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LES MILIEUX

la mère, toutes les impressions produites sur elle par ces actions, tous les troubles fonctionnels qu'elle est susceptible d'éprouver à la suite des impressions reçues, se répercutent avec une grande énergie dans l'organisme encore rudimentaire du fœtus. Personne n'ignore que les maladies contractées par lamère, soitavant, soitsurtoutpendantla gestation, ont une influence très considérable sur la santé de l'enfant. On sait, par exemple, que la mère syphilitique communique au fœtus la maladie contagieuse dont elle est atteinte, surtout si elle l'a contractée a près la fécondation . Ce ne sont pas seulement les maladies contagieuses qui, en se transmeti> tant de la femme à l'enfant, modifient souvent d'une manière indélébile l'organisme de ce dernier; ce sont encore, d'une façon générale, toutes les maladies, même les plus passagères, que contracte la mère pendant la gestation. Ce sont aussi tous les troubles fonctionnels qui peuvent être provoqués dans l'organisme maternel par les conditions auxquelles il se trouve exposé. Il n'est pas douteux, par exemple, que l'anémie, la chlorose, les accidents nerveux les mauvaises conditions de l'alimentation, du logement, les excès de travail, etc., agissent puissamment sur le fœtus et peuvent même déterminer dans son organisme des modifications dont les effets se feront sentir pendant toute la durée de la vie. Beaucoup d'enfants scrofuleux, rachitiques, phthisiques, doivent leur état morbide aux mauvaises conditions hygiéniques dans lesquelles leur mère a vécu soit avant, soit pendant la gestation, sans que parfois elle ait elle-même paru subir l'influence désastreuse de ces actions.

Dans tous les cas, la mère constitue, bien réellement, pour l'enfant qui se nourrit de son sang, un milieu dont l'action est plus vivement ressentie par ce dernier que

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celle du milieu cosmique. Gelui-<;i, en effet, ne peut agir 8ur le fœtus que par l'intermédiaire de l'organisme maternel.

La mère ne constitue pas le seul milieu générateur de l'enfant. Il y a un moment où l'œuf maternel se fusionne avec le spermatozoïde du père. A partir de cet instant, qui est celui de la fécondation, l'œuf, c'est-à-dire l'enfant encore réduit à la phase unicellulaire de son évolution, tient à la fois de l'organisme maternel par lequel il a été produit et de l'organisme paternel qui a fourni le spermatozoïde fécondateur. Par l'intermédiaire de celui-ci certaines maladies, même passagères, dont le père était affecté au moment de la fécondation peuvent être transmises à l'œuf et se manisfesterultérieuremei^chez l'enfant. Le père syphilitique peut, par exemple, transmettre son état pathologique avec une intensité telle que l'enfant offrira lui-même soit des accidents syphilitiques, soit certaines autres affections résultant des troubles apportés dans l'état de l'œuf par les conditions spéciales dans lesquelles se trouvait le père.

Bn élargissant, comme je l'ai dit plus haut, le sens du mot « milieu », nous considérons volontiers le père et la mère comme le miUeu le plus immédiat du fœtus. Us représentent, en effet, un ensemble d'actions auxquelles le fœtus se trouve plus directement soumis qu'à toutes les autres. Gela est vrai surtout pour la mère qui, chez l'homme, nourrit pendant neuf mois le jeune animal de sa propre substance.

L'action des milieux générateurs est habituellement désignée par le nom d'hérédité. Quoique l'on confonde sous cette dénomination des choses, à notre avis, assez différentes, nous le conserverons, afin de ne pas rompre

avec une habitude que nous ne voyons aucun motif sérieux d'abandonner.

Il suffit de remarquer que le milieu cosmique et Thérédité embrassent toutes les conditions étrangères à un organisme déterminé, pour être convaincu que dans ces deux ordres d'actions résident toutes les causes susceptibles de déterminer la production des caractères individuels. Mais, nous verrons plus tard que si le milieu cosmique et rhérédité agissent comme causes de variations, ils exercent aussi une action considérable en vue de la perpétuation de certains caractères individuels qui deviennent, à cause même de leur persistance et en raison de leur ténacité et de leur généralisation à un nombre plus ou moins considérable d'individus, des caractères de races, de variétés, d*espèces, de genres, de familles, etc. Nous devons donc étudier le milieu cosmique et le milieu générateur en nous plaçant à ces deux points de vue bien distincts. Dans le présent chapitre nous n'envisagerons Faction de ces milieux qu au point de vue des variations qu'ils déterminent chez les êtres vivants.

§ i . — Des variations individuelles produites par le milieu

cosmique.

Les plus anciens observateurs avaient constaté que la plupart des espèces animales ou végétales sont confinées chacune dans une région du globe dont les conditions climatériques leur sont indispensables; mais ce n'est guère que depuis l'époque de Linné que l'on a songé à établir la géographie des êtres vivants et à déterminer les limites du territoire occupé par chaque espèce. C'est à BulTon que

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revient l'honneur d'avoir le premier formulé des considérations véritablement scientifiques sur ce sujet, et d'avcrir signalé Tinfluence du climat sur les différentes espèces d'animaux. Dans sa belle histoire du Lion, après avoir dit que le climat n'a qu'une influence relativement peu considérable sur l'homme (1), il ajoute : « Dans les animaux, au contraire, l'influence du climat est plus forte et se marque par des caractères plus sensibles, parce que les espèces sont diverses et que leur nature est infiniment moins perfectionnée, moins étendue que celle de l'homme. Non seulement les variétés dans chaque espèce sont plus nombreuses et plus marquées que dans l'espèce humaine, mais les différences même des espèces semblent dépendre des différents climats; les unes ne peuvent se propager que dans les climats chauds, les autres ne peuvent subsister que dans les climats froids ; le lion n'a jamais habité les régions du Nord, le renne ne s'est jamais trouvé dans les contrées du Midi, et il n'y a peut-être pas d'animal dont l'espèce soit, comme celle de l'homme, généralement répandue sur toute la surface de la terre ; chacun a son pays, sa patrie naturelle, dans laquelle chacun est retenu par nécessité physique, chacun est fils de la terre quil habite, et c'est dans ce sens qu'on doit dire que tel ou tel animal est originaire de tel ou tel climat. »

Plus loin, Buffbn ajoute : « Pour prévenir la confusion qui résulte de ces dénominations mal appliquées à la plupart des animaux du Nouveau -Monde, et en particulier à ceux que l'on a faussement appelés tigres, j'ai pensé que le moyen le plus sûr était de faire une énumération comparée

(1) Buffon en cela se trompe. Le climat exerce sur Thomme uae aclioa tout aussi efûcace que sur les animaux.

des animaux quadrupèdes, dans laquelle je distingue : i* Ceux qui sont naturels et propres à l'ancien continent, c'est-à-dire l'Europe, l'Afrique et l'Asie, etqui ne se sont point trouvés en Amérique lorsqu'on en fit la découverte ; 2® Ceux qui sont naturels et propres au nouveau continent, et qui n'étaient point connus dans l'ancien ; 3** Ceux qui se trouvantégalementdans les deux continents, sans avoir été transportés par les hommes, doivent être regardés comme communs à l'un et à l'autre. Il a fallu pour cela recueillir et rassembler ce qui se trouve épars, au sujet des animaux, dans les voyages et dans les premiers historiens du Nouveau-Monde ; c'est le précis de ces recherches que nous donnons ici avec quelque confiance, parce que nous les croyons utiles pour l'intelligence de toute l'histoire naturelle, et en particulier de l'histoire des animaux. »

Dans le discours relatif aux animaux communs aux deux continents, BufiPon revient sur la pensée qu'il a déjà exprimée dans l'histoire du Lion, la précise davantage et lui donne une extension tellement considérable qu'il atteint, par l'effort d'une induction vraiment géniale, aux plus haut sommets de la philosophie biologique. « Les animaux d'un continent, écrit-il, ne se trouvent pas dans l'autre (i) ; ceux qui s'y trouvent sont altérés, rapetisses, changés souvent au point d'être méconnaissables : en faut-il plus pour être convaincu que l'empreinte de leur forme n'est pas inaltérable, que leur nature, beaucoup moins constante que celle de l'homme, peut se varier et même se changer absolument avec le temps, que par la

(1) BuffoQ commet encore ici une erreur de détail. II y a des animaux communs aux deux continents; ceux-ci ont, du reste, très certainement, été en communication à une époque relativement peu éloignée de l'iiistoire de notre globe. Mais, cette erreur de détail n'enlève rien de son exactitude à la pensée qui termine la citation.

même raison, les espèces les moins parfaites, les plus déUcates, les plus pesantes, les moins agissantes^ les moins ar* mées, etc. , ont déjà disparu ou disparaîtronx ? »

Nous trouvons dans ces pages remarquables : en premier lieu, la conception de la géographie des êtres vivants, c'està-dire de cette branche des sciences biologiques qui a pour objet spécial de rechercher la patrie véritable des différentes espèces ou variétés d'animaux et de végétaux et d'étudier l'extension que chacune a prise à la surface du globe autour de son lieu d'origine; en second lieu, le germe de la théorie de l'influence des milieux sur la production des variétés et des espèces, théorie à laquelle Lamarck devait plus lard donner une forme presque déftiitive ; et, enfin, le premier regard jeté sur les phénomènes de la lutte pour l'existence et de la sélection naturelle que Darwin, un siècle plus tard, mettait en lumière.

Je dois me limiter ici à la deuxième question, celle de l'action du milieu cosmique envisagé comme cause déterminante des variations des animaux et des végétaux. Ecoutons cequ en dit Lamarck : « Quantité de faits, écrit-il, nous apprennent qh'à mesure que les individus de l'une de nos espèces changent de situation, de climat, de manière d'être ou d'habitude, ils en reçoivent des influences qui changent peu à peu la consistance et les proportions de leurs parties, leur forme, leurs facultés, leur organisatidn même, en sorte que tout en eux participe, avec le temps, aux mutations qu'ils ont éprouvées. Dans le même climat ^ des situations et des expositions très différentes font dUabord simplement varier les individus qui s'y trouvent exposés; mais par la suite des temps, la continuelle différence des situations des individus dont je parle, qui vivent et se reproduisent successivement dans les mêmes

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circonstances, amène en eux des différences qui deviennent, en quelque sorte, essentielles à leur être; de manière qu'à la suite de beaucoup de générations qui se sont succédées les unes aux autres, ces individus, qui appartenaient originairement à une autre espèce, se trouvent àla fin transformés en une espèce nouvelle, distincte de l'autre. Par exemple, que les graines d'une graminée ou de toute autre plante naturelle à une prairie humide soient transportées (i),par une circonstance quelconque, d'abord sur le penchant d'une colline voisine, où le sol, quoique plus élevé, sera encore assez frais pour permettre à la plante d'y conserver son existence, et qu'ensuite, après y avoir vécu et s'y être bien des fois régénéré, elle atteigne de proche en proche, le sol sec et presque aride d'une côte montagneuse, si la plante réussit à y subsister et s'y perpétue pendant une suite de générations, elle sera alors tellement changée que les botanistes qui l'y rencontreront en constitueront une espèce particulière. La même chose arrive aux animaux que des circonstances ont forcés de changer de climat, de manière de vivre et d'habitude, mais, pour ceuxci, les influences que je viens de citer exigent plus de temps encore qu'à l'égard des plantes, pour opérer des changements notables sur les individus. » {Philos. ZooL, I, p. 79.)

Depuis l'époque où Lamarck écrivait ce qui précède, les observations multipliées des naturalistes n'ont fait que confirmer l'idée qu'il avait conçue de l'action transformatrice des miUeux sur les êtres vivants. Il serait facile d'ac-

(1) Je cite ce passage du livre de Lamarck non seulement parce qu'il contient un excellent résumé de sa manière de voir sur la transformation des espèces nouvelles par l'action du milieu, mais encore parce quMl présente, à Pétat embryonnaire, la théorie de la formation des espèces par tégrégation dont nous aurons à parler plus tard.

cumuler ici une quantité immense de faits démonstratift de cette action ; mais je dois me borner aux plus probants.

Les végétaux sont, ainsi que l'avaient remarqué Buffon et Lamarck, beaucoup plus facilement modifiables par le milieu cosmique que les animaux, parce qu'étant privés de la faculté de déplacement ils subissent constamment et pendant une suite indéfinie de générations Tinfluence des conditions dans lesquelles ils se trouvent. C'est donc sur les végétaux qu'ont été faites les observations les plus probantes relativement à l'influence du milieu cosmique.

Personne n'ignore qu'au seul aspect d'une plante un observateur ayant quelque expérience des berbiers pourra dire si elle a vécu dans l'eau ou sur le sol, si elle provient d'un climat cbaud ou d'un climat froid, de la montagne ou de la plaine, d'un désert sec et brûlant où d'une vallée fraîche et humide, d'une plaine découverte ou d'une forêt ombreuse, des bords d'un fleuve ou des rivages d'une mer, d'un étang ou d'une rivière, d'un marais stagnant ou d'un torrent rapide, etc.

Les plantes qui vivent dans ces diverses conditions ont un faciès spécial, commun à toutes celles qui habitent le même milieu, et si l'une d'entre elles est transportée de son habitat ordinaire dans un lieu soumis à des conditions climatériques ou autres différentes, elle ne tarde pas, quand elle peut s'acclimater, à présenter, dans une certaine mesure, le faciès propre aux végétaux de son nouvel habitat. La Renoncule aquatique de nos mares présente, quand elle est submergée, des feuilles très découpées; la partie supérieure de ses rameaux, qui fait saille en dehors de l'eau, offre seule des feuilles à peu près entières. Si la mare dans laquelle vit cette plante

Tient à se dessécher, on ne tarde pas à voir les rameaux issus de la même souche qui a porté ceux dont nous parlions tout à Theure présenter des feuilles de moins en moins découpées, puis tout à fait entières. En même temps que les feuilles se transforment, les tissus deviennent moins aqueux, plus secs, moins riches en lacunes intercellulaires, etc. Un observateur, qui ne connaîtrait pas l'espèce dont nous parlons et sous les yeux duquel on placerait, sans qu'il connût leur lieu d'origine, les deux variétés que nous venons de décrire, les considérerait, sans aucun doute, comme appartenant à deux espèces tout à fait distinctes. Cependant, si la mare desséchée se remplit de nouveau, les Renoncules à feuilles entières produites par la sécheresse ne tardent pas à se transformer en Renoncules à feuilles découpées, manifestant ainsi leur nature véritable. Mais si la Renoncule aquatique type était transportée d'abord dans un lieu seulement humide, puis dans un endroit tout à fait sec, où elle se reproduirait pendant une longue série de générations, on peut affirmer qu'elle conserverait indéfiniment les caractères produits par la privation d'eau et ne pourrait reconquérir les premiers qu'à la condition de subir une nouvelle transportation et l'infiuence, prolongée pendant une longue période de temps, de son milieu primitif.

Ce que nous venons de dire delà Renoncule aquatique, nous pourrions le répéter au sujet de la plupart des plantes de nos ruisseaux, de nos étangs et de nos rivières. La Sagittaire, par exemple, quand elle vit hors de l'eau, a des feuilles en forme de large fer de lance, tandis que quand elle est submergée ses feuilles deviennent étroites et en forme de spatule, c'est-à-dire qu'elles ne sont élargies qu'au voisinage de leur extrémité supérieure, tout le reste de leur

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étendue représentant le manche de la spatole. Ce n'est pas seulement la forme qui change; les feuilles qui, se développent dans Tair ont des stomates, sortes de petites bouches par lesquelles entre et sort Tair qui sert à la respiration, tandis que les feuilles submergées sont dépourvues de ces orifices, devenus inutiles, puisque Forgane n'est plus au contact de l'atmosphère.

Parmi les végétaux terrestres de notre pays que tous nos lecteurs connaissent il en est un fort remarquable par les transformations qu'il subit suivant les conditions dans lesquelles on le place ; je veux parler du Lierre. Quand on le fait pousser au pied d un mur, il s'y fixe à l'aide de racines transformées en crampons qui se développent au niveau de chaque nœud, et allonge ses rameaux jus* qu'au sommet du mur sans produire de fleurs ni de fruits, mais en émettant des feuilles très larges. Quand il a atteint le haut de la muraille, il émet, d'habitude, des ra* meaux qui, continuant à s'élever vers le ciel, perdent le point d'appui qu'avaient les branches inférieures, et, en même temps acquièrent des caractères très dififérents: leurs feuilles sont plus petites, pressées, ils ne produisent pas de crampons, mais ne tardent pas à émettre des fleurs et des fruits en grande quantité.

Quand on transporte une plante d'un paytf chaud dans un pays froid, ou réciproquement, ses caractères sont pro* fondement modifiés. Le Ricin, qui est un simple arbuste annuel dans le nord de la France, est un petit arbre vivace en Gbine. Le Réséda est annuel chez nous ; il est vivace et ligneux en Egypte ; l'Erytrine créte-de coq est un arbre en Amérique, une herbe sous notre climat.

La nature du sol exerce sur certaines plantes une action assez énergique pour modifier leurs caractères d'une manière

très accentuée. La carotte sauvage aime les terrains secs ; elle y possède une racine fibreuse, mince et très dure ; quand on la cultive dans un sol riche en engrais et meuble, sa racine devient charnue et succulente, en même temps que ses feuilles prennent plus de largeur et perdent leur rudesse. C'est probablement le chou marin, à feuilles épaisses, mais relativement étroites et très étalées, qui a donné, par la culture, les choux pommés de nos jardins, à feuilles minces mais très larges. Cette transformation, comme toutes celles qui résultent de la culture, exigent comme premières conditions l'isolement et l'abondance de la nourriture dans un sol différent de celui où croit la plante sauvage. Quand on cultive les Hortensias dans la terre de bruyère, ils donnent des fleurs bleues, tandis que ces dernières sont roses quand la plante pousse dans un sol différent. Le fraisier panaché conserve ce caractère tant qu'on le cultive dans un sol sec ; il le perd rapide* ment quand on le transporte dans un sol humide et frais. Le terrain de certains districts du comté de Surrey possède manifestement la propriété de déterminer la pana« chure des feuilles ; le sol de Surbiton, localité du même comté, exerce cette action, d'une manière remarquable, sur les feuilles de certaines espèces de Pélargoniums. Darwin cite une observation de M. Saltertrès remarquable en ce qui concerne Tefifet produit par la nature du sol sur la coloration des feuilles. Parmi plusieurs rangées plantées dans un même endroit, Salter en observa une seule dont un grand nombre de pieds étaient panachés et tous de la même façon ; il arracha ces pieds, mais pendant trois années consécutives d'autres plantes de la même rangée devinrent panachées, tandis qu'aucun des pieds des rangées voisines n'offrit ce phénomème. Il est indu-

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bitable que le sol de cette rangée aYait acquis des caractères spéciaux, probablement sous Tinfluence de la fomure.

L'action exercée sur les plantes par le sol peut aller jusqu'à modifier la nature des principes chimiques qui se développent dans leurs tissus ou les qualités des pait>is de leurs cellules. Il est, par exemple, démontré que la culture affaiblit les propriétés médicales de la Digitale, probablement en diminuant la proportion des principes actifs produits. Le Lentisque, qui cependant pousse très bien dans le midi de la France, n'y sécrète qu'une très . petite quantité de résine. La racine des Sassafras de l'Amérique du Nord est très odorante, tandis que celle des Sassafras cultivés en Europe n'a presque aucune odeur. Darwin reproduit un on dit d'après lequel les Ciguës de l'Ecosse ne contiendraient pas de conicine ; on raconte, d'autre part, que les Aconits des régions froides, notamment de la Laponie, sont si pauvres en principes actifs qu'on peut les manger impunément et qu'on les utilise comme légumes. Le Chanvre de notre pays ne produit pas le principe résineux qui le fait employer dans l'Inde comme narcotique sous le nom de haschich, quoique les plantes des deux pays appartienncQt à la même espèce. D'après Lecce, le Millepertuis crispé de Sicile est vénéneux pour les moutons quand il croît dans les terrains marécageux ; ailleurs il est inoffensif. On sait encore que le bois de la plupart des arbres employés dans la menuiserie ou l'ébénisterie diffère beaucoup de qualité suivant la région de laquelle il provient.

Une foule d'autres conditions de milieu, autres que celles dont nous avons parlé, sont susceptibles d'agir puissamment sur les plantes et de provoquer chez elleë, soit

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au bout d'un temps très court, soit après un certain nombre de générations, des modifications assez importantes pour qu'il en résulte la production de variétés véritables. Faivre cite l'exemple de Sageret qui, en tourmentant un pied d'Hélianthe commun par la torsion, la bouture et les incisions annulaires, lui lit produire des graines dont sortirent des plantes panachées. Le même horticulteur, en pratiquant des incisions annulaires sur un Rosier capucine, obtint des graines qui produisirent un Rosier nain à fleurs dépourvues de pétales. Personne n'ignore qu'en transplantant les jeunes végétaux on modifie profondément leur manière d'être. Ge que l'homme peut faire artificiellement, la nature ne l'accomplit, il est vrai, que par hasard; mais il est une foule de conditions auxquelles les plantes sauvages sont accidentellement exposées, tout aussi capables de déterminer des varia tions individuelles que celles dont nous venons de parler, et qui doivent jouer un grand rôle dans la production des variétés naturelles.

Il suffit parfois de modifications presque insignifiantes dans la nutrition pour déterminer des changements considérables de certains organes. Il est bien démontré, par exemple, que les fleurs situées au sommet d'un rameau et qui, par conséquent, reçoivent la sève en plus grande quantité, présentent plus souvent certaines difformités que les autres ; on sait qu'elles se pélorisent beaucoup plus fréquemment. Masters, a constaté que les pois situés à l'extrémité d'une gousse et qui sont plus petits que les autres dans la variété Bleu impérial, ont une grande tendance à donner des semis qui reviennent à la souche bleu prussien, dont les fruits sont plus petits. Ghaté a remarqué qu'en supprimant les fleurs centrales de

la giroflée il obtenait des graines produisant presque toutes des fleurs doubles; les fleurs du centre ont beaucoup de tendance à donner des graines qui produisent des plantes à fleurs simples, c'est-à-dire faisant retour vers Tancétre sauvage.

L'influence du milieu cosmique doit être d'autant mieux subie par les végétaux que ces êtres sont, par la nature même de leur organisation et de leurs fonctions, notamment par l'impossibilité dans laquelle se trouvent la plupart d'entre eux de se déplacer, «condamnés à subir pen« dant un grand nombre de générations l'influence des conditions locales de climat, de sol, de nourriture, etc., qui ne varient que fort peu d'une année à l'autre.

Malgré leur mobilité, les animaux subissent aussi, d'une manière très prononcée, l'influence du milieu cosmique.

L'action exercée parce milieu sur certains caractères des animaux ne peut plus être mise en doute. Tout le monde sait que sous l'influence de la domestication les chevaux, les bœufs, les chiens, les chats, etc., montrent une tendance très prononcée à perdre les couleurs uniformes et constantes dans une même espèce qu'ils présentent à l'état sauvage. Chose remarquable, tous ces animaux prennent volontiers une robe blanche. Ce sont d'abord des taches grisonnantes qui apparaissent dans leur pelage, puis des taches tout à fait blanches se montrent, et enfin parfois ils étalent une robe entièrement blanche. Azara a remarqué que les chevaux des pampas élevés dans les fermes non encloses, dans des conditions d'existence presque analogues à celles de l'état sauvage, montrent cependant une diversité de coloration qui ne se présente jamais chez les chevaux tout à fait sauvages des mêmes pampas. M'Glelland signale la production d'une très grande varia-

bilité des caractères chez des poissons d'eau douce de rinde auxquels on ne fait pas subir d'autre changement que de les élever dans des viviers très vastes. Bans les deux cas que je viens de rappeler, il est incontestable que, si minimes soient-ils, il se produit des changements dans l'alimentation, dans la facilité de locomotion, etc., des chevaux et des poissons, changements qui suffisent pour faire apparaître des caractères nouveaux. Ces derniers prennent ensuite une importance d'autant plus considérable que les animaux sont maintenus dans les conditions nouvelles, inhérentes à la domestication, pendant un nombre plus considérable de générations, et aussi que la domestication elle-même est plus intense, c'est-à-dire place l'animal dans des conditions plus différentes de celles de l'état sauvage.

La plupart des animaux domestiques de notre Europe ou des régions civilisées de l'Asie sont tellement différents des formies sauvages voisines, qu'il nous est actuellement impossible d'indiquer avec certitude les espèces sauvages auxquelles ils se rapportent. Il en est ainsi, par exemple, pour les chiens. On suppose généralement qu'ils descendent du loup ou du chacal, mais on ne peut pas en fournir la démonstration. Voilà donc une espèce animale, — car il est impossible de ne pas considérer nos chiens comme formant une espèce véritable, — voilà, dis-je, une espèce animale extrêmement riche en variétés, dont les caractères ont été incontestablement produits par les influences cosmiques inhérentes à la domestication. C'est encore à l'influence du milieu qu'on doit attribuer les caractères des nombreuses variétés de nos chats domestiques, de nos pigeons, de nos moutons, de nos bœufs, etc.

Il suffit parfois d'un temps fort court pour que la do-

mesiication modifie certains caractères des animaux qu y sont soumis. D'après Bachman, les dindons sauvages perdent leurs teintes métalliques et commencent à offrir des taches blanches dès la troisième génération. Hewitt a constaté que les canards sauvages soumis à la domestication perdent, au bout de cinq ou six générations, les caractères qui font leur beauté : le collier blanc du m&le s'élargit et devient irrégulier, des plumes blanches se montrent dans les ailes, le poids du corps augmente, les os deviennent moins spongieux. Ces dernières modifications indiquent bien que la domestication agit non seulement sur les caractères extérieurs, tels que la coloration, mais sur l'organisme tout entier.

Les oiseaux domestiques, dindons, canards, poules, finissent par perdre presque complètement la faculté de voler qui est plus ou moins développée chez les espèces sauvages desquelles ils dérivent. Le canard est particulièrement remarquable à cet égard; à l'état sauvage, son vol est assez puissant pour lui permettre des migrations très lointaines, tandis qu'à l'état domestique il ne vole, pour ainsi dire, plus. Darwin a constaté des modifications profondes dans les dimensions des os de ces animaux. Il est bien démontré que le régime a modifié dans une très large mesure les organes digestifs profonds du chien, de même qu'il a agi puissamment sur sa dentition, en la rendant beaucoup moins forte qu'elle ne l'est chez le chacal et le loup, d'où l'on prétend qu'il dérive. Daubenton a constaté que les intestins du chat domestique sont plus longs d'un tiers que ceux du chat sauvage d'Europe ; cela est très certainement dû à ce que l'alimentation du chat domestique est moins exclusivement animale que celle du chat sauvage; on sait, en efi'et, que chez tous les animaux

végétariens Tintestin est plas long que chez les carnivores. Gttvier a constaté que les intestins du porc domestique sont plus longs que ceux du sanglier ; ce qui est dû probablement à l'abondance de l'alimentation du premier. Chez le lapin domestique, le tube digestif est plus court que chez le lapin sauvage, sans doute parce que le pre* mier a une alimentation plus substantielle et moins abondante.

Tanner a constaté que les races améliorées de moutons et de bœufs ont les poumons et le foie beaucoup plus volumineux que les races sauvages des mêmes espèces. Tout le monde sait combien les différentes races domestiques de chevaux diffèrent les unes des autres par les dimensions des diverses parties du corps, suivant qu'elles servent à tel ou tel usage. Les vaches et les chèvres laitières ont les mamelles beaucoup plus développées et fournissent beaucoup plus de lait que les vaches sauvages ; une bonne vache laitière peut et doit donner plus de 22 litres de lait par jour, tandis que, d'après Anderson, les vaches des Damaras de TAfrique du Sud n'en donnent guère plus d'un litre par jour et se refuseraient absolument à en donner même la plus minime quantité si on les privait de leurs veaux. Wilckens a constaté entre certains animaux domestiques habitant les régions alpestres et d'autres de même espèce vivant dans les plaines des différences marquées dans la longueur du cou et des membres antérieurs et dans la forme des sabots. Schreibers a observé que lorsque le Protée, — animal de la classe des Amphibiens, voisin des Tritons et originaire de l'Amérique, — vit dans des eaux profondes, ses branchies se développent beaucoup plus que quand il vit dans des eaux peu profondes ; elles peuvent acquérir dans le premier cas deux

et trois fois la taille qu'elles présentent dans Je second, qui est le plus normal ; en même temps que la taille des branchies augmente, celle des poumons diminue à peu près dans les mêmes proportions ; quand, au contraire, la taille des branchies diminue, celle des poumons s'accroît. Les papillons du ver à soie soumis depuis longtemps à Télevage n'ont que des ailes rudimentaires et incapables de leur servir pour le^vol, tandis que ces organes sont bien développés chez les individus sauvages de la même espèce. Le lapin domestique diffère beaucoup par les caractères de son organisation du lapin sauvage. « Le lapin domestique a le corps et le squelette plus grands et plus pesants que ranimai sauvage : les os des membres sont plus lourds en proportion ; mais quel que soit le terme de comparaison employé, ni les os des membres, ni les omoplates n'ont augmenté de longueur, en proportion avec l'accroissement des dimensions du reste du squelette. Le crâne s'est très sensiblement rétréci, et, d'après les mesures que nous avons données de sa capacité, nous devons cnclure que son étroitesse résulte d'une diminution du volume du cerveau, résultant de l'inactivité mentale des animaux qui vivent en captivité. » (Darwin.)

Darwin fait remarquer avec raison qu'un certain nombre d'animaux domestiques ont les oreilles rabattues et pendantes, tandis que les espèces sauvages ont les oreilles droites, et M. Blyth insiste sur ce fait qu'aucun animal sauvage n'a la queue retournée comme l'ont certains chiens domestiques et le porc. Hunter -a observé que la muqueuse stomacale d'une mouette qu'il avait nourrieavec des graines, tandis qu'à l'état sauvage sa nourriture est animale, s'était considérablement épaissie au bout d'une année seulement. Des observations analogues ont été faites plu?

ACTION DU MILIEU COSMIQUE 24i

récemment sur divers oiseaux normalement carnivores, comme le corbeau, le hibou, etc. Menestries a observé un hibou dont l'estomac, sous l'influence d'une alimentation végétale, s'était modifié dans sa forme et était revêtu d'une membrane épaisse et dure comme du cuir, rappelant par conséquent le gésier des oiseaux granivores.

Enfin, tous les éleveurs savent que la domestication modifie considérablement les facultés génésiques des animaux qui y sont soumis. Beaucoup d'oiseaux et de mammifères cessent de se reproduire quand on les réduit en captivité. Les animaux qui ont subi depuis longtemps l'action de la domestication reviennent, au contraire, aux conditions primitives ou, môme, se montrent, généralement, beaucoup plus prolifiques.

Il est difficile, sinon impossible, de déterminer exactement quelles sont, parmi les conditions inhérentes à la domestication, celles qui agissent avec le plus d'énergie pour déterminer la production des caractères nouveaux dont nous venons de parler. Mais, il est probable qu'en tète de ces conditions doivent figurer l'abondance plus grande et la nature des aliments, la soustraction de l'animal aux accidents atmosphériques qu'il doit subir à l'état sauvage, et la suppression des fatigues auxquelles il était condamné pour la recherche de sa nourriture. Les conditions spéciales dans lesquelles se trouve placé l'animal soumis à la domestication entraînent un fonctionnement plus actif de certains organes et, au contraire, une diminution d'activité de certains autres, d'où résultent des modifications dans les caractères morphologiques, anatomiques et fonctionnels des organes. Nous aurons à revenir plus bas sur cette question, que je me borne ici à indiquer.

L'influence du climat, de la nourriture, et de quelques autres conditions du milieu cosmique sur les caractères des animaux sont démontrés par un assez grand nombre de faits bien constatés. Darwin dit que sous l'action directe du climat humide et des maigres pâturages des lies Falkland, la taille du cheval décroit rapidement. D'après le professeur Low, cité par Darwin, l'épaisseur de la peau et la longueur des poils de la plupart des races du bétail anglais doivent être attribuées à l'humidité du climat. Les moutons transportés en Australie subissent une influence semblable. D'après Falconer, la chèvre du Thibet transportée des montagnes de l'Himalaya dans le Kachmir perd très rapidement la laine flne qui fait sa beauté et son utilité. Ainsworth attribue à la rigueur des hivers alternant avec des étés très chauds, l'abondance, la finesse et le soyeux qui caractérisent le poil des chèvres d'Angora; les chiens et les chats des bergers de cette région sont euxmêmes remarquables par la finesse et le laineux de leurs poils. Burnes a constaté par lui-même que les mouton s Karadools perdent leur belle toison noire et frisée quand on les transporte dans un autre pays. Darwin ajoute : « Même en Angleterre on m'a assuré que la laine de deux races de moutons avait été légèrement modifiée par le fait que les troupeaux avaient pâturé dans des localités différentes. On affirme aussi que des chevaux restés pendant plusieurs années dans des mines de houille profondes, en Belgique, s'étaient recouverts d'un poil velouté, analogue à celui de la taupe. » Ces cas, conclut Darwin, sont, sans doute, en rapport intime avec le changement de poil qui a naturellement lieu hiver et été.wU n'y a aucun de mes lecteurs qui ne sache qu'en hiver le poil de tous nos animaux domestiques est plus long et plus fourni qu'en été.

D'après Pallas, les moutons sibériens dégénèrent et perdent leur grosse queue lorsqu'on les éloigne des pâturages salins; Ërman a signalé le même fait chez les moutons Kirghises qu'on transporte à Orenbourg. 11 est impossible de ne ne pas attribuer à Talimentalion et au repos constant la propriété, acquise par notre porc, d'accumuler d'énormes quantités de graisse sous sa peau. Nathusius cite le cas d'un porc de race pure du Berkshire qui fut atteint, à l'âge de deux mois, d'une maladie du tube digestif; à dix -neuf mois, il avait déjà perdu un certain nombre des traits caractéristiques de sa race ; sa tète s'était allongée et rétrécie et avait pris des proportions exagérées par rapport au corps. « On sait, dit Darwin, que nourris avec du chénevis, les bouvreuils et quelques autres oiseaux deviennent noirs. » Il ajoute deux autres observations extrêmement remarquables au point de vue de t^l'influence de l'alimentation sur la modification des caractères : « M. Wallace, dit-iJ, m'a communiqué quelques cas encore plus remarquables de même nature. Les naturels de l'Amérique nourrissent le Perroquet vert commun [Chrysotis fesUoa L.) avec la graisse de gros poissons siluroïdes, et les oiseaux ainsi traités deviennent magnifiquement panachés de plumes rouges et jaunes. Dansl'archiper Malais, les naturels de Gilolo modifient, en employant les mêmes moyens, les couleurs d'un autre perroquet, le Lorius Garrulus et produisent ainsi ce qu'ils appellent le Lori Rajah ou Lori Roi. Dans les îles, malaises de l'Amérique du Sud, ces perroquets, soumis à une nourriture végétale naturelle, comme le riz, conservent leurs couleurs propres. M. Wallace rapporte un cas encore plus singulier. Les Indiens (Amérique du Sud) emploient un procédé curieux pour modifier les couleurs des plumes

de beaucoup d'oiseaux. Ils arrachent les plumes de la partie qu'ils veulent teindre et inoculent dans la blessure un peu de la sécrétion laiteuse de la peau d'un petit crapaud. Les plumes repoussent avec une couleur jaune brillante, et si on les arrache de nouveau, on dit qu'elles repoussent de la même couleur sans l'aide d'aucune opération nouvelle. »

Gregson, Greening, etc., ont démontré par des expériences directes que les chenilles soumises à une alimentation différente de celle qui leur est habituelle peuvent acquérir une coloration autre que leur coloration normale ou produire des papillons de couleurs différentes. Gostes a constaté que de jeunes huîtres péchées sur les côtes de l'Angleterre et transportées dans la Méditerranée, modifièrent immédiatement le mode de fabrication de leur coquille; elles formèrent des rayons saillants et divergents, semblables à ceux qui caractérisent l'huttre propre à la Méditerranée.

En ce qui concerne le climat, Allez a démontré que plusieurs espèces d'oiseaux d'Amérique présentent des couleurs, une taille, une largeur de bec et de queue variables à mesure que l'on descend du nord au sud.

Les éléphants et les rhinocéros actuels sont presque nus ; mais, ainsi que le fait observer Darwin, « comme certaines espèces éteintes qui vivaient autrefois sous un climat arctique, étaient recouvertes d'une longue laine ou de poils épais, on pourrait presque affirmer que les espèces actuelles appartenant aux deux genres ont perdu leur revêtement pileux sous Tinfluence de la chaleur. Ceci parait d'autant plus probable que les éléphants qui, dans l'Inde, habitent des districts élevés et froids sont plus velus que ceux des plaines inférieures. »

Les espèces de Dugongs et de Dauphins qui habitent les régions froides ont la peau doublée d'une couche de graisse qui n'atteint pas la même épaisseur dans les espèces des régions froides.

Darwin cite un fait très remarquable par la brièveté du emps qui fut nécessaire pour que le changemer^t de climat exerçât son action modificatrice. En juin 1861, il examina deux lapins de Porto- Santo qui venaient d'arriver au Jardin zoologique de Londres ; le dessus de la queue était, comme chez tous les lapins de cette espèce, coloré en brun rougeâtre, et les oreilles n'offraient aucune trace de la bordure plus foncée qu'on trouve dans toutes les autres espèces de lapins. Au mois de février 1865, on envoya à Darwin le cadavre de l'un de ces deux rongeurs. « Les oreilles, dit le savant anglais, étaient alors nettement bordées, le dessus de la queue couvert d'une fourrure gris noirâtre, et le corps entier était beaucoup moins rouge ; cet individu avait donc, en un peu moins de quatre ans, recouvré, sous l'influence du climat anglais, sa véritable coloration propre. » Cette observation est intéressante à plus d'un titre. Elle met d'abord en relief, comme je l'ai dit plus haut, la rapidité avec laquelle le milieu cosmique opère son action transformatrice lorsque, bien entendu, les caractères sur lesquels il agit sont de nature à être influencés pendant toute la durée de la vie de l'animal, comme c'est le cas pour les poils du lapin qui se renouvellent, chaque année, au moins une fois. Elle est encore intéressante à un autre point de vue. Les lapins de Porto-Santo sont des lapins domestiques qui furent apportés dans cette île en 1418 ou 1419 dans des conditions qui ont été consignées dans l'histoire par Gonzalès Zarco. 11 y déposa seulement une mère et ses

petits. Les conditions se trouvèrent si favorables à lear multiplication qu'elle se fit avec une rapidité prodigieuse. Gada Mosto, trente ans plus tard, déclarait qu'ils étaient innombrables. Ils n'étaient d'ailleurs exposés à aucune cause de destruction, car il n'existe pas dans 111e \ d'animaux carnassiers. Ces lapins sont actuellement tout à ' fait différents des lapins domestiques communs dont ils tirent leur origine ; ils ont, d'après des mesures effectuées par Darwin, diminué de près de 8 centimètres en largeuri ont perdu près de la moitié de leur poids, leur coloration a changé ; en un mot, ils ont pris un aspect si particulier qu'on pourrait en faire une espèce distincte. Cependant, on voit qu'en quatre ans leur coloration, sous le climat anglais, a repris les caractères de notre lapin commun. Cela montre que pour qu'une espèce se maintienne, il faut qu'elle continue à habiter le milieu cosmique dans lequel elle a pris naissance. C'est là un fait important, sur lequel nous aurons à revenir quand nous parlerons de la formation des espèces par la ségrégation.

Parmi les exemples de modifications produites par l'action du milieu cosmique, il n'y en a certainement pas de plus probants que ceux qu'on peut tirer de l'organisation de certains animaux parasites du tube digestif ou des tissus d'autres animaux et de l'homme. Mais je n'y insisterai pas ici, parce que j'aurai l'occasion d'y revenir avec plus d'à propos dans un chapitre suivant. Je me bornerai à rappeler que chez ces êtres on voit disparaître les organes même les plus importants des espèces voisines, parce que ces organes deviennent inutiles. C'est ainsi, par exemple, que les Taenias ont perdu le tube digestif, que certains Infusoires qui vivent dans l'intestin des grenouilles ont perdu la bouche qu'on trouve dans toutes les espè-

ces du même groupe, etc. Il serait possible d'organiser des expériences de nature à bien mettre en relief les modifications que le milieu est capable de produire ; mais nous ne pouvons encore en juger que par la comparaison des espèces parasites avec les espèces mixtes qui vivent à l'état libre.

L'influence du milieu sur l'homme, comme cause productrice de variations individuelles qui se transmettent ensuite par l'hérédité, est mise hors de doute par un certain nombre de faits. Il parait certain que Tabondance de l'alimentation détermine une augmentation de la taille chez toutes les races humaines. « Lorsque, dit Darwin, on compare les diff'érences qui, sous ce rapport (celui de la taille), existent entre les chefs polynésiens et les classes inférieures de ces mêmes îles, ou entre les habitants des lies volcaniques fertiles et celles des lies coralliennes basses et stériles du même océan, ou encore entre les Fuégiens habitant la côte orientale et la côte occidentale du pays, où les moyens de subsistance sont très différents, il n'est guère possible d'échapper à la conclusion qu'une meilleure nourriture et plus de bien-être influent sur la taille.... Le D'Beddoc a récemment démontré que chez les habitants de l'Angleterre la résidence dans les villes, jointe à certaines occupations, exerce une influence nuisible sur la taille, et il ajoute que le caractère ainsi acquis est jusqu'à un certain point héréditaire ; il en est de même aux États-Unis. Le même auteur admet, en outre, que partout où une race « atteint son maximum de développement physique, elle s'élève au plus haut degré d'énergie et de vigueur morale ».

Il est à peine besoin de rappeler, à côté de ces faits, l'influence considérable et facile à constater par les per-

sonnes es plus étrangères aux sciences, que la nourriture et le logement exercent sur l'ensemble des caractères physiques des habitants d'un même pays. Les ouvriers des villes, qui sont mal logés et travaillent dans des ateliers étroits, diffèrent profondément des campagnards, qui travaillent en plein air et qui cependant sont souvent plus mal nourris et se livrent à des travaux beaucoup plus pénibles que les premiers. Tous les médecins savent combien la scrofule, le rachitisme, la phthisie et les autres maladies produites par de mauvaises conditions hygiéniques sont plus fréquentes dans les villes que dans les campagnes.

On sait aussi avec quelle énergie l'habitation dans les houillères, ou dans les localités paludéennes, ou dans certaines régions montagneuses agit sur l'homme. J'ai à peine besoin de rappeler, dans le môme ordre d'idées, les maladies endémiques de certaines contrées : le goitre dans les pays de montagnes, où il est produit, pense-t-on, par la composition chimique ou la basse température des eaux potables, l'idiotie, si fréquente dans les mêmes régions montagneuses, etc.

Alcide d'Orbigny a signalé le développement plus considérable de la poitrine et des poumons chez les individus qui habitent les hauts plateaux du Pérou que chez ceux de la plaine ; il ajoute que chez les premiers les cellules des poumons sont plus grandes et plus nombreuses que chez les seconds. Forbes a établi, par des mensurations, très précises que la taille des Aymaras, qui vivent dans les Andes à une altitude comprise entre dix et quinze mille pieds, diffère beaucoup de celle des autres races par la circonférence et la longueur du corps. Leur tronc est plus long par rapport aux membres inférieurs, le

fémur surtout est beaucoup plus court que dans les autres races, comme si son raccourcissement devait compenser l'allongement du tronc. Quand ces hommes descendent de leurs hauteurs ils présentent une effrayante mortalité. Forbes put cependant observer quelques familles qui s'étaient établies depuis deux générations dans la plaine sans se croiser avec les autres. Leurs membres offraient encore les caractères spéciaux de la race, mais ces caractères tendaient à diminuer. Darwin, à qui j'emprunte ces détails, conclut : « Ces précieuses observations ne laissent, je crois, pas de doute sur le fait qu'une résidence à une grande altitude, pendant de nombreuses générations, tend à déterminer, tant directement qu'indirectement, des modifications héréditaires dans les proportions du corps, »

La nature des occupations détermine encore, chez l'homme, des caractères individuels souvent très importants et dont la plupart sont transmis par l'hérédité. Les graveurs deviennent fréquemment myopes et ont souvent des enfants myopes comme eux ; il en est de même des horlogers. Les paysans, qui marchent habituellement pieds nus, acquièrent un épiderme plantaire extrêmement épais ; leurs enfants ont presque toujours la plante des pieds plus épaisse que les enfants de la classe aisée des mêmes localités. C'est très certainement aux habitudes d'oisiveté propres aux familles aristocratiques que l'on doit la petitesse relative des pieds et des mains dans ces familles. Les danseuses ont les mollets forts, et les boulangers les bras robustes ; ces caractères se transmettent sans doute. Si nous examinons les facultés mentales, nous n'avons pas de peine à constater le développement considérable que prennent ces facultés sous l'influence des occupations qui

250 LE TRANSFOBHISHE

les mettent en jeu. Il est à peine besoin d'ajouter que la supériorité ainsi acquise se transmet presque toujours par l'hérédité. Gela est vrai non seulement pour l'homme, mais encore pour tous nos animaux domestiques. Il me suffira de rappeler les qualités héréditaires des chiens de chasse, des chevaux, etc.

La civilisation parait exercer sur l'homme une action modificatrice analogue à celle que la domestication exerct sur les animaux.

Les faits nombreux que nous venons de citer démontrent d'une manière irréfutable que l'action du milieu cosmique est assez puissante pour modifier non seulement les caractères extérieurs et superficiels des végétaux et des animaux, mais encore leur organisation interne. Il est vrai que dans la plupart des cas ces modifications ne deviennent perceptibles qu'au bout d'un certain nombre de générations ; mais cela ne veut pas dire que l'action des conditions cosmiques ne commence pas à se produire aussitôt que l'être vivant s'y trouve exposé. Lorsque, par exemple, on réduit à l'état de domesticité un cheval sauvage des pampas de l'Amérique, si l'on voit, au bout d'un petit nombre de générations, la couleur de son pelage se modifier, on ne doit pas en conclure que l'action de la domestication a exigé pour se produire tout le temps qu'ont vécu les générations intermédiaires. Il a fallu, au contraire, que cette action se produisit sur le premier animal domestiqué ; elle a modifié, probablement, dans une certaine mesure, le fonctionnement des follicules pileux, c'està-dire des organes qui produisent les poils ; mais la modification était trop minime pour se manifester au dehors. Pendant une seconde et une troisième génération, les follicules pileux ont été encore davantage modifiés, jus-

qu'à ce qu'enfin les poils traduisent à Toeil, par leur changement de coloration, les transformations profondes de Torgane. On pourrait comparer la marche de cette transformation à celle de la petite aiguille d'une montre ; celleci parcourt en une heure un chemin si court qu'on ne peut pas, à l'œil nu, constater sa progression, mais on déduit la continuité de cette dernière du déplacement constatable que l'aiguille subit en une heure.

Il existe aussi des eas nombreux dans lesquels les modifications produites par le changement soit du climat, soit de l'alimentation, etc., deviennent perceptibles chez le premier individu qui y est soumis. J'en ai cité pJus haut un certain nombre d'exemples très probants.

Toutes les espèces et tous les individus d'une même espèce n'obéissent pas avec la même facilité â l'action des conditions cosmiques. Plus une espèce est d'origine récente, plus elle est susceptible de varier sous l'influence du milieu cosmique. Quant aux individus, ils ne se modifient pas tous de la même façon sous l'influence d'une même action ; les modifications qu'ils subissent dépendent en grande partie des caractères spéciaux de leur organisation. Il faut donc toujours tenir compte, dans l'étude des variations produites par le milieu cosmique, à la fois de la nature de ce milieu et de celle des individus qui sont soumis à son action.

On peut très légitimement conclure des faits que nous avons cités : 1* que les conditions cosmiques déterminent des modifications dans l'organisation des végétaux et des animaux ; 2^ que ces modifications sont d'autant plus profondes que l'action des mêmes conditions s'est produite sur un nombre plus considérable de générations successives ; 3° que ces modifications peuvent arriver à

être assez profondes pour que les individus qui les présentent soient faciles à distinguer de ceux de la même espèce qui ne les ont pas subies, et être considérés comme formant une véritable race dij9erente de la raceprinûtive, formée par l'ensemble des individus dont les ancêtres ont été soustraits aux conditions spéciales de milieu cosmique qui ont produit ces modifications. 4® Si le lecteur se rappelle ce que nous avons dit au sujet de l'impossibilité dans laquelle se trouvent les biologistes de limiter les espèces autrement que d'une façon arbitraire; s'ils n'ont pas oublié que l'espèce est, en réalité, un groupe fictif, ils verront que le milieu cosmique, en déterminant les modifications dont nous avons parlé, peut être considéré comme un agent producteur d'abord de variations individuelles, puis de races, de variétés, et enfin d'espèces. Quel que soit, en eff'et, le sens que Ton attache aux mots « race » et « espèce », ces groupes artificiels ne sont jamais que la réunion d'individus ayant plus de ressemblance entre eux qu'avec tous les autres organismes et transmettant leurs caractères par l'hérédité à leurs descendants, sans modifications, tant que les conditions dans lesquelles les générations se succèdent restent les mêmes.

Nous verrons plus bas que pour que les races, les variétés et les espèces se constituent d'une manière défini-

tive, c'est-à-dire pour que les variations individuelles produites par le milieu se fixent, il faut un concours de circonstances particulières dont les plus importantes sont que les caractères nouveaux soient favorables aux individus qui les ont acquis, et que ces individus soient mis à l'abri de croisements avec ceux qui n'ont pas été modifiés, croisements qui feraient disparaître les caractères nouveaux.

Quoi qu'il en soit, il est bien démontré que le milieu cosmiqae, môme seul, est capable de ](^roduire les variations individuelles qui servent de point de départ indispensable à la formation d'espèces nouvelles, à ce que Ton désigne, d'un terme général, sous le nom de transformation des espèces.

Darwin a cependant très vivement contesté l'exactitude ^de cette proposition. Gomme sa manière de voir a pour eUe non seulement l'appui de ses nombreux et consciencieux travaux, mais encore le prestige du rôle pré{$ôndérant qu'il a joué dans le monde scientifique pendant ces trente dernières années, il me parait utile d'exposer ici les arguments qu'il a produits et les réponses qu'on doit y faire. La question étant l'une des plus importantes parmi celles que soulève la doctrine du transformisme, le lecteur devra nous pardonner d'autant plus aisément cette discussion qu'elle n'a encore, à ma connaissance, été produite dans aucun livre sur la matière.

Dans son premier ouvrage sur la doctrine transformiste, celui qui porte le titre d'Or^ine des espècesy dont la première édition fut publiée le 24 novembre 1859, Darwin s'occupe à peine de l'influence du milieu cosmique. Parlant de Lamarck, qui avait le premier fait ressortir l'importance de cette influence au point du vue de la production des variations individuelles et de la formation des races et espèces nouvelles, il se borne au jugement rapide que voici: « Lamarck est le premier qui éveilla par ses conclusions une attention sérieuse sur ce sujet. Ce savant, justement célèbre, publia pour la première fois ses opinions en 1801 ; il les développa considérablement, en 1809, dans sa Philosophie zoologique, et subséquemment, en 1815, dans l'introduction à son Histoire

naturelle des animaux sans vertèbres. Il soutint dans ces ouvrages la doctrine que toutes les espèces, Thomme compris, descendent d'autres espèces; le premier il rendit cet éminent service à la science, qu'il attira l'attention sur la probabilité que tout changement dans le monde organique, aussi bien que dans le monde inorganique, est le résultat d'une loi, et non d'une intervention miraculeuse. La difficulté de distinguer entre les espèces et les variétés, la gradation si parfaite des formes dans certains groupes et l'analogie des productions domestiques, paraissent avoir conduit Lamarck à ses conclusions sur les changements graduels des espèces. Quant aux moyens de modification, il les chercha en partie dans l'action directe des conditions physiques de la vie, dans le changement des formes déjà existantes, et surtout dans l'usage et le défaut d'usage, c'est-à-dire dans les effets de l'habitude. C'est à cette dernière cause qu'il semble rattacher toutes les remarquables adaptations de la nature, telles que le long cou de la girafe, qui lui permet de brouter les feuilles des arbres. Il admet également une loi de développement progressif; or, comme toutes les formes de la vie tendent ainsi au perfectionnement, il explique l'existence actuelle d'organismes très simples par la génération spontanée. » Le lecteur, qui a déjà été mis au courant des principales idées de Lamarck par la lecture des précédents chapitres de ce livre, ne manquera pas de remarquer la pointe de dédain et de raillerie qui perce dans la courte analyse que fait Darwin de la théorie du grand naturaliste français. Ce n'est pas sans dessein qu'il choisit, parmi les nombreux exemples cités par Lamarck pour faire com prendre sa pensée, celui du « long cou de la girafe, qui lui permet de brouter les feuilles des arbres ». Darwin

sait fort bien que son lecteur, frappé par la bizarrerie de Texemple, aura quelque tendance à ne pas prendre au sérieux la doctrine de Lamarck et dédaignera d'aller puiser dans les ouvrages du naturaliste français l'exposé de cette doctrine. Darwin n'a que trop bien réussi dans son entreprise, car il a pu emprunter à son devancier la majeure partie de ses idées sans que personne s'en soit aperçu, si bien que le nom de Darwin et celui de la théorie de la transformation des êtres vivants se sont confondus dans le titre de « Darwinisme » que donnent aujourd'hui au transformisme la plus grande partie des savants et la totalité des gens étrangers à la science.

Notre lecteur a dû remarquer encore la confusion qu'introduit Darwin dans la théorie, si simple cependant, de Lamarck. Le naturaliste anglais semble croire que

Lamarck considère l'habitude comme une cause de varia-

tions individuelles agissant au même titre que les conditions du milieu et le croisement. Il y a là une erreur considérable d'interprétation. Ainsi que je l'ai montré dans les chapitres précédents, ainsi que je le montrerai avec plus de détails dans un chapitre ultérieur, aux yeux de Lamarck, l'habitude n'est pas le moins du monde une cause de variations agissant parallèlement au milieu cosmique et au croisement; elle sert simplement, dans sa théorie, à expliquer la façon dont le milieu cosmique exerce son influence sur les organismes vivants et modifie leurs caractères. Il m'a paru indispensable de relever cette erreur qui tend à amoindrir la valeur des conceptions admirables de Lamarck.

Il ne paraît pas, du reste, que Darwin ait prêté une grande attention à ce qui constitue la véritable découverte de Lamarck, à l'action modificatrice des milieux. Il est par-

i&é LE l^RANSFORHiskâ

dessus tout préoccupé de sa propre théorie, et sacrifie tout au plaisir de l'exposer et de lui attribuer ce qui loi est le moins attribuable.

Cet état d'esprit se manifeste'particulièrement dans son Origine des espèces. Cet ouvrage est tout entier consacré à l'exposition et à la défense de la « Lutte pour l'existence » et de « la sélection » envisagées comme causes déterminantes de la formation des espèces nouvelles. Il n'est pas cependant sans se rendre compte que ces deux actions sont incapables d'expliquer la production des variations individuelles qui servent nécessairement de point de départ à la formation des espèces, et qu'elles ne peuvent servir, tout au plus, qu'à expliquer comment ces variations se fixent et se perpét'ient au point de devenir les caractères distinctifs d'espèces nouvelles ; mais il semble n'attacher que peu d'importance à la difficulté que saisit son esprit, et il s'en tire par un procédé qui paraît bien léger de la part d'un esprit aussi grave : il attribue la production des variations individuelles « moins à l'action directe des conditions ambiantes qu'à une tendance à la variabilité due à des causes que nous ignorons absolument ». {Orig. des espèces^ 2® éd., p. 146.)

Il importe de faire remarquer que l'opinion qu'il émet dans cette phrase est contredite par tous les faits que luimême fournit relativement à l'action du milieu cosmique et de ce que j'ai appelé plus haut le milieu générateur. Il sent bien, en effet, qu'il est impossible de nier cette action, ainsi que je le démontrerai plus bas, mais il ne perd pas de vue que s'il lui attribue autant d'importance que l'avaient fait certains de ses devanciers, tels que Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, il perdrait une partie du bénéfice que la nouveauté de sa doctrine est de

lature à lui rapporter. De là rinsistance avec laquelle 1 s'efforce d'atténuer l'action du milieu cosmique. « Les aaturalistes, dit-il dans son Origine des espèces (p. 3), issigneni comme seules causes possibles aux variations, les conditions extérieures telles que le climat, la nourriture, etc. Cela peut être vrai dans un sens très limite , comme nous le verrons plus tard ; mais il serait absurde d'attribuer aux seules conditions extérieures la conformation du pic, par exemple, dont les pattes, la queue, le bec et la langue sont si admirablement adaptés pour aller saisir les insectes sous Técorce des arbres. 11 serait également absurde d'expliquer la conformation du gui et ses rapports avec plusieurs êtres organiques distincts, par les seuls effets des conditions extérieures, de l'habitude ou de la volonté de la plante elle-même, quand on pense que ce parasite tire sa nourriture de certains arbres, qu'ilades graines que doivent transporter certains oiseaux, et qu'il a des fleurs de sexes séparés, ce qui nécessite l'intervention, de certains insectes pour porter le pollen d'une fleur à l'autre. » Pour bien marquer qu'il n'attache qu'une mince valeur à l'action des conditions cosmiques comme cause productrice des variations individuelles, Darwin ajoute aussitôt : « Il est donc de la plus haute importance d'élucider quels sont les moyens de modifications et de coadaptation. »

Dans son histoire Le la variation des animaux et des plantes à Vétat domestique ^ Darwin revient sur la question de l'influence du milieu cosmique envisagé comme cause des variations des êtres vivants, et termine son exposé (II, p. 296) par cette proposition qui résume bien sa pensée: « Dans la plupart des cas, les conditions d'existence ne jouent, CQmma cause» de modiôcations

particulières qu'un rôle très secondaire, comparable au rôle que joue Tétincelle dans Tignition d'une masse combustible, c'est-à-dire que la nature de la flamme dépend de la matière combustible et non de Tétincelle. » Puis il ajoute : « Chaque variation légère doit, sans doute, résulter d'une cause déterminante ; mais il est aussi impossible d'espérer de découvrir la cause de chacune, que de dire pourquoi un refroidissement ou un poison affectent un homme d'une autre façon qu'un autre. Môme dans le cas de modifications résultant d'une action définie des conditions d'existence, lorsque tous ou presque tous les individus semblablement exposés sont affectés de la même manière, il est rare que nous puissions établir un rapport précis entre la cause et l'effet. »

La pensée de Darwin est clairement exprimée dans ces dernières propositions ; elle peut se résumer de la façon suivante : les conditions extérieures peuvent bien agir dans une certaine mesure pour produire les variations, mais elles n'agissent pas sur tous les organismes d'une même espèce de la même façon, et leur diversité d'action résulte de la diversité d'organisation des individus, ou, si l'on aime mieux, des prédispositions organiques de ces individus.

Cette pensée est exacte, mais Darwin en fait un mauvais usage quand il prétend en conclure que, « dans la plupart des cas, les conditions d'existence ne jouent, comme causes de modifications particulières, qu'un rôle très secondaire . » En effet, sans l'action de ces conditions, les modifications ne seraient pas plus produites que, sans l'étincelle à laquelle il les compare, la masse combustible ne prendrait feu. Pour continuer à me servir (Je ges comparaisons, il est parfaitement exact que le

Lême refroidissement de la température n'agit pas de la léme manière sur tous les hommes qui y sont exposés; un contractera un rhumatisme, tandis qu'un autre prenra un rhume, un troisième une pleurésie, un quatrième me angine, etc. Mais le refroidissement n'en est pas noins la cause essentielle de ces maladies diverses ; sans ui, aucune d'elles ne se serait produite ; elles sont valables, parce que les individus exposés au même refroiiissement diffèrent les uns des autres, mais elles sont eûtes dues au refroidissement. Les effets produits par ce lernier sont différents, mais il n'en est pas moins la cause nécessaire de ces effets.

Examinons maintenant une des modifications produites par le milieu cosmique dont nous avons parlé plus haut, celle, par exemple, du changement de coloration qui se produit chez tous les animaux soumis à la domestication. Il est parfaitement exact que la variation ne sera pas la même chez tous les individus ; les taches blanches se produiront chez un premier dans un certain point du corps, chez un second dans un autre point, etc. ; le point affecté variera, très probablement, avec les caractères de l'organisation de la peau dans les divers individus; mais ôtez la domestication, laissez l'animal à l'état sauvage, et les taches blanches n'apparaîtront pas ; la domestication n'est donc pas une cause « très secondaire » des modifications produites, mais la cause unique, essentielle, cause qui n'agirait pas, il est vrai, si les animaux n'étaient pas organisés de façon à subir son action, mais sans laquelle aucune modification ne serait produite.

Ajoutons encore que s'il est vrai que la nature des effets produits par certaines conditions du milieu cosmique varie i^vecles individus soumis à ces conditions, il

260 LE TRANSFOBMISME

ne faudrait pas cependant croire que cette variation soit toujours aussi considérable que tendrait à le faire suppo< ser le cas du refroidissement cité plus haut. Quand, par exemple, on soumet des chevaux à la domestication, les changements de coloration qu'ils subissent ne sont pas les mêmes chez tous les individus, mais tous éprouvent ces changements. De même que quand on expose un certain nombre d'hommes à un même refroidissement, tous ne contractent pas la même maladie, mais presque tous, — oh pourrait même dire tous, si l'on était assuré que le refroidissement a pu sévir sur tous avec la même intensité, — presque tous, dis-je, éprouvent un trouble physiologique plus ou moins considérable et plus ou moins durable.

Le premier argument imaginé par Darwin pour atténuer l'importance du milieu cosmique envisagé comme cause de variations individuelles ne résiste pas, on le voit, à l'observation précise des faits. Cet argument est cependant le plus important de tous, ou, pour mieux dire, tous les autres, ainsi que le lecteur va pouvoir s'en assurer, rentrent plus ou moins dans celui-là.

Voici une seconde considération à laquelle il importe de répondre. « J'ai fait allusion, dit Darwin (Variât, des anim, et des pi, II, p. 289), aux différences légères qui existent entre les espèces vivant naturellement dans des pays distincts, sous des conditions différentes, différences que nous sommes d'abord disposés à attribuer, probablement avec raison dans un grand nombre de cas, àraction définie des conditions ambiantes. Mais il faut songer qu'il y a un bien plus grand nombre d'animaux et de plantes qui ont une distribution fort étendue, qui se sont trouvés par conséquent exposés aux influences climatériques les

ACTION DU MILIEU COSMIQUE 26i

i)lus diverses, et qui ont cependant conservé une grande iniformité de caractères.... Il y a environ deux cents plantes qui, se rencontrant dans tous les comtés de TAngleterre, ont dû, pendant une longue période, être exposées à des différences considérables de climat et de sol, sans cependant différer les unes des autres. De même, certains animaux et certaines plantes s'étendent sur de vastes parties du globe, tout en conservant les mêmes caractères. »

Il serait facile de répondre à Darwin que des animaux et des plantes ayant « une distribution fort étendue » peuvent fort bien cependant n'être pas exposés à des conditions cosmiques très différentes. Il est certain, par exemple, que tous les comtés de TAngleterre n'ont pas exactement le même climat et n'offrent pas un sol composé exactement de la même façon ; mais, en ce qui concerne le climat, les différences ne sont pas considérables, surtout si l'on envisage la moyenne des conditions climatériques pendant un certain nombre d'années; d'autre part, en ce qui concerne le sol, il faudrait montrer que des individus d'une même espèce de plantes poussant dans des sols très différents se ressemblent absolument; or Darwin lui-même a noté des faits de variation- produites» chez certaines plantes, les fraisiers, par exemple, par des différences du sol tellement minimes qu'elles échappent à l'observation. L'argumentation de Darwin tombe donc devant les faits, et qui plus est, devant ceux-là mêmes qu'il invoque.

Il n'est pas douteux cependant que certains animaux et certaines plantes se rencontrent dans des climats très différents. Ainsi que Darwin le fait remarquer, « dans l'Inde, les pigeons domestiques offrent presque la même diver-

site de couleurs qu'en Europe, » et cependant, le climat est fort différent dans rinde et en France ou en Angle* terre ; mais il faut noter que le climat n'est pas la seule condition cosmique capable d'agir sur les organismes vivants pour les modifier ; ce n'est même pas, très probablement, la plus active de ces conditions : le mode d'alimentation, de logement, etc., agissent puissamment sur les animaux domestiques et peuvent fort bien contrebalancer rinfluence du climat. Or dans le cas des pigeons domestiques, ces conditions sont à peu près les mêmes dans rinde qu'en Europe. Du reste, le climat lui-même se compose d'éléments très divers, tels que Tétat hygrométrique et électrique de l'air, la continuité ou la discontinuité de la chaleur, la nature et la direction des vents, etc., et il faudrait connaître admirablement tous ces éléments pour comparer deux climats l'un à l'autve. Les comparaisons thermométriques sont absolument insuffisantes.

« Nous pouvons au moins conclure, dit Darwin (toccit,f II, p. 291), que la somme des modifications que les animaux et les plantes ont éprouvées sous Tinfluence de la domestication ne correspond pas à l'importance des changements de condition auxquels ils ont été exposés. » J'avoue que cette proposition me paraît singulièrement étonnante, venant à la suite de la description très minutieuse que Darwin fait, dans le même chapitre, des modifications produites par la domestication chez les animaux qui y sont soumis, non seulement dans leurs cacactères extérieurs, mais encore dans leur organisation interne. Tous les faits qu'il cite et que j'ai reproduits plus haut, en grande partie, conduisentj au contraire, à la conclusion que les modifications produites par la dômes-

ticatîon sont plus considérables que ne pourrait le faire supposer le peu d'importance des changements introduits dans la manière de vivre des animaux domestiques. Que le lecteur se reporte à ce qui a été dit plus haut, d'après les observations de Darwin lui-môme, relativement aux modifications produites par la domestication dans Inorganisation interne des canards et des lapins, et qu'il les compare aux changements introduits dans l'existence de ces animaux par la domestication. Les os, les muscles, les dimensions du crâne, les dimensions de l'intestin, la coloration, la faculté locomotrice ont été profondément transformés ; et cependant les races domestiques vivent dans le même climat que l'espèce sauvage, la nature de leur alimentation est à peu de chose près la même, etc. Ce qui est changé c'est la quantité de la nourriture, qui est plus abondante à l'état domestique, c'est la somme d'exercice, l'animal domestique n'ayant à faire aucun effort pour se nourrir, c'est l'exposition aux intempéries des saisons, beaucoup diminuée par la domestication, etc. Ces changements ont suffi pour déterminer toutes les modifications que Darwin a étudiées avec tant de soin. Ses propres recherches réduisent donc à néant la proposition citée plus haut ; elles permettraient même d'en renverser les termes si nous ne devions pas garder une extrême réserve au sujet de la valeur que des changements en apparence peu considérables des conditions cosmiques peuvent avoir, au point de vue de Ja transformation des organismes vivants, quand ils agissent sur une très longue série de générations, comme c'est le cas pour les animaux domestiques. *

Dans l'étude qui précède, je crois avoir répondu aux arguments employés par Darwin pour atténuer Timpor-

tanse des conditions cosmiques envisagées comme cause déterminante des variations individuelles, ou, si Ton veut, des transformations des êtres vivants. Je n'hésite donc pas à conclure des faits cités plus haut et tous considérés comme exacts par Darwin lui-même, que le milieu cosmique doit être envisagé comme une cause puissante de production des variations individuelles des organismes vivants.

Je m'empresse d'ailleurs de rappeler que cette cause n'est pas la seule, et que, comme Ta fait avec raison remarquer Darwin, il faut tenir compte, dans son action, des caractères propres aux individus qui y sont soumis.

§ 2. — Mode dC action du milieu cosmique envisagé comme cause déterminante des variations individuelles.

Pour en finir avec Tétude du milieu cosmique, il nous , reste à résoudre un important problème. Nous devons rechercher par quels moyens il agit sur les êtres vivants pour déterminer la production des variations individuelles. Il ne suffit pas d'avoir établi la réalité de Tâction du milieu cosmique, il faut encore déterminer de quelle façon se produit cette action. Pour prendre un exemple, il ne suffit pas de savoir que, sous Tinfluence de la domestication, le canard perd la faculté de voler et subit une atrophie des os, des muscles et des plumes des ailes; il faut encore savoir pourquoi et comment la domestication produit en lui des changements si profonds.

Nous avons déjà exposé dans un chapitre précédent (voy. p. 41) la manière de voir de Lamarck sur cet objet. Le lecteur me pardonnera de la rappeler brièvement en

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suivant d'aussi près que possible le texte que j'ai déjà reproduit. D'après l'illustre fondateur de la théorie du transformisme, les changements introduits dans les conditions* cosmiques auxquelles est exposée une espèce animale, déterminent chez les individus qui composent cette espèce des changements corrélatifs dans les besoins, et les changements introduits dans les besoins « en amènent, nécessairement dans les actions ». Si les conditions cosmiques nouvelles persistent, si, par conséquent, les besoins nouveaux qu'elles ont créés « deviennent constants et très durables, » les animaux qui les éprouvent et qui accomplissent toujours les mêmes actions en vue de les satisfaire, « prennent de nouvelles habitudes qui sont aussi durables que les besoins qui les ont fait naître ; » quant aux habitudes ainsi contractées, elles déterminent « l'emploi de telle partie par préférence à celui de telle autre, et, dans certains cas, le défaut total de telle partie qui sera devenue inutile. » En d'autres termes, les habitudes entraînent l'usage ou le défaut d'usage des divers organes des animaux. L'usage répété d'une partie la développe, la fortifie, la fait naître même. « De nouveaux besoins, dit Lamarck, ayant rendu telle partie nécessaire ont réellement , par une suite d'efforts, fait naître cette partie, et ensuite son emploi soutenu l'a peu à peu fortifiée, développée, et a fini par l'agrandir considérablement. » Si, au contraire, les besoins nouveaux et les habitudes qu'ils ont déterminé rendent telle ou telle partie inutile, « le défaut total d'emploi de cette partie a été cause qu'elle a cessé graduellement de recevoir les développements que les autres parties de l'animal obtiennent ; qu'elle s'est amaigrie et atténuée peu à peu, et qu'enfin, lorsque le défaut d'emploi a été total pendant beaucoup

de temps, la partie dont il est question a fini par disparaître. »

Quant aux végétaux, Lamarck leur refuse à tort les actions et les habitudes; mais il se rend bien compte de la façon dont les changements des conditions cosmiques modifient leur organisation ; « ici, dit-il, tout s'opère par les changements survenus dans la nutrition du végétal, dans ses absorptions et ses transpirations, dans la quantité de calorique, de lumière, d'air et d'humidité qu'il reçoit alors habituellement; enfin, dans la supériorité que certains des divers mouvements vitaux prennent sur les autres. » Lamarck aurait pu ajouter que ce sont là des « actions » et des « habitudes h analogues aux « actions » et aux « habitudes » des animaux, et que dans les deux groupes d'organismes les conditions cosmiques agissent delà même façon, c'est-à-dire en provoquant des besoins nouveaux, des habitudes nouvelles, l'usage plus grand ou moindre de telle ou telle partie, de tels ou tels organes.

Quoi qu'il en soit, sa manière de voir se trouve admirablement résumée dans les propositions suivantes :

Il faut, dit-il, reconnaître :

a 1° Que tout changement un peu considérable et ensuite maintenu dans les circonstances où se trouve chaque race d'animaux opère en elle un changement réel dans les besoins ;

a 2° Que tout changement dans les besoins des animaux nécessite pour eux d'autres actions pour satisfaire aux nouveaux besoins, et, par suite, d'autres habitudes ;

« 3** Que tout nouveau besoin nécessitant de nouvelles actions pour y satisfaire, exige de l'animal qui l'éprouve, soit l'emploi plus fréquent de telle de ses parties dont

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auparavant il faisait moins d'usage, ce qui la développe et l'agrandit considérablement, soit l'emploi de nouvelles parties que les besoins font naître insensiblement en lui par des efforts de son sentiment intérieur ; ce que je prouverai tout à l'heure par des faits connus. » (Philosopha zooL. l, p. 235.)

De ces propositions, Lamarck fait découler la première des deux lois que j*ai citées plus haut, mais dont je crois à propos de reproduire ici le texte : « Dans tout animal (ajoutons : dans tout végétal) qui n'a point dépassé le terme de ses développements, l'emploi plus fréquent et soutenu d'un organe quelconque fortifie peu à peu cet organe, le développe, l'agrandit, et lui donne une puissance proportionnelle à la durée de cet emploi ; tandis que le défaut constant d'usage de tel organe l'affaiblit insensiblement et le détériore, diminue progressivement ses facultés et finit par le faire disparaître. »

Dans ses Recherches sur les corps vivants, Lamarck avait déjà formulé une proposition d'une haute importance et qui a dû servir de point de départ à la doctrine que je viens d'exposer: «Ce ne sont pas les organes, ditil, c'^est-à-dire la nature et la forme des parties du corps d'un animal qui ont donné lieu à ses habitudes et à ses facultés particulières, mais ce sont, au contraire, ses habitudes, sa manière de vivre et les circonstances dans lesquelles se sont rencontrés les individus dont il provient, qui ont, avec le temps, constitué la forme de son corps, le nombre et l'état de ses organes, enfin, les facultés dont il jouit. »

Si j'ai tant insisté sur la façon dont Lamarck expliquait les modifications produites dans l'organisme des êtres vivants par les conditions cosmiques dans lesquelles ils

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vivent, c'est parce que sa manière de voir a été en partie confirmée par les travaux qui ont été faits depuis son époque. Il est donc permis de trouver au moins étrange que son opinion ait été négligée par le plus grand nombre dés naturalistes de ce siècle, qui probablement n'ont guère lu ses œuvres, et qu'elle ait été tournée en dérision, sans que personne ait encore protesté, par Darwin qui, lui, en avait une parfaite connaissance et n'a fait que la reproduire sous une autre forme, après l'avoir exécutée d'un mot dédaigneux. On a inscrit à l'actif de Dar\\in la découverte de l'influence exercée par l'usage ou le défaut d'usage des parties sur leur développement. C'est cependant Lamarck qui a, le premier, signalé leur importance. Darwin n'a voulu voir dans l'exposé des vues de Lamarck que ce qui concerne « l'habitude ». a C'est, dit-il, à l'habitude que Lamarck semble rattacher toutes les admirables adaptations de la nature, telles que le long cou de la girafe, qui liii perme» de brouter les feuilles des arbres. »

On a critiqué, on a raillé l'opinion de Lamarck sans se donner la peine de l'étudier, et l'on a fait gloire à Darwin d'avoir découvert le rôle extrêmement important de l'usage et du défaut d'usage des parties, alors que l'honneur de cette découverte revient tout entier à Tillustre savant français. Le< citations que j'ai faites viennent à l'appui de ce que j'avance ; mais les faits qu'il a signalés sont encore plus démonstratifs et ne permettent de conserver aucun doute sur ses idées.

Je suis, il est vrai, obligé de reconnaître que Lamarck, poussant beaucoup trop loin les limites des modifications que l'usage ou lé défaut d'usage peuvent introduire dans l'organisme des animaux, s'est laissé entraîner à attribuer à cette cause une foule de caractères dont il est indispen-

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sable de chercher ailleurs l'origine. Cette observation s'applique particulièrement à ce qu'il dit de la girafe. Gomme on lui a beaucoup reproché cette erreur, ou plutôt comme on s'en est servi pour ridiculiser toute sa doctrine, le lecteur me pardonnera de reproduire ici ce qu'il dit de cet animal. « Relativement aux habitudes, écrit-il, il est curieux d'en observer le produit dans la forme particulière et la taille de la girafe [Camelopardalis) : on sait que cet animal, le plus grand des mammifères, habite l'intérieur de l'Afrique, et qu'il vit dans des lieux où la terre, presque toujours aride et sans herbage, l'oblige de brouter le feuillage des arbres, et de s'efforcer continuellement d'y atteindre. Il est résulté de cette habitude soutenue depuis longtemps, dans tous les individus dé sa race, que ses jambes de devant sont devenues pluslongues que celles de derrière, et que son col s'est tellement allongé, que la girafe, sans se dresser sur ses jambes de derrière, élève sa t^te et atteint à six mètres de hauteur (près de vingt pieds). » {Philos. zooL^ I, p. 255.)

Lamarck commet des erreurs semblables à la précédente quand il attribue la longueur des jambes des oiseaux de rivage aux efforts qu'ils font pour étendre et allonger leurs pieds ; quand il attribue la position des yeux des poissons à l'habitude qu'ils ont 'de regarder latéralement; quand il considère le long cou du cygne comme produit par l'habitude qu'a l'animal de l'allonger pour atteindre le fond de l'eau, etc.

Mais à côté de ces erreurs, qui ne sont, du reste, pas de nature à infirmer la vérité du principe lui-même, Lamarck cite un certain nombre d'exemples dans lesquels des caractères même fort importants peuvent être attribués,. avec une grande probabilité ou même parfois avec une

certitude presque absolue, à Tusage ou au défaut d'usage des parties. Lamarck fait remarquer avec juste raison que Tatrophie des ailes du canard domestique est due au défaut d'usage de ces organes; il cite le fait des buveurs et des hommes de cabinet, qui ne prenant qu'une petite quantité d'aliments, ont l'estomac beaucoup moins développé que les hommes adonnés à un exercice corporel violent et continu, et rendus ainsi grands mangeurs; il attribue la production de la taille massive et lourde des ruminants à la nécessité dans laquelle ils se trouvent de rester stationnaires pour brouter pendant la plus grande partie de leur vie, parce qu'il leur faut une énorme quantité d'aliments ; il attribue les sabots de ces mêmes animaux à cette station prolongée, et met encore sur le compte de la même cause, c'est-à-dire sur un défaut d'usage des membres, l'atrophie graduelle des doigts et des os des portions terminales des membres qui se produit chez ces êtres, tandis qu'il considère la faculté qu'ont les tigres, les chats, les lions, de rétracter leurs griffes à l'habitude qu'ils ont dû contracter de les relever le plus possible afin de conserver aiguës et tranchantes les armes qui leur servent à déchirer leur proie; il, attribue l'atrophie des yeux de la Taupe, celle plus considérable encore des mêmes organes dans l'Aspalax, à ce que ces animaux vivent sous terre, à l'abri delà lumière, et n'ont pas les moyens de faire usage de ces organes qui, dans toutes les espèces voisines, présentent un développement normal ; c'est encore au défaut d'usage qu'il attribue l'atrophie des dents de la baleine, dont le fœtus, ainsi qu'il le fait justement remarquer, présente ces organes à l'état rudimentaire.

U fait observer avec beaucoup de raison que taadis

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