DES LIENS DE PARENTÉ QUI UNISSENT TOUS LES ÊTRES VIVANTS
Dans les chapitres précédents nous avons considéré révolution ascendante de la matière, depuis son état le plus simple, celui qu'on désigne actuellement sous le nom d*éther, jusqu'à celui qu'elle présente dans les êtres vivants. Si nous voulions continuer à marcher dans la voie que nous avons suivie jusqu'à ce moment, nous devrions maintenant étudier les transformations à l'aide desquelles ont été produits tous les êtres qui ont vécu dans le passé et qui existent à notre époque. Cette étude fera l'objet de deux volumes spéciaux, relatifs, l'un à l'évolution des végétaux et l'autre à l'évolution des animaux.
Notre but actuel est uniquement de démontrer que la production des êtres vivants par simple transformation ou évolution de formes successives est un fait réel et que
ces êtres sont tous unis les uns aux autres par des liens de véritable parenté. Après quoi, nous aurons à rechercher quels sont les agents qui ont déterminé la production des formes innombrables sous lesquelles les animaux et les végétaux se présentent à notre observation.
Les premiers hommes qui se livrèrent à Tétude de la nature ne purent être frappés que par certaines différences ou ressemblances très manifestes existant entre les objets observés. « Imaginons, écrit Buffon (1) un homme qui a tout oublié ou qui s'éveille tout neuf pour les objets qui l'environnent, plaçons cet homme dans une campagne où les mammifères, les oiseaux, les poissons, les plantes, les pierres, se présentent successivement à ses yeux. Dans les premiers instants cet homme ne distinguera rien et confondra tout ; mais laissons ses idées s'affermir peu à peu par des sensations réitérées des mêmes objets ; bientôt il se formera une idée générale de la matière animée, il la distinguera aisément de la matière inanimée et peu de temps après il distinguera très bien la matière animée de la matière végétative, et naturellement il arrivera à cette première grande division, animal, végétal et minéral; et comme il aura pris en même temps une idée nette de ces grands objets si différents, la terre, Vair et Veau, il viendra en peu de temps à se former une idée particulière des animaux qui habitent la terre, deceux qui demeurent dans l'eau et de ceux qui s'élèvent dans l'air ; et par conséquent il se fera aisément à lui-même cette seconde division, animaux quadrupèdes, oiseaux, poissons ; il en est de même dans le règne végétal, des arbres et des plantes, il les distinguera très bien, soit par leur grandeur, soit par leur
(IJ Man^krt de traiter Vhistoire naturelle.
substance, soit par leur figure. Voilà ce que la triple inspection doit nécessairement lui donner, et ce qu'avec une très légère attention, il ne peut manquer dreeconnaître ». Rien de plus facile, en effet, pour Tobservateur même le plus superficiel que de distinguer les ressemblances qui existent entre tous les animaux et les différences que ces êtres offrent avec les végétaux ; ceux-ci immobiles et fixés au sol, les premiers se mouvant et se déplaçant sans cesse. Rien encore de plus facile que de constater les ressemblances qu'ont entre eux les poissons d'une part, les quadrupèdes deTautre, les premiers vivant dans Teau, les seconds surlaterre, et, enfin, rien déplus aisé que de rapprocher tous les oiseaux les uns des autres et de les éloigner des poissons et des (juadrupèdes. C'est bien là le premier travail qu'effectuèrent les naturalistes anciens et même tous les hommes placés en présence de la nature. Mais Buffon tombe dans l'erreur des anciens quand, parlant d6s premières divisions, il ajoute : « C'est là ce que nous pouvons regarder comme réel, et ce que nous devons respecter comme une division donnée par la nature même ». Il n'est pas d'ailleurs sans connaître l'objection qu'on peut faire à une semblable manière de voir. « Je prévois, dit-il, qu'on pourra nous faire deux objections, la première, c'est que les grandes divisions que nous regardons comme réelles ne sont peut-être pas exactes, que, par exemple, nous ne sommes pas sûrs, qu'on puisse tirer une ligne de séparation entre le règne animal et le règne végétal, ou bien entre le règne végétal et le règne minéral, et que dans la nature il peut se trouverdes choses qui participent également des propriétés de l'un et de l'autre, lesquelles par conséquent ne peuvent entrer ni dans. l'une ni dans l'autre de ces divisions, »
La réponse faite à cette objection par BufTon ne manque pas d'intérêt ; elle constitue une sorte de résumé de Thistoire des sciences naturelles. « A cela je réponds, dit-il, que, s'il existe des choses qui soient exactement moitié animal et moitié plante, ou moitié plante et moitié minéral, etc., elles nous sont encore inconnues; en sorte que dans le fait la division est entière et exacte, et Ton sent bien queplus les divisions seront générales, moins il y aura risque de rencontrer des objets mi-parties, qui participeraient de la nature des deux choses comprises dans ces divisions, en sorte que cette môme objection que nous avons employée avec avantage, contre les distributions particulières, ne peut avoir lieu lorsqu'il s'agira de divisions aussi générales que l'est celle-ci, surtout si F on ne rend pas ces divisions exclusives, et si l'on ne prétend pas y comprendre sans exception, non seulement tous les êtres connus, mais encore tous ceux qu'on pourrait découvrir à l'avenir. D'ailleurs, si l'on y fait attention, l'on verra bien que nos idées générales n'étant composées que d'idées particulières, elles sont relatives à une échelle continue d'objets, de laquelle nous n'apercevons nettement que les milieux, et dont les deux extrémités fuient et échappent de plus en plus à nos considérations, de sorte que nous ne nous attachons jamais qu'au gros des choses, et que par conséquent on ne doit pas croire que nos idées, quelque générales qu'elles puissent être, contiennent les idées particulières de toutes les choses existantes et possibles. » BufTon n'est guère de ceux que l'on cite habituellement quand on parle de transformisme ; c'est pour cela que j'ai tenu à reproduire les passages précédents de son œuvre. J'aurai à y revenir encore plus tard. La page que je viens de citer contient bien, comme je l'ai dit plus
haut, Texposé des idées et des erreurs par lesquelles sont passés les naturalistes antérieurs à notre siècle. Ils observent d'abord les objets qui tombent le plus directement sous leurs sens ; ils saisissent les analogies qui rapprochent certains de ces objets et les différences qui les éloignent des autres. Ils étudient d'abord des individus, puis ils les groupent d'après les seuls caractères qui frappent leur attention , c'est-à-dire les formes extérieures, les conditions générales de Texistence et certains détails d'organisation faciles à constater.
C'est ainsi qu'Aristote divise tous les animaux en deux grands groupes suivant qu'ils possèdent du sang ou qu'ils en sont dépourvus ; mais il n'attache l'idée de sang qu'au liquide rouge de ^ho^)me, et des animaux supérieurs. Il subdivise ensuite les animaux «an^wm^ d'après la présence, l'absence et lé nombre des membres. Il appelle quadrupèdes ceux qui ont quatre membres, mais sous ce nom il place à la fois les quadrupèdes qui mettent au monde des petits vivants et qui ont des mamelles (mammifères), et ceux qui, comme les lézards, pondent des œufs et n'ont pas de mamelJes. Les reptiles se trouvent ainsi rapprochés des mammifères. Les animaux à deux pieds et à deux ailes forment son groupe des oiseaux. Les animaux sanguins, sans pieds, constituent le groupe des poissons ; mais son ignorance de l'anatomie comparée lui fait confondre les baleines qui sont de véritables mammifères avec les poissons. Les animaux sanguins sont subdivisés en deux groupes : ceux qui ont les parties molles à l'extérieur, et ceux qui ont les parties molles à l'intérieur.
Cette classification est bien celle de l'homme ignorant dont parle BufFon; elle ne tient compte que de certaines analogies extérieures ; Aristote voit bien les points culmi-
âOâ lE TftANSFORMiBMB
nants de la nature, mais il ne distingue pas les vallées qui servent à les relier les uns aux autres. Sa classiflcation des plantes n'est pas moins rudimentaire. Il les divise d'après leur taille : arbres, arbrisseaux, herbes; d'après leur usage comme herbes potagères ; d'après la nature comestible de leurs graines, et les sucs qu'elles produisent. Dioscoride divise les plantes ei) : aromatiques, alimentaires, médicinales, vireuses.
De semblables classifications n'étaient évidemment pos* sibles qu'à une époque où l'on ne connaissait encore qu'un nombre très restreint d'animaux et de plantes. Dans ces conditions, il suffisait qu'une différence quelconque sautât aux yeux du naturaliste pour qu'il en fit le critérium de ses divisions. Mais, à mesure que la connaissance des êtres vivants devînt plus complète, et que le nombre des animaux et des végétaux connus aug* menta, on dut avoir recours à des caractères plus précis. On étudia de plus près les différents organes et l'on en tira des éléments nouveaux de classification. Linné, qui produisit une véritable révolution dans lès sciences naturelles, divise les animaux d'après- l'organisation du cœur et la nature du sang; et les végétaux, d'après le nombre des parties qui constituent l'appareil mâle des fleurs, suivant que ces dernières sont unisexuées ou hermaphroditesy suivant que les fleurs des deux sexes sont réunies sur le même pied, ou portées par des pieds différents. Il découvre ainsi des analogies plus étroites que celles qui avaient été signalées* avant lui ; il pousse plus loin aussi l'étude des différentes formés des végétaux et arrive le premier à la conception de ce que l'on a nommé depuis « espèce »•
On s'était jusqu'alors borné à décrire les plantes et les animaux sans leur donner de noms précis ; le premier, il
introduisit l'habitude de désigner chaque plante et chaque animal par un nom formé de deux mots : le premier indiquant le « genre » auquel appartient l'individu, et le second, « l'espèce ». Avant lui, Toumefort avait imaginé les petits groupes auxquels on donne encore le nom de genres. Après Linné, on s'efforça de donner à chaque organisme un nom indiquant à la fois l'espèce et le genre auxquels on l'attribuait. La Digitale, officinale par exemple, a pour nom scientifique : Digitalts purpurea, ce qui veut direqu'elle appartient au genre Digitalisa dans lequel elle est unie à d'autres espèces dont on la distingue par l'épithète purpurea.
Si nous comparons le nom de la Digitale à celui d'un homme de nos pays civilisés, nous dirons que le mot Digitalis est son nom de famille et que le mot purpurea est son prénom. Les genres eux-mêmes furent réunis en familles, comprenant, sous un nom commun, un nombre plus ou moins considérable de genres. Ainsi, la Digitale appartient au genre Digitalis et à la famille des Scrofulariacées qui comprend un grand nombre d'autres genres, tels que Scrofularia, Verbascum, Linaria, etc.
Toumefort et Linné, avaient poussé beaucoup plus loin que tous leurs prédécesseurs l'étude de l'organisation intime des êtres vivants et se trouvaient, par conséquent, davantage en mesure de bien saisir les ressemblances existant entre les différents êtres étudiés par eux, aussi leur prétention est-elle de les classer suivant leurs «affinités naturelles. » Mais, il faut avouer que quel que fût leur talent, ils n'atteignirent que fort médiocrement leur but. Ils se montrèrent, en réalité, plus préoccupés de trouver entre les organismes voisins des différences que des ressemblances. La science en était encore à la dériode de
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Tanalyse et elle a vécu dans cette phase jusque vers le milieu de notre siècle.
Après Linné et Tournefort, il ne manqua pas cependant de bons esprits qui cherchèrent, comme leurs prédécesseurs, à classer les animaux et les végétaux suivant ce qn'on nommait « des méthodes naturelles ». Sans parler des étrangers , on a bruyamment célébré en France les méthodes, dites naturelles, de Jussieupour les végétaux et de Guvier pour les animaux ; mais toutes ces méthodes n'étaient guère plus naturelles que celles qui les avaient précédées.
Les élèves, aujourd'hui très vieux mais encore très puissants, de Jussieu et de Guvier ont fait aussi beaucoup de bruit autour de ce qu'ils ont nommé « la loi de la subordination des caractères », loi sur laquelle sont fondées toutes leurs classifications prétendues naturelles, ej d'après laquelle, la présence de certain caractère entraînerait fatalement celle d'un certain nombre d'autres qui lui seraient ainsi subordonnés. Il est impossible de nier que l'application de cette loi ait produit d'heureux résultats. Elle a servi, par exemple, à Guvier, pour reconstituer des animaux dont il ne possédait que des fragments ; chaque jour encore les paléontologistes en tirent un utile parti ; mais de là à servir de base à des classifications véritablement naturelles, il y a fort loin. On peut appliquer aux classifications de Guvier et de Jussieu, aussi bien qu'à celles de Linné et de Tournefort, les considérations suivantes, émises par Bufïon et que je crois devoir reproduire, parce qu'aucun naturaliste, même parmi les modernes, n'a aussi bien mis en relief la nature des rapports qui unissent les êtres vivants, la défectuosité de toutes les méthodes de classification, et la nécessité de
chercher non pas des différences, comme on Ta fait jusqu'à nos jours, et comme le font encore tous les disciples de Guvier et de Jussieu, mais des analogies et des ressemblances. « Ces méthodes, écrit Buffon, sont très utiles lorsqu'on ne les emploie qu'avec des restrictions convenables ; elles abrègent le travail, elles aident la mémoire, et elles offrent à Fesprit une suite d'idées, à la vérité composée d'objets différents entre eux, mais qui ne laissent pas d'avoir des rapports communs, et ces rapports forment des impressions plus fortes que ne pourraient faire des objets détachés qui n'auraient aucune relation. Voilà la principale utilité des méthodes, mais l'inconvénient est de vouloir trop allonger ou resserrer la chaîne, de vouloir soumettre à des lois arbitraires les lois de la nature, de vouloir la diviser en des points où, elle est indivisible^ et de vouloir mesurer ses forces par notre faible imagination. Un autre inconvénient qui n'est pas moins grand, et qui est le contraire du premier, c'est de s'assujettir à des méthodes trop particulières, de vouloir juger du tout par une seule partie^ de réduire la nature à de petits systèmes qui lui sont étrangers, et de ses ouvrages immenses en former arbitrairement autant d'assemblages détachés ; enfin, de rendre, en multipliant les noms et les représentations, la langue de la science plus difficile que la science ellemême... Il faut rassembler tous les objets, les comparer, les étudier, et tirer de leurs rapports combinés toutes les lumières qui peuvent nous aider à les apercevoir nettement et à les mieux connaître. La première vérité qui sort de cet examen sérieux de la nature est une vérité peutêtre humiliante pour l'homme ; c'est qu'il doit se ranger lui-même dans la classe des animaux, auxquels il ressemble partout ce qu'il a de matériel, et même leur ins-
tinct lui paraîtra peut-être plus sûr que sa raison, et leur industrie plus admirable que ses arts. Parcourant ensuite successivement et par ordre les différents objets qui composent l'univers et se mettant à la tête de tous les êtres créés (1), il verra avec étonnement qu'on peut descendre par des degrés presque insensibles^ de la créature la plus parfaite jusqu'à la matière la plus informe, de l'animal le mieux organisé jusqu'au minéral le plus brut ; il reconnaîtra que ces nuances imperceptibles sont le grand œuvre de la nature ; il les trouvera, ces nuances, non seulement dans les grandeurs et dans les formes, mais dans les mouvements, dans les générations, dans les successions de toute espèce.
« En approfondissant cette idée on voit clairement qu'il est impossible de donner un système général, une méthode parfaite, non seulement pour l'histoire naturelle entière, mais même pour une seule de ses branches ; car pour faire un système, un arrangement, en un mot une méthode générale, il faut que tout y soit compris ; il faut diviser le tout en différentes classes, partager ces classes en genres, sous-diviser ces genres en espèces, et tout cela suivant un ordre dans lequel il entre nécessairement de l'arbitraire. Mais la nature marche par des gradations inconnues^ et par conséquent elle ne peut se prêter totalement à ces divisions, puis qu'elle pâw^e d^une espèce à une autre espèce et souvent d^un genre à un autre genre y par des nuances imperceptibles ; de sorte qu'il se trouve un
(1) Buffon est déiste el croit à la création des êtres vivants, mais le rôle qu'il prête à la Divinité dans cet acte est fort minime. Il suppose seulement que Dieu a placé dans le monde une certaine somme de molécules de matière vivante qui servirent à former tous les êtres. En réalité, il s'arrange, d'habitude, de façon à pouvoir se passer du Dieu dont il parle de temps à autre.
grand nombre d'espèce moyennes et d'objets mi-parties qu'on ne sait où placer, et qui dérangent nécessairement le projet du système général. »
Il n'est pas possible, croyons-nous, d'indiquer d'une façon plus magistrale le vice de toutes les classifications fondées sur les caractères morphologiques et même anatomiques des êtres vivants. Il n'est pas possible non plus d'exprimer plus nettement l'idée de la continuité des êtres. Mais Buffon ne pouvait pas découvrir la base des seules classifications qui puissent aspirer à être naturelles, celles qui recherchent non pas seulement les analogies qui existent entre les êtres, mais encore les rapports de filiation qui les rattachent les uns aux autres.
C'est au même point de vue que se plaça Lamarck,plus tard, pour juger les méthodes de classification. Ainsi que Buffon, il les considère toutes comme fausses et impossibles à établir parce qu'elles sont toutes contraintes d'établir des divisions là où dans la nature il existe une véritable continuité.
Mais, avec Lamarck, s'ouvre une discussion qui s'est prolongée jusqu'à notre époque et qui a la plus grande importance au point de vue de la théorie de l'évolution, je veux parler de la discussion de toutes les questions qui se rapportent à la valeur du mot « espèce » et à la permanence ou à la mutabilité des espèces : « Ce n'est pas un objet futile, dit avec raison Lamarck, que de déterminer positivement l'idée que nous devons nous former de ce que l'on nomme des espèces parmi les corps vivants et de rechercher s'il est vrai que les espèces ont une constance absolue, sont aussi anciennes que la nature, et ont toutes existé originairement telles que nous les observons aujourd'hui, ousi, assujetties aux changements de circons-
tances qui ont pu avoir lieu à leur égard, quoiqu'avec une extrême lenteur, elles n'ont pas changé de caractère et de forme par suite des temps. L'éclaircissement de cette question n'intéresse pas seulement nos connaissances zoologiques et botaniques, mais il est en outre essentiel pour l'histoire du globe » (Philos. ZooL^ I, p. 71).
Les questions sont bien posées par Lamarck : Quelle idée faut-il attacher au mot « espèce » ? Les espèces sontelles permanentes et immuables, ou bien, au contraire, peuvent-elles être modifiées?
Il est important d'étudier ici ces questions avec quelque soin.
Malgré toutes les définitions qui ont été données de l'espèce rien n'est plus vague que le sens qu'on attribue à ce mot dans la pratique des sciences naturelles.
Les définitions de l'espèce varient, suivant en eflet qu'elles sont formulées par les partisans de l'instabilité desformesorganiques ou par les naturalistes qui admettent leur mutalité.
Linné considérait les ordres et les classes comme des conceptions de la science, tandis qu'il regardait les espèces comme des productions de la nature, des formes ayant une existence réelle et invariable, créées à l'origine des choses, en même nombre qu'elles existent actuellement (1). Les naturalistes qui adoptèrent cette manière de voir en déduisirent des définitions de l'espèce qui peuvent être résumées de la manière suivante : « L'espèce est une collection dïndividus semblables, produits par d'autres individus pareils à eux ; les caractères communs à cette col-
Species tôt sunt quot divertsas formas ab ioitio produxit infinitum Ens... Species tôt 8unt quot diverso) furmœ scn slruiturœ hodlenum occuruDt.
lection ou caractères spécifiques ne se modifiant jamais. » Gomme conséquence de cette définition il fallait admettre que tous les individus d'une même espèce provenaient d'un couple unique, créé, à une époque déterminée, par une divinité quelconque. C'est ce que Ton fit.
Cependant, les partisans, même les plus acharnés de la permanence des espèces et de l'invariabilité des caractères spécifiques, ne pouvaient se refuser à reconnaître qu'une certaine variation est déterminée sous nos yeux par les conditions du milieu dans lequel vivent les différents individus d'une espèce déterminée et ils admirent que les espèces pouvaient être subdivisées en variétés ou races dont les caractères, produits par les conditions de l'existence, se perpétuaient par l'hérédité (i). Quelques naturalistes, frappés de la constance des caractères de certaines races allèrent même jusqu'à considérer les races comme douées d'une permanence semblable à celle que Linné et ses adeptes attribuent aux espèces (2). D'un autre côté, tant que le nombre des espèces connues d'un genre déterminé était resté peu considérable, on pouvait assez facilement leur assigner des caractères précis ; il était possible même de disposer les caractères en tableaux dichotomiques permettant de reconnaître assez facilement une espèce déterminée ; mais, à mesure qu'on découvrait des espèces nouvelles, et qu'aux formes déjà connues s'ajoutaient des
(i) « Par races, dit Faivre, nous entendons, avec la majorité des savants, naturalistes et praticiens, des variétés constantes, perpétuées par la génération, ou encore,pour employer un langage plus rigoureux, des groupes dont les individus donnent entre eux, par les croisements, des produits indéfiniment féconds » (La variation de» esp, et ses limit, p. 87),
(2) Sanson Des types naturels en Zoologie, in Journ. (TAnatomie* de Hobin, 1867.
formes non observées encore, lanettetédes différences disparaissait graduellement; entredeux formes autrefois bien distinctes venait s'en placer une troisième tenant à la fois des caractères de chacune des deux premières. Dans certains genres, il devint bientôt impossible de déterminer exactement l'espèce à laquelle on devait attribuer une plante nouvelle, tellement les caractères spécifiques offraient peu de précision.
La première partie de la définition primitive de l'espèce « collection d'individus ayant tous les mêmes caractères immuables » devenait ainsi insufîsante; on dut donc chercher le critérium de l'espèce ailleurs que dans la nature même des caractères ; on invoqua la faculté de reproduction et l'on considéra comme étant de la même espèce et ne formant que de simples races, les individus qui, quoique différents par leurs caractères, étaient capables de donner, en s'accouplant, des produits indéfiniments féconds. Tous les hommes, par exemple, étant capables de produire des métis féconds, on considéra toutes les races humaines comme appartenant aune seule espèce.
En transportant la question de l'espèce sur un terrain nouveau, les partisants de la fixité et de la création des espèces ne furent pas plus heureux. On ne tarda pas, en effet, à démontrer que des végétaux et des animaux appartenant, d'une façon manifeste, à des espèces différentes, pouvaient être accouplés et produire des métis indéfiniment féconds, quoique, dans la nature, ces unions ne se produisent jamais ou seulement dans des cas exceptionnels. Je me bornerai à citer le Léporide ou lièvrelapin que Haeckel a nommé Lepvs Darwinii et qui a été obtenu par le croisement du lièvre mâle et de la lapine.
Cet hybride de deux espèces bien distinctes et menant un genre de vie très différent donne par Taccouplement avec un hybride semblable une progéniture indéfiniment féconde. On élève au Chili des troupeaux d'un hybride plus remarquable encore, car il résulte de l'accouplement d'animaux que les zoologistes classent dans des genres différents : le mouton et la chèvre. Ce que nous venons de dire des animaux, nous pourrions avec plus de raison le dire des végétaux dont les hybrides produits par l'homme sont extrêmement nombreux.
Tandis que des organismes appartenant à des formes assez différentes pour qu'on en fasse des espèces et des genres distincts sont susceptibles de donner par hybridation une progéniture indéfiniment féconde, on connaît des hybrides qui ne peuvent plus produire avec leurs parents que des métis inféconds. Il en est ainsi, par exemple, des lapins de l'île de Porto-Santo, près de Madère, que M. Hœckel a désignés sous le nom de Lepus Huœleyii. Ces animaux proviennent de lapins d'Europe qui furent déposés dans l'île en 1419. Ils s'y multiplièrent avec une excessive rapidité, mais, en même temps, se transformèrent beaucoup, prirent une couleur particulière, une forme analogue à celle du rat, contractèrent des habitudes noctambules, etc. Aujourd'hui ils ne donnent plus aucun métis avec les lapins d'Europe qui, cependant, sont leurs ancêtres directs.
Les deux ordres de faits que nous venons de signaler : production de métis féconds par des êtres appartenant à des espèces et à des genres manifestement distincts ; impossibilité de produire des métis de la part d'êtres ï^yant une origine spécifique indubitablement commune, montrent bien que les partisans de la fixité de l'espèce com*
mettent une grave erreur quand ils prennent pour caractéristique de l'espèce la possibilité de donner ou non une progéniture féconde.
Ce qui est vrai, c'est que plus deux formes animales ou végétales sont voisines et plus elles ont de chances de s'accoupler avec succès et de fournir une progéniture féconde. Si des circonstances déterminées agissent sur une portion de cette progéniture de façon à en modifier les caractères, il pourra se faire qu'au bout d'un certain nombre d'années, cette portion de l'espèce soit suffisamment transformée pour qu'elle ne puisse plus se mélanger à l'autre forme; c'est le cas des lapins de l'île Porto-Santo. Le mot « espèce » se montre maintenant à nous dépourvu de* tout sens précis, ou plutôt n'ayant qu'une valeur purement conventionnelle, comme tous les autres termes usités par les naturalistes dans la classification des animaux et des végétaux.
Les seules formes qui existent véritablement sont les formes individuelles. Quand un certain nombre d'individus nous offrent des caractères à peu près identiques, nous les unissons sous une dénomination commune ; nous disons qu'ils constituent une espèce. Examinant ensuite un certain nombre d'espèces qui se ressemblent plus entre elles
, qu'elles ne ressemblent à toutes les autres, nous en formons un genre ; puis, nous groupons les genres analogues en une famille unique, les familles en ordres et les ordres en classes. Mais toute cette opération est absolument artificielle et il n'y a pas une seule de nos classifications actuelles qui niérite l'épithète qu'elles prennent toutes de « naturelle ».
Les formes que nous classons sous des noms divers sont,
,en eff*et, reliées entre elles par des formes transitoires qui
rendent impossible toute délimitation précise des espèces, des genres, des familles, etc. C'est ce qu'avait bien compris Buffon ; c'est ce que comprit encore mieux Lamarck.
« L'idée qu'on s'était formée de Vespèce pdirmi les corps vivants, dit Lamarck, était assez simple, facile à saisir, et semblait confirmée par la constance dans la forme semblable des individus que la reproduction ou la génération perpétuait : telles se trouvent encore pour nous un très grand nombre de ces espèces prétendues que nous voyons tous les jours.
« Cependant, plus nous avançons dans la connaissance des différents corps organisés, dont presque toutes les parties de la surface du globe sont couvertes, plus notre embarras s'accroît pour déterminer ce qui doit être regardé comme espèce et, à plus forte raison, pour limiter et distinguer les genres.
« A mesure qu'on recueille les productions de la nature, à mesure que'nos collections s'enrichissent, nous voyons presque tous les vides se remplir et nos lignes de séparation s'effacer. Nous nous trouvons réduits à une détermination arbitraire, quitantôt nous porte à saisir les moindres différences des variétés pour en former les caractères de ce que nous appelons espèce, et tantôt nous fait déclarer variété de telle espèce des individus un peu différents que d'autres regardent comme constituant une espèce particulière (1).
« Je le répète plus nos collections s'enrichissent, plus nous rencontrons de preuves que tout est plus ou moins
(1) Il suffit de s'être tant soit peu occupé de la classification des animaux ou des végétaux pour reconnaître l'exactitude de ce que dit Lamarck. Il n'y a pas une espèce qui n'ait été divisée en un nombre plus ou moins considérable d'espèces différentes pur certains auteurs, tandis que d'autres l'ont fondue dans une espèce différente.
nuancé, que les différences remarquables s'évanouissent, et que, le plus souvent, la nature ne laisse à notre disposition, pour établir des distinctions, que des particularités minutieuses et, en quelque sorte, puériles.
« Que dégenres, parmi les animaux et les végétaux, sont d'une étendue telle, par la quantité d'espèces qu*on y rapporte, que l'étude et la détermination de ces espèces y sont maintenant presque impraticables I Les espèces de ces genres, rangées en séries et rapprochées d'après la considération de leurs rapports naturels, présentent, avec celles qui les avoisinent, des différences si légères qu'elles se nuancent, et que ces espèces se confondent, en quelque sorte, les unes avec les autres, ne laissant presque aucun moyen de. fixer, par l'expression, les petites différences qui les distinguent.
« Il n'y a que ceux qui se sont longtemps et fortement occupés de la détermination des espèces^ et qui ont consulté de riches collections, qui peuvent savoir jusqu'à quel point les espèces ^ parmi les corps vivants, se fondent les unes dans les autres, et qui ont pu se convaincre que, dans les parties où nous voyons des espèces isolées, Cela n'est ainsi que parce qu'il nous en manque d'autres qui en sont plus voisines et que nous n'avons pas encore recueillies.
« Je ne veux pas dire pour cela que les animaux qui existent forment une série très simple et partout également nuancée ; mais je dis qu'ils forment une série rameuse, irrégulièrement graduée et qui n'a point de discontinuité dans ses parties , ou qui, du moins, n'en a pas toujours eu, s'il est vrai que, par suite de quelques espèces perdues, il s'en trouve quelque part. Il en résulte que les espèces qui terminent chaque rameau de la série générale tiennent.
au moins d*un côté, à d'autres espèces voisines qui se nuancent avec elles. Yoilà ce que Tétat bien connu des choses me met maintenant à portée de démontrer.
« Je n'ai besoin d'aucune hypothèse, ni d'aucune supposition pour cela ; j'en atteste tous les naturalistes observateurs,
« Non seulement beaucoup de genres, mais des ordres entiers, et quelquefois des classes mêmes, nous présentent déjà des portions presque complètes de l'état de choses que je viens d'indiquer.
a Or, lorsque, dans ces cas, l'on a rangé les espèces en séries, et qu'elles sont toutes bien, placées suivant leurs rapports naturels, si vous en choisissez une, et que, faisant un saut par-dessus plusieurs autres, vous en prenez une autre un peu éloignée, ces deux espèces, mises en comparaison, nous offriront alors de grandes dissemblances entre elles . C'est ainsi que nous avons commencé à voir les productions de la nature, qui se sont trouvées le plus à notre portée. Alors les distinctions génériques et spécifiques étaient faciles à établir. Mais maintenant que nos collections sont fort riches, si vous suivez la série que je citais tout à l'heure depuis l'espèce que vous avez choisie d'abord, jusqu'à celle que vous avez prise en second lieu, et qui est très différente de la première, vous y arrivez de nuance en nuance, sans avoir remarqué des distinctions dignes d'être notées.
« Je le demande : quel est le zoologiste ou le botaniste expérimenté, qui n'est pas pénétré du fondement de ce que je viens d'exposer ? » {Philos. [Zool., 2® édition, I, p 75).
A l'époque où Lamarck écrivait les remarquables pages qui précèdent et que je me suis attaché à reproduire comme je le ferai pour toutes ses idées importantes, le»
méthodes employées par les sciences naturelles étaient encore à peu près dans Tenfance et des côtés entiers de ces sciences étaient entièrement négligés. On ne connaissait encore que d'une façon très superficielle Tanatomie des animaux et des plantes ; le microscope n'avait pas encore fouillé les profondeurs de leurs tissus ; l'embryogénie, qui étudie les premiers développements des êtres, l'organogénie qui suit pas à pas la formation des organes, l'histogénie qui assiste à l'apparition des cellules et à leur transformation, n'étaient pas encore connues. Toutes ces méthodes d'observation étaient destinées à fournir des preuves nouvelles et irréfutables à l'appui de cette opinion que les espèces, les gojares, les familles sont uni» si étroitement par des formes transitoires qu'il est absolument impossible de les délimiter d'une façon scientifique. D'autres preuves étaient en même temps fournies par la géologie et la paléontologie qui apportaient la connaissance d'espèces, de genres, de familles disparus, servant d'intermédiaires entre les formes actuellement connues.
Quand à l'embryogénie, non seulement elle a montré des rapports jusqu'alors méconnus, mais encore elle a tracé le but vers lequel la science doit désormais marcher et qui est la recherche des liens de parenté qui unissent les unes aux autres toutes les formes animales et végétales du présent et dupasse. Ce ne sont plus des classifications que le zoologiste et le botaniste doivent chercher à établir, c'est la généalogie des animaux et des végétaux ; travail gigantesque, semé d'obstacles de toutes sortes, mais fécond en résultats du plus haut intérêt.
Ayant répondu à la première question que nous avions posée au début de ce chapitre, ayant démontré que le mot «espèce » ne répond à rien de réel, nous avons, en
même temps, résolu la deuxième question, celle de la permanence ou de la mutabilité des espèces. Nous n'avons pas à rechercher si un objet qui n'a pas d'existence réelle est permanent ou modifiable .
Il nous reste maintenant à étudier comment les formes organiques se modifient et se transforment, sous quelles influences se produit cette transformation et à quelles causes sont dues les ressemblances et les difiîérences qui existent entre les divers individus qui forment ce que Ton nomme une espèce, entre les espèces d'un genre, entre les genres d'une famille, etc. Cette étude fera l'objet des chapitres suivants.