‹ Le transformismeChapitre 37 sur 70 · USAGE ET DÉFAUT D*USAGE · texte numérisé non relu

USAGE ET DÉFAUT D*USAGE

qu'un certain nombre d'animaux, comme la Taupe, ne présentent que des yeux rudimentaires parce qu'ils vivent dans un milieu où la lumière ne pénètre pas et dans lequel ces organes ne sont pas exercés, aucun de ceux qui font partie « d'un plan d'organisation dans lequel l'ouïe entre essentiellement » ne se montre dépourvu de cet organe, et il attribue ce fait à ce que « la matière du son, celle qui, mue par le choc ou la vibration des corps, transmet à l'organe de l'ouïe l'impression qu'elle en a reçue, pénètre partout, traverse tous les milieux et môme la masse des corps les plus denses », de telle sorte que les animaux « ont toujours occasion d'exercer cet organe dans quelque lieu qu'ils habitent ». C'est encore sur le compte du défaut d'usage qu'il met l'atrophie des ailes dans un certain nombre d'insectes qui, « par le caractère naturel de leur ordre et même de leur genre, devraient avoir des ailes ; » l'atrophie des quatre membres chez les serpents ; l'atrophie des membres antérieurs chez le Kanguroo, dont les membres postérieurs et la queue ont pris, au contraire, un développement considérable, par suite de l'usage constant qu'en fait l'animal pour se soutenir, tandis que les pattes de devant sont élevées au-dessus du sol. L'explication qu'il donne de cette organisation si singulière du Kanguroo me parait digne d'être exposée intégralement. Si elle n'est pas absolument juste, elle est du moins très séduisante. « Cet animal, dit-il, qui porte ses petits dans la poche qu'il a sous l'abdomen, a pris l'habitude de se tenir comme debout, posé seulement sur ses pieds de derrière et sur sa queue, et de ne se déplacer qu'à l'aide d'une suite de sauts, dans lesquels il conserve son attitude redressée pour ne point gêner ses petits. Voici ce qui en est résulté : 1® I^es jan^bes (Je

devant, dont il fait très peu d'usage et sur lesquelles il s'appuie seulement dans Finstant où il quitte son attitude redressée, n'ont jamais pris le développement proportionné à celui des autres parties et sont restées maigres, très petites et presque sans force ; les jambes de derrière, presque continuellement en action, soit pour soutenir tout le corps, soit pour exécuter les sauts, ont, au contraire, obtenu un développement considérable et sont devenues très grandes et très fortes ; enfin, la queue, que nous voyons ici fortement employée au soutien de l'animal et à l'exécution de ses principaux mouvements, a acquis dans sa base une épaisseur et une force extrêmement remarquables. »

C'est encore dans l'usage de certaines parties et le défaut d'usage de certaines autres que Lamarck trouve la raison de l'organisation de FAï, qui se tient immobile sur les branches des arbres, embrassées par ses pattes, et qui a tellement perdu la faculté de la locomotion qu'il ne peut se déplacer sur le sol qu'avec la lenteur proverbiale qui lui a fait donner le nom de Paresseux. C'est à une cause de môme ordre qu'il attribue la formation des appendices osseux et des cornes des bœufs, des béliers, etc. Ces animaux « ne peuvent se battre, dit-il, qu'à coups de tète, en dirigeant l'un contre l'aulre le vertex de cette partie. Dans leurs accès de colère qui sont fréquents, surtout entre les mâles, leur sentiment intérieur, par ses efforts, dirige plus fortement les fluides vers cette partie de leur tète, et il s'y fait une sécrétion de matière cornée, dans les uns, et de matière osseuse mélangée de matière cornée, dans les autres, qui donne lieu à des protubérances solides : de là l'origine des cornes et des bois, dont la plupart de ces animaux ont la tête armée, »

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Il n'est guère permis de douter que l'habitude qu'ont les ruminants, surtout les mâles, de se battre à coups de tête, soit de nature à déterminer dans la région frontale une circulation très intense qui elle-même entraine une nutrition très active des os et de la peau, et par conséquent peut fort bien provoquer la production de formations accessoires des os et de l'épiderme qui, au bout d'un grand nombre de générations, affecteront le caractère de cornes osseuses ou épidermiques. On sait fort bien, en effet, comme a soin de le faire remarquer Lamarck dans divers passages de son livre, que l'usage répété d'une partie entraine dans cette partie un afflux très considérable des fluides nutritifs, et par suite un excès de nutrition.

L'usage ou le défaut d'usage déterminés par les besoins et les habitudes que provoquent les conditions de l'existence suffisent-ils, avec l'aide de l'hérédité, pour expliquer tous les caractères spéciaux que Lamarck met sur leur compte? Il serait, je crois, imprudent de l'affirmer; il est probable que d'autres agents, tels que la lutte pour l'existence et la sélection naturelle, jouent un rôle considérable dans le développement et la perpétuation de ces caractères ; mais il n'en est pas moins vrai, que dans la plupart des cas que je viens de citer d'après Lamarck, r action exercée par l'usage ou le défaut d'usage des parties, sur l'organisation des animaux, action antérieure à celle de la sélection et sans laquelle celle-ci ne pourrait passe produire, aune importance considérable.

Darwin a recueilli, de son côté, un assez grand nombre de faits relatifs aux modifications que l'usage ouïe défaut d'usage intr oduisent dans l'organisme des animaux. J'ai déjà cité plus haut la plupart de ces faits comme preuves

de Taction exercée par le milieu cosmique en vue de la transformation des animaux. Je me bornerai ici à les rappeler rapidement, en montrant que dans ces cas le milieu cosmique agit en entraînant soit un usage plus fréquent, soit un défaut d'usage plus ou moins considérable des parties qui se modifient.

Il n*est pas permis de douter que ce soit de cette façon que la domestication diminue les dimensions des ailes des canards au point de leur rendre le vol à peu près impossible. Le canard domestiqué a très certainement, au début, été enfermé dan j un espace clos où il lui était impossible de déployer toute la force de ses ailes ; ou bien on lui a coupé les plumes de façon à rendre le vol tout à fait impossible. Il est résulté de ces conditions un manque d'usage des muscles des ailes, et, par suite, un afflux moins considérable du sang dans ces organes ; les fibres musculaires recevant moins de sang ont été moins nourries, se sont par conséquent atrophiées ; il en a été de même des cellules osseuses, de celles de la peau, de celles des follicules qui sécrètent les plumes, etc.

Les mômes conditions agissant sur un nombre très considérable de générations et les caractères de chacune étant transmis aux suivantes par l'hérédité, il a dû se produire assez rapidement la diminution permanente de taille des os, des muscles, et même dea plumes des ailes, que Darwin a si bien étudiées. L'action exercée parle défaut d*usage est ici aussi manifeste que possible ; mais il ne faut pas oublier que le défaut d usage n'est lui-môme qu'une conséquence du changement apporté dans les conditions d'existence de l'animal, dans ce que nous appelons son milieu cosmique. Si le milieu n'avait pas été changé, les ailes auraient continué leur exercice habituel, et aucune

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