CHAPITRE VIL
CAUSES DÉTERMINANTES DE LA PERPÉTUATION ET DE LA DISPARITION DES VARIATIONS INDIVIDUELLES.
§ 1 . — De la perpétuation des variations individuelles. —
Hérédité.
Il résulte de tout ce qui a été dit dans les cfiapitres précédents : 1° que chaque individu du règne végétal ou du règne animal offre un certain nombre de caractères particuliers qui lui appartiennent en propre et qui permettent de le distinguer de tous les autres ; 2® que ces caractères résultent d'une modification plu§ ou moins profonde de caractères existants dans les ancêtres de cet individu, qui peut être ainsi considéré comme un produit de leur transformation ; 3° que les variations ou transformations sont déterminées: soit par le milieu cosmique, agissant sur les individus pendant les premières phases de leur développement, tantôt directement, tantôt par Tintermédiaire de la mère, si les premiers développements de l'embryon s'effectuent dans Tutérus de celle-ci ; soit par
le milieu générateur, c'est-à-dire le croisement ou l'atavisme ; soit par ces deux ordres de causes modificatrices, agissant d'une manière simultanée.
Toute variation individuelle, utile ou nuisible, ou même constituant un vice de conformation, une anomalie, une infirmité ou une maladie, est susceptible d'être transmise par l'hérédité aux descendants de l'individu qui la présente, et peut ainsi servir de base, si elle est assez marquée, à une variété nouvelle, qui pourra elle-même être considérée comme une espèce véritable, le jour où le caractère nouveau existera chez un nombre très considérable d'individus les léguant tous à leurs descendants pendant une série indéfinie de générations. On dit alors que le caractère est stable et qu'il a acquis la valeur d'un caractère spécifique.
Tous les faits cités dans la deuxième partie du chapitre précédent témoignent de l'exactitude de la proposition formulée plus haut relativement à l'hérédité des variations individuelles. Je me bornerai à ajouter quelques observations empruntées aux deux règnes et portant sur diverses catégories de caractères.
Le fait général, constant, facile à observer par tout le inonde, qui démontre le mieux l'action incessante de l'hérédité sur les êtres vivants, consiste dans la transmission, pendant un nombre indéfini de générations, des caractères de classe, d'ordre, de famille, de genre, d'espèce et même de variété, de chaque être vivant. Tout le monde sait, par exemple, qu'un mammifère n'engendrera jamais un poisson ou un reptile ; qu'un mammifère de la classe des Rongeurs ne mettra pas au monde un mammifère de celle des Ruminants ; que, parmi les Ruminants, un cerf n'engendrera pas une vache, et enfin qu'une vache de Durham
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n'engendrera pas une vache de Bretagne, pas plus qu'un couple d'Arabes ou de nègres n'aura des enfants Saxons.
Aucun fait, sans doute, n'est plus merveilleux que cette transmission incessante, par l'hérédité, de tous les carac* tères de groupes, mais aucun non plus n'est mieux démontré ; aucun n'est plus incontestable. Que la cellule ovarienne d'une femme, cellule dont le diamètre ne dépasse pas un millimètre et dont la structure est à peu près aussi simple que possible, se transforme toujours en un organisme ayant tous les traits essentiels de l'espèce humaine et de la race à laquelle appartient la femme ; qu'au contraire l'œuf d'une lapine, qu'il est à peu près impossible de distinguer de celui de la femme , se transforme toujours en un lapin; que telle cellule initiale d'un chêne produise toujours un bourgeon ayant tous les caractères des autres branches de l'arbre, tandis que telle cel* Iule d'un peuplier, tout à fait semblable en apparence h celle du chêne, donne toujours un bourgeon de peuplier et non de chêne : ce sont là des faits qu'il ne nous est pas possible d'expliquer, mais qu*il nous est donné d'observer tous les jours et qui suffisent pour mettre 'hors de doute l'importance considérable de l'hérédité et son intervention incessante dans la vie des êtres vivants.
C'est grâce à la perpétuation des caractères par l'hérédité qu'il nous est donné de diviser les organismes vivants en variétés, espèces, genres, familles, etc. Si nous pouvons distinguer ces groupes les uns des autres, c'est parce que leurs caractères se transmettent de génération en génération.
Mais, ainsi qu'on l'a vu déjà par les faits signalés dans le chapitre précédent, ce ne sont pas seulement les caractères de variété, d'espèce, de genre, de famille, etc. qui
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sont transmis par Fhérédité, ce sont encore les caractères purement individuels, ceux qui n'existent que chez un seul individu de la même variété ou espèce d'animaux et de plantes, et qui permettent de le distinguer de tous les autres individus appartenant au même groupe que lui. Un homme blanc, par exemple, transmettra à ses descendants non seulement tous les caractères de Tespèce humaine, non seulement tous ceux de la race blanche, tels que la couleur de la peau, la disposition et la forme des cheveux, Taspect de la face, etc., mais encore, dans beaucoup de cas, les traits qui lui sont propres, la configuration spéciale de la face, la proportion relative du tronc et ctes membres, la forme des yeux, la coloration de la peau, etc., tout ce qui fait qu'il est « lui ». J'ai dit « dans beaucoup de cas » et non pas « toujours, » parce qu'en effet, si la transmission des caractères d'espèce et même de variété ou de race est constante, il n'en est pas •de môme des caractères individuels. Nous reviendrons tout à l'heure sur cette question.
L'hérédité des caractères individuels peut porter sur lea plus insignifiants d'entre eux. Rien parait n'être plus variable que la coloration des cheveux, et cependant* Uofacker signale un fait qui montre que rien ne serait plus facile que de fixer complètement, par l'hérédité, une couleur déterminée. Deux cent seize juments de quatre couleurs différentes ayant été accouplées avec quatre étalons de môme couleur, sans qu'on se fût occupé de la coloration des ancêtres, il n'y eut, sur les deux cent seize poulains obtenus, que douze individus offrant une couleur différente de celles des parents. Il est très rare qu'une variété de plantes à fleurs blanches présente des individus ayant une autre couleur, La plupart des plantes à fleurs rouges, jaunes»
bleues, violettes,transmettent si régulièrement cette coloration à leurs descendants, qu'on peut, dans beaucoup de cas, considérer la couleur comme un caractère spécifique. On ne verra jamais, par exemple, un arnica autrement que jaune, un coquelicot qui ne soit pas rouge, ou un aconit napel qui n'ait pas des fleurs violettes. Certaines plantes à fleurs panachées transmettent très habituellement la coloration bariolée de leurs fleurs à leurs descendants. Il en est ainsi, par exemple, de certaines variétés de calcéolaires mouchetées, de tulipes, etc. Les panachures des feuilles sont également transmises, d'habitude, par l'hérédité, avec une fidélité si remarquable que la forme de la panachure peut souvent permettre de distinguer, du premier coup d'œil, une variété d'une autre.
Chez l'homme, l'hérédité de la coloration de la peau ou des poils est parfois très remarquable et peut porter sur les détails même les plus insignifiants. Darwin cite le fait d'une famille anglaise dont quelques membres offrirent pendant plusieurs générations consécutives une mèche pie cheveux ayant une couleur différente de celle du reste de la chevelure. J'ai connu moi-même un jeune homme qui présentait, au niveau de la tempe gauche, une mèche blanche qu'il avait toujours vue de cette couleur et qui existait chez son père, depuis le premier âge. Darwin rapporte encore le fait, qui lui fut communiqué par Paget, de familles dont les membres se transmet- . talent par l'hérédité deux ou trois poils de sourcils beaucoup plus longs que les autres.
Quoiqu'on n'ait pas suffisamment étudié les phénomènes de l'hérédité chez les plantes, il est permis d'affirmer que des détails au moins aussi insignifiants que ceux dont nous venons de parler peuvent être transmis de père en fils
pendant un nombre considérable de générations. Il suffit,
pour en être convaincu, de jeter un coup d'œilsurlescarac. tères qui, dans certaines familles de plantes, sont considérés parles botanistes classificateurscommecaractéristiques des espèces ou des variétés. Ils sont souvent tellement minimes qu'il est impossible, môme & un botaniste de profession, de déterminer une espèce qu'il voit pour la première fois, d'après les caractères qui lui sont attribués par les flores, s'il ne connaît pas très exactement, par l'observation di« recte, toutes les espèces voisines.
Ce ne sont pas seulement les caractères morphologiques ou anatomiques qui sont transmis par l'hérédité. Gella-ol peut encore conserver, pendant un nombre plus ou moins considérable de générations, des qualités intellectuelles ou morales, ou même des habitudes, et jusqu'à de simples tics.
Il n'est pas nécessaire d'insister ici sur la transmission des facultés intellectuelles. Tout le monde sait que l'intelligence est héréditaire, et que le fils d'un homme et d'une femme intelligents a beaucoup plus de chances de l'être lui-môme que le fils d'un homme à esprit borné. La nature des qualités intellectuelles est également transmisai» ble par l'hérédité, et peut même devenir un caractère de race. Il n'est, par exemple, pas nécessaire d'être bien fort en ethnologie pour distinguer avec la plus grande facilité, dans une société, la race et même la nationalité d'hommes également instruits causant entre eux. Chacun apporte . dans sa manière de comprendre les choses et de les expo* ser une forme d'esprit particulière, qu'il a héritée de ses ancêtres ; il est vrai que l'éducation a fortifié cette qualité, mais elle eût été incapable de la faire naître . Un méridional élevé dans le nord depuis la plus tendre enfance
n'en conservera pas moins la tournure d'esprit des gens de sa patrip et de ses ancêtres directs.
L'hérédité des facultés intellectuelles n'est pas moins manifeste chez les animaux que chez Thomme, Un grand nombre d'observations bien faites établissent que les quadrupèdes et les oiseaux qu*on a l'habitude de chasser et dont la plupart font preuve d'une très grande intelligence dans les moyens qu'ils emploient pour échapper au chasseur, se transmettent ces qualités de générations en géné« rations.
Georges Leroy a établi queles jeunes renards se montrent, dès leur première excursion en dehors du terrier dans lequel ils sont nés, c'est-à-dire avant d'avoir pu acquérir la moindre expérience, beaucoup plus rusés et plus défiants que ne le sont les vieux renards, qui habitent des localités dans lesquelles on n'a pas l'habitude de chasser le renard. Tous les dresseurs de chevaux partagent l'avis de Bufibn que les poulains issus de parents bien dressés, marquent, dès leur jeune &ge, une aptitude très prononcée pour les exercices du manège, s'en acquittent beaucoup mieux que les autres et parviennent plus rapidement à apprendre les exercices qu'on leur enseigne. Tous les amateurs de serins et autres oiseaux chanteurs savent fort bien qu'il existe une grande difiérence, au point da vue des dispositions pour le chanta entre les petits d'un père bon chanteur et ceux d'un chanteur médiocre, La jeune bœuf suisse se montre, dès ses premières sorties, particulièrement habile à tratner la charrue sur les bords des précipices et sur les pentes les plus rapides des montagnes. La fourmi, l'abeille, Toiseau, les insectes héritent des qualités intellectuelles nécessaires à la construction de leurs nids ; Ot, chez eux, la transmission des habitudes
des parents est si parfaite, qu'ils accomplissent, sans jamais l'avoir vu faire, le même travail que leurs ancêtres et édifient les mêmes constructions. Ajoutons que les travaux de ces animaux sont parfaitement raisonnes, car ils en modifient la nature suivant les nécessités créées par les circonstances dans lesquelles ils se trouvent; et, quand ces modifications tiennent à des causes permanentes, leurs descendants en conservent la tradition. Or, s'il est vrai que chez la plupart de ces êtres l'éducation puisse s'ajouter à l'hérédité des qualités intellectuelles ; si, par exemple, il est facile d'admettre que le jeune oiseau grave dans sa mémoire, pour les reproduire quand il sera adulte, les formes de son nid et la nature des matériaux qui le composent ; si même on peut croire qu'au moment Où il construit pour la première fois son propre nid il apprend de ses anciens la façon d'agencer les matériaux qui entrent dans la construction de sa maison, certains insectes se trouvent dans des conditions fort différentes. La jeune chenille qui sort d'un œuf déposé par un papillon ôur une feuille de chou, n'a pas vu son aïeule construire son cocon, elle n'a connu aucun de ses parents, ni sous la forme de chenilles, ni sous celle de papillons, puisqu'elle naît seulement six mois après leur mort; cependant, dès qu'elle a atteint son complet développement, elle construit un cocon tout à fait semblable à celui que construisit sa mère quand elle était chenille, le place dans les même abris et le fixé de la même façon. Il faut bien qu'il y ait eu transmission par l'hérédité des qualités intellectuelles qui sont indispensables à l'accomplissement de ce travail; il faut aussi que cette transmission soit exacte , complète et qu'elle ait lieu sous une forme tellement semblable à celle que ces qualités revêtaient chez les ancêtres
que ranimai soit fatalemeat condamné à les appliquer de la même façon, en n'y introduisant que les modifications nécessitées par les conditions spéciales du milieu que son intelligence le met en mesure d'apprécier.
Les qualités dites morales ne sont pas moins héréditaires que les facultés intellectuelles. Un grand nombre de faits permettent d'assurer que le fils d'un voleur ou d'un assassin aura beaucoup plus de prédispositions à devenir lui-même un voleur ou un assassin que le fils d'un homme dans la famille duquel le vol et l'assassinat n'ont jamais-figuré. L'éducation ajoutera, sans nul doute, ses efl'ets à la prédisposition, ou bien, pourra modifier, peutêtre, assez profondément le naturel de l'enfant pour qu'il ne tombe pas dans les fautes de ses ancêtres ; mais il serait dangereux, même après une longue éducation morale, de l'exposer à la tentation. Tous les gens qui ont voyagé savent que le vol est beaucoup plus fréquent chez certains peuples que chez d'autres.
Dans certaines familles, la vivacité des appétits sensuels et la tendance à les satisfaire immédiatement se transmettent de génération en génération ; il en est de même de l'amour du jeu, de l'ivrognerie, etc. Ce sont là des faits dont le juge devrait tenir le plus grand compte dans l'appréciation des actes des hommes qui sont soumis à Bon jugement.
L'hérédité des qualités morales peut également être constatée chez les animaux. Il y a une très grande difl'érence entre la conduite d'un jeune animal sauvage et celle d'un jeune animal domestique. S'il s'agit d'animaux carnassiers, le premier se montre beaucoup plus avide de chair et de sang que le second, il est plus farouche et beaucoup moins sociable, vole plus volontiers les ali-
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mentg qui se trouvent à sa disposition, et cela se pro^ duit même quand on a soin de l'isoler de ses parents de manière à le mettre dans l'impossibilité d*en recevoir la moindre éducation.
Ce ne sont pas seulement les qualités intellectuelles et morales qui peuvent être transmises par l'hérédité, mais encore les habitudes les plus insignifiantes. La plupart des observateurs sont d'accord, par exemple, pour admettre que la forme de l'écriture esttransmissible du père au fils, et qu'un enfant anglais, transporté en France avant d'avoir reçu aucune notion d'écriture, marquera plus ou moins de tendance à donner aux lettres la forme qui est habituelle dans l'écriture anglaise.
Ce qui est bien indéniable, c'est que les aptitudes spé* ciales des parents sont transmises très fréquemment aux enfants. Un musicien a beaucoup de chances d'avoir des enfants doués d'une oreille délicate; les peintres lèguent fort souvent à leurs fils ou à leurs HUes la faculté qu'ils ont de percevoir nettement les formes, les droportions et la coloration des objets. Les enfants d'un habile ouvrier naissent souvent avec des dispositions très marquées à apprendre le métier de leur père beaucoup plus rapidement que tous les autres. Ces faits rentrent dans le même cadre que ceux que nous avons signalés chez les animaux en parlant de l'hérédité des facultés indispensables à la construction des nids et des abris de toute sorte. Les qualités intellectuelles ne suffisent pas pour cela ; il faut encore qu'elles soient accompagnées de certaines aptitudes physiques, de l'adresse des membres mis en usage pour l'accomplissement de ces travaux.
Je reviens à l'hétédité des habitudes. Je ne parlerai pas de l'hérédité bien connue de la démarche, du maintien,
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des g6ate>, du son de la voix, etc., dont la transmission est incontestable ; mais on a cité des cas d'hérédité d'habitudes vraiment singuliers et inexplicables, Girou de Buza* ringues raconte le cas d'un homme qui avait Thabitude de dormir sur le dos en croisant sa jambe droite sur la gauche, dont la. fille encore au berceau prenait habituelle* ment la même position et résistait aux efforts qu'on fal» sait pour l'en faire changer, Darwin cite un fait non moins remarquable, observé par lui-même, <x qui est curieux comme tic associé à un état mental particulier, celui d'une émotion agréable. Lorsque cet enfknt était oontent, il avait la singulière habitude de remuer rapidement les doigts parallèlement les uns aux autres, et, quand il était très excité, il levait les deux mains de chaque c6té de sa figure, et à hauteur des yeux, toujours en remuant les doigts. Cet individu, devenu vieux, avait encore de la peine à se contenir pour ne pas faire ces mêmes gestes ridicules quand il éprouvait une vive satisfaction. Il eut huit enfants, dont une fille, qui, à Fàge de quatre ans, remuait les doigts de la même manière, et, lorsqu'elle était excitée, levait les mains en agitant les doigts exactement comme Tavait fait son père. Je n'ai jamais entendu parler d'un pareil tic chex d'autres personnes, et, dans le cas qui nous occupe, il n'y avait certainement pas eu imitation de la part de l'enfant. »
Il serait facile de citer des habitudes, tout aussi peu importantes que celles dont nous venons de parler, transmises, ches les animaux, par la génération. Nous avons déjà signalé l'hérédité, chez ces êtres, des aptitudes indispensables à la construction des nids, des terriers, etc. Nous pouvons ajouter ici la transmission par l'hérédité de simples hs^bitude? n^ayant Aucune utilité pour l'animc^l
et résultant simplement d^une éducation des ancêtres. On sait, par exemple, que les chiens sauvages n'aboient pas; •ils n*ont contracté cette habitude que sous Tinfluence de la domesticité ; peut-être, pensent certains auteurs, sous rimpulsion du désir d'imiter le langage de l'homme. Ce qui tendrait à faire admettre cette interprétation, c'est qu'on cite l'exemple de quelques chiens qui sont parvenus à prononcer des mots par imitation de l'homme et pour faire plaisir à leur maître, ou bien pour en obtenir quelques faveurs. M. Roujou, professeur de zoologie à la faculté des sciences de Clermont-Perrand, m'a communique récemment l'observation recueillie par lui-même d'un chien d'un faubourg de cette ville qui répète très nettement, après quelques efforts, le mot « maman ». Il n'est pas douteux que cet animal pourrait transmettre à ses descendants ses prédispositions marquées à parler, prédispositions qu'il suffirait de cultiver pour obtenir des résultats fort intéressants. On sait que les phoques arrivent assez facilement à prononcer certains mots; les perroquets, le corbeau, le sansonnet apprennent à dire un grand nombre de mots et même des phrases correctes. Il est incontestable qu'avec du soin on pourrait, grâce à l'hérédité, obtenir des races de ces animaux beaucoup plus aptes à parler que les individus isolés auxquels nous faisons allusion. Il n'y a pas de motif, en effet, pour que les parents ne lèguent pas à leurs produits l'aptitude de la parole aussi bien que celle du chant ou de l'aboiement.
Parmi les habitudes héréditaires des animaux, il en est une qu'il est presque impossible d'expliquer et qui cependant se transmet très fidèlement par l'hérédité, c'est celle qu'ont les chiens mâles de lever une patte pour uriner et d'uriner contre les arbres, les murs, les tas de terre ou
de pierres plutôt que sur le sol. Ces deux habitudes sont liées Tune à Tautre, mais elles ne sont guère plus faciles à expliquer Tune que l'autre ; quoi qu'il en soit, elles sont éminemment héréditaires et, chose curieuse, elles ne se manifestent qu'au moment où le chien approche de la puberté. Citons encore l'habitude, également héréditaire au premier chef, qu'ont les chats de se laver le museau avec leur pattes humectées de salive. D'autres habitudes beaucoup moins importantes ne se transmettent que dans une seule famille d'animaux, comme celles que nous avons citées en parlant de l'homme.
Les végétaux eux-mêmes présentent des habitudes héréditaires comme celles des hommes et des animaux. Je me bornerai à citer l'habitude qu'a la Belle-de-Nuit de fermer ses fleurs tous les matins et de les ouvrir tous les soirs ; celle qu'a le Pissenlit d'ouvrir les siennes vers sept heures du matin et de les fermer vers cinq heures du soir ; celle qu'a le salsifis sauvage de les ouvrir à quatre heures du matin et de les fermer à midi, etc. Des habitudes fort singulières se trouvent dans certains organismes inférieurs. Thuret a constaté, par exemple» que lorsque les cellules mâles, ou anthérozoïdes, du Fucus vestculosus, Algue brune très fréquente sur nos côtes, rencontrent la cellule femelle de cette même plante, ils se collent à elle et lui impriment un mouvement de rotation qui dure pendant quelques minutes. Ce phénomène accompagne constamment la fécondation de l'Algue; l'habitude de le produire est donc transmise héréditairement, avec une grande fidélité, de générations en générations, par tous les individus qui composent l'espèce. Les habitudes héréditaires ont chez les plantes une telle ténacité qu'elles continuent souvent à se manifester après que les plantes ont été soustraites
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au milieu dansleqael ces habitudes ont été contractées. G*est ainsi, par exemple, que des graines de plantes d'une région chaude germent dans un climat plus froid à la même époque que leurs ancêtres ; il en est de même des graines produites par les deux ou trois premières générations; puis l'habitude se perd, et la germination se règle sur Tépoque qui convient au nouveau milieu cosmique. Des faits de cet orire ont été constatés par divers horti* culteurs sur les froments d*été et d'hiver, l'orge, la vesce» Darwin en cite un exemple offert par les animaux. Il raconte qu'à Aylesbury, où Ton élève beaucoup de canards pour le marché de Londres, on a la coutume de conserver les œufs dans les maisons pour hâter leur éclo« sion, puis il ajoute : « Mon ami transporta ces œafs et les fit couver dans une autre partie fort éloignée de l'Angle* terre ; les canards provenant de ces œufs firent, l'année suivante, leur première couvée le 24 janvier, tandis que les autres œufs de canards appartenant à la même basse* cour et traités de la même manière, firent édosion seule* ment à la fin de mars; ce qui prouve que l'époque de l'éclosion est héréditaire. Mais, dès la seconde génération, les canards d' Aylesbury perdirent leurs habitudes d'incu** bation précoce, et l'époque d'éclosion de leurs œufs flit désormais la même que pour ceux des autres canards de la localité. »
Les anomalies de formes, les arrêts de développement, les infirmités, les troubles fonctionnels, les maladies sont tout aussi héréditaires que les caractères normaux et que les qualités naturelles dont nous venons de parler. Ces fait* sont assez généralement connus pour que je n^ insiste pas beaucoup ici ; j'ai d'ailleurs cité, dans le précédent chapitre, un grand nombre d'exemples de transmission de
ces divers états. Il n'y a pas un vice de conformation, pas un trouble fonctionnel, pas une maladie qui ne puisse être et qui ne soit très souvent transmis, par l'individu qui les présente, à un nombre plus ou moins considérable de générations consécutives. Tout le monde sait à quel point sont héréditaires la phthisie, les maladies du cœur, le rhumatisme, la goutte, la scrofule, les maladies mentales.
Les hernies, le bec-de-lièvre, les imperfections de la vue et de Touïe, du goût, de tous les organes des sens afifectent souvent une ténacité remarquable dans leur transmission héréditaire. Ce ne sont, du reste, pas seulement les grandes anomalies et les maladies graves qui sont capables de se transmettre de générations en gêné* rations pour le malheur de Thumanité ; les anomalies les plus légères offrent encore une remarquable tendance à l'hérédité. Osburn cite le cas d'une famille composée de six garçons et de cinq filles dont la pupille était marquée d'une tache rappelant la couleur des chats tricolores. La mère de ces enfants offrait la même tache ; son père et ses trois sœurs étaient dans le même cas et avaient hérité cette anomalie de leur mère, qui elle-même appartenait à une famille connue pour ofifrlr depuis fort longtemps ce caractère spécial. Portai cite le fait encore plus singulier d'un individu qui perdait la vue toutes les fois qu'il baissait la tète; ses deux fils oSV^aient la même infirmité. La nyctalopie, c'est-à-dire l'infliTnité qui consiste à n'y voir normalement que dans le demi^jour du crépuscule, est signalée par Guvier comme ayant existé chez quatre-vingt-cinq membres d'une môme famille pendant le cours de six générations consécutives. Darwin cite le fiût de quatre frères qui moururent entre soiiçantç
et soixante-dix ans dans un état comateux très particulier et identique chez tous les quatre.
Les grandes déformations ne sont pas moins héréditaires que les petites. Hallam a cité le cas de porcs qui pendant trois générations consécutives naquirent dépourvus totalement de membres postérieurs.
Les déformations, les anomalies de développement et les maladies sont héréditaires chez les végétaux comme chez les animaux. Les frênes, les bouleaux, les saules pleureurs transmettent très souvent celte anomalie aux plants issus de leurs graines. Il en est de même d'un grand nombre d'autres anomalies de forme ou de structure. Cependant les monstruosités paraissent être à la fois plus fréquentes et moins héréditaires chez les végétaux que chez les animaux.
Dans tout ce qui précède nous n'avons envisagé que l'hérédité des caractères congénitaux, c'est-à-dire oflTerts en naissant par l'individu qui les transmet. Le champ d'action de l'hérédité est beaucoup plus considérable que cela. Un grand nombre de caractères acquis par les individus, après leur naissance, sous l'influence du milieu cosmique auquel ils sont exposés, sont également susceptibles d'être transmis aux générations suivantes. Sans parler des maladies contagieuses, comme la syphilis, qui peuvent être transmises aux enfants par le père ou la mère qui les ont contractées, il est une foule de maladies acquises, produites soit parla misère, comme la scrofule ou la phthisie, soit par les excès de la table, comme la goutte, la gravelle, etc., qui sont très fréquemment légués par les parents à leurs enfants. Il en est de méaie des facultés intellectuelles, de l'adresse corporelle, de l'habileté manuelle dues à l'éducation, des habitudes de
débauche, de jeu, d'ivrognerie, etc., provoquées par des conditions accidentelles, chez des individus dont les parents ne les avaient pas offertes.
Certains états physiologiques ou psychologiques des parents au moment de la fécondation paraissent aussi être susceptibles de se transmettre aux enfants. Les anciens prescrivaient aux époux de s'abstenir de rapports sexuels à la suite d'un chagrin, ou d'une impression pénible, parce qu'ils craignaient que les enfants n'héritassent de cet état d'esprit et ne fussent condamnés à avoir un caractère triste, ou chagrin, ou mélancolique. C'est peut-être de là que viennent les réjouissances qui ont toujours marqué les premières relations sexuelles des jeunes époux ; on voulait que leur esprit fût dégagé de tout souci et que leur corps fût dépourvu de toute fatigue, afin que leurs enfants fussent conçus dans la joie, l'amour et la force.
Da Gama Machado affirme que l'un des enfants adultérins de Louis XIV, conçu par M"** de Montespan dans une crise de larmes et de remords provoquée par un sermon, garda pendant toute sa vie un caractère de tristesse qui le fit surnommer par les courtisans l'enfant du Jubilé.
Beaucoup d'auteurs admettent comme certain que les enfants conçus dans l'ivresse ont de grandes chances d'être plus ou moins idiots. Lucas raconte le fait d'une femme de Monistrol qui avait eu de très beaux enfants, lorsque tout à coup elle se livra avec frénésie à Tivrognerie; à partir de ce moment, elle n'eut plus que des enfants rabougris, sans vigueur, laids et difformes, inintelligents et mourant en bas âge.
J'emprunte également à Lucas le récit d'un fait très
curieux, signalé par Sigaud de Lafond : une chienne reçut pendant son accouplement un coup violent qui lui brisa la colonne dorsale et détermina une paralysie de tout le train de derrière qui dura plusieurs jours ; elle fut cependant fécondée et mena sa portée à terme ; mais, de ses huit petits, tous, à l'exception d'un seul, qui ressemblait à son père, avaient le train de derrière, ou défectueux, ou d'une extrême faiblesse, ou mal conformé, l'un d'eux même manquait des extrémités postérieures, et un autre ne pouvait pas les mouvoir.
On a de tout temps, mais surtout dans l'antiquité, attaché une grande importance à l'âge auquel doit s'effeotuer le mariage, parce qu'on considérait l'âge des parents comme exerçant une grande influence sur les caractères physiques et intellectuels des enfants. Aristote remarque qu'en Grèce, où l'on avait l'habitude de marier les jeunes filles et les jeunes garçons dès leur entrée dans l'adoles* cence, les enfants des époux très jeunes étaient, d'habitade, faibles et de petite taille. On a remarqué la faible taille et la débilité des conscrits des années 1832 et 1833, et on l'a attribuée à ce que, pendant les années 1812 et 1813, nn grand nombre de familles marièrent leurs fils très jeunes, afin de les mettre à l'abri du service militaire. On a souvent signalé l'aspect rechigné, malingre et vieillot des enfants de vieillards. Lucas dit que les agneaux nés d'une vieille brebis et d'un vieux béUer n'ont que très peu de laine et que celle-ci est grossière, et il ajoute que, d'après Golumelle, ils sont souvent stériles. Sigaud de Lafond rapporte un fait peut-être un peu merveilleux, mais qui, s'il est exact, est fort significatif. Une Polonaise, Marguerite Gribsowna, ayant épousé, à l'âge de 94 ans, un vieillard nommé Gaspard Haycoul qui avait lui-même 105 ans.
en eut trois enfants qui vivaient encore à la mort de leur mère, qui n*eut lieu qu'à 108 ans, mais ils « avaient les cheveux blancs ; ils n'avaient point eu de dents et leurs gencives offraient le vide qu'en offre la perte ; ils ne vivaient que de pain et de légumes ; assez grands pour leur âge, ils avaient le dos courbé, le teint flétri, et tous les autres symptômes de la décrépitude. » (Lucas.)
Lucas,poussantplus loin l'action de l'hérédité des qualités ou des défauts des'parents au moment de la fécondation, tente d'expliquer par cette cause les faits qui ont été signalés de garçons ou de filles venant au monde avec le caractère de la puberté ou atteignant très prématurément cet état physiologique. Quelques-uns de ces cas sont véritablement remarquables. Je lui en emprunte deux ou trois. Sigaud de Lafond rapporte le fait d'un enfant du voisinage d'Alais, nommé Jacques Viala, qui prit subitement, à l'âge de quatre ans, un développement consi-^ dérable en taille, en corpulence et en force musculaire ; à cinq ans il avait quatre pieds trois pouces de haut ; sa voix était forte, pleine, avec la tonalité de la basse-taille; son visage se couvrit de barbe en même temps que des poils se développaient sur le pubis ; à six ans, il avait tous les caractères d'une puberté complète. Moreau de la Sarthe a observé un enfant qui à l'âge de six ans était en pleine puberté ; son pubis était couvert de longs poils et ses testicules étaient « les plus volumineux qu'un adulte puisse avoir » ; sa force musculaire était très grande. Un enfant du Jura marchait à six mois; à quatre ans il était pubère et à sept ans il avait la taille et la force d'un homme. Gerberon a observé un enfant qui était pubère à trois ans et demi. En 1806, Dupuytren vit à la faculté de médecine de Paris un garçon de trois ans, haut de
trois pieds et demi chez lequel la puberté s'était manifestée à deux ans et demi. Presle Duplessis cite le fait d*un enfant chez lequel la puberté se montra à dix-huit mois; la voix devint forte et rauque, les mamelons se tuméfièrent, les organes génitaux se développèrent rapidement et le pubis se couvrit d*un duvet dense ; « à trois ans un mois, sa taille était déjà de trois pieds trois pouces; son poids de quarante-neuf livres ; il avait vingt dents, une moustache naissante à la lèvre supérieure, la peau un peu velue, les hanches bien formées et très développées, les traits rudes, la voix forte, les testicules très gros, le pénis de trois pouces de long dans le repos, de cinq dans l'érection assez souvent suivie d'éjaculation ; enfin un poil frisé et serré entourait toutes ces parties. » J*ai observé moi-même, en 1861, à Bordeaux, un enfant né dans les Landes qui,àrâgede six ans, gagnait trois francs par jour à rouler des brouettes de pierres et de terre. Il n'avait que la taille d'un enfant de dix ans ordinaire, mais il était très musclé et robuste ; ses organes génitaux avaient les dimensions de ceux d'un jeune homme de vingt ans; il avait de très fréquentes érections accompagnées d'éjaculation, surtout quand il restait quelques jours sans travailler. Des faits analogues ont été relevés dans l'autre sexe. Les cas de petites filles ayant leurs menstrues à sept ans, trois ans, deux ans, trois mois et même plus tôt encore sont assez fréquents. Le docteur Dezeimeris a recueilli un grand nombre d'observations de cet ordre dans un mémoire au sujet duquel Lucas écrit : « Dans tous les faits de cet ordre recueillis par l'auteur, la menstruation a été précédée de tous les signes physiques de la puberté : le développement des mamelles et du mont de Vénus ; l'apparition des poils aux aisselles, au pubis, etc. ; l'ac-
croissement liâtif de la taille et de la chevelure, phénomène que Is. Geoffroy Saînt-Hilaire avait cru, chez les iBUes, être exceptionnel. Nous ne sommes pas encore aux dernières limites : des observations plus anciennes, rapprochant, de plus en plus, le phénomène de sa source et de son explication, nous montrent, chez les filles, la manifestation de la puberté dès la naissance même ; Sinibaldi rapporte, d'après Albert le Grand, Texemple d'une fille venue au monde menstruée, les mamelles développées comme une fille adulte, les aisselles et le mont de Vénus couverts de poils. Rucker parle d'une autre dont les règles parurent le troisième, le cinquième et le neuvième jour après la naissance, mais qui mourut bientôt dans les convulsions. Les règles d'une autre coulèrent, d'après Muller, trois jours après qu'elle était née et reparurent ensuite de quinze en quinze jours. Kerdrin a vu aussi une jeune fille sujette, dès sa naissance, aux règles. Le chirurgien Baillot, de Linières, vit une autre petite fille de Bernon, en Champagne, née au mois de septembre 1756, apporter, en naissant, tous les signes de la puberté. »
Lucas explique tous ces faits par une transmission aux enfants de l'état même dans lequel se trouvent les parents au moment de la fécondation. C'est là une explication absolument inadmissible. Nous ne pouvons y voir, en réalité, que des phénomènes d'un développement anormalement rapide, une sorte d'abréviation de l'évolution organique et physiologique, analogue à celle que l'on constate quand on compare le développement de certaines espèces animales à d'autres parfois très voisines. Le poulet, par exemple, naît couvert de duvet, court et se nourrit lui-même, aussitôt après sa sortie de Fœuf, tandis que le pigeon vient au monde entièrement nu et tellement
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faible que les parents sont obligés de le nourrir pendant une vingtaine de jours. Exagérez anormalement cette abréviation de développement, et vous arrivez aux faits exceptionnels que nous avons cités plus haut. Quant à la cause déterminante de cette abréviation anormale de révolution, ^nous ignorons sa nature ; peut-être pour^ rait-on la chercher dans un état spécial des parents au moment de la fécondation, mais c'est là une simple hypothèse sans fondement expérimental.
Un certain nombre d'observations bien faites tendent à prouver que non seulement des maladies véritables et apportant un trouble profond dans l'organisme, mais en core de simples lésions subies à une époque plus ou moins éloignée de la naissance et même à l'âge adulte peuvent être transmises par l'hérédité. Lucas, et, après lui, Darwin, ont réuni un assez grand nombre de faits de cette nature parmi lesquels le lecteur me permettra de faire un choix de quelques-uns des plus importants et des plus certains. Pichard cite le fait d*un superbe étalon, ûls du Glorieux, du haras de Pompadour, qui, étant devenu aveugle, donna des produits qui tous, malgré leur beauté, devinrent aveugles vers l'âge de trois ans. Meckel raconte le cas d*une femme déjà mère de plusieurs enfants qui ayant eu un panaris à la suite duquel le doigt devint difiormC) mit plus tard au monde deux enfants dont le même doigt offrait une difformité semblable. D'après William Bachan, les dames anglaises qui avaient, de son temps, l'habitude de porter des corsets très serrés au niveau des seins, donnaient fréquemment naissance à' des filles sans mamelles. D'après Grognier, les poulains dont les ancêtres ont été marqués du fer rouge pendant un certain nombre de générations à la même place naissent sou*
vent avec des taches rappelant la brûlure de leurs parents. D'après Langsdorf, au Kamtchatka, où Ton a Thabitude de couper la queue aux chiens attelés aux traîneaux, on voit fréquemment ces animaux naître sans queue. Guvier raconte avoir vu au Muséum de Paris un chien braque auquel on avait coupé la queue donner naissance , par son accouplement avec une louve dont la queue était intacte, à deux métis n'ayant qu'un rudiment de queue. Darwin rapporte qu'il existe en Angleterre une race de chiens de berger qui naissent sans queue, et il attribue ce caractère à l'habitude qu'on avait autrefois de couper la queue aux chiens de bergers par suite de l'existence d'une loi fiscale qui dispensait ces chiens de l'impôt, à la condition qu'ils eussent la queue coupée. Il reproduit le cas d'une vache qui ayant perdu accidentellement une corne, mit au monde trois veaux dépourvus de la corne du même côté. Le même savant rapporte le cas qui lui fut signalé par RoUeston de deux hommes qui avaient reçu des blessures profondes, l'un au genou, l'autre à la joue ; leurs enfants ofiraient, dans les mêmes endroits, des cicatrices semblables à celles de leurs pères. Quelques auteurs ont signalé chez les Juifs, qui ont depuis de nombreux siècles l'habitude de couper le prépuce aux enfants, la fré* quence de la brièveté très grande du prépuce au moment même de la naissance.
Dans ces derniers temps, M» Brown Sequard a publié un certain nombre d'observations très précises de transmission d'anomalies provoquées par diverses opérations pratiquées sur des cochons d'Inde. Les animaux chez lesquels il détermine l'épilepsie par la section du nerf sciatique ou par une lésion de la moelle épinière, mettent très fréquemment au monde des petits qui deviennent rapidement
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épileptiques. Il a aussi observé, très souvent, une modification de la forme de Toreilie chez les animaux dont les parents avaient subi la division du nerf sympathique cervical qui entraine cette modification chez Tadulte. Quand il amenait Tocclusion des paupières par la section du nerf sympathique cervical ou par Tablation du ganglion cervical supérieur, il voyait, très fréquemment, les petits des animaux ainsi lésés naître avec une occlusion partielle, persistante, des paupières. Les cochons dinde chez lesquels il avait provoqué la sortie de Tœil hors de Torbite par la lésion de3 corps restiformes donnaient fréquemment naissance à des petits dont les deux yeux faisaient saillie hors de leurs cavités, quoique les parents ne fussent lésés que d'un côté. Les parents qui dévoraient leurs pieds de derrière, devenus insensibles à la suite de la section du nerf sciatique, donnaient naissance à des petits auxquels manquaient aux mêmes pieds un, deux ou même les trois doigts, ou bien une partie d'un ou plusieurs doigts. Les animaux auxquels il avait infligé la gangrène sèche des oreilles par une lésion des processus restiformes près de l'extrémité du calamus, produisaient des petits dont les oreilles ne tardaient pas à se gangrener, etc . Dans une récente communication à l'Académie des sciences de Paris, il résume de la façon suivante, les conditions dans lesquelles ces transmissions héréditaires s'efTectiient : « Mettant à part, dit-il, les manifestations épileptiques, je puis dire que tous les états morbides héréditaires dont j'ai parlé peuvent se constater chez le descendant aa moment même de sa naissance. Il en est deux cependant, l'état de l'oreille soumis à la gangrène après des ecchymoses, et les altérations de nutrition de l'œil, qui, d'ordinaire, ne commencent qu'après la naissance. L'hérédité
des états morbides dont j'ai parlé peut se montrer d*un seul côté, alors que chez le parent les deux côtés étaient atteints. L'inverse peut aussi exister. Il y a plus, si chez le parent et chez ledescendant aussi l'état morbide n'exista que d'un côté, il arrive quelquefois que ce côté ne soit pas le même chez tous deux. L'hérédité de ces états morbides peut manquer dans une génération et apparaître à la suivante. La femelle est plus capable que le mâle de transmettre ces états morbides. Quant à la fréquence de ces transmissions, je puis dire que, chez plus des deux tiers des animaux nés de parents chez lesquels une lésion accidentelle a fait apparaître plusieurs de ces états morbides, ces altérations se sont montrées. La transmission par hérédité de plusieurs de ces états morbides peut se faire de génération en génération. J'ai constaté l'existence de centaines de ces altérations à la cinquième et même à la sixième génération. »
Ces faits mettent hors de doute la possibilité de la transmission héréditaire d'altérations de nutrition et d'autres désordres entraînés chez les parents par des lésions purement accidentelles.
Avant d'abandonner la question de la transmission des variations individuelles par l'hérédité, je dois dire quelques mots de certains faits qui n'ont peut-être pas attiré encore suffisamment l'attention des naturalistes et qui sont cependant d'une grande importance par les déductions biologiques et sociologiques qu'on en peut tirer.
Des observations bien faites tendent à établir qu'un certain nombre de caractères normaux ou anormaux, de troubles fonctionnels, de maladies, d'habitudes, de qualités ou de défauts intellectuels .et moraux, ne se manifestent chez les descendants de l'individu qui
en était atteint qu'à Tâge même auquel ils se sont montrés chez cet individu. Tous les médecins savent que les maladies héréditaires ne se développent pas au même âge dans toutes les familles. Dans certaines, par exemple, la phthisie apparaît de bonne heure, tandis que dansd'autres elle ne se montre que tardivement. Il en est de même des maladies du cœur, des rhumatismes, de Tépilepsie et d'une foule d'autres affections ; elles ont une grande tendance à se montrer chez les descendants à Tâge où elles se sont montrées chez les parents. Une foule de caractères physiques ou moraux sont dans le même cas. Il est, par exemple, bien démontré que Tivrognerie peut se développer au même âge chez les enfants que chez les parents. Toutes les qualités morales et intellectuelles, tous les vices moraux et les troubles physiques sont susceptibles de ne se développer chez les enfants qu'à l'époque où ils ont fait leur première manifestation chez les parents. Ce fait est d'une grande importance au point de vue mé« dical et sociologique. Le médecin qui a la charge d'en*^ fants issus de parents malades doit surveiller avec la plus scrupuleuse attention l'âge où la maladie paternelle ou maternelle est susceptible de se montrer, et ne pas 8*endormir dans une sécurité trompeuse, parce que pendant les premières années de leur vie ces enfants n'ont manifesté aucun symptôme de maladie. Quant au juge qui se trouvera placé en face d'un criminel dont les antécédents ont été bons, et qui, tout à coup, se livre soit au vol, soit à l'assassinat, soit à des actes de perversion des sens, il devra, préalablement à toute décision, consulter le médecin légiste, dont le devoir est de connaître les conditions héréditaires dans lesquelles se trouve l'accusé. Il trouvera presque toujours qu*un de ses ancêtres était
HÉRÉDITÉ 3Si
OU fou, OU épileptique, ou atteint de quelque autre affection nerveuse ; il pourra même souvent apprendre que Fancétre a été atteint de cette maladie à Tàge où le fils a brusquement changé de conduite.
Si, de ces caractères anormaux, nous passons aux carac« tères normaux des animaux ou des plantes, nous nous trouvons en présence d'un nombre, pour ainsi dire, illi» mité de faits témoignant de la fréquence avec laquelle chaque caractère apparaît au même âge chez les ascendants et chez les descendants. Il me suffira de rappeler que chez les oiseaux il est très fréquent de trouver un plumage d'enfance et un plumage d'adulte qui ne se développe jamais qu'au moment où les organes reproduc* teurs atteignent leur maturité et qui fréquemment diffère du premier au point que les animaux vus sous des aspects différents par un même naturaliste ont souvent été classés dans des espèces distinctes. Chez les mammifères, les cornes se montrent toujours au même âge, etc. Chez les végétaux on a souvent constaté que certains caractères normaux ou anormaux se comportentdelamemefacon.il est fréquent, par exemple, de voir le frêne ne commencer à devenir pleureur qu'à partir d'un certain âge et ses graines produire des descendants qui se comportent de la même façon, et deviennent pleureurs au même âge que leurs aicêtres.
Il existe aussi un grand nombre de cas dans lesquels certains caractères ne se montrent que pendant une période déterminée de Tannée, toujours à la môme époque dans une même variété ou espèce d'animaux ou de végétaux. Les oiseaux changent souvent de plumage au moment des amours. Les mammifères changent non moins souvent de poil pendant l'hiver, etc., et cette hérédité se
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manifeste tant que ces êtres sont soumis aux mêmes conditions d'existence.
L'hérédité ne transmet pas toujours les caractères avec la même intensité qu'ils offraient chez les parents; tantôt il y a affaiblissement, tantôt il y a égalité ; tantôt, enfin, il y a augmentation d'intensité ou apparition prématurée.
Les cas de transmission égale, ou du moins à peu près égale, sont les plus fréquents, si l'on envisage les caractères spécifiques. Il n'en est pas ainsi des caractères individuels ou même des caractères de races et de variétés. Ceux-ci ont une tendance très manifeste à acquérir chez les descendants une intensité de plus en plus grande. Le docteur Struthers, cité par Darwin, rapporte le cas d'un individu qui avait à l'une des mains un doigt supplémentaire ; ses fils présentaient la même anomalie ; à la troisième génération, trois frères avaient également un doigt supplémentaire à chacune des deux mains, mais Tun d'eux en avait aussi à l'un des pieds; à la quatrième génération, les quatre membres présentaient la même anomalie. Dans certains cas, les caractères prennent, en s'accroissant de la sorte, une telle intensité qu'ils déliassent la limite à atteindre. Les éleveurs sont très au courant de ce fait. Ils savent, par exemple, que pour obtenir un canari jonquille il ne faut pas accoupler deux individus offrant cette nuance, parce que le produit dépasse la couleur des parents et tend à prendre une coloration brune. Ce fait est extrêmement important, parce qu'il contribue à expliquer le phénomène de l'évolution ascendante des êtres vivants qui est l'un des plus difficiles à interpréter. Nous y reviendrons dans un autre chapitre.
Dans un certain nombre de cas, le caractère héréditaire n'acquiert pas une intensité plus grande dans les descen-