‹ Le transformismeChapitre 47 sur 70 · SÉGRÉGATION NATURELLE · texte numérisé non relu

SÉGRÉGATION NATURELLE

sieurs centaines de lieues, qui, d'une seule traite, vont des côtes méditerranéennes de la France à celles de TAfrique, peuvent, avec la môme facilité que le vent, sinon plus aisément encore, transporter à de grandes distances des noyaux non digérés et des fruits ou des graines collés ou accrochés à leurs plumes. Que ces graines tombent sur un sol suffisamment propice à leur germination^ quoique distinct de celui dans lequel croissent leurs parents, que leurs produits se trouvent exposés à des conditions cosmiques différentes mais permettant leur développement et leur multiplication, et une espèce nouvelle va se former.

Il ne faut pas eroire, d'ailleurs, qu'un transport à des distances très considérables soit nécessaire pour donner lieu à des espèces nouvelles par les procédés dont nous venons de parler. Il suffira que des graines soient portées du versant d'une {chaîne de montagnes à l'autre pour qu'elles soient exposées à des conditions très différentes de celles du lieu de leur naissance. Le degré d'humidité et de chaleur, la nature et la direction des vents, le sol luimême parfois diffèrent d'un versant à l'autre de certaines chaînes de montagnes à un degré tel que les espèces qui se trouvent sur l'un ne sont pas les mêmes que celles qui croissent sur l'autre. Souvent cela est vrai aussi des animaux. Mais, si les espèces sont distinctes, il est fréquent de retrouver des deux côtés les mômes genres, ce qui indique bien que les espèces ont été produites par les conditions cosmiques, et permet de supposer qu'elles sont issues d'une branche commune, dont les individus ont été expatriés. Quoi de plus facile à admettre que le transport des graines d'un versant de montagne à un autre par les oiseaux ou les mammifères ?

â8é tË fHANSfORMlSlCË

Toiite« ces considérations permettent d'admettre, à priori, que la ségrégation et rexpatriation doivent avoir joué et jouent encore un rôle considérable dans la production des races, des variétés, des espèces nouvelles de végétaux. Hais si, comme nous venons de le voir, cette opinion s'impose pour les végétaux, elle doit paraître bien plus probable encore pour les animaux, qui, ayant des moyens de locomotion dont les plantes sont dépourvues, sont en mesure d*opérer des ségrégations, des émigrations, des expatriations actives tandis que les plantes ne peuvent que les subir passivement.

L'opinion, qui résulte des considérations auxquelles nous venons de nous livrer est entièrement confirmée par les faits. Un grand nombre d'observations relatives à la distribution géographique des animaux et des plantes permettent d'affirmer sans la moindre hésitation que la né* grégation et l'expatriation ou migration, passives ou actives, mais produites indépendamment de Thomme, jouent un rôle de la plus haute importance dans la forma* tion des races, variétés et espèces sauvages d'animaux e^ de plantes.

En premier lieu, le fait même des migrations, soit ac* tives, soit passives, des animaux et des plantes, à des distances souvent très considérables, est démontré par on grand nombre d'observations. Je me bornerai à en signaler quelques-unes des plus remarquables.

J'ai à peine besoin de rappeler les migrations effeotuées sur une si large échelle par les diverses races humaines. Je ne veux pas entrer ici dans l'étude de l'origine de l'espèce humaine qui trouvera sa place dans un ouvrage ultérieur, maisjedoisciterl'opiniongénéralementadmiseaujourd'hui par les anlhropologistes, d'après laquelle l'espèce humaine

SÉGRÉGATION BT MIGRATION GflEZ L*HOMHE 387

serait sortie, comme toutes les autres espèces animales ou végétales, d'un berceau unique, aurait pris naissance dans une localité relativement circonscrite, par exemple, une grande lie intertropicale,^d'où elle se serait répandue, par des migrations successives, volontaires ou involontaires, sur le reste de la terre. La possibilité de ces migrations est rendue très manifeste par les faits d'expfl^riation invo* lontaire observés chez les races les moins civilisées, chez celles qui, à notre époque, ont conservé la plus grande somme des traits de nos ancêtres. Gook trouva dans Tile de Ouateva trois habitants de Taïti, qui esta une distance de 880 kilomètres. Etant allés àla pèche dans une pirogue, ils avaient été surpris par un coup de vent et portés à Ouateva. Kotzebue raconte Todyssée d'un individu né à Ulea qu'il trouva dans les lies de Radack, où il avait été transporté par les vents et les courants à travers un espace de 1,400 kilomètres. « Kadu et trois de ses compagnons, dit Lyell, auquel j'emprunte l'analyse de ce récit, ayant un jour quitté Ulea dans un canot, avaient été assaillis par un violent orage qui les jeta hors de leur route; ils furetlt ballottés en pleine mer pendant huit mois, ainsi qu'ih purent en juger par le cours de la lune, faisant chaque fois qu'elle était nouvelle un nœud à une corde. Pécheurs habiles, ils vécurent entièrement des produits de la mer, et quand il pleuvait ils recueillaient autant d'éau que leurs vases pouvaient en contenir. Lorsque ces malheureux atteignirent les lies de Radack, tout espoir et, pour ainsi dire, tout sentiment était éteint en eux \ depuis longtemps, leurs voiles étaient détruites, ils se trouvaient à la merci des vagues et des vents, et, lorsqu'ils furent recueillis par les habitants d'Aur, ils étaient dans un état d'insensibilité presque com-

plète ; mais grâce aux soins hospitaliers de ces insulaires, ils furent bientôt remis, et recouvrèrent une parfaite santé. »

On connaît d'autres faits du même ordre qui lémoignent de la possibilité d'une migration involontaire d'individus de l'espèce humaine à des distances très considérables, à travers les me)*s et dans les conditions de la civilisation la plus primitive. Rien n'empêche donc de supposer que des migrations de cette sorte aient pu avoir lieu entre l'Europe ou l'Asie et l'Amérique. Quant aux voyages volontaires faits à des époques plus récentes de l'histoire de l'humanité, il n'est pas utile d'en parler ici. Nous nous bornons, en effet, à rechercher hypothétiquement les moyens à l'aide desquels les premiers êtres méritant la dénomination d'hommes ont pu se répandre à la surface de la terre, dans le cas où l'on admet qu'ils se seraient développés dans une île intertropicale, plus ou moins éloignée des grands continents. Quant à cette dernière supposition, elle a été inspirée par l'idée que si les premiers hommes s'étaient formés dans un continent peuplé de grands carnivores, comme l'Afrique, l'Asie, ou l'Europe et l'Amérique, ils seraient presque fatalement devenus les victimes de leurs redoutables voisins.

Quel a été ce berceau unique de l'humanité ? nous l'ignorons complètement. Peut-être est-ce quelque territoire situé dans l'Atlantique et couvert aujourd'hui par les eaux.

Quoi qu'il en soit, les migrations volontaires ou invo* lontaires des premiers hommes ne peuvent pas être niées ; elles se sont poursuivies jusqu'à une époque très voisine de la nôtre, et Ton peut dire qu'elles continuent encore.

SÉGRÉGATION ET MIGRATION CHEZ l'hOMME 389

en présence de la conquête graduelle de rAmérique faite par dos hommes partis d'Europe et des explorations tentées par la race blanche jusque dans le centre du continent africain.

Dispersés dans des directions très différentes les unes des autres, atterrissant sur des continents qui n'avaient de commun ni le climat, ni la nature du sol, ni celle de la végétation, les premiers hommes ségrégés, expatriés, volontairement ou involontairement du lieu où ils avaient vu le jour, durent subir des transformations d'autant plus considérables que les caractères de Tespèce n'étaient pas complètement fixés, que les hommes n'étaient pas encore tout à fait des hommes dans le sens scientifique qu'on doit aujourd'hui attribuer à ce terme.

C'est, en effet, une règle générale, que dans toutes les espèces en voie de formation, les variations individuelles sont beaucoup plus fréquentes que dans les espèces déjà anciennes ; les formes n'étant pas encore arrêtées, elles sont plus malléables et plus plastiques. Ënipruntons une comparaison à la statuaire : on pourrait dire que l'espèce en voie de formation est la glaise encore docile au doigt du sculpteur, tandis que l'espèce fixée dans ses caractères est le marbre que seul le ciseau peut entamer.

Grâce à l'expatriation, sur des points très différents du globe, d'individus ségrégés du groupe humain primitif, il peut donc s'être produit un nombre plus ou moins considérable de races ou de variétés, dont lés caractères furent déterminés par les conditions cosmiques dans lesquelles les émigrateurs se trouvèrent placés. Il est bien certain, par exemple, que les individus transportés dans le nord, sur les côtes de l'Europe, de l'Asie ou de l'Amérique septentrionale, durent subir des modifications tout à fait dif«

390 IiE TRANSFORHISME

férentes de celles qui Be produisirent chez les migraieun transportés s ur les côtes de TAfrique ou dans les régions tropicales de TAsie et de TAmérique. Nous avons déjà cité plus haut des faits très probants des modifications que les races humaines actuelles, races complètement formées cependant, subissent encore de nos jours sous rinfluence des changements de climat, de nourriture et autres conditions cosmiques ; ajoutons qu'on a constaté, d'une manière certaine, que les Anglo-Américains de TAmérique du nord et les Anglais d'Australie diflèrent manifestement des Anglais dont ils descendent. Il a suffi, pour les premiers, d'une jpériode de deux cents ans, et pour les seconds d'un laps de temps plus court encore, pour produire ces modifications dans le type anceetral d'une race parvenue à une évolution complète, eomparable à tous égards au marbre non malléable du statuaire.

Ne peut-on pas, à plus forte raison, admettre que des conditions cosmiques très différentes suffirent pomr déterminer très rapidement, dans les premiers âges de l'huma* nité, la formation de races distinctes ?

Pour conclure, nous devons admettre que tous les faits connus relativement aux migrations des hommes et à là faculté qu'ils possèdent d'être facilement modifiés par les conditions cosmiques, permettent de supposer que la ségrégation et l'expatriation ont été de puissants moyens de formation des races et des variétés que l'on observe actuellement dans l'espèce humaine.

Les phénomènes de ségrégation et de migration offerU par les animaux sont encore moins contestables que ceux dont nous venons de parler.

M. Moritz Wagner qui a, le prenuer, attiré l'attentioii

des savants sur l'importance d^ la ségrégation au point de vue de la formation des espèces, et qui môme la considère comme Tunique agent de cette formation, a cité un nombre considérable de cas dans lesquels il est impossible de nier que la ségrégation et rexpatriation, avec la modification consécutive qu'elles occasionnent, aient joué un rôle important dans la formation de races, de variétés et d'espèces nouvelles d'animaux.

J'ai à peine besoin de rappeler les longues et périodiques migrations des oiseaux ; mais celles-là n'entrent pas, à proprement parler, dans le cadre des migrations dont il s'agit ici. Les oiseaux migrateurs, en efi'et, ont, pour ainsi dire, deux patries : l'une dans laquelle il3 passent une partie de Tannée, l'autre où ils se rendent pour le reste de la période annuelle. Si je parle ici de ces migrations, c'est uniquement à cause des motifs qui les provoquent et qui sont de nature à nous éclairer sur les raisons qui ont déterminé et déterminent encore les émigrations ou expatriations véritables qui nous occupent en ce moment. On attribuait autrefois les migrations périodiques des oiseaux à une sorte d'instinct capricieux. Buffon le premier, ou, du moins, un des premiers, signala le véritable motif de la migration des oiseaux et vit qu'il réside dans les nécessités de leur alimentation. Il montra que ceux qui nous quittent pendant l'hiver y sont forcés par la disparition des aliments dont ils ont l'habitude de se nourrir. Si, à l'approche de l'hiver, les hirondelles, les cigognes, etc., fuient notre pays et se dirigent vers le sud, c'est parce qu'elles trouvent dans ces régions les aliments qui leur manqueraient chez nous. Les oiseaux abandonnent ensuite les pays chauds lorsqu'ils cessent de leur :)f}rir l^ i^ourriti^re au'ils étaieqt t^lés y chercher.

« On se figure généralement, dit Aug. Weissmann {Migrations des Oiseaux^ in Revue internat des sciences^ 1878, II, p. 260), que les contrées tropicales offrent pendant toute Tannée de la nourriture animale et végétale à foison. Ceci n'est cependant vrai que pour quelques-unes. Au centre de l'Afrique, de larges bandes de pays se dessèchent complètement en été; toutes les eaux stagnantes et presque toutes les eaux courantes disparaissent ; les grenouilles, les salamandres, les lézards et les serpents, même certains poissons, s'enfouissent dans la vase, où ils se livrent à un sommeil d'été ; les insectes aussi disparaissent à mesure que la verdure des plantes est brûlée par les rayons incandescents du soleil. A cette époque, les oiseaux ne trouvent plus de nourriture, surtout ceux d'entre eux qui ne vivent que d'insectes, comme les petits chanteurs et le coucou, ou d'animaux aquatiques, de limaçons, de mollusques et de vers, comme la plupart des échassiers et des oiseaux aquatiques. On peut aller plus loin et affirmer que l'existence devient impossible pour maint oiseau qui se nourrit exclusivement de végétaux, comme la grue. Ce grand et bel oiseau vit en grande partie de grains et d'herbes vertes. Dans l'Afrique orientale, où il passe l'hiver en troupes innombrables, il pille les champs de millet de la steppe. Mais, en été, cette steppe est entière* ment desséchée comme tout le bord méridional du désert de Sahara. La nécessité d'émigrer s'impose donc alors aux grues. » Et Weissmann conclut comme Buffon : « Voici donc une première vérité scientifique : les oiseaux n*émigrent pas par goût, mais parce qu'ils doivent émi* grer pour pouvoir exister; ils émigrent, en premier lieu, pour ne pas mourir de faim. »

Cependant, Weissmann fait remarquer avec raison que

ce n'est pas à la faim elle-même qu*obéissent les oiseaux migrateurs, au moment où ils quittent le pays dans lequel ils ont passé une saison, et qu'ils n'attendent jamais d'être privés d'aliments pour se mettre en voyage. L'oiseau migrateur obéit à un instinct qui le pousse à partir à un moment déterminé, et Weissamann ajoute que,si nous voulons comprendre le phénomène de la migration, nous devons avant tout nous demander d'où vient l'instinct de la migration des oiseaux, quelles causes l'ont fait naître, et à quels degrés divers il s'est développé dans les différentes espèces. La réponse à ces questions se trouve dans le fait, bien compris par Buffon, que les oiseaux migrateurs sont toujours ceux dont l'alimentation est de telle nature qu'ils manquent périodiquement de nourriture, chaque année, à la même époque. Les ancêtres des oiseaux migrateurs ont dû, pour se procurer des aliments, étendre peu à peu leurs excursions autour de la région qu'ils habitaient, et diriger leurs courses dans la direction où les aliments se présentaient en plus grande abondance. Chaque année, des courses alternant en >ens inverse étaient faites, les parents entraînant avec 3UX leurs petits, et ceux-ci persévérant ensuite dans es habitudes contractées pendant leur jeune âge. Dr, nous savons aujourd'hui que les habitudes se transnettent par l'hérédité tout aussi bien que les qualies corporelles. Les haiîitudes de la migration se sont linsi transmises de générations en générations avec d'auant plus de constance que le manque périodique de lourriture ne cesse pas de se produire.

Je n'ai insisté quelque peu sur les migrations des iseaux que parce qu'elles nous révèlent l'une des causes uî déterminent les véritables émigrations et expatriations

actives des hommes et des animaux» C'est, dans la plupart des cas, le besoin de nourriture qui détermine les animaux et rhomme lui-même à changer de patrie, et comme tous n'ont pas les moyens rapides de locomotion des oiseaux, ils s'établissent là où ils se trouvent bien* Les Allemands et les Irlandais qui se précipitent en si grand nombre vers l'Amérique du Nord, les Basques et les Espagnols qui émigrent vers TAmérique du Sud, les Chinois qui se répandent dans toute l'Indo-Ghine et l'Inde et traversent le Pacifique pour aller s'établir sur les côtes occidentales de l'Amérique, ne s'expatrient ainsi que parce que la nourriture manque dans le pays où ont vécu leurs ancêtres, soit parce que le sol est ingrat, comme en Allemagne et dans le pays Basque, soit parce que le maître est trop dur et trop rapace, comme en Irlande, soit parce que la population est trop dense, comme en Chine.

C'est encore ce motif qui détermine les longues éoiigra* tions dés Criquets, qui se transportent souvent du centre de l'Afrique, leur patrie naturelle, jusqu'au nord de la Méditerranée et même, en traversant cette mer, sur les côtes méridionales de l'Europe, où ils font de terribles ra* vagés dans les champs, dévorant les herbes, les moissons et parfois, comme je l'ai vu au Sénégal, jusqu'à Técorce des arbres.

C'est aussi le besoin de la nourriture qui chasse les loups des régions froides où se trouve leur véritable berceau, jusque dans les zones tempérées et même chaudes où ils auraient, sans nul doute, fixé définitivement leur domicile et pullulé dans la bonne chère, si l'homme n'avait mis obstacle à cet envahissement des régions qu'il habite luimême de préférence à toutes les autres. Le Loup était autrefois beaucoup plus répandu en Europe qu'il ne l'eft

SÉGRÉGATION ET HIGBATtON G&BZ LES ANIMAUX 395

actuellement ; il était même très abondant en France et en Espagne; mais, obligé d'émigrer devant Thomme, il s'est réfugié dans les forêts et les montagnes du centre de l'Europe, et surtout dansles vastes steppes de la Russie, d'où il ne descend plus vers Toccident que quand il est chassé par le manque de nourriture que déterminent des hivers très rigoureux. Supposons que ces années-là il ne fvti pas pourchassé par Thomme, et il n'est pas douteux qu'il s'établirait d'une façon définitive dans des localités qui lui fournissent des aliments abondants.

Il n'est pas permis non plus de douter qu'un climat plus doux et une nourriture plus abondante seraient de nature à modifier profondément ses caractères. Ces faits ont une importance très grande, non seulement parce qu'ils donnent une idée exacte de l'une des causes les plus puissantes d'expatriation des animaux, mais encore parce qu'ils atténuent dans une^très grande mesure, ainsi que nous aurons à le montrer plus loin, la valeur de la lutte pour l'existence et de la sélection dans la formation des espèces.

Le manque de nourriture n'est pas la seule cause qui loit de nature à déterminer les ségrégations et les émigraions actives et permanentes des animaux. Les variations 3rusques delà température sont également capables de proluire des expatriations lointaines ; mais, dans ce cas, le nanque de nourriture s'ajoute presque toujours au froid )our déterminer la migration. Les grandes pluies et les nondaiionsqui en sont les conséquences déterminent aussi réquemment les migrations de certains animaux, partiulièrement des mammifères qui vivent dans des terriers et es insectes terrestres. D'autres causes, dont la nature nous chappe, peuvent encore agir dans le même sens ; il est»

par exemple, difficile de donner les motifs des migrations qu'effectuent parfois certains papillons. On sait qu'il y a deux ans, il y eut une véritable invasion de Vanesses dans les parties septentrionales de la France. La Vanesse du Chardon ( Vanessa Cardui) est une espèce éminemment voyageuse ; elle s'étend peu à peu et finira sans nul doute par exister dans presque toutes les parties du monde.

A côté de ces migrations accidentelles dont il serait facile de multiplier les exemples, il en existe d'autres plus importantes peut-être au point de vue qui nous occupe ici; ce sont celles que certaines espèces d'animaux effectuent lentement, en rayonnant autour du point central d'apparition de l'espèce, comme l'a fait l'homme luimême . Certaines de ces espèces accompagnent l'homme dans toutes ses migrations; il me suffît de citer les rats, ia blatte orientale, les termites, etc. D'autres suivent certaines espèces dont elles se nourrissent ou sur lesquelles elles vivent en parasites. Les mammifères, les oiseaux, le? insectes transportent avec eux, dansleurs migrations, leui^ puces, leurs poux, leurs champignons parasites, etc. W n'est guère permis de douter que si tous ces organisme? se trouvent, en fin de compte, exposés à des condition? cosmiques très différentes de celles qui ont présidé à l'évolution de leurs ancêtres, ils sont condamnés à subir de? transformations d'autant plus grandes que les différence? des conditions sont elles-mêmes plus considérables.

L'une des causes les plus importantes des migration? lentes et rayonnantes des animaux réside dans la recherche des aliments. La multiplication rapide des individus d'une même espèce animale dans une localité déterminée, ayant pour conséquence nécessaire la consommation des aliment? que fournit cette localité, un grand nombre d'individu?

SÉGRÉGATION ET MIGRATION CHEZ LES ANIMAUX 39t

ne tardent pas à être obligés, pour satisfaire leur appétit^ d'aller chercher plus ou moins loin les aliments qui leur manquent. Il se produit ainsi une véritable ségrégation et une migration d'une partie des individus qui sont, d'habitude, les plus forts, les plus robustes et les plus actifs. Ces migrateurs s'établissent dans une localité nouvelle, peu distante de celle où ils ont vu le jour, s'y multiplient, et si les conditions cosmiques sont suffisamment différentes, y forment une variété de l'espèce mère. Le même fait se reproduit fatalement, au bout d'un certain temps, dans cette seconde localité ; des individrfà pressés par le besoin se ségrègent et vont faire ailleurs souche d'une deuxième variété, etc. Dans ce cas, on le voit, le besoin de manger, la lutte pour la nourriture, est la cause de la ségrégation, mais celle-ci détermine, de son côté, la production de variétés et même d'espèces nouvelles.

La lutte sexuelle entraîne parfois aussi des résultats analogues. Il est fréquent de voir, dans les troupeaux de bœufs ou de chevaux de l'Amérique, un jeune mâle se séparer 'du troupeau en entraînant à sa suite un certain nombre de femelles et de petits. J)es ségrégations semblables ont lieu dans les ruches lorsqu'il s'y développe plusieurs reines ; chacune s'éloigne avec une partie de la tribu et va plus ou moins loin constituer une nouvelle société et bâtir une ruche nouvelle. Les fourmis en font souvent autant ; une partie des membres d'une fourmilière se détachent, sans doute à la suite des mâles ou des femelles qui prennent l'initiative de cette ségrégation, et vont parfois loin de leur premier asile établir une autre demeure.

Parmi les oiseaux polygames, tels que les poules, les perdrix, etc. , la ségrégation consécutive à la lutte

Z.B TBAlfSFOBMISllE 12

398 LE TRANSFÛRMISMK

sexuelle est la règle absolue. Dès que les )>etits coqs ont atteint l'âge des amours, ils sont chassés par leur père, ou s'isolent volontairement, en emmenant chacun un certain nombre de poulettes.

Il est bien évident que ces isolements, que ces ségrégations et les migrations plus ou moins étendues qui les suivent, ont pour conséquence nécessaire l'extension rayonnante, graduelle, de Taire géographique occupée par l'espèce et la formation consécutive de variétés, puis d'espèces distinctes, si les migrateurs s'écartent assez du berceau de leur, espèce pour se trouver exposés à des conditions cosmiques différentes.

D'autres migrations très lentes, mais non moins certaines et attestées par toutes les données de la géologie el de la paléontologie, ont été provoquées par les transformations de la surface du globe et les variations climatériques consécutives dont nous parlerons tout à l'heure; mais il n*est pas probable que ces migrations aient déterminé des transformations sérieuses dans les animaux, car ces derniers n'émigraient que pour se maintenir dans les conditions climatériques de leur passé. Je n'insiste donc pas sur cette question, mais j'aurai à revenir sur les transformations considérables produites par les modifications auxquelles je viens de faire allusion.

Les migrations actives ne sont pas les seules que les animaux présentent. Ils offrent encore, très souvent, des migrations passives, c'est-à-dire indépendantes de leur volonté, mais qui n'en sont pas moins importantes au point de vue de leur transformation, qui, peut-être même, ont, à cet égard, une valeur encore plus grande .

Les Mollusques n'ont guère l'humeur voyageuse, et cependant ils peuvent être transportés, pendant leur jeu-

SÉGRÉGATION ET MlGRATtOlt GtiBZ LES ANIMAUX ^99

nesse ou à Tétat d'œufs, à des distances très grandes de leur point d'habitation. Les agents de transport sont alors, d'habitude, les oiseaux aquatiques, sur les pattes desquels peuvent se fixer les jeunes mollusques ou des végé- . taux portant leurs œufs. Quant aux Mollusques d'eau salée, leurs œufs, fixés sur des plantes marines que le flot arrache, peuvent facilement être transportés à de grandes distances. Les bois flottants que charrientles fleuves et que transporte la mer sont presque toujours couverts d'animaux et de plantes de toutes sortes qui peuvent être transportés fort loin de leur lieu d'origine et qui se multiplient dans leur nouvelle patrie, sauf à subir les transformations indispensables à leur adaptation aux nouvelles conditions de climat, de nourriture, etc. Le vent lui-même emporte fréquemment des .œufs et de petits animaux qu'il puise dans les eaux des étangs, des fleuves, des lacs, etc., ou delà mer, et qu'il dépose fort loin du point où il les a pris. Certaines Araignées voyagent à travers les airs au bout de leur fil que le vent a brisé et enlevé. Des insectes, des oiseaux, même de grande taille, sont firéquemment surpris par des vents de tempête et entraînés à des distances énormes, d'Europe en Amérique, par exemple.

Je n'ai pas^besoin d'insister sur ces faits dont le lecteur comprendra l'importance au point de vue de la transfornation des espèces animales, s'il n'a pas oublié que le noindre changement dans les conditions cosmiques en» raine fatalement la modification des organismes qui les ubissent, et leur transformation au bout d'un certain, nombre de générations.

Le fait de ces transformations a été constaté pour un rand nombre d'espèces* Bôttger signale, par exemple, ce étail caractéristique que les nombreuses lies de l'Archi-

pel hellénique possèdent chacune une espèce distincte d'un mollusque du genre Clausilia, Des observations semblables ont été faites sur d'autres genres de mollusques qui habitent les diverses îles des Açores, des Canaries, et sur les mollusques d'eau douce des lacs de la Bavière. « Les oasis du Sahara, dit Moritz Wagner, formant des îlots séparés> les collines des Andes de Quito, les groupes isolés des volcans de T Amérique et vraisemblablement toutes les autres régions isolées fournissent des faits absolument identiques, c'est-à-dire des espèces endémiques, étroitement limitées, et des variétés locales, constantes, en nombre indéfini. »

Il est évident, que si chaque île de l'Archipel hellénique possède son espèce . particulière de Clausilia, que si chaque oasis du Sahara présent^ également son espèce ou sa variété spéciale d'un même genre d'à nimauxt cela ne peut tenir qu'à ce qu'une, espèce déterminée du genre, s'étant répandue dans toutes ces localités, s'y est transformée, au bout d'un temps déterminé, en une forme nouvelle, adaptée aux conditions cosmiques de la localité. Aucune autre explication du fait ne peut être donnée, à moins qu'on n'admette l'intervention d'un créateur, fabriquant de toute pièce la faune de chaque île hellénique et de chaque oasis saharienne.

Parmi les autres exemples bien incontestables de formation d'espèces sauvages nouvelles par la ségrégation et l'expatriation Moritz Wagner cite le fait d'un papillon, le Saturnia Luna^ espèce propre au Texas, qui, ayant été transporté en Suisse, s'y est modifié suffisamment pour qu'on lui ait donné un nom spécifique nouveau. Il rajw pelle encore l'exemple que nous avons cité plus haut du lapin commun qui, transporté à Porto-Santo, y a pris dei

caractères assez tranchés pour qu'on puisse en faire une espèce distincte de celle dont il dérive.

La superbe famflle des oiseaux-mouches et des colibris fournit à Moritz Wagner un exemple analogue à celui des mollusques des lies de la Grèce dont nous avons parlé plus haut, de transformations consécutives à la ségrégation. 11 fait remarquer que parmi les espèces de ces oiseaux, celles qui ont des habitudes très prononcées de migration et qui parcourent des espaces très considérables n'offrent, pour ainsi dire, pas de variétés, tandis que les espèces localisées, celles qui ont un habitat déterminé, au delà duquel elles ne s'étendent pas, présentent un grand nombre de variétés, dont il attribue la formation à des couples peu nombreux qui se sont isolés et ont formé souche. « Chez les espèces à résidence fixe de la grande famille des colibris, dit-il, la formation des espèces par voie de ségrégation nous présente les résultats les plus surprenants. Chaque degré d'altitude des Cordillères de l'Amérique, d'après le célèbre ornithologiste anglais Gould, possède une espèce de colibris qui lui est particulière. Ces espèces varient à peu près tous les mille pieds sur les différents versants, à mesure qu'on s'élève de la base jusqu'à la région des neiges. Gould aurait pu ajouter que sur les volcans isolés et les pics des Andes, ce changement des espèces a lieu dans le sens horizontal aussi bien que vertical. Chaque pic isolé très élevé possède, dans sa région supérieure, une ou plusieurs espèces, qui lui sont tout à fait particulières et dont la parenté avec les espèce des pics voisins est manifeste. » On comprend facilement ce qui se produit dans ce cas. Si l'espèce est voyageuse, si elle a l'habitude de se transporter à de grandes distances, elle s'adapte peu à peu aux conditions cosmiques diverses de la vaste région qui cons-

titue son domaine; ces conditions déterminant l'apparition de caractères pour ainsi dire moyens, la production des Variétés n'a pas lieu . Si, au contraire, l'espèce se renferme dans un habitat bien délimité, comme un pic isolé, ou une zone de la montagne, il doit arriver souvent que quel- (fues individus franchissent la limite du territoire de l'espèce, se transportent, par exemple, sur un pic voisin de celui qu'elle habite, et s'ils y trouvent, avec la tran** quillité, une noui^riture suffisante, y bâtissent leurs nids, y établissent leur famille et s'y fixent d'une manière définitive. Gomme les conditions cosmiques de cette nouvelle patrie ne sont pas tout à fait identiques & celles de la première, leurs descendants subissent peu à peu des modifications qui deviennent permanentes, et une nouvelle variété, ou môme une nouvelle espèce se trouve formée. Les poissons, qui, grâce au milieu danslequel ils vivent, peuvent se déplacer avec la plus grande facilité, maiâ dont chaque espèce teste cependant, d'habitude, confinée dans une localité spéciale, ou à une profondeur constante, les poissons fournissent, en faveur de la formation des espèces par la ségrégation, des preuves analogues à celles que Wagner déduit de la distribution géographique des colibris. Il fait remarquer que les espèces vraiment cosmopolites n'existent guère chez les poissons, mais que les grands archipels placés à peu de distance les uns des autrès, comme les Canaries et les Açores, ont à peu près les mômes espèces de poissons, tandis que les archipels isolés ou les lies solitaires présentent toujours des espèce; spéciales, qui se sont évidemment formées par ség^gation d'espèces habitant les mers voisines, car elles conservent avec elles des relations très manifestes de parenté. K Chaque groupe d'Iles éloigné des .continents ou d'autres

archipels, dit-il, ou les lies tout à fait solitaires, comme Sainte-Hélène, rUederAscension et celle de Waihu, possèdent sur leurs côtes des espèces qui leur sont presque exclusivement propres, quoique se rattachant à des genres très répandus. Tous les poissons de mer rapportés de l'archipel Galagos par l'expédition scientifique du navire anglais le Beugle appartenaient à des espèces tout à fait endémiques qui n'avaient jamais été signalées sur les côtes de l'Amérique du Sud situées enface.L'archipeldeHawaï, les îles Fidji, le groupe des îles Samoa, celui des Marquises ont de même leurs espèces endémiques particulières. » Les poissons d'eau douce présentent aussi des variétés ou des espèces locales très nombreuses. Les eaux douces ayant autrefois recouvert de très vastes régions desquelles sont descendus les fleuves, il est facile de comprendre que les mômes espèces de poissons se trouvent dans des fleuves différents lorsque ceux-ci descendent du même bassin ; mais, après la formation des fleuves, les poissons qui s'étalent répandus dans les eaux de chacun d'entre eux se sont trouvés isolés de ceux de tous les autres et ont subi, sous l'influence de conditions spéciales, des modifications qui en Ont fait des variétés ou même des espèces distinctes. « Le genre Salmo (Saumon), qui appartient, dît Wagner, à une des familles les plus répandues ainsi que les plus riches en espèces, nous montre, en particulier chez les truites des ruisseaux, un nombre incalculable de variétés locales, à côté de bonnes espèces voisines. Ces variétés se distinguent surtout par des modifications dans la forme et la couleur de leurs taches, provenant réellement de leur ségrégation dans l'espace. » Le savant allemand met encore en relief un fait qui démontre bien le rôle de la ségrégation dans la formation ded espèces de

poissons, (c Les ruisseaax qui coulent les uns à côté des autres dans la même direction et sur le même versant sont généralement peuplés d'espèces identiques. Sur Tautre versant de la chute des eaux, on trouve, dans presque toutes les montagnes élevées, des variétés plus ou moins caractéristiques, qui diffèrent beaucoup, par la couleur et la forme de leurs taches, des espèces voisines du versant opposé. »Richardson, célèbre voyageur américain, rapporte un fait qui offre à cet égard une assez grande importance et dont j'emprunte le récit à Wagner. « Quand il arrive aux vieux trappeurs qui s'aventurent jusqu'à la région des sources de s'égarer sur les hauts plateaux et de ne pouvoir reconnaître si les ruisseaux sinueux coulent vers l'Atlantique ou vers le Pacifique, ils jettent la ligne pour s'orienter. Les taches rouges ou noires des truites péchées leur fournissent un indice précis. »

Wagner rapporte un fait qui prouve bien la formation des espèces par la ségrégation. Il s'agit de poissons de la famille des Silures qui vivent dans les Andes de TAmérique équatoriale et sont connus des indigènes sous le nom de FrenadiUa. Dans les lacs et ruisseaux des plateaux il n'en existe qu'une seule espèce, mais elle est si abondante que les enfants en font la pêche avec des cribles ; on en connaît une autre espèce qui habite exclusivement les eaux du versant occidental du Chimborazo et du Pichincha; cette espèce est très voisine de la première et les deux sont seules dans le petit genre qu'elles constituent, ce qui met dans la nécessité de considérer l'une d'entre elles comme produite par la ségrégation d'un certain nombre d'individus appartenant a l'autre. Cette conclusion s'impose d'autant plus que l'on ne trouve jamais dans les bassins des plateaux qu'une seule et même

espèce, a Jamais, dit Wagner, on n'a constaté la présence de deux espèces, pas plus que celle de deux variétés dans un même bassin ; » et Fauteur allemand ajoute : « Malgré la quantité incroyable de cette espèce de silures dans les bassins montagneux des Andes, où la lutte pour Texistence sévit avec intensité parmi ces poissons voraces et où, par conséquent, sont réunies toutes les conditions favorables à la sélection darwinienne, jamais on n'a vu aucune autre espèce se constituer dans le même bassin, sur le même versant des eaux de cette haute région. Sur le versant opposé nous voyons, au contraire, au delà de la barrière étroite qui forme la séparation des eaux, surgir une « bonne espèce », proche parente de la précédente, munie du même appareil dentaire et des mêmes ardillons, mais, sous d'autres rapports, présentant des divergences morphologiques notables. Parmi les nombreuses preuves inductrices que nous présente la chorologie des organismes, dans le phénomène des espèces dites substituantes, aucune n'est aussi concluante contre le principe de la sélection darwinienne, aussi décisive en faveur de l'action de la ségrégation sur la formation des espèces, que l'existence des deux espèces substituantes de silures dans les hauts plateaux du Quito. »

Moritz Wagner invoque encore en faveur de la formation des espèces par la ségrégation ce qui se passe dans le groupe des éponges. Ces organismes vivent au fond de la mer, fixés sur des rochers; ils s'accroissent avec unegrande rapidité, par une sorte de bourgeonnement incessant qui leur permet, dans certaines espèces, d'acquérir une taille J;rès considérable. Les œufs fécondés de ces animaux donnent naissance à des larves couvertes de cils qui se meuvent librement, dans Teau pendant un certain temps^ puis s6

406 LE TRANSFORMiaiIE

fixent et se développent en un organisme semblable à celui qui leur a donné naissance.

Il y a donc toujours ségrégation des jeunes vis'^à-yis des parents. Bfille causesconcourent à augmenter Timporiance de cet isolement en entraînant les jeunes plus ou oioins loin des lieux qu'habitent leurs parents. Tandis que la ségrégation est la règle dans ce groupe animal, la lutte pour Texistence entre les individus est absolument nulle, car c'est la mer qui se charge d'apporter à tous les ali« ments qui leur sont nécessaires. Or, la variété des formes est plus grande parmi les éponges que dans aucun autre groupe animal. Ainsi que le fait remarquer avec raison Moritz Wagner^ a chaque agrégat, chaque colonie isolée < d'individus se distingue d'une autre, qui parfois n'en est pas très éloignée, à un degré dépassant souvent les dis* tinctions morphologiques qui séparent les espèces dans les autres classes d'animaux, » et rendant extrêmement diîSL cilela classification de ces organismes. L'auteur allemand tire très légitimement de ces faits les déductions suivantes :

« Il est facile de comprendre combien les migrations actives des larves, ainsi que les migrations passives des éponges adultes, arrachées avec leur support par le courant de la mer de l'endroit oui elles s'étaient fixées, et emportées au loin, doivent contribuer à cette multiplicité de formes. Selon que, dans le cours de ses pérégrinations, la larve voguant librement est entraînée par un courant plus chaud ou plus froid ; selon qu'elle se fixe au fond de la mer, à l'embouchure d'un fieuve charriant beaucoup de matières organiques ou, au contraire, à un endroit moins abondamment pourvu de la nourriture dont elle a )9e9Qinj 9elQa c^ue 4e9 Qirco^stc^i^OQ^ IqquI^Si toUQ^i par

exemple, que la profondeur plus ou moins grande de Tendroit où la colonie s'est fixée, facilitent ou entravent l'alimentation de ses parties constitutives par l'eau qui les baigne, toutes ces circonstances doivent influer puissamment sur les aptitudes à varier de la colonie isolée et lui être favorables ou défavorables. Dans tous les cas, c'est la ségrégation qui est ici la cause mécanique la plus puissante, la plus immédiate de toutes ces modifications morphologiques. J)

De tout ce qui précède il résulte que îa ségrégation et les migrations actives ou passives, lointaines et brusques, ou graduelles et rayonnantes, jouent un rôle extrêmement considérable dans la formation des races, variétés et espèces sauvages des animaux.

Cette action est également indéniable en ce qui concerne les végétaux. On pourrait croire qu'un bien petit nombre seulement de ces organismes sont capables de se ségréger et de s'expatrier volontairement, parce que bien peu paraissent être doués de la faculté de déplacement . En réalité, cependant, beaucoup de végétaux inférieurs sont susceptibles, soit pendant les premières phases de leur existence, soit pendant toute sa durée, de changer de place et de se séparer des individus qui leur ont donné naissance. Les Diatomées, petites algues microscopiques remarquables par la carapace siliceuse qui les enveloppe, sont douées de mouvements de locomotion relativement rapides ; les Oscillaires, algues filamenteuses non moins abondantes que les précédentes, quoique moins riches en espèces, se meuvent également, mais avec plus de lenteur ; certains Bactériens, comme le^Spirillum, petits champignons visibles seulement avec de forts grossissements microscopiques^ se çléplacent avec une trèç

grande rapidité. Beaucoup d'algues se reproduisent à l'aide de zoospores mobiles qui cheminent pendant un certain temps dans Teau avant de se fixer, etc. Tous ces organismes ne' font certainement pas de bien grands voyages, mais leur mobilité contribue à faciliter dans une très large mesure les migrations passives dont ils sont robjet, migrations telles que leurs espèces sont très répandues sur tous les points du globe.

Parmi les végétaux supérieurs, il en est un certain nombre qui sont manifestement susceptibles de se livrer à des ségrégations et à des migrations actives. A cette catégorie appartiennent tous ceux dont les tiges rampent au-dessous du sol ou à sa surface. Tout le monde sait avec quelle rapidité le houblon se répand sous le sol, et le fraisier s'étale à la surface de la. terre'. Un seul pied de fraisier, planté dans un terrain favorable, ne tarde pas à envahir, si l'on n'y prend garde, une surface extrêmement considérable ; chacun des premiers rameaux qu'il produit s'étale sur le sol, s'allonge rapidement, s'y fixe à l'aide de racines qui poussent au niveau des nœuds et font de chacun une nouvelle plante, capable de vivre indépendamment de la première.

Or, si Ton se rappelle que dans un même jardin et sans cause apparente, mais sans doute par suite de quelques minimes différences dans la composition du sol, on peut voir des fraisiers présenter des caractères assez tranchés pour qu'on en puisse faire la souche de variétés nouvelles, on comprendra avec quelle facilité, à l'état sauvage, cette migration peut, malgré son peu d'étendue

relative, activer la production de variétés et même d'espèces nouvelles.

Ces quelques exemples suffisent à montrer que les migra-

Uons activesne sont pas aussi rares parmi les végétaux qu'on serait, au premier abord, tenté de le croire. Il ne faudrait pas non plus admettre trop facilement qu'elles se produisent sans but déterminé; on risquerait fort de se tromper. Il suffit de surveiller avec attention la marcbe des rameaux du fraisier à la surface du sol ou celle des branches souterraines du houblon ; on ne tarde pas à voir que les unes et les autres se portent de préférence vers les points les plus humides et les plus riches en matières alimentaires. Pour atteindre ces points, elles font souvent des circuits considérables, ou traversent des obstacles qu'on serait tenté de considérer comme invincibles.

Quoique les migrations actives des végétaux puissent jouer un rôle assez important dans la formation des espèces nouvelles, leur fréquence et leur valeur sont cependant beaucoup moindres que celles de la ségrégation et de la migration passives.

Je ne reviendrai pas ici sur ce que j'ai dit déjà au sujet des organes de dispersion dont sont pourvues un grand nombre de graines, et des conditions d'organisation qui facilitent le transport des fruits. Je me borne à rappeler que le vent et les animaux jouent un rôle extrêmement efficace dans la dispersion, ou, pour me servir des termes que j'ai employés en parlant des ^animaux, dans la ségrégation, la migration et l'expatriation des plantes. Le vent peut entraîner à de très grandes distances des graines et même des fruits ; les oiseaux et les mammifères en font lutant; les fleuves peuvent charrier certains fruits à la ner, dont les courants les transportent, encore aptes à ^ermer^ sur des rivages lointains, etc. Toutes nos connaisances relatives à la distribution géographique des liantes et à Faction des conditions cosmiques sur ces or-

410 L& THAN9F0RMISME

ganismes, témoignent de Timportance de ces migrations, de ces expatriations passives, au point de vue de la fo^ mation d'espèces sauvages nouvelles.

Un premier fait bien démontré est la présence, dans des régions très éloignées, de plantes appartenant à une même espèce et n'ayant pu être transportées d*un lieu à l'autre que par les animaux, le vent ou tout autre agent de niême nature. Quand les plantes qui se trouvent dans ce cas appartiennent à la même espèce, on peut en conclure qu'elles vivent [dans des conditions suffisamment identiques pour que la migration n*ait eu qu'un seul résultat : l'extension de Taire géographique de l'espèce . Mais quand on trouve une espèce déterminée de plantes dans une localité isolée, où ne vivent pas d*autre5 espèces du même genre, et que dans la patrie véritable d^ ce genre on ne trouve pas l'espèce en question, on est bien obligé d'en conclure que la migration a été suivie d*une transformation, et que l'espèce isolée et solitaire dont nous avons parlé provient de la transformation, sou* l'influence des conditions cosmiques de sa nouvelle patrie, d'une espèce émigrante. C'est seuléfaent ainsi qu'on peut expliquer un certain nombre de faits de la géographie botanique dont je ne veux rappeler ici que quelquesuns.

L'Amérique du Sud présente un certain nombre d'espèces de plantes étroitement alliées à des espèces européennes. On a signalé sur les montagnes de l'Amérique équatoriale des espèces propres à ces montagnes, mai? appartenant à des genres européens. L'Australie possède un certain nombre d'espèces appartenant à des genrtî^ essentiellement européens. Ce que nous avons dit à propos dç h di0trit)uUo^ des espèces atiifn(i}e6 dltps les tl^

Page 1