VOLUMES
PIJBUÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUS MATÉMALISH!
(février 1883)
T. 1. — La Renaissance du Matérialisme, par André Lefèvre, un vol. in-18 de 500 pages. Pr. : 5 fr.
T. II. — Les Débute de rhumanité : V Homme primitif contemporain, par A. Hovelacque, un vol. în-18 de 350 pages avec 40 figures. Prix : 3 fr. 50.
T. III. — Le Transformisme : Évolution de la Matière et des Etres vivants, par J.-L. de Lanessan, un vol. in-18 de 600 pages avec figures. Pr. : 6 fr.
T. IV. — La Morale, par Yves Guyot, un vol. in-lS de 350 pages. Prix : 3 fr. 90.
que mal disposée au point de vue de l'acoustique, il eut été difficile de deviner qu'elle renfermait les plus illustres géomètres et physiciens de la France. Sur des bancs disposés le long des murailles se tenaient
afin d'avoir sa part d^ la divinité. D'Alembert Fencyclopédiste, d'Alembert le mathématicien, Tami de Diderot, tombe, à son tour, dans cette puérile erreur. Il ne rougit pas d'écrire : « Tout engage à placer l'homme sur le passage qui sépare Dieu et les esprits d'avec les corps », et il veut qu'on étudie Thomme avant d'observer le reste de la nature, après <c Dieu » et après « les esprits créés ».
Un savant anthropologiste moderne, n'osant plus, avec Linné, faire de l'intelligence l'apanage exclusif de l'homme, attribue à ce dernier, comme caractère distinctif et lui appartenant exclusivement, la « religiosité », afin, sans doute, d'indiquer par là que si Thomme peut avoir l'idée d'un Dieu adorable, c'est que par sa nature il se rapproche plus ou moins de ce Dieu. D'où il résulterait que les hommes assez perfectionnés pour avoir perdu la religiosité seraient un peu moins hommes que les sauvages fétichistes de l'Afrique et de l'Australie.
Il ne me parait pas improbable que la croyance à une âme immortelle et à une vie future soit, à notre époque, inspirée à l'homme par le désir de se distinguer des autres êtres vivants.
Bien des gens, en effet , qui admettent, sans trop de difficulté, les principes de Lamarck et de Darwin, en ce qui concerne les végétaux et les animaux, se refusent à les appliquer à l'homme. Il leur importerait peu que les singes fussent des hommes dégénérés, mais ils ne peuvent se faire à la pensée que les hommes soient des singes perfectionnés.
Sans parler des religions, la plupart des doctrines philosophiques et des systèmes politiques ou sociaux sont imbus de ce principe erroné, que l'homme est un être à part, doué d'une organisation et de facultés qui ne se trouvent qu'en lui, et susceptible d'être étudié isolément, sans qu'il soit nécessaire de se préoccuper des liens qui le rattachent aux autres êtres vivants, ni peut-être même du milieu dans lequel il se trouve.
Descartes ne dit pas : « Je sens, donc je suis, » ce qui indiquerait ses relations avec le monde extérieur ; mais : « Je pense, donc je suis ». Le milieu qui l'entoure, c'està-dire tout ce qui lui est étranger, lui parait d'une nature tellement différente de la sienne qu'il ne juge pas à propos de s'en occuper. Ce qu'il considère chez les animaux comme un mouvement provoqué, il le croit chez lui spontané. Il ne voit pas que sa propre pensée est, comme celle des autres animaux, une résultante mécanique des actions exercées sur lui par le milieu dans lequel il se trouve.
Les positivistes semblent craindre d'aborder la question de la place de l'homme dans la nature et s'ef« forcent plutôt de l'éluder que de la résoudre.
Les transformistes les plus illustres, eux-mêmes, ont manifesté de singulières faiblesses. Lamarck introduit dans son système la Divinité, sans qu'on puisse bien voir à quel usage elle servirait, car il admet la génération spontanée pour les êtres vivants inférieurs
et la transformation comme cause productrice des autres. Darwin n'ose pas aborder cette question, peutêtre pour éviter les attaques que soulèverait sa doctrine s'il en formulait les conséquences extrêmes et nécessaires ; quoiqu'il en soit, toute son œuvre est imbue de déisme et de spiritualisme.
Je ne crois pas qu'aucun historien se soit jamais placé, pour juger les événements du passé et prévoir ceux de l'avenir, dans la situation d'un naturaliste qui se propose d'étudier l'évolution et les mœurs d'un animal vivant en société. Les plus illustres d'entre eux in» voquent, à chaque instant, soit la Providence, soit le hasard ; beaucoup introduisent, comme Louis Blanc, dans la marche des événements humains, des hommes providentiels, au risque de rendre la Divinité à laquelle ils croient responsable des crimes et des turpitudes des César, des Louis, des Napoléon .
Parmi les écrivains politiques, quelques-uns ont été plus hardis ; mais ceux-là même qui ont admis, avec le moins de restriction, le principe de la nature animale de l'homme, se laissent entraîner par l'habitude et dominer par l'influence des opinions généralement admises autour d'eux, et oublient à chaque pas leur point de départ. Il n'est donc pas étonnant que tous ces systèmes politiques et sociaux ne puissent être utilement appli* qués aux sociétés humaines, et que l'homme, dans l'intérêt duquel on prétend les établir, consacre la majeure partie de ses forces à les combattre.
J'étais arrivé en face des Tuilleries. Devant moi apparaissait, avec son balcon doré, la fenêtre que Charles IX ouvrit le jour de la Saint -Barthélémy et par laquelle il arquebusa, pour se distraire, ceux qui fuyaient ses assassins. Que feraient, me demandai-je, les habitants d'une fourmillière, si, quelque jour, il prenait fantaisie à Tune d'entre elles de sauter à la gorge des membres de la société ? Le palais des rois sembla me répondre : « 10 août 1792, 2 septembre 1792, 21 janvier 1793.» Mais, pourquoi tant d'intervalle entre l'attentat et la vengeance, entre l'arquebuse du prince et la guillotine du peuple? Pourquoi cet assassin Charles IX, seul, contre un peuple entier, n'a-t-il pas été sur-lechamp étranglé, comme une bête fauve, par les ami^ et les parents de ses victimes ? Pourquoi, chez l'homme une lâcheté ou une complicité que ne montrerait pas la fourmi ?
Plus loin, sur le bord de la Seine, un chien maigre, souillé de boue, un vagabond sans maître, rongeait un os recueilli sans doute sur quelque tas d'ordures. Un lévrier pimpant, revêtu d'un manteau en fin drap bleu, que bordait un liseré jaune, avec des couronnes de comte dans les angles, s'approcha du malheureux et fit mine de lui ravir sa pâture. La querelle ne fut pas longue : un grognement sourd, deux coups de crocs furent la réponse du propriétaire à cet élégant parasite.
Je me rappelai avec quelle désinvolture , il y a moins de cent ans, tout homme portant un titre ou une
soutane pouvait s'emparer du bien de son semblable, du fruit de son travail et de ses sueurs, sans avoir à craindre, de la part du manant, aucune résistance.
En arrivant sur la place du Louvre, je me rappelai deux scènes auxquelles j'avais assisté le matin : une noce sortait de Téglise ; la mariée était jeune, belle, et, disait-on, fort riche ; le mari était laid, vieux, cassé, usé par la débauche, ruiné par le jeu, mais il occupait une haute situation ^politique, et le bourgeois qui lui avait livré cette superbe fille disait avec orgueil : u Mon gendre, le sénateur. »
Tout à côté, sous les marronniers de la place, une belle chienne épagneule, poursuivie par de nombreux galants, mordait, de droite, de gauche, tous ceux qui se permettaient trop de hardiesse. Un seul, à l'œil vif, intelligent, au poil fin et soyeux, trouva grâce devant elle, et le couple s'éloigna, le favori montrant les dents à la meute des dédaignés.
Vers Tangle de la place, ils frôlèrent la robe grise d'un homme qui avait fait vœu de chasteté, un carme, je crois.
Les observations que je venais de faire me conduisaient à ce résultat : le chien individu, libre dans la société canine, l'homme esclave dans la société humaine ; l'animal conservant toujours son individualité et la défendant, même au péril de sa vie ; l'homme abandonnant la sienne au premier venu ; les sociétés animales ayant des reines qui engendrent des citoyens, les sociétés humaines des rois qui les égorgent.
Chercher les motifs de cet état que La Boétie a si bien nommé « la servitude volontaire « et les moyens de les faire disparaître, me parut être un objet d'étude d'une haute importance.
Les motifs de Tinfériorité de Fhomme vis-à-vis des autres animaux, dans la revendication de ses droits individuels , me paraissaient admirablement résumés dans le mot deTacadémicien : « Le règne hominal », et dans celui de Pascal : « L'homme n'est ni ange ni bête ».
N'est-ce pas, en effet, dans cette croyance que l'homme est à la fois supérieur aux autres animaux et inférieur à cet être imaginaire, Dieu, qu'il faut chercher la source du Principe d'Autorité, mis en pratique successivement par les pontifes des diverses religions, par les monarques et les empereurs, par les jacobins et les opportunistes, et même par certaines écoles socialiste modernes qui diminuent l'individu au profit de l'État?
Admettre, sous quelque forme que ce soit, un Dieu supérieur à l'homme, n'est-ce pas admettre que ce Dieu tout-puissant peut se faire représenter sur la terre par quelques hommes supérieurs aux autres?
L'omniscience de Dieu a pour conséquence l'infaillibilité du pape. De l'omnipotence de Dieu découle l'autocratie du monarque.
Le premier dans la nature, l'homme s'est fait volontairement le second.
Son ignorance générale des objets qui l'entourent,
de sa propre constitution, des liens qui le rattachent à Tunivers, des propriétés générales de la matière dont il est une simple forme, a été exploitée de tout temps par un petit nombre d'individus plus intelligents que les autres. Ils ont inventé Dieu pour s'en faire les ministres, et sur la crainte de cet être fictif ils ont bâti leur puissance, comme la mère appuie son autorité sur la frayeur qu'inspire le Croquemitaine de son invention.
Le sol creusé par les mains de Thomme était sa propriété, les habiles lui ont persuadé que la terre était l'œuvre de Dieu, et lui ont volé le fruit de son travail. Il était libre, ils ont fait courber son front devant un maître absolu, dont ils se sont attribué l'autorité. Il aimait et chérissait librement sa femelle ; ilâ ont réglementé son cœur et légiféré sur son amour.
Despotisme religieux et politique, inégalité sociale, mariage religieux et civil, dîmes et corvées, soumission de tous à quelques-uns, ont découlé de cette idée fausse, trop facilement admise par l'ignorant, que l'homme possède, en dehors de la nature, un maître souverain, représenté sur la terre par les prêtres et les rois.
Pour rendre à l'homme toute sa liberté, toute son individualité, il importe donc de le convaincre que, semblable aux autres animaux par son organisation et ses propriétés, mais supérieur à eux par suite de l'évolution dont il représente le terme le plus élevé, et susceptible encore de se perfectionner, il n'est inférieur à rien.
Être le premier des animaux vaut mieux qu'être le dernier des dieux.
Les problèmes politiques et sociaux se trouvant ainsi dégagés de tous les éléments étrangers qui les ont encom* brés jusqu'à ce jour, il deviendrait facile de les aborder avec les procédés mis en œuvre dans l'étude de tout animal vivant en société. La politique deviendrait un chapitre de la biologie et devrait prendre pour base la connaissance exacte de l'organisme humain et de ses fonctions.
Il n'est donc pas permis de trouver étrange que le savant se préoccupe des questions politiques et sociales et qu'il fasse converger tous ses travaux vers la découverte des procédés à mettre en usage pour améliorer l'homme et rendre son état social aussi parfait que possible.
Pourquoi le naturaliste se désintéressait -il des questions relatives à l'organisation des sociétés humaines, c'est-à-dire des questions politiques, alors que ses études le mettent à même de les résoudre plus sûrement que tout autre ? Le moment n'est peut-être pas éloigné où l'on finira, dans le monde scientifique, par se convaincre qu'être naturaliste, physicien ou chimiste, n'empêche pas d'être citoyen, et où tout savant considérera comme un devoir d'apporter son concours à rétude du plus grand de tous les problèmes qui puissent préoccuper l'intelligence humaine, celui qui a recule nom de Question sociale.
Certains hommes qui se croient graves et qui surtout sont assez habiles pour inspirer à une partie de leurs concitoyens une confiance aveugle en leur prétendue gravité, affirment il est vrai, sans sourciller, qu'il n'existe pas de « Question sociale ».
A entendre ces disciples de Pangloss, « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ». La preuve en est qu'ils jouent à la bourse, qu'ils détiennent le pouvoir, qu'ils sont ministres ou ambassadeurs , préfets ou sous-préfets , receveurs ou contrôleurs, et, qu'armés des vieilles lois de la monarchie et de l'empire, ils peuvent, à leur guise, imposer silence à tous ceux qui élèvent la voix pour se plaindre du sort ou essaient de grouper leurs forces pour résister aux exploiteurs de leur travail et de leur misère.
Les favoris de la fortune nç songent pas qu'en niant l'existence d'une « question sociale », ils nient l'existence même de la société dont ils font partie, et se comportent comme l'ignorant qui ne sachant pas lire et ne voulant pas l'apprendre, nierait qu'il existe des livres.
Ouvrons donc devant leurs yeux le livre de la nature , et épelons à leurs oreilles quelques - unes des vérités qu'il contient. Nous pensons que ce sera faire œuvre profitable non seulement à ceux qui souffrent et auxquels il importe de signaler les moyens de défense que la nature met à leur disposition, mais encore à nos adversaires en leur montrant quelle imprudence ils commettent , lorsque méconnaissant les
phénomènes les moins contestables , ils dédaignent de se préoccuper d'une question par laquelle ils seront fatalement submergés.
Les hommes, nous dit la science, naissent inégaux en force et en intelligence, mais ils naissent égaux en droits. L'inégalité qui existe entre eux est la condition nécessaire de l'évolution, un des agents indispensables de la marche ascendante qui conduit la nature entière vers un progrès incessant. Les êtres les mieux doués, les plus forts, les plus intelligents, résistent, en effet, plus facilement aux conditions défavorables du milieu dans lequel ils vivent, et leurs qualités se transmettent de génération en génération, en acquérant dans chacune un développement considérable. Les êtres les plus faibles^ les moins intelligents, succombent, au contraire, les uns après les autres, laissant la place aux plus forts et aux plus intelligents. Et l'humanité marche ainsi vers un progrès dont le terme ne saurait être prévu.
En prenant ce premier fait pour base de sa constitution, une société organisée scientifiquement doit fournir à tous ses membres les moyens de développer, sans obstacle, la force physique et intellectuelle dont la nature les a doués. Elle doit mettre gratuitement à leur disposition, non seulement l'instruction primaire, mais encore l'instruction secondaire et même l'enseignement supérieur, si leur intelligence leur permet d'aller jusque là. Elle doit, en même temps, leur donner tous les
moyens de développer leur force physique et les armer de telle sorte qu'ils soient, autant que possible, en mesure de résister aux attaques de tous ceux qui tenteraient de les opprimer.
Imitant la femelle qui veille sur ses petits jusqu'à ce qu'ils soie»t assez forts pour se suffire, la société doit prendre ses enfants par la main, au jour de la naissance, les conduire pas à pas dans la vie, mettre à la disposition de tous les mêmes moyens de perfectionnement et d'accroissement et ne les abandonner à eux-mêmes que le jour où, étant devenus hommes, ils pourrorit entrer en jouissance de leur droits naturels.
Est-ce ainsi que notre société se comporte ?
La société remplit-elle ses devoirs, ou, plutôt, satis* fait-elle à ses propres intérêts, lorsqu'elle condamne à une ignorance relative tous ceux de ses membres que le hasard a fait naître pauvres ? Songe-t-elle à ses intérêts, lorsqu'en agissant de la sorte elle se prive volontairement des services que pourraient lui rendre plus tard des milliers d'intelligences que le manque d'instruction met dans l'impossibilité de se manifester et de se développer?
Agit-elle selon ses intérêts les plus immédiats, en ne mettant pas à la disposition de tous des écoles professionnelles assez nombreuses et assez variées pour que toutes les habiletés manuelles s'y puissent révéler ?
Défend-elle ses intérêts, lorsqu'elle choisit pour les
faire égorger dans des guerres fratricides, les plus valides et les plus robustes de ses enfants ? Si elle juge la guerre nécessaire, qu'elle n'envoie du moins sur les champs de batailles qiie ses bancals et ses bossus, ses phthisiques et ses scrofuleux, et qu'elle conserve pour la propagation de l'espèce ceux qu'elle fait aujourd'hui massacrer entre eux pour la plus grande gloire des monarques et la fortune de quelques officiers. La guerre pourrait, dans ces conditions, devenir un instrument de perfectionnement des races humaines, tandis qu'elle n'a été, jusqu'à ce jour, qu'un agent de dégradation ; mais il suffit de montrer l'alternative épouvantable dans laquelle se place la société, en faisant de la guerre un des rouages de son mécanisme, pour mettre en évidence la quantité de barbarie que notre civilisation conserve.
Tout cela ne constitue-t-ils pas une « Question sociale » qu'il importe de résoudre dans le plus bref délai ?
En donnant à cette question la solution que réclame la science; en fournissant à tous les hommes les éléments nécessaires à leur évolution en force et en intelligence, la société travaillerait, à la fois, à son perfectionnement et au bonheur de tous ses membres. L'inégalité native qui existe nécessairement entre ces derniers ne serait plus alors qu'un des agents nécessaires d'un progrès incessant, parce que les conditions du milieu étant égales, les plus forts, les plus actifs, les.plus laborieux et les plus intelligents seraient
toujours certains de l'emporter dans la lutte pour
"l'existence que tout homme est fatalement condamné à
soutenir contre la nature et contre les autres hommes.
Dans Tétat actuel de notre société, au contraire, Finégalité qui existe entre les hommes entraîne souvent une rétrogradation de race. Les enfants les plus favorisés de la fortune, ceux que le sort destine aux premiers emplois, aux plus hautes fonctions, ceux qui, ayant la vie plus facile, ont plus de chance de résister aux agents de destruction du milieu ambiant, sont loin, en effet, d'être toujours les plus forts et les plus intelligents, et ne laissent souvent après eux qu'une postérité abâtardie, tandis qu'à leur côté des hommes robustes succombent à un travail trop pénible, avant d'avoir pu perpétuer leur race, et des enfants d'une haute intelligence se développent dans des conditions telles que leur intelligence s'affaiblit peu à peu, et que, devenus hommes, ils produisent des enfants moins intelligents qu'eux-mêmes.
Les hommes, avons-nous dit, naissent tous égaux en droits.
Tous, en effet, quelles que soient leur force et leur intelligence, apportent les mêmes droits à dire et à écrire ce qu'ils pensent, à se réunir à leurs semblables quand il leur convient, et à s'associer à eux dans le but d'accroître les forces de. chacun par l'union des forces de tous.
Notre société tient-elle compte de ces droits naturels ?
Respecte-t-elle rautonomie native de chaque homme ? Ici la question politique se confond avec la question sociale. Autoritaire, et n'ayant d'autre point d'appui que les privilèges engendrés par les caprices du sort, notre société voit un danger dans Tusage des droits naturels les plus imprescriptibles.
Dangereuse est la parole ; dangereuse est la plume ; dangereux est le droit de réunion ; dangereux est le droit d'association.
Et cependant, tous ces droits constituent une propriété naturelle et légitime que chacun peut et doit revendiquer. Ils résultent de besoins tellement urgents que rhomme ne peut manquer de les satisfaire sans s'affaibHr lui-même et affaiblir sa descendance.
Il ne faut pas croire, en effet, que l'homme vive en société parce qu'il le veut bien. Il y est contraint, comme tous les êtres de la nature, par une nécessité inévitable* C'est un fait rigoureusement scientifique que nul être vivant ne peut vivre isolé sans succomber dans la lutte pour l'existence à laquelle il est condamné.
Il en est, à cet égard, des hommes comme des animaux. La vie en société est une nécessité pour eux. L'association, c'est-à-dire « l'aide pour l'existence », est indispensable à leur conservation et à leur évolution progressive.
En refusant aux ouvriers le droit de mettre en commun leurs forces et les produits de leur travail, en entravant le droit qu'a tout homme de communiquer ses
18 lATRODUCTlOX
pensées à son semblable, de se réunir aux autres hommes, de s'associer à eux, nos lois restrictives, condamnent une
partie de Thumanité non seulement àla misère et à la faim, mais encore à la dégradation physique et intellectuelle.
Aux imprudents et aux habiles qui disent : « Il n'y a pas de question sociale », la science, on le voit, répond : « La question sociale existe. La question sociale domine l'existence des individus et des peuples. De la solution qu'elle recevra dépend l'avenir de Thumanitô, son perfectionnement indéfini ou son abâtardissement non moins indéfini. »
On ne doit donc pas être étonné que les hommes adonnés avec le plus d'amour et de fidélité à l'étude de la science portent leur attention sur cette formidable question et fassent tendre tous leurs travaux et tous leurs efforts vers sa solution, . On doit regretter plutôt que le nombre de ceux qui agissent de la sorte soit si faible et déplorer que la presque totalité des savants de notre pays restent étrangers aux intérêts les plus graves de l'humanité.
C'est parce que je suis l'ennemi de cette coupable abstention que j'ai écrit ce livre, me proposant de vulgariser une doctrine scientifique qui me parait devoir servir de base à toutes les recherches qui seront faites en vue d'améliorer les sociétés humaines.