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CHAPITRE VIII

PROCÉDÉS ARTIFICIELS DB FORMATION DBS RAGES» VARIÉTÉS BT BSPÈGB8 NOUVELLES.

Partout où rhomme est intervenu dans 'la formation des races, variétés ou espèces animales et végétales, il est relativement facile d'expliquer la formation et la fixation de ces groupes.

Tous les faits connus permettent de réduire à deux les moyens employés par Thomme, consciemment ou inconsciemment, pour produire des races, variétés ou espèces nouvelles : l*risolementde certains individus et leur transport dans un pays plus ou moins éloigné de celui qu'habite leur espècQ, de façon à les -soumettre à des influences cosmiques diflerentes de celles au milieu desquelles leurs ancêtres ont vécu, influences appelées à les transformer au bout d'un certain nombre de générations ; 2^ Taccou-

plement réglé de façon que tel caractère, telle variation individuelle soit conservée par Thérédité et mise à Tabri de la disparition qui résulterait de croisements libres et capricieux.

Pour donner des noms à chacun de ces procédés de création de races, variétés ou espèces nouvelles, nous donnerons au premier celui d'isolement ou ségrégation et au second celui de choiœ ou sélection.

L'isolement, la ségrégation, {de segregare, séparer) c'est-à-dire Tisolement de certains individus d'une espèce déterminée d'animaux ou de végétaux et leur transport dans un pays différent, au milieu de conditions différentes de celles dans laquelle ont vécu leurs ancêtres, la ségrégation et l'expatriation, dis-je, ont été appliquées par l'homme à un très grand nombre de membres d'espèces animales ou végétales ; mais je ne crois pas qu'elle ait jamais été mise en usage dans le but précis de déterminer la transformation de ces individus par le milieu nouveau et [de faire ainsi produire par ce dernier des espèces nouvelles. En d autres termes, quoique Texpatriation par rhomme ait entraîné la formation de nombreuses races, variétés ou espèces d'animaux ou de végétaux, il ne parait pas que l'homme en ait jamais fait usage dans ce but. Quand il a transporté d'un pays dans un autre une espèce végétale ou animale, c'est afin d>n tirer profit plus facilement, de l'avoir sous la main, de i*élever et de la cultiver lui-même, et de se dispenser d'aller la chercher dans sa patrie originaire. N'est-ce pas là Tunique motif qui a fait introduire en France la culture de la pomme de terre exportée d'Amérique, et celle du tabac exporté d'Orient? n'est-ce pas la seule raison utilitaire qui a déterminé les An^ais à transi

SÉGRÉGATION ARTIFICIELLE â6t

quina de rAmérique du Sud dans Tlnde? N'est-ce pas cette même raison qui a causé l'expatriation de la poule, qui est originaire de l'Indo-Chine et son transport dans toutes les parties du monde, etc?

Ceux qui ont opéré ces diverses expatriations ne songeaient certainement pas à autre chose qu'aux avantages qu'ils en pouvaient tirer. Mais la nature ne perd jamais ses droits, et les espèces ainsi expatriées n'ont pas tardé à subir, dans leurs patries nouvelles, sous l'influence de conditions cosmiques différentes, des transformations destinées à les adapter à ces conditions, transformations assez grandes, dans certains cas, pour qu'il soit difficile aujourd'hui de déterminer exactement l'origine de cer taines espèces animales ou végétales, domestiquées ou cultivées depuis une époque reculée.

Il me paraît inutile d'insister ici sur les preuves dé la transformation subie par les espèces domestiquées ou cultivées sous l'influence des changements du milieu cosmique. JjCS nombreux faits qui ont été cités dans le chapitre précédent sont autant de preuves incontestables à l'appui de cette manière de voir. Mais je né suis pas fâché de citer l'opinion de Darwin à cet égard. Malgré sa répugnance intéressée à admettre Taction transformatrice du milieu, Darv^rin est contraint de reconnaître son importance au point de vue de la formation de presque toutes les races d'animaux ou de végétaux domestiqués. Je me borne à reproduire ce qu'il en dit à propos de deux ou trois espèces principales. Voici comment il s'exprime relativement à l'origine de diverses races actuelles de pigeons : « Aussi longtemps qu'on garde les pigeons à Tétât demi-domestique dans des colombiers ^^ dans leur pays nataly sans s'occuper de la sélection ou de l'accouplement

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des individus, ils ne varient guère plus que le Colomba Iwia sauvage (qui en est la souche) i et, comme chez ce dernier, les variations portent sur la taille, les tachetures des ailes et la coloration hleue ou blanche du croupion. Si, au contraire, on transporte les pigeons de colombier dans divers pays, tels que la Sierra-Leone, l'archi* pel Malais, Tile de Madère, ils se trouvent alors soumis à de nouvelles conditions d*eœistence, et ils semblent, en con" séquence, varier à un degré plus prononcé. Quand on lea garde en captivité, soit pour le plaisir de les observer, soit pour éviter qu'ils ne s'échappent, ils se trouvent exposés, même dans leur pays natal, à des conditions très différentes, car ils ne peuvent plus se procurer la nourriture diversifiée qu'ils trouvent à l'état de nature, et,' ce qui est probablement plus important, ils sont abondamment nourris sans pouvoir prendre un exercice suffisant. Par analogie avec les autres animaux domestiques, Aous devons, dans ces circonstances, nous attendre à trouver chez ces oiseaux une somme plus grande de va* Habilité individuelle que chez le pigeon sauvage, ce qui est, en effet, le cas. Le défaut d'exercice tend à réduire les proportions des pattes et des organes du vol, et affecte celles du bec par suite de la corrélation de croia^ sance. »

Le changement de patrie a pqur effet, non seulement de déterminer directement certaines transformations destinées à adapter l'animal aux conditions nouvelles de tem* pérature, d'humidité, en un mot, de climat, dans lesquelles il se trouve subitement placé, mais encore, comme le fait justement remarquer Danxrin, elle augmente sa variabilité. Il est, en effet, digne de remarque que tout changement cosmique a pour effet, non seulement la transforma-

lion en vue de l'adaptation au milieu, mais encore Taceroissement des disposîtitions naturelles à la variation, la plasticité, si je puis me servir de ce terme, que possède tout animal. L'action du changement de patrie est encore presque toujours augmentée des modifications apportées dans la nourriture.

Darwin reconnaît encore très nettement l'action modificatrice des changements du milieu sur les races bovines. « Je me suis souvent demandé, dit-il, comment il se fait que chaque district séparé de la Grande-Bretagne ait autrefois possédé sa race particulière de bétail, et j'ai e'ssayé de déterminer les causes probables de ces diff*éyences ; la question est peut-être plus embarrassante encore quand il s'agit de l'Afrique méridionale. Nous savons aujourd'hui qu'il convient d'attribuer en partie les difiiôrences à la descendance d'espèces distinctes ; mais cette cause ne saurait expliquer tous les phénomènes. Se pourrait-il que les légères difl'érenees de climat et la nature des pâturages des diverses régions de l'Angleterre, aient directement entraîné des difl'érenees correspondantes dans le bétail? Nous avons vu que le bétail demi-sauvage qui habite les divers parcs n'est identique, ni au point de vue de la couleur, ni au pointdevue de la taille, et que, pour conserver ce bétail intact, il a fallu exercer un certain degré de sélection. Il est àpeu près certain qu'une nourriture abondante, continuée pendant beaucoup de géné- Tations, affecte directement la taille d'une race. L'action du climat sur l'épaisseur de la peau et sur les poils est également démontrée. Roulin affirme que, dans les vastes plaines chaudes coniiues sous la nom de Lianes, « la peau du bétail sauvage est toujours plus légère que celle des animaux habitant le haut plateau de Bogota, et que celle-

ci est encore moins pesante et moins fournie de poils que celle du bétail redevenu sauvage sur les hauteurs des Paramas. On a observé la même différence entre les peaux des bestiaux élevés dans les froides lies Falkland, ou dans les Pampas tempérées. Low a remarqué que le bétail habitant les parties les plus humides de l'Angleterre a le poil plus long et le cuir plus épais. Si nous comparons le bétail très amélioré des étables aux races plus sauvages, ou les races des montagnes à celles des plaines, nous ne pouvons douter qu'une vie active, nécessitant le libre usage et l'exercice des membres et des poumons, affecte les formes et les proportions du corps entier. Il est probable que quelques races, telles que la race des niatas, et quelques particularités, telles que l'absence de cornes, etc., ont dû surgir subitement de ce que, dans notre ignorance, nous pouvons appeler une variation spontanée; mais, même dans ce cas, une espèce de sélection grossière et une séparation partielle des animaux ainsi caractérisés ont dû intervenir. Cette espèce de précaution paraît avoir été prise même dans des endroits peu civilisés et là où on devait le moins s'y attendre ; dans le cas, par exemple, des niatas, des chivos, et du bétail sans cornes de l'Amérique du Sud. »

Je tiens à reproduire encore ce que dit Darwin à propos du mouton ; il est important de montrer que luimême fournit amplement les armes qui permettent de vaincre son hostilité à l'influence transformatrice du milieu.

« De tous les animaux domestiques, dit le savant anglais, le mouton est peut-être celui qui est le plus promptement affecté par l'action directe des conditions d'existence auxquelles il est exposé. D'après Pallas, et plu»

récemment d'après Ërmann, le mouton Kirghise, dont la queue est si chargée de graisse, dégénère, en Russie, au bout de quelques générations ; la masse de graisse diminue graduellement, tant les herbages maigres et amers des steppes paraissent nécessaires à son développement, Pallas a fait la même remarque relativement à une race de la Grimée. Burnes assure que la race Karakool, qui produit une toison noire, fine, frisée et de grande valeur, perd cette toison lorsqu'on la fait sortir de la localité qu'elle habite près de Bokhara, pour la transporter en Perse ou ailleurs. Il se peut, toutefois, qu'un change* ment quelconque dans les conditions d'existence engendre la variabilité et, par conséquent, la perte de certains caractères et non pas que certaines conditions soient nécessaires pour le développement de ces caractères. Une grande élévation de température semble cependant exercer une action directe sur la toison ; on a publié à cet égard plusieurs rapports sur les changements que subissent, dans les Indes occidentales, les moutons importés d'Europe. Le D' Nicholson d'Antiga m'apprend qu'après la troisième génération la laine disparaît de tout le corps, à l'exception des reins; l'animal offre alors l'espect d'une chèvre couverte d'un paillasson sale. Un changement ana* logue se produit, dit-on, sur la côte occidentale d'Afrique. D'autre part, beaucoup de moutons à toison laineuse habitent les plaines chaudes de l'Inde. Roulin affirme que dans les vallées basses et chaudes des Cordillères, les agneaux continuent de porter une toison laineuse, si on a soin de les tondre dès que la laine a atteint une certaine épaisseur, mais si on néglige de le faire, la laine se détache par flocons, et est remplacée d'une manière constante par un poil court et brillant^ semblable à celui de la

chèvre. Ce Curieux phénomène paratt être rexagération d'une tendance naturelle à la race mérinos ; car, comme le remarque lord Somerville, une grande autorité dans la matière, « la toison de nos mérinos devient, après la tonte, si dure et si grossière, qu'il parait presque impossible de supposer que le môme animal pût produire une laine d'une qualité si complètement opposée à celle qu'on vient de lui enlever; mais, à mesure que le temps devient plus froid, la laine reprend toutes ses qualités. Chez les moutons de toutes races, la toison se compose de poils longs et grossiers qui recouvrent une laine plus courte et plus souple ; le changement qu'éprouve souvent la toison dans les climats chauds n'est donc probablement qu'un fait* d'inégal développement ; car, même chez les moutons dont le corps, comme celui des chèvres, est cou* vert de poils, on peut toujours trouver un peu de laine gous*jacente. Le mouton sauvage, habitant les parties montagneuses de l'Amérique du Nord {Ovùmontana)^ su* bit annuellement un changement de toison analogue : la laine commence à tomber au commencement du printemps, laissant à sa place une couche de poils semblables à ceux de l'élan ; ce changement de pelage est tout à fait différent de Tépaississement de la fourrure et du poil qui se produit ordinairement en hiver chez presque tous les animant velus, tels que le cheval, le bœuf, etc^ lesquels se dépouillent au printemps de leur robe d'hiver* Une légère modification de nourriture affecte parfois légèrement la nature de la toison, ce qui a été souvent observé dans différentes parties de l'Angleterre, et ce que prouve bien la grande douceur des laines importées de TAustralie méridionale» Mais il faut remarquer aussi, Youatt le répète avec insistance, qu'on peut généralement

(Sonti^ebalancer par une sélection attentive cette tendance à la variation. M. Lastérye, après avoir discuté ce sujet, le résume comme suit : « La conservation de la face mérinos dans sa plus grande pureté, au cap de Bonne-Espérance, dans les marécages de la Hollande, et sous le climat ri-< goureux de la Suède, viennent à Tappui de mon principe invariable, à savoir qu'on peut élever des moutons à laine âne partout où il existe des hommes industrieux et des éleveurs intelligents. »

Si le changement de patrie, c'est-à-dire de milieu cos* mique, auquel s'ajoute toujours le changement de la nourriture et d'une foule d^autres conditions, exer* ce, de l'avis même de Darwin, qui est si peu sympathique à l'opinion qne nous soutenons ici, une action manifeste sur les races animales déjà domestiquées, il n'est pas permis de douter qu'il agisse beaucoup plus énergiquement encore sur les espèces ou races sauvage* que Ton domestique en môme temps qu'on les expatrie. Si, par exemple, le changement de conditions cosmi-* ques, l'expatriation, est une puissante cause de transforrAation 6he2 les pigeons domestiques, combien plus activement l'expatriation n*agira-t-elle pas quand on rappliquera à l'espèce sauvage elle-même, au Colomba (Ma, si, en même temps qu'on la change de climat, on modifie par la domestication toutes ses habitudes, en provoquant des besoins nouveaux, eU rendant inutiles des organes qui jusqu'alors ont été de la plus grande utilité, et eti accroissant l'activité d'autres organes?

Tout cela est si évident que je crois pouvoir abandonner ce sujet en formulant de nouveau la proposition qu'il s'agtsdait de démontrer : l'un des moyens de forma*» iion dt races, de variétés et même d'espèces nouvelles

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qui ont été employés par rhomme, consciemment oa inconsciemment, est le changement de climat, Tisolement de certains individus, leur ségrégation et Texpatriation.

Ce moyen n'est pas le seul. De tout temps, ou, du moins, depuis une époque tellement reculée qu'elle se perd dans la nuit des siècles passés, l'homme a employé, avec plus ou moins de connaissance de l'effet à obtenir, un autre moyen également efficace, consistant dans le choix, la sélection, comme dit Darwin, d'individus présentant acci* dentellement un caractère déterminé, utile ou simplement agréable, que l'on désirait conserver. Les individus ainsi choisis ou sélectes étaient mis de côté, isolés, ségrégésde tous les autres individus de la race, mis dans l'impossibilité de contracter des alliances autrement qu'entre eux, et préservés ainsi de l'effet destructif des caractères individuels §ur lequel nous avons insisté dans le chapitre précédent.

Je ne connais aucune description de ce procédé aussi parfaite que celle qui a été donnée par Buffon. Je la reproduis ici d'autant plus volontiers que beaucoup de gens s'imaginent, de la meilleure foi du ménde, que Darwin est le premier qui ait compris la valeur et Timportance de la sélection comme moyen de créer des races, des variétés ou des espèces.

Après avoir parlé des cinq espèces de pigeons qu'il admet, Buffon écrit : « Voilà donc nos cinq espèces nominales de pigeons réduites à deux, savoir : le Biset et le Pigeon, entre lesquelles deux il n'y a de différence réelle, sinon que le premier est sauvage et le second est domestique. » Remarquons en passant que Buffon n'ignorait pas l'importance de la domestication au point de vue de la transformation des espèces. Il continue : « Je regarde

le Biset comme la souche première, de laquelle tous les autres pigeons tirent leur origine, et duquel ils diffèrent plus ou moins, selon qu'ils ont été plus ou moins maniés par les hommes. » Il étudie ensuite les principales transformations ou, pour me servir de son expression qui ne manque pas de justesse, les « dégénérations » que rhomme a fait subir au Biset, et, arrivant à sa quatrième « dégénération », il écrit : « Ce sont les gros et les petits pigeons de volière, dont les races, les variétés, les mélanges sont presque innombrables, parce que depuis un temps immémorial, ils sont absolument domestiques ; et Thomme, en perfectionnant les formes extérieures, a en même temps altéré leurs qualités intérieures, et détruit jusqu'au germe du sentiment de la liberté. »

Bufibn passe ensuite à la méthode employée, qui est la sélection.

« Supposant une fois nos colombiers établis et peuplés, ce qui était le premier point et le plus difficile à remplir, pour obtenir quelque empire sur une espèce aussi fugitive, aussi volage, on se sera bientôt aperçu que, dans le grand nombre de jeunes pig.eons que ces établissements . nous produisent à chaque saison, il s* en trouve quelquesuns qui varient pour la grandeur, la forme et les couleurs. On aura donc choisi les plus gros, les plus sin^ guliers, les plus beattx; on les aura séparés de la troupe commune pour les élever à part avec des soins assidus et dans une captivité plus étroite ; les descendants de ces esclaves choisis auront encore présenté de nouvelles variétés, qu^on aura distinguées, séparées des autres, unissant constamment et mettant ensemble ceux qui ont paru les plus beaux ou les plus utiles.

« Le produit en grand nombre est la première source

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des variétés daas les espèces ; mais le maintien de ces variétés et même leur multiplication dépend de la main de l'homme ; il faut recueillir de celle de la nature le* indu pidus qui se ressemblent le plus^ les séparer des autres^ les unir ensemble, prendre les mêmes soins pour les variétés qui se trouvent dans les nombreuœ produits de leurs descendants^ et par ces attentions suivies on petUf avec le temps^ créer à nos yeuco^ c'est-à-dire amener à la lumière une infinité d'êtres nouveaux que la nature seule n aurait jamais produits. Les semences de toutes matières vivantes lui appartiennent» elle en compose tous les germes des êtres organisés ; mais la combinaison, la succession, rassortiment, la réunion ou la séparation de chacun de ces êtres dépendent souvent de la volonté de rhomme; dès lors, il est le maître de forcer la nature par ses combinaisons et de la fixer par son industrie ; de deux individus singuliers qu'elle aura produits par hasard, il en fera une race constante et perpétuelle, et de laquelle il tirera plusieurs autres races qui, sans ses soins, n'auraient jamais vu le jour. Si quelqu'un voulait donc faire l'histoire complète et la descriplion détaillée des pigeons de volière, ce serait moins l'histoire de la nature que celle de l'art de l'homme. »

 toutes les époques, le choix et l'isolement des indivi> dus, en vue de la formation de races douées de certaines qualités utiles ou agréables, ont dû être employés, plus ou moins consciemment, par les hommes. De tout temps, on a recherché une belle poire, une belle pomme, un cheval rapide ou robuste, une vache à lait abondant, une volaille dodue ou un porc gras. A toutes les époques» par conséquent, on a dû se préoccuper des moyens d'obtenir \Q\k\ cela, et le preinier proççdé cjui e, 4<i *^ pré#ent«r à

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l'esprit de l'homme a été celui qui consiste à allier entre eux les animaux offrant les caractères enviés à un degré plus prononcé que les autres.

Les auteurs anciens sont remplis d'indications très pré^ oises au sujet de l'importance que Ton a de tout temps accordée au choix des générateurs pour la production ou la conservation des plus belles races d'animaux ou de plantes. Tantôt ils recommandent de choisir les plus beaux individus pour les faire reproduire, tantôt ils prescrivent de supprimer tous ceux .qui offrent quelque défectuosité.

En Grèce, 150 ans avant Jésus^Ghrist, le poète Théognis regrette qu'on n'applique pas à l'amélioration de l'espèce humaine les sages pratiques dont on fait usage pour obtenir de belles races d'animaux : a Quand il s'agit de porcs ou de chevaux, ô Kurnus, nous appliquons les règles raisonnables, nota cherchons à nota procurer à tout prix une race pure, sans vïcee ni défauts^ qui nous donne des produits sains et mgoureux. Dans les mariages que nous voyons tous les jours il en est tout autrement ; les hommes se marient pour l'argent, le manant ou le brigand qui a su s'enrichir peut marier ses enfants dans les plus nobles familles. Ne vous étonnez donc plus, mon ami, que la race humaine dégénère de plus en plus, au point de vue de la forme, de l'esprit et des mœurs. La cause de cette dégénérescence est évidente ; mais c'est en vain que nous voudrions remonter le courant, d

Les textes sacrés hindous formulent certaines règles auxquelles doivent obéir les mariages. Partant de l'idée que les qualités morales comme les qualités physiques sont héréditaires, ils interdisent certaines alliances, (c Des pariage^ irréprochables^ dit le Iktanava-Dliarma-Sastra,

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que je cite d'après Lucas, naît une postérité irréprochable ; des mariages répréhensibles, une postérité méprisable. On doit donc éviter les mariages dignes de mépris. » Ces derniers mariages sont fort nombreux, à en juger par l-énumération suivante, dont j'emprunte l'exposé au livre de Lucas.

« Les deux principales sources des classes impures sont le mélange illicite des classes, et les mariages contraires aux règlements.

«Les mariages contraires aux règlements comprenaient : 1* les alliances aux degrés de consanguinité prohibés par la loi, et la loi les prohibe jusqu'au septième degré; 2^ les alliances avec Tune des deux familles suivantes, lors même qu'elles seraient très considérables et très riches en vaches, chèvres, brebis, biens et grains, savoir : La famille dans laquelle on néglige les sacrements; celle qui ne produit pas d'enfants mâles ; celle où l'on n'étudie pas l'Écriture sainte ; celle dont les individus ont le corps couvert de longs poils ou sont affligés soit d'hémorrhoïdes, soitdephthisie, soit de dyspepsie, soit d'épilepsie, soit de lèpre blanche, soit d'éléphanthiasis. » Â ces interdictions, le Code ajoute celles d'épouser une fille ayant les cheveux rougeâtres, ou ayant un membre de trop, ou souvent malade, ou nullement velue, ou trop velue, ou insupportable par son bavardage, ou ayant les yeux rouges. 3* Les mariages prohibés comprenaient enfin les alliances avec les autres castes, et le Gode tient le langage le plus physiologique sur leurs conséquences. Quelque distinguée que soit la famille d'un homme, dit le texte sacré, s'il doit sa naissance au mélange des classes, il participe, à un degré plus ou moins marqué, au naturel pervers de seg parents. »

Darwin rappelle que pendant les périodes barbares de Thistoire d'Angleterre, il existait des lois interdisant Texportation des animaux de choix et ordonnant la destruction des chevaux qui n'atteignaient pas une certaine taille. D'autre part, on sait que les Chinois apportent, depuis une [antiquité très reculée, le soin le plus considé- . rable à la conservation des meilleures races d'animaux et de végétaux. Les vers à soie, par exemple, ont été de leur part l'objet constant de soins excessifs et d'une sélec* tion parfaitement raisonnée en vue de l'amélioration des produits.

Quant à l'époque actuelle, il est à peine besoin d'en parler. Tous nos lecteurs savent avec quel soin scrupuleux les éleveurs de chevaux, surtout en Angleterre, établissent la généalogie des animaux qu'ils destinent aux courses, les précautions qu'ils apportent dans le choix des étalons et des femelles en vue de la conservation et du développement de certains caractères déterminés, et l'empêchement rigoureux qu'ils mettent à ce que les femelles soient jamais montées par des mâles autres que ceux qui leur sont rationnellement destinés par le producteur. Les mêmes coutumes commencent à être adoptées pour les porcs, les moutons, les bœufs de l'Angleterre, et ont déjà produit des résultats véritablement merveilleux. Quant aux éleveurs de pigeons, ayant entre les mains une espèce d'animaux à reproduction rapide, ils sont arrivés à la pétrir, pour ainsi dire, avec une telle facilité qu'un bon éleveur peut s'engager à créer, au bout d'un temps déterminé, une race d'animaux ayant le caractère qu'on lui demande, pourvu toutefois que le demandeur se renferme dans les limites des variations individuelles qui sont susceptibles d'apparaître dans les pi-

geonniers» On a Mi ainsi, de toutes pièces, les taoes les plus singulières, par exemple, les pigeons culbutants, qui 4)nt la singulière habitude de faire la pirouette en volant.

La méthode employée dans ces opérations est toujours la môme ; c'est celle que Theognis regrette qu'on n'applique pas à l'espèce humainci c'est celle que les livres «acres de l'Inde prescrivent, c'est celle que Buffon a si Admirablement]décrite dans le passage de son histoire des Pigeons que j'ai reproduit plus haut, c'est celle enfin que Darwin a décorée du nom, fort bien choisi, de [séleetton (du mot latin selectio,[chobi)i en y ajoutant l'épithète A' artificielle, pour indiquer qu'elle est mise en pratique, non par la nature, mais par l'homme.

Pour créer, à l'aide de la sélection artificielle, une race nouvelle, douée d'un caractère spécial déterminé, commun à tous les individus de la race, l'éleveur ou l'horticulteur choisit dans son troupeau, dans son pigeonnier, dans sa volière ou dans son jardin, deux individus offrant au plus haut degré possible le caractère qu'il veut fixer dans la race projetée ; cette première opération constitue la sélection proprement dite. Puis, il sépare ces individus des autres, les isole, les met à l'abri de tout croisement libre, et ne leur permet de s'accoupler qu'entre eux. Cette deuxième opération constitue la ségrégation (de segregare^ isoler, séparer). Il reste ensuite à entourer ces individus et leur postérité de tous les soins nécessaires, pour que le caractère qu'on veut perpétuer et accentuer ne disparaisse pas sous l'influence de croisements illicites. La première partie de cette tâche est, d'habitude, très difficile à réaliser.

I^e sei^l moyen r«^tionnel d'y atteJRdfe seyait de placer

SÉIiECTION ARTinCIBLLE 375

les individus sélëctés et ségrégés dans les oonditions aux** quelles est due la production, en apparence accidentelle^ du caractère que Ton veut conserver; mais ces condition» ne sont presque jamais connues, de telle sorte qu'il &*est que rarement possible de les réaliser. La deuxième partie de la tâché est plus aisément réalisable. Il B*agit simplement de rejeter tous les individus qui naissent sans le ca» ractère qu'on veut perpétuer, et de ne conserver que ceux qui le présentent. A Taide de ces diverses opérations^ l'éleveur ou Thorticulteur ne peut manquer de réaliser U création projetée, de produire la race qu'il a voulu obte* nir.

Il ne faut pas oublier que les espèces les plus domesti* quées ou les mieux cultivées sont celles qui ont le plus de tendance à présenter des variations individuelles nom^ breuses. Si donc on voulait opérer sur une espèce ebcore sauvage d'animaux ou de plantes, il faudrait commencer par la domestiquer ou la cultiver pendant un certain nombre de générations.

Pour rendre plus sensible tout ce que je viens de dire, je vais prendre un exemple. Je suppose qu'un éleveur dé^ sire obtenir une race de pigeons à pattes emplunxées. Il devra choisir dans sa volière un couple de pigeons mar»* quant une tendance à avoir des plames aux pattes, par la présence de quelques plumes rares, ou simplement de quelques poils de duvet dans cette région ; il isolera ce couple et le fera reproduire jusqu'à ce qu'il obtienne des petits offrant le même caractère à un degré un peu plus pro. nonce, ce qui devra fatalement arriver en vertu des lois de l'hérédité que nous avons exposées plus haut et dont il doit avoir une parfaite connaissance. Lorsqu'il aura obtenu un couple 49 jeunes pigeoiis a^an| 414X pi^ttes un plus |;raQ4

nombre de plumes qae leurs parents et que ceux de leurs frères nés précédemment, il l'isolera de nouveau, de façon que le croisement avec des individus moins bien doués n'interrompe pas l'action commençante de l'hérédité condensatrice. La même opération sera répétée chaque fois que surgira un couple mieux doué que les précédents au point de vue du caractère que l'éleveur veut produire. Par suite de l'accroissement incessant du caractère, il finira par obtenir des pigeons à pattes entièrement emplumées ; une race nouvelle sera créée ; mais pour en conserver la pu" reté il faudra éviter les croisements avec celles qui n'offrent pas cette particularité. Pendant le cours de cette opération, l'éleveur ne devra pas perdre de vue les conditions dévie, d'alimentation,d'exercice, nécessaires audé veloppement du caractère qu'il cherche à faire apparaître. Il n'oubliera pas quel'emplumement des pattes est une variation corrélative d'un grand développement des plumes des ailes; il devra, par conséquent, choisir des individus à ailes très fournies, et placer ceux qu'il aura choisis et isolés dans les meilleures conditions pour que les plumes des ailes prennent un grand accroissement. L'exercice est pour cela indispensable, mais il existe aussi, peut-être, des aliments qui favo. risent le développement des plumes, un traitement des organes qui agissent dans le même sens, etc. La recherche de ces conditions entre pour la part la plus considérable dans la science d'un éleveur, car s'il parvient à renforcer l'action de la sélection de celle des conditions cosmiques les plus favorables^ il arrive plus rapidement et plus sûrement à son but.

Je doute que la pratique des éleveurs ait fait, dans cette voie, des progrès bien considérables; mais je ne doute pas qu'ils aient déjà compris la nécessité de tirer profit des ré-

vélations que leur fait chaque jour la science. Déjà on a obtenu de superbes résultats dans l'engraissement de certains animaux par le choix des aliments, la manière de les leur faire prendre, etc. ; on a aussi créé de véritables races de chevaux à l'aide d'un dressage habile, accompagné d'une alimentation réglée avec le plus grand soin en vue d'obtenir la force musculaire et l'activité de la circu-^ lation ou de la respiration, sans provoquer le développement de la graisse.

Les efforts tentés dans ces directions et dans plu-> sieurs autres encore, indiquent que les éleveurs ont compris que la sélection ne •suffit pas pour produire des races, mais qu'il faut y joindre l'action du milieu cosmique, action plus puissante encore que celle de la sélection parce qu'elle contribue bien plus activement que l'hérédité à accroître l'intensité des caractères sur lesquels elle s'exerce. Si, par exemple, un éleveur de chevaux de course se bornait à surveiller la généalogie de ses élèves, sans se préoccuper de leur alimentation, de leurs exercices, etc., il ne tarderait pas à voir disparaître chez eux les qualités de leurs ancêtres. Les horticulteurs n'ignorent pas non pluà la nécessité de joindre à la sélection les conditions cosmiques favorables au développement des caractères qu'ils veulent obtenir. Ils prennnent le plus grand soin de choisir convenablement l'exposition des lieux dans lesquels ils font leurs semis, de repiquer ces derniers ou, au contraire, de les laisser grandir sur place, de les placer dans telle terre plutôt que dans telle autre, etc. C'est seulement en ajoutant ces soins à la sélection et à la ségrégation qu'ils sont arrivés aux résultats merveilleux donnés par les diverses branches de l'horticulture depuis un certain nombre d'années.

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Bh Résumé, choix ou séleciioti d'abord, puis isolement ou ségrégation des individus sélectes» et application des conditions cosmiques les plus favorables aux caractères (|ue Ton veut produire et fixer, tels sont les moyens que rtiomme met en usage, avec plus ou moins de préméditation et de science^ depuis une époque extrêmement reçu-» lée, pour créer et fixer les races, les variétés et les espèces domestiquées pu cultivées d'animaux et de plantes qu'il emploie à ses usages, ou qu'il recherche pour son agré^ ment et ses plaisirs.

Les races et variétés ainsi produites par l'homme sont en nombre extrêmement considérable. Il est à peine besoin de rappeler les races et les variétés de chiens, de chats, de poules, de plantes ornementales ou économiques qui existent à l'heure actuelle, pour donner une idée de la puissance créatrice de l'homme. Quant aux espèces, c'eetà-»dire à ces groupes plus étendus et plus fixes de formes, se reproduisant constamment par l'hérédité, l'homme n'en a produit qu'un nombre moindre, mais il en existe quelques-unes dont il est impossible de ne pas le considérer comme le véritable créateur. Il me suffira de citer le Chat domestique, le Ohien domestique, le Bœuf, le Mouton, eto*, auxquels les naturalistes les plus rigoureux sur le sens à attribuer au mot « espèce » donnent des noms spécifiques distincts de ceux qu'ils attribuent aux espèces qu'on peut, avec plus ou moins de probabilité, considérer comme leur ayant donné naissance.

Les adversaires de la doctrine du transformisme essaient de tirer avantage contre elle de ce fait que quand on abandonne à elle-même une variété ou même une espèce animale ou végétale domestiquée ou cultivée, elle ne tarde pas à perdre un certain nombre des oaractères

qu'elle avait acquis sous l'influence de la domestication ou de la culture, pour reprendre ceux des formes sauvages qui figurent parmi ses ancêtres. Ils en concluent qu'il n'y avait pas eu transformation véritable, et que les espèces domestiques ne sont pas de « bonnes espèces ». En tenant ce raisonnement, les hommes auxquels je fais allusion oublient que nulle espèce animale ou végétale ne peut conserver ses caractères qu'à la condition de vivre dans les conditions cosmiques qui ont présidé à sa formation. Pourquoi voudrait-on qu'il en fût autrement des espèces domestiquées ? Celles-ci doivent leurs caractères aux conditions multiples de la domestication ; il est fort naturel qu'elles les perdent quand on les soustrait à ces conditions, et il n'est pas moins naturel qu'elles revêtent alors les caractères des espèces sauvages desquelles elles dérivent. Je ne vois dans ce fait rien qui permette de conclure contre leur valeur spécifique, rien non plus qui soit de nature à infirmer aucune des propositions que nous avons déjà émises.

Connaissant la façon dont l'homme est parvenu à produire les races, variétés et espèces nouvelles, il ne nous reste plus qu'à rechercher quels sont les procédés que la nature met en usage pour atteindre le même résultat.

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