ACTION DES CHANGEMENTS DU GLOBE
nues dans le climat, aient exercé une action puissante sur les animaux et les végétaux qui ne s'y sont pas soustraits par la migration, et ceux-là sont nombreux, si nous en croyons les débris qu'ils ont laissés dans les lieux où ils habitaient.
Prenons des exemples; on sait qu'au cap Nord, le sol s'élève de 1 m. 50 environ par siècle, tandis que le Groenland subit un abaissement continu. Il n'est pas dou* taux que l'élévation du cap Nord soit, quoique très lente et constatable seulement à l'aide d'observations très pré* cises, accompagnée d'une modification très faible aussi, nfiais continue, dans la température de la localité. Y a-t-il là des éléments suffisants pour que les animaux et les vé* çétaux terrestres se transforment au point que les espèces ictuelles prennent des caractères nouveaux assez tranchés 30ur qu'on en puisse faire des espèces nouvelles? La ré- Donse à cette question est évidemment fort difficile à faire » )i l'on considère que le milieu se transforme avec une si grande lenteur qu'il nous est impossible d'en observer 'effet sur les animaux.
Cependant, les faits fournis par la paléontologie tenaient à démontrer que des transformations de ce genre se ont produites. On a trouvé, par exemple, en Australie, des lammifères fossiles très étroitement alliés aux marjpiaux qui habitent actuellement ce vaste continent injlaire. Owen a montré que la plupart des mammifères )ssiles de l'Amérique du Sud peuvent également être ^nsidérés comme des parents des mammifères actuels de ïtte partie du monde. L'île de Madère et les autres îles 1 groupe des Canaries sont actuellement peuplées par ;s espèces qui ont la plus grande affinité avec celles qui valent sur le continent africain et européen au njoment
de la période glaciaire, mais qui cependant se distinguent par quelques caractères indiquant une transfor* mation.
Devons-nous considérer ces faits comme suffisamment démonstratifs d'une opinion qui consisterait à admettre que les mammifères actuels de rAustralie et de l'Amérique du Sud et que la faune entière des Canaries ont été produits par une transformation des organismes qui habitaient autrefois ces régions, transformation déterminée ellemême par le changement des conditions cosmiques ? Il me semble que Ton peut répondre affirmativement à cette question, et voici pourquoi : nous savons d'abord, d'une manière certaine, que les conditions climatériques des pays dont j'ai parlé ont changé dans une large mesure depuis l'époque reculée à laquelle vivaient les formes animales fossiles que nous y découvrons ; nous avons, d^autre part, démontré plus haut que les changements dans les conditions cosmiques sont de nature à modifier profondément les animaux et les végétaux.
Les animaux qui émigrèrent et allèrent chercher un climat semblable à celui dans lequel avaient vécu leurs ancêtres purent seuls échapper à ces transformations. C'est pourquoi les ^ands continents offrent un mélange beaacoup plus grand de formes fossiles que les terres depuis longtemps isolées et mises par la mer à l'abri des invasions ou des émigrations. Ces dernières présentent dans leurs fossiles une suite plus parfaite, une chaîne plus régulière de formes et des transitions plus Insensibles entre ces dernières, parce que le croisement avec des espèces venues d'autres régions n'a pas troublé la tranquille évolution déterminée par les modifications très lentes do milieu*
ACTION DES GHANGEMElfTS DU GLOBE 418
Un autre fait s'est produit. Tant que les continents d'une époque géologique détenninée ont été en relation les uns avec les autres, les animaux qui les habitaient pouvaient se répandre sans difficulté sur toute leur étendue. Il est bien démontré, par exemple, que jadis la France et TAfrique ont été en communication par une terre que recouvre actuellement la Méditerranée. Les animaux pouvaient donc alors facilement passer de Tune à l'autre de ces régions, qui n'étaient que des parties d'un même continent. La trace de ces migrations est entre nos mains, car certaines espèces d'animaux terrestres se trouvent à l'état fossile à la fois dans le nord de l'Afrique et dans le sud de la France. Mais, plus tard, l'affaissement qui a produit le lit de la Méditerranée ayant séparé la portion septentrionale de la portion méridionale iu continent, et déterminé, sans aucun doute, une molification dans les conditions climatériques de ces deux )ortion8, parce que d'autres parties du globe, telles que les ^^yrénées et les Alpes se soulevèrent simultanément, les ndividus qui sont restés sur le sol africain et ceux qui )nt continué à vivre sur le sol français se sont trouvés isoes, ségrégés par la mer interposée entre leurs aires d'haâtations ; ils se sont, en même temps, trouvés exposés à les conditions cosmiques différentes, et ont, par suite» té transformés, de façon à produire des espèces disînctes. A partir de ce moment, la France a eu une faune lusdifférente de celle de l'Afrique que ne l'était la faune e l'époque antérieure àl'abaissement méditerranéen. Mais, certaines espèces manquent sur un rivage tandis qu'elles 3 trouvent sur l'autre, les genres sont les mômes, et la arenté des formes est tellement grande que les zoologistes i les botanistes admettent une « région méditerra-
4i6 LE TRANSFORMISME
néenne » c'est-à-dire, une aire dont la flore et la faune sont spéciales, et se distinguent de celles des régions situées plus au nord ou plus au sud.
Un phénomène analogue, mais dirigé en sens contraire» 8*est produit au niveau de Tisthme de Panama. Autrefois, le Pacifique et TAtlantique communiquaient, en ce point, Tun avec l'autre. Actuellement, on trouve sur les deni rivages opposés de l'isthme des espèces distinctes d^animaux marins, mais ces espèces ne se sont, très certainement, différenciées que sous Tinfluence des changements de conditions qui ont accompagné la formation de Tisthme, car elles sont très voisines; la plus grande ressemblance existe même entre les animaux fixes, tels que les coraux, qui habitent la côte du Pacifique, et ceux qui habitent la côte de lAtlantique.
Ce qui montre bien l'importance des transformations déterminées dans les animaux et les plantes par les modifications qui se sont produites et se produisent encore de nos jours dans les formes des contours de la terre, cV?t qu'à chaque grande période de l'histoire du globe terrestre correspondent des formes animales et végétales spéciales, formes qui persistent tant que les conditions
cosmiques leur sont favorables, qui se transforment eu d'autres et disparaissent à mesure que les conditions changent.
§3. — La lutte "pour teœistence, la sélection naturelk, et leur rôle dans la formation des espèces.
Nous avons démontré très amplement, plus haut, que deux procédés ont, de tout temps, été employés par
ACTION DE LA LUTTE POUR l'eXISTENCE 417
l'homme pour produire des races, des variétés et des espèces nouvelles ; la sélection, c'est-à-dire le choix d'individus présentant au plus haut degré le caractère à développer, et la ségrégation, c'est-à-dire Tisolement des individus choisis, sélectes, et leur élevage dans les conditions les plus propres à déterminer la fixation et l'évolution ascendante des caractères pour lesquels on les a choisis.
Étudiant ensuite les procédés à l'aide desquels ont pu se produire les variétés et les espèces sauvages d'animaux 3t de végétaux, nous avons vu qu'il faut ranger parmi ces procédés : la ségrégation et la migration , actives ou passives, les espèces, et l'action lente des modifications apportées ians les conditions cosmiques des divers points du globe par les changements de niveau de sa surface.
Dans ces deux procédés de transformation des orgalismes vivants, c'est le milieu cosmique qui est l'agent Qodificateur et par conséquent producteur des espèces louvelles.
Un autre procédé a été indiqué par Darwin, qui lui a on seulement attribué l'importance la plus considéable, mais qui encore l'a entièrement substitué aux eux autres : je veux parler de la lutte pour l'existence t de la sélection naturelle.
C'est à la lutte pour l'existence et à la sélection natu- ;lleque Darwin attribue la formation de toutes les estocs sauvages et l'évolution des animaux et des plantes. 1 manière de voir ayant été adoptée par la majorité des irtisans actuels de la doctrine du transformisme, je ne lis faire autrement que de l'exposer avec tous les détails le comportent les limites de cet ouvrage. La théorie de Darwin fut empruntée aux idées de Malus sur la multiplication de l'homme, dans une loca-
418 xi TRANâPOAMiBMË
lité déterminée, comparée à celle des animaux ou des végétaux nécessaires à son alimentation. En ne tenant compte que de la rapidité avec laquelle se fait la multiplication des hommes, d'une part, et celle des végétaux et des animaux dont il se nourrit, de Tautre, et de la consommation que l'homme fait de ces derniers, Malthus était arrivé à ce résultat que le nombre des premiers s'accroit dans une proportion géométrique, tandis que celui des seconds croit seulement en proportion arithmétique (!}; et il en concluait que les premiers ne tarderaient pas, si aucune cause extraordinaire de destruction n'intervenait, à être tellement nombreux que les aliments leur feraient défaut. Pour la race humaine, les causes accidentelles de destruction destinées à limiter la multiplication de l'es* pèce sont les maladies épidémiques, les guerres, etc. Malthus conseille, afin d'éviter les guerres, d'avoir recoun à la limitation volontaire des enfants. Je n'insiste pas actuellement sur cette question. Je me borne à rappeler que c'est la doctrine de Malthus qui servit de base à la théorie de Darwin sur la formation des espèces par une se* lection naturelle résultant de la lutte pour l'existence. C'est, du reste, ce que Darwin lui-même reconnaît en propre» termes dans une page de son livre sur VOrigine des etpèces que je crois utile de reproduire ici !
« La lutte pour l'existence, dit-il {Origine des eepèces. p. 69), résulte inévitablement de la rapidité avec laquelle tous les êtres organisés tendent à se multiplier. Tout indh vidu qui, pendant le terme naturel de sa vie, prodait plusieurs œufs ou plusieurs graines, doit être détruit à quelque période de son existence, ou pendant une saison
(1) Voyez l'Appendice, note L.
ACTION DE LA tUTTB POUfi L*EXISTËNCE 41Ô
quelconque, car autrement, le principe de l'augmentation géométrique étant donné, le nombre de ses descendants deviendrait si considérable qu'aucun pays ne pourrait les nourrir. Aussi, comme il naît plus d'individus qu'il n'en peut vivre, il doit y avoir, dans chaque cas, lutte pour l'existence, soit avec un individu de la même espèce, soit avec des individus d'espèces différentes, soit avec les conditions physiques de la vie. C'est la doctrine de Malthus appliquée avec une intensité beaucoup plus considérable, à tout le règne animal et à tout le règne végétal, car il n'y a là ni production artificielle d'alimentation, ni restriction apportée au mariage par la prudence. Bien que quelques espèces se multiplient aujourd'hui plus ou moins rapidement, il ne peut en être de môme pour toutes, car le monde ne pourrait plus les contenir. »
En d'autres termes, tous les êtres vivants sont en lutte perpétuelle, soit contre le milieu dans lequelils vivent, soit contre les organismes différents qui les entourent, soit contre leurs semblables.
Le chêne empêché de croître les jeunes arbres qui poussent à ses pieds ; le bœuf mange la plante ; le tigre niange le bœuf; l'homme mange l'un et détruit l'autre, et les hommes s'égorgent ou s'exploitent les uns les autres.
La conséquence fatale de cette lutte incessante et universelle des êtres vivants les uns contre les autres est la disparition des faibles et la persistance des forts, c'est-^&«* dire de ceux qui sont pourvus des meilleures armes offensives ou défensives, de ceux auxquels certains caractères individuels donnent un avantage quelconque sur les autres, au point de vue du milieu dans lequel ils se trou** vent, en face des ennemis contre lesquels tous sont obligés de lutter.
420 LE TRANSFOHMISHE
Il se fait aiiisî dans la nature une sorte de choix, de sélection, pour me servir du mot de Darwin, au profit des plus forts, des mieux adaptés aux diverses conditions de la vie ; et leurs caractères étant conservés par l'hérédité, ils finissent par persister seuls et par constituer une race nouvelle, supérieure à celle que représentaient leurs ancêtres. Je crois utile de reproduire ici ce que Darwin luimême dit à ce]sujet, quoique je Taie déjà cité dans un chapitre précédent.
« On peut encore s^ demander, écrit-il, comment il *e fait que les variétés que j'ai appelées espèces naissantes^ ont fini par se convertir en espèces vraies et distinctes, lesquelles, dans la plupart des cas, difierent évidemment beaucoup plus les unes des autres que les variétés d'une même espèce; comment se forment ces groupes d'espèces, qui constituent ce qu'on appelle des genres distincts et qui diffèrent plus les uns des autres que les espèces du même genre. Tous ces résultats, comme nou* Texpliquerons de façon plus détaillée dans le chapitre suivant, proviennent de la lutte pour Veocistence. Grâce à cette lutte, les variations, quelque faibles qu'elles soient, et de quelque cause qu'elles proviennent, tendent à pr»^ server les individus d une espèce et se transmettent ordinairement à leur descendance, pourvu qu'elles soient utiles à ces individus dans leurs rapports infiniment complexes avec les autres êtres organisés et avec les conditions physiques de la vie. Les descendants auront, eux aussi, en vertu de ce fait, une plus grande chance de survivre, car, sur les individus d'une espèce quelconque n» périodiquement, un bien petit nombre peut survivre. J' donné à ce principe, en vertu duquel une variation si insignifiante qu'elle soit, se conserve et se perpétue, si oli
ACTION DE LA Lt^TE POUR l'exISTENCE 4âl
est utile, le nom de sélection naturelle^ pour indiquer les rapports de cette sélection avec celle que Thomme peut accomplir. Mais l'expression qu'emploie souvent M. Herbert Spencer : « la persistance du plus apte, » est plus exacte et tout aussi commode. Nous avons vu que, par la sélection, Thomme peut certainement obtenir de grands résultats et adapter les êtres organisés à ses besoins, en accumulant les variations légères, mais utiles, qui lui sont fournies par la nature. Mais la sélection naturelle est une puissance toujours prête à l'action; puissance aussi supérieure aux faibles efforts de l'homme que les ouvrages de la nature sont supérieurs à ceux de l'art. » (Origine des espèces, p. 67.)
Je ne veux pas, en ce moment, discuter la valeur de l'opinion qu'émet Darwin, dans ce passage,, relativement au rôle joué par la lutte pour l'existence dans la formation de races, de variétés et d'espèces nouvelles d'animaux et de plantes. Il me parait préférable d'exposer d'abord les phénomènes de la lutte pour l'existence que nous présentent les animaux et les végétaux. Quand nous aurons me connaissance exacte des faits, il nous sera plus facile l'examiner s'ils corroborent l'opinion de Darwin citée plus laut, s'ils démontrent ou non quç la lutte pour Texisence et la sélection naturelle suffisent pour expliquer a formation des espèces sauvages.
La lutte pour l'existence n'est pas douteuse, et l'on ne aurait trop louer Darwin d'avoir attiré sur elle l'atten- ;ntion des savants. Mais j'espère montrer que les phénolènes attribués à son influence sont beaucoup pluà condérable que ne permet de l'admettre une saine logique. Je tiens d'abord à faire remarquer qu'au point de vue >cial on l'a fort mal interprétée. Telle qu'elle a été for-
h^ • Ife TRÂN&FORtalSMÈ
muléè par Darwin, la « théorie de la lutte pour rexistence • ne pouvait manquer d*étre exploitée par tous le» satisfaits et les ambitieux, par ceux qui rêvent la- conquête des peuples ou l'escalade du pouvoir. Les socialistes qui trouvent que tout n'est pas pour le mieux dans le meil* leur des mondes possibles n'étaient que des métaphysi» ciens et des visionnaires, définitivement condamnés par la science.
Interprétée à la lettre et en ne tenant compte que des faits réunis par Darwin sous le nom de « lutte pour l'existence », cette triste conclusion ne manquait pas de base et pouvait embarrasser plus d'un esprit. Hais j'espère montrer que, à côté des faits incontestables signalés par Darwin, il en est un grand nombre d'autres, restés à peu près complètement méconnus, faits qui conduisent à des conséquences absolument opposées à celles que j'exposais tout à l'heure.
Nous avons aussi à rechercher quelle est la part réelle qu'il faut accorder à la lutte pour l'existence et à la sélection naturelle dans la formation des espèces nouvelles ; mais, auparavant, nous devons étudier les faits de lutte pour l'existence que nous offrent les différents organismes soumis à notre observation.
J'emprunterai les premiers faits au monde inorganique. Qui n'a vu, sur nos côtes, quelque roche isolée des falaises ? La mer l'entoure de toutes parts ; tantôt le flot paisible lèche amoureusement sa surface qu'il use avec une extrême lenteur; tantôt la vague furieuse la firappe en rugissant et en arrache des débris; la pluie ajoute ses innombrables petits coups aux rudes chocs de la vague: les galets soulevés par la mer joignent leurs efforts à ceux des autres agents ; le lichen apporté par le vent se cram-
LUTTE POUR l'SXISTENCB CHEZ LES MINÉRAUX 433
ponne à la roche et accomplit lentement sur elle son œuvre destructive. Si, dans quelque fissure produite par la foudre, il existe un peu de terre, une graine déposée par les oiseaux ne tardera pas à germer dans ce sol étroit, la plante enfoncera ses racines entre les lèvres de la fissure, les écartera, et bientôt la fente sera assez large pour ofirïr un abri aux oiseaux. La pluie pénétrera par là jusqu'au coeur de la roche et y exercera une action dissolvante d'autant plus efficace que l'eau pourra plus longtemps séjourner au contact de la pierre.
Tandis que vers le haut tous ces efforts s'exercent pour détruire la roche, des tentatives analogues sont faites à la base. Des animaux marins, des organismes infimes et en apparence absolument inofi'cnsifs, se creusent des tanières qui sont autant de portes ouvertes à la mer pour pénétrer jusque dans les entrailles du rocher. Tout cela dure pendant de longues années sans que l'œil du promeneur puisse reconnaître le danger qui menace la roche, et cependant, un jour, elle s'écroule sous le seul choc d'une vague plus robuste que les autres; en tombant, elle se brise, et ses fragments ne tardent pas à être réduits àl'état de galets, avec lesquels les enfants joueront sur le rivage. Traduisons maintenant ces faits en langage scientifique : nous disons que la roche a « lutté pour son exisence » contre la mer, contre la pluie, contre les animaux 4ui ont creusé ses flancs, contre les lichens qui ont rongé sa surface, contre la foudre qui l'a fendue 3t les arbustes qui ont élargi ses fissures. Tous ces agents lont des ennemis de la roche, des ennemis qui sont res- :és les vainqueurs dans « le combat pour son existence » lu'elie a, pendant des années ou peut-être de$ siècles, combattu contre 9ux«
Nous connaissons les armes offensives des ennemis de cette roche ; nous devons recherclier quelles sont ses armes défensives.
An premier rang figure sa dureté. Le granit résistera plus longtemps que le calcaire, et le calcaire sera détruit moins facilement que l'argile ; mais, quelle que soit «a dureté, la roche succombera fatalement sous les coups de ses adversaires, elle sera fatalement vaincue dans « la lutte pour l'existence. »
Cependant, si ses flancs sont protégés par d'autres rochers, même moins durs, elle présentera une force de résistance beaucoup plus considérable; la bataille durera plus longtemps, elle pourra même se prolonger assez pour que quelque haussement du sol vienne sauver les rochers encore debout et mis dès lors à l'abri des atteintes du plu^ redoutable de leurs ennemis : la mer.
Leur association inconsciente a préservé ces rochers de la destruction que chacun d'eux, isolé, n'aurait pu éviter.
Que des actions analogues se produisent tout le lonç d'une côte étendue, semée de roches éparses, et, au bout d'un nombre d'années déterminé, toutes ces roches anront disparu ; les hautes falaises dont elles s'étaient détachées, resteront seules debout. Nous dirons que cef dernières ont résisté dans la lutte pour l'existence» parer que les rochers dont elles sont composées étaient mieoi adaptés aux conditions de la lutte, et ils étaient mieux adaptés parce qu'ils étaient associés.
L'exemple suivant , également emprunté au mond^ inorganique, est encore plus apte que le précédent i mettre en relief l'importance de l'association dans U lutte pour l'existence que les corps inorganiques soctiennent contre le milieu qui les entoure.
Chacun sait que si Ton abandonne à elle-même une solution de sel marin, il ne tarde pas à se déposer, sur les parois du vase qui la contient, des cristaux, d*abord très petits, sur lesquels viennent s'en accumuler d'autres, de façon à former bientôt des masses volumineuses. On sait vez aussi que si, au moment où le dépôt cristallin n*a encore qu'un très faible volume, on expose le vase à une chaleur, même très modérée, les cristaux ne tardent pas à se dissoudre. On peut admettre que la chaleur détermine autour d'eux un mouvement du liquide et la pro^ duction d'une sorte de courant qui, malgré sa lenteur apparente, agit comme le torrent qui coule sur un sol mobile, c'est-à-dire qu'il entraîne, atome par atome, le cristal de sel marin. Il existe là, entre le cristal et l'eau qui effleure sa surface, une sorte de combat, dans lequel le cristal, qui « lutte pour son existence », ne tarde pas à être vaincu, c'est-à-dire finit par être totalement dissous. Si nous attendons, pour exposer le vase à l'action de la chaleur, qu'au cristal isolé dont nous venons de parler s'en ajoute un second, puis un troisième, puis un nombre le plus en plus considérable, les choses ne se passeront )as de la même façon. Si le courant destructeur n'augnentd pas d'intensité, la dissolution de la masse cristal* îne sera assez lente pour qu'elle puisse être compensée 3ar les dépôts nouveaux qui continuent à se produire.
En s'ajoutant les uns aux autres, les cristaux de sel marin e prêtent mutuellement un secours qui assure la résisince de leur masse à l'agent de destruction auquel ils 3nt exposés. Dans la lutte pour l'existence, les cristaux e sel marin trouvent ainsi dans leur union, dans leur as- >ciation, une arme puissante, à laquelle nous donnerons ; nom d' « association pour la lutte ».
Tous les cristaux isolés ayant succombé dans la latte, ceux-là seuls qui sont organisés en société persistent et forment des masses solides qui ne pourront plus être détruites que par des agents dont la force soit proportion* née au nombre des individus qui constituent la société.
Si de ces faits particuliers nous passons à tous ceux de même ordre que nous présente le monde inorganique, nous constatons que nulle part dans la nature il n'existe un corps minéral qui puisse, s'il est isolé, résister aux agents innombrables de destruction dont il est entouré. Le rocher isolé dans la mer est rapidement détruit par le seul frôlement du flux et du reflux, tandis que contre la falaise puissante et la colline formée de rochers entassés les uns sur les autres, la vague furieuse vient battre, presque impuissante^ pendant de longs siècles.
Partout, les corps bruts se présentent à nous à Tétat d'assuciations inconscientes. Il en est ainsi parce q[uei tout corps isolé ne tardant pas à être détruit, ceux-là seuls que groupent les agents physiques ou chimiques qui modèlent notre globe, résistent à la destruction.
Les associations inconscientes formées par les corps inorganiques sont souvent constituées par des agrégations <le parties, ou, si je puis m'exprimer de la sorte, d'indi* vidus tous semblables et de même nature. Telles sont les masses de cristaux de sel marin dont il a été question tout à rheure. Dans d'autres cas, ces associations sont, au contraire, formées de parties dissemblables par leur forme ou leur nature chimique.G'est ce que nous pourrions appeler des associations d'individus appartenant à des es^ pèces minérales différentes. Elles sont de beaucoup les plus fréquentes, et ce sont elles aussi qui manifciBtent, 4'habitude, le plus de résisteuice aux agents extérîe^r8. I^a
ASSOCIATrON CHEZ LE8 MINÉRAUX 427
roche que les géologues désignent âous le nom de poudingue en offre un excellent exemple. C'est un mélange de sable marin et de galets roulés, unis par une sorte de ciment calcaire «
On sait avec quelle facilité le sable qui couvre nos rivages est enlevé par le vent ou dispersé par les vagues. On n'ignore pas non plus que les grains de ce sable, s'usant sans cesse par leur frottement réciproque, facilitent leur lente dissolution par Teau de la mer. En second lieu on sait avec quelle rapidité relative les galets roulés les uns contre les autres par le flot s'usent et se détruisent. Enfin, on sail que le calcaire est tendre et s'effrite sous les moindres chocs. Si les trois éléments qui forment l'association « poudingue » sont isolés sur une plage, ils seront tôt ou tard détruits les uns par les autres.
Mais, supposons que les interstices des galets se remplissent de sable bien tassé. Déjà, la masse étant moins facilement agitée par les flots de la mer, chacune des parties qui la forment frotte moins contre les autres ; l'usure et la destruction qui sont la conséquence du frottement se trouvent ralenties. L'association des deux éléments sable et galets a produit un effet salutaire. Supposons maintenant que l'eau de la mer dépose entre les grains de sable qui remplissent les interstices des galets, des molécules de calcaire^ Celles-ci aggloméreront les grains de sable les uns avec les autres et avec les galets, de façon à former une masse compacte, dont les parties les plus mi« nimes ne subissent plus le moindre déplacement. Tout frottement est supprimé, toute usure disparait.
L'association parvenue à la forme la plus élevée qu'elle paisse prései^ter avec les éléments (^ue Qoiis ^yoi^s epYÎ*
sages, a mis tous ces éléments à Tabri de la destruction. L'association d'individus dissemblables a été Farme suprême dans la « lutte pour l'existence » que ces individus soutenaient les uns contre les autres et contre les agents extérieurs, tels que les vents et les flots. Les masses de poudingue ainsi formées se dresseront plus tard loin des rivages sur lesquels elles se sont constituées* Isolés, leurs éléments étaient ballottés par le moindre souffle du vent ou la plus faible agitation de la mer; associés, ils forment des collines et des montagnes altières.
Si, des corps inorganiques nous passons aux êtres vivants, nous nous trouvons en présence de phénomènes de même ordre, mais plus nettement accentués encore.
Commençons par les végétaux. De toutes parts, les ennemis fondent sur la plante, grande ou petite, faible ou forte, et conspirent contre sa vie ; mais tous n'agissent pas de la même façon, et les conséquences delà lutte sont loin d'être identiques.
Le milieu extérieur est le premier de ces ennemis que nous devions envisager. Nul n'ignore les terribles dégâts que produit un froid intempestif sur les arbres fruitiers. La moindre gelée blanche survenant à l'époque où les bourgeons de la vigne commencent à s'épanouir suffît pour détruire la récolte de Tannée. Une gelée intense survenant à la même époque peut déterminer la mort de la plante elle-même. Des pluies trop prolongées font pourrir le blé dans la terre; un soleil trop ardent tue la jeune plante.
Quelles seront les conséquences de ces accidents? Pouvons-nous ici appliquer la loi de Darwin et admettre que, dans la lutte pour l'existence soutenue par les végétaux contre les accidents du milieu extérieur, c'est-à-dirç contre