masse dont elle s'est détachée, de la propriété de changer de contours, de faire, par exemple, saillir au dehors certaines parties de sa substance, etc. Nous avons alors une forme nouvelle de Monériens, forme mieux définie, mais constituée par la môme substance vivante, homogène dans toutes ses parties.

M. Hseckel a proposé de donner à cette forme de la matière vivante le nom de pîastide (de icXàaafD, façonner), pour indiquer que c'est elle qui façonnera toutes les formes ultérieures. On lui donne aussi fréquemment le nom de cellule, en ajoutant qu'elle représente la forme la plus simple des cellules. Mais ce terme de cellule est mauvais en ce sens que par son étymologie, il semble indiquer un

corps creux, tandis que la plastide est en réalité une masse protoplastique pleine, compacte.

Les Monériens sont des étfes tellement simples qu'il est parfaitement permis de supposer que les plus inférieurs d'entre eux, ceux qui sont le plus dépourvus de formes précises, comme le Bathyhius Hœckeln, ont pu être produits directement dans des conditions déterminées, par agrégation chimique, des principes qui les constituent. « La découverte de ces organismes, dit M. Hœckel qui s'est le premier occupé de leur étude, met à néant la plus grande partie des objections élevées contre la théorie de la génération spontanée. En effet, puisque chez ces organismes il n'y a ni organisation, ni différenciation quelconque de parties hétérogènes, puisque chez eux tous les phénomènes de la vie sont accomplis par une seule et môme matière homogène et amorphe, il ne répugne nullement à l'esprit d'attribuer leur origine à la génération spontanée. S'agit-il de plasmagonie ? (l'auteur désigne ainsi la naissance d'organismes dans une matière organisée préexistante.) Y a-t-îl déjà un plasma capable de vivre ? Alors ce plasma a simplement à s'individualiser, comme le cristal s'individualise dans une solution mère. S'agit-il, au contraire, de la production de Monères par véritable autogonie ? Alors il est nécessaire que le plasma, susceptible de vivre, la substance colloïde primitive se forme d'abord aux dépens de composés carbonés plus simples. Or, nous sommes en mesure, aujourd'hui, de produire artificiellement dans nos labora^ toires chimiques des composés carbonés complexes de ce genre ; rien n'empêche donc d'admettre que dans la libre nature des conditions favorables à la formation de ces composés, puissent aussi se présenter. Jadis, quand on cherchait à se faire une idée de la génération spontanée, on se

heurt£^it aussitôt à la complication même des organismes les plus simples que Ton connut alors. Pour résoudre cette difficulté capitale, il fallait connaître ces êtres si importants, les Monères, ces organismes absolument privés d'organes, constitués par un simple composé chimique et doués pourtant de la faculté de croître, de se nourrir et de se reproduire. Grâce à ce fait, Thypothèse de la génération spontanée acquiert assez de vraisemblance pour qu'on ait le droit de l'employer à combler la lacune qui existe entre la coâmogonie de Kant et la théorie de la descendance de Lamark. Peut-être même, parmi les Monères actuellement connues, y a-t-il une espèce qui, aujourd'hui, continue à naître par génération spontanée : c'est l'étrange Bathybius Hœchelii, »

L'opinion la plus généralement admise, je le répète, est ijue ces corps si simples ont pu surgir directement ; mais on voit qu'Hseckel n'ose pas résoudre la question et qu'il laisse ouverte la supposition d'après laquelle ils auraient été précédés par la formation d'une sorte de liquide plasmatique albuminoïde, dans lequel ils se seraient individualisés, comme un cristal s'individualise dans une solution.

Quoiqu'il en soit, une fois ces premières plastides formées, il est facile de suivre sur les formes de la matière vivante actuellement observable, la façon dont leur constitution s'est compliquée.

Dans certaines plastides, par exemple dans les Amœbiens, on constate une différenciation de la masse protoplasmique du corps en deux parties : l'une périphérique et l'autre centrale ; celle-ci apparaît dans l'intérieur de la première, sous l'aspect d'un corps arrondi ou ovoïde, briUant, qui a reçu le nom de noyau (i).

(1) Pour ces différentes formes de cellules, voyez l'Appendice, noie G.

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Dans d'autres plastides, la différenciation est poussée plus loin encore ; leur surface s'entoure d'une membrane distincte du corps par ses propriétés physiques et chimiques.

M. Haeckel donne le nom de cyiodes à toutes les formes qui possèdent un noyau, et il les divise en gynmoeytodet^ c'est-à-dire dépourvues de membrane d'enveloppe, et lépoct/todeSf munies d'une membrane d'enveloppe. Lorsque la masse vivante possède un noyau et une membrane d'enveloppe distincts de sa masse fondamentale qui con* serve le nom de protoplasma, on dit qu'elle constitue une cellule parfaite. Certains auteurs voudraient réserver le nom de cellule aux seules formes pourvues d'un noyau, mais nous ne voyons pas l'importance qu'il peut y avoir à établir ces distinctions ; tous les éléments qui entrent dans la constitution de la grande majorité des êtres vivants, présentent en effet un noyau et, habituellement aussi, une membrane d'enveloppe.

Une différenciation importante s'est produite, à une époque très reculée, dans la constitution de la membrane d'enveloppe. Tandis que certains êtres vivants primitifs restaient nus, et persistent encore dans cet état, comme les Monériens et les Amœbiens, ou bien ne se revêtaient que d'une membrane azotée, très mince, souple, susceptible d'obéir à tous les mouvements du protoplasma et de suivre toutes les déformations de sa surface, d'autres s'enveloppaient d'une membrane constituée par une substance ternaire, la cellulose, membrane assez épaisse pour constituer autour de la substance vivante une sorte de prison rigide, dans laquelle cette substance peut, il est vrai, continuer à se mouvoir, mais qui la met dans l'impossibilité de se déplacer en totalité dans l'espace.

Deux groupes bien distincts de corps vivants se trouvèrent ainsi constitués : les uns susceptibles de se mouvoir dans le milieu ambiant, de changer de lieu ; les autres condamnés à rester dans le point où ils se trouvent au moment où leur membrane ' rigide se constitue. Je ne parlepas, bien entendu, de ceux qui, comme les Diatomacées et un grand nombre de Foraminif^ères (1) possèdent une enveloppe rigide, incrustée même de silice ou de carbonate de chaux, mais percée d*oritices par lesquels sortent des filaments de protoplasma, à l'aide desquels l'organisme peut nager ou ramper.

Les premières variations subies par la matière vivante, ne peuvent, sans contredit, être attribuées qu'à des modifications des milieux dans lesquels elle vivait alors, milieux qu'il est impossible de supposer identiques dans deux points, même aussi rapprochés que possible de l'espace. C'est cette variation incessante des conditions extérieures qui nous met dans l'impossibilité de rencontrer deux corps absolument semblables. C'est à elle, comme nous le démontrerons plus tard, que doivent être attribuées toutes les variations individuelles que nous voyons se produire, d'une façon incessante, chez les êtres vivants, à quelque degré d'évolution qu'ils soient parvenus. Une fois produits, ces caractères individuels tendent à se perpétuer par la multiplication de l'individu qui les a acquis, en devenant l'héritage des descendants de cet individu.

Dans le cas qui nous occcupe ici particulièrement, il serait bien difficile de dire à quelles modifications du milieu on peut attribuer la variation de constitution, grâce à laquelle certaines cellules restèrent nues ou ne se mu-

(1) Voyez TAppendice, note H.

nirent que d'enveloppes molles, extensibles et azotées, tandis que d'autres se revêtirent de membranes cellulosiques, siliceuses , carbonatées , etc., rigides et inextensibles.

Cependant, il est permis d'émettre quelques suppositions relativement à certaines de ces membranes. On peut supposer, par exemple, que les membranes incrustées de silice des Diatomacées actuelles n'ont pas toujours offert ce caractère. A une époque antérieure à la nôtre, les Diatomacées ont fort bien pu ne posséder que des membranes formées de cellulose pure. Certains individus s'étant trouvés ensuite placés dans une eau riche en silice, accumulèrentcette substance dans l'épaisseurde leurmembrane d'enveloppe ; cette propriété transmise à leurs descendants devint ensuite un caractère de ce groupe de plantes. C'est ainsi, par exemple, que les Limaces rouges vivant sur les terrains calcaires offrent toutes des vaisseaux sanguins à parois incrustées de carbonate de chaux, tandis que ce caractère n'est pas présenté par celles qui vivent sur les terrains siliceux.

Il est plus difficile de découvrir, même hypothétiquement, les motifs pour lesquels certaines cellules produisirent des membranes formées d'une substance ternaire, la cellulose, tandis que d'autres ne produisirent que des membranes azotées ; cependant, si Ton réfléchit que, d'une part, la substance constituante des membranes azotées des animaux^ n'est qu'un produitdedésassimilation des matièresalbuminoïdes du protoplasma, et que, d'autre part, les matières ternaires, particulièrement la cellulose, peuvent ôlre produites par la désassimilation des matières azotées, on doit admettre que les membranes formées de cellulose ont été précédées par les membranes azotées et ont été

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