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USAGE ET DÉFAUT D'USAGE

modification n'eût été introduite dans leur organisation. Nous avons également cité plus haut les observations faites par Darwin sur le Lapin domestique, et dit que la taille du corps de cet animal a augmenté sous Tinfluence de la domestication dans des proportions beaucoup plus considérables que son cerveau, qui est même relativement plus petit que chez les lapins sauvages. Ses observations sur un lapin Angora sont particulièrement remarquables à cet égard. « La couleur de cet animal, un blanc pur, et la longueur de son poil soyeux, dénotent, dit-il, une domesticité prolongée. Sa tête et son corps sont considérablement plus longs que ceux du lapin sauvage ; mais la capacité réelle de son crâne est moindre que celle même du petit lapin sauvage de Porto-Santo. Rapportée à la longueur de son crâne, sa capacité crânienne n'est que moitié de ce qu'elle devrait être. J'ai aussi comparé la capacité du crâne de l'Angora à celle du lapin sauvage en prenant d'autres bases, telles que la longueur et le poids du corps et le poids des os des membres ; tous les moyens s'accordent à indiquer un cerveau beaucoup trop petit ; la différence est toutefois un peu moins considérable quand on prend pour terme de comparaison les os des membres. Cette circonstance s'explique probablement par le fait que les membres ont dû subir une forte réduction de poids chez une race réduite depuis longtemps en domesticité et condamnée par suite à une vie inactive. J'en conclus que la race Angora, qu'on dit être plus tranquille et plus sociable que les autres races, a subi réellement une réduction considérable de la capacité de la boîte crânienne. » Darwin conclut avec juste raison de ces faits que les lapins domestiqués depuis longtemps et tenus enfermés depuis un grand nombre de générations n'ayant pu exercer leurs

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facultés intellectuelles, leurs sens et leur volonté, comme ils sont contraints de le faire à Tétat sauvage, soit pour se procurer leur nourriture, soit pour éviter leurs ennemis, leur cerveau s'est atrophié par suite du défaut d'usage. De l'observation qui précède on peut conclure également que chez les lapins domestiques les membres subissent une atrophie partielle qui doit être attribuée, comme celle du cerveau, au manque d'exercice. Si, au contraire, les dimensions du corps augmentent, cela tient à ce que l'animal ne. faisant pas d'exercice, tous les organes qui ne prennent pas part directement à ce dernier étant davantage nourris, prennent plus de volume qu'à l'état sauvage.

Dans le cas du lapin comme dans celui du canard, il est bien é.vident que les modifications de l'organisme dues directement à l'usage ou au défaut d'usage des parties, trouvent en réalité leur cause première dans les changements des conditions d'existence, autrement dit, dans le milieu cosmique de l'animal.

Le lecteur me dispensera de revenir sur tous les exemples de variations individuelles, produites par le milieu cosmique, que j'ai citées plus haut; il lui sera facile de leur appliquer lui-même les considérations sur l'usage ou le défaut d'usage que je viens d'exposer à propos des canards et des lapins. Il s'assurera ainsi facilement que dans tous les cas où le milieu cosmique agit comme modificateur de l'organisation animale, comme produc*teur de variations individuelles, c'est en augmentant ou diminuant l'usage des parties, ou bien, ce qui revient au même, en activant ou en ralentissant les diverses fonctions physiologiques, telles que la nutrition, la respiration, la circulation, etc., qu'il exerce son influence. Il verra aussi que cela s'applique non seulement aux ani-

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maux, mais encore aux végétaux, et il reconnaîtra Texactitude de Topinion émise par Lamarck relativement au mode d'action du milieu cosmique, à la seule condition de savoir interpréter scientifiquement les vues de Tillustre naturaliste et de les dégager de la part d'exagération qu'il était presque fatalement condamné à y introduire, étant donné le faible développement que les sciences biologiques présentaient à son époque.

Le lecteur ne manquera pas, du reste, de reconnaître que ce qui pèche le plus dans Topinion de Lamarck citée plus haut, c'est la forme. Si Ton prend dans le sens le plus étroit les expressions de « besoins » et <K d'habitudes » dont il fait usage, il est facile de lui objecter que, dans bien des cas, les modifications des besoins et des habitudes par un changement des conditions cosmiques ne sont pas constatables ; le lapin qu'on enferme et qui acquiert un corps plus gros, un cerveau plus petit et des membres plus faibles, n'acquiert pas ces caractères en vue de satisfaire un besoin qui a créé des habitudes nouvelles; il doit ces caractères nouveaux à ce / que ces diverses p^es sont forcément soumises à des -conditions nouvelles d'existence. Ce n'est pas par «besoin» qu'il n'exerce pas ses sens et son cerveau, c'est, au contraire, parce qu'il n'a plus un besoin aussi vif de se servir de ces organes. Ce n'est pas parce qu'il contracte des besoins nouveaux et des habitudes nouvelles que le mouton transporté dans un pays plus froid que celui où ont vécu ses ancêtres y acquiert une toison plus touffue, c'est parce que les conditions nouvelles de la température auxquelles il est exposé modifient la circulation centrale et cutanée, la nutrition de la peau et celle des follicules pileux. Je ne crois pas nécessaire de multiplier ces exem-

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pies pour montrer en quoi les termes a besoins » et * habitudes » employés par Lamarck sont mauvais si on les prend au sens strict de la lettre. Leur grand défaut est de ne pas être suffisamment généraux pour être applicables à tous les êtres vivants sans exception.

Lamarck emploie un langage déjà beaucoup plus correct quand il attribue Tatrophie d'un organe au « défaut constant d'usage » et son accroissement à son <c emploi fréquent et soutenu a . Et cependant ces termes sont encore incorrects, parce qu'ils ne sont pas assez généraux pour être applicables à lous les cas. C'est ce que Darwin n'a pas suffisamment compris et ce qui peutêtre lui a fait méconnaître l'importance des conditions cosmiques envisagées comme agents de production des variations individuelles. Quand, par exemple, un mouton perd sa toison, ou, du moins, la voit diminuer d'abondance sous l'influence d'un climat chaud, il est évident qu'on ne peut pas dire que cela soit le résultat du « défaut d'usage » de la toison ; ainsi que je Fai dit plus haut, la modification qu'éprouve cette dernière résulte des changements apportés dans la circulation cutanée par l'élévation de la température.

Où Lamarck est tout à fait dans le vrai, soit comnote forme, soit comme fond de la pensée, c'est quand il applique ses vues aux végétaux. Ne connaissant chez eux ni besoins ni habitudes, quoique cependant ils existent, il est obligé de donner à sa pensée une forme plus générale, et finit par trouver la formule exacte de sa théorie quand il écrit: « Ici, tout s'opère par les changements survenus dans la nutrition du végétal, dans ses absorptions et ses transpirations, dans la quantité de calorique, de lumière, d air et d'humidité qu'il reçoit alors habituellement; enfin^

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dans la supériorité que certains des divers mouvements vitaux peuvent prendre sur les autres. »

Nous bornant à donner à cette formule une forme plus moderne, nous en pouvons faire la conclusion de toute cette étude sur le mode d'action du milieu cosmique.

Le milieu cosmique, dirons-nous, détermine la production des variations individuelles en modifiant l'intensité des fonctions de l'animal ou de la plante, accélérant les unes et ralentissant les autres, et entraînant ainsi, soit l'augmentation, soit la diminution de taille et le changement de forme, soit même la disparition de certains organes et l'apparition d'organes nouveaux.

Pour que le milieu cosmique exerce l'action dont nous venons de parler, il faut qu'il agisse, ainsi que l'avait fort bien indiqué Lamarck, sur des organismes encore incomplètement développés. Si, par exemple, on réduit à l'état domestique un lapin sauvage ayant déjà atteint Tàge adulte, le régime nouveau auquel on le soumettra ne modifiera que fort peu ses caractères. Qu'on prenne, au contraire, une lapine sauvage pleine, qu'on l'enferme, qu'on lui donne une nourriture plus abondante, qu'on la soumette, en un mot, aux conditions de la domestication, et les petits en venant au monde seront déjà modifiés dans une certaine mesure ; la domestication continuant à agir sur eux pendant Tallaitement, puis pendant toute la durée des développements, quand ils parviendront à l'état adulte ils seront déjà presque entièrement domestiqués et pourront transmettre leurs nouvelles qualités, ou du moins une partie de ces qualités, à leurs descendants.

Je ne veux pas insister ici sur cette partie de la question; elle se représentera dans le chapitre relatif à la transmission des caractères présentés accidentellement par les

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parents au moment de la fécondation ou pendant que le produit est encore en rapport avec la mère.

Le milieu cosmique exerçant son action la plus efficace pendant les premières phases de développement des animaux ou des végétaux, il modifiera d'ajitant plus vite les caractères d'une série d'individus . que ces derniers se reproduiront avec plus de rapidité. Une race de plantes annuelles sera beaucoup plus vite transformée par le milieu cosmique qu'une race de plantes vivaces. Les pigeons, qui ont plusieurs couvées par an, sont très rapidement modifiés, tandis que les chevaux exigent un temps beaucoup plus long.

Ajoutons que plus une espèce d'animaux ou de végétaux se reproduit rapidement et abondamment, plus aussi elle est susceptible de présenter des variations individuelles dues au milieu cosmique, parce que ce dernier agit sur un plus grand nombre de générations successives et sur un plus grand nombre d'individus d'une même génération.

§ 3. — Les variations hidividuelles produites par le

milieu générateur.

Ainsi que je l'ai déjà dit, j'entends par milieu générateur d'un animal ou d'un végétal, le ou les individus qui lui ont donné naissance, individus que nous désignerons sous le nom de générateurs, et les parents des générateurs jusqu'à une génération antérieure qu'il est impossible de déterminer, mais qui, parfois, comme on le verra tout à l'heure, remonte fort loin. Nous dirons, par exemple, que le milieu générateur d'un jeune chêne se compose du

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