‹ Le transformismeChapitre 50 sur 70 · LUTTE POUR L*EXISTENCE CHEZ LES VÉGÉTAUX · texte numérisé non relu

LUTTE POUR L*EXISTENCE CHEZ LES VÉGÉTAUX

les vents, les pluies, le froid et la gelée, la chaleur, etc., le résultat doit toujours être « la persistance des plus forts »? Je ne le pense pas. L'intensité des désordres produits par ces agents varie bien, il est vrai, dans une certaine mesure, avec la force des végétaux attaqués; mais, par suite de diverses conditions, il peut fort bien arriver que les plantes les plus vigoureuses soient tuées, tandis que les plus faibles résistent. Dans le cas de la vigne, par exemple, comme les pieds les plus vigoureux sont ceux dont les bourgeons s'épanouissent en premier lieu, ce sont ceux-là aussi que les gelées printanières emportent.

Le milieu extérieur n*est pas Tennemi le plus redoutable dès végétaux. Les caractères de ces derniers sont, en effet, ainsi que l'avait bien indiqué Lamarck, en grande partie produits par ce milieu. Toute plante indigène d'une région déterminée du globe est adaptée au climat et à toutes les autres conditions de cette région.

La lutte pour l'existence que les plantes ont à soutenir contre le milieu extérieur se réduit, en réalité, aune lutte contre les variations brusques qui se produisent dans les conditions de ce milieu. De là l'abondance dçs espèces végétales dans les pays à climat tempéré et relativement constant, et leur petit nombre dans les régions du globe où la température et les autres conditions cosmiques subissent des changements fréquents.

Les plantes trouvent, chez les animaux, des ennemis autrement redoutables que ne l'est le milieu extérieur. Les animaux sont tous organisés de telle sorte qu'ils ne peuvent se nourrir qu'à l'aide d'aliments organiques préalablement formés. Les plantes vertes jouissent seules de la propriété de fabriquer elle-mêmes leurs aliments, à l'aide des matériaux inorganiques contenus dans le sol»

430 LE TRÂNSFORHISMB

dans Teau et dans l'atmosphère. La plante verte eat le la* boratoire chimique dans lequel se fabriquent les aliments nécessaires à l'entretien de la vie de tous les êtres vivants. Il en résulte que les plus inoffensifs, en apparence, des animaux, le bœuf, le mouton^ la plupart des oiseaux sont, pour les plantes, des ennemis acharnés.

Un seul bœuf mange, dans sa journée, des milliers et des milliers de pieds d'herbes ; un seul pigeon peut consommer les grains de nombreux épis de blé; une platebande couverte de graines peut être dévastée en une seule puitpar les habitants d'une fourmilière. C'est que les végétaux ne contiennent qu'une proportion relativement peu considérable de matière capable de servir à la nutrition des animaux, et que ces derniers doivent manger une quantité énorme de substances végétales pour obtenir le poids de matière nutritive qui leur est indispensable. De là les dimensions parfois colossales des organes digestifs de certains animaux herbivores ou granivores. La panse d'un bœuf est un véritable grenier, dans lequel l'animal entasse un volume énorme de végétaux.

Contre ces ennemis, les plantes possèdent quelques armes défensives. Le rosier a ses aiguillons, le prunellier ses longues et solides épines, la ciguë son odeur vireuse et son redoutable poison. Mais ces armes ne sont que de pea de valeur. Si le rosier et le prunellier peuvent se défendre à l'aide de leurs aiguillons et de leurs épines contre le bœuf ou le mouton, ces défenses sont impuissantes à les protéger contre la chenille qui ronge leurs jeunes pousses, le puceron minuscule qui suce leurs feuilles, ou le ver blanc qui dévore leurs racines. Les poisons eux-mêmes sont incapables de protéger les végétaux contre tous leurs ennemis. La fausse Oronge, dont le poison tue rapidement

LtJTTË POUR INEXISTENCE CHEZ LES VÉGÉTAUX 431

l*homme et les grands animaux, est pour les limaces un aliment très inolfensif et sans doute très délicat, car elles

le recherchent beaucoup.

Peut-on affirmer que les plantes les plus robustes et les mieux armées sont aussi celles qui ont le plus de chances d'échapper aux attaques des divers animaux dont nous venons de parler ? En aucune façon.

C'est le hasard des circonstances qui exerce, sur lé sort des végétaux, relativement aux animaux herbivores ou granivores, Tinfluence prépondérante. Telle plante vigoureuse sera dévorée par les chenilles, tandis que telle autre, beaucoup plus faible, échappera à ce danger. La première ne laissera pas de postérité ; la seconde, au contraire, se perpétuera.

Si les plantes n'avaient pour se défendre contre les animaux que les épines, Todeur ou la saveur désagréables et les poisons qui se trouvent en un grand nombre d'entre elles, la disparition complète de la plupart des espèces végétales ne tarderait pas à se produire.

La disparition des plantes vertes serait d'autant plus rapide qu'elles servent d'aliments non seulement aux ani^ maux herbivores ou granivores, mais encore à un nombre incalculable de champignons qui envahissent tous leurs organes et particulièrement ceux qui servent à la reproduction et à la perpétuation des espèces.

Les plantes trouvent un élément de protection, une arme défensive plus importante, contre les animaux et les champignons, dans la rapidité avec laquelle elles se multiplient, et, chose remarquable, plus une espèce de plantes compte d'ennemis parmi les animaux et les champignoas, plus aussi elle possède de moyens divers de multiplication, plus, par exemple, elle produit de graines.

432 LE TRANSFOBHISiœ

S'il en est ainsi, c'est que, comme Ta bien montré Dar. win, dans des conditions semblables, les individus qc produisent le plus de graines se sont perpétués, alon que les autres ont été supprimés par leurs ennemis.

Mais cette rapide multiplication, utile contre lesenor mis du dehors, est susceptible d'offrir, dans certains c&i. de très graves inconvénients.

Si tous les grains produits par un champ de W ' développaient à la fois, s'ils donnaient des épis d</ les graines germeraient toutes dans le même lieu, il ^ tarderait pas à y avoir, à la surface du champ. ^'< nombre de pieds de blé de beaucoup supérieur à ce! i que la terre peut nourrir; il y aurait faniine dan> champ, et la famine ne s'arrêterait qu'après la m'I de tous les individus qui sont en excédant.

Dans ce cas, nous disons que tous les pieds ^e bié > champ luttent lés uns contre les autres pour lanourriU: Dans cette lutte, l'avantage sera aux plus robustes, à cec par exemple, qui pourront, grâce à la vigueur de leurs r cines, pénétrer dans le sol plus profondément et aller à i recherche d'aliments que les autres ne peuvent pasatteio<b

La vigueur particuhère de ces individus est due siù: i ce qu'ils proviennent de parents qui eux-mêmes élai i particulièrement robustes, soit à ce que le hasard lofait germer dans un coin du champ plus humide, | riche en aliments, mieux exposé aux rayons du solel Tant ou couchant et abrité contre les ardeurs du m Ou enfin à toute autre cause absolument accidenU. Quoi qu'il en soit, dans cette lutte des individus les 1 1 contre les autres, la victoire restera toujours auxj ' forts et aux mieux doués, et la conséquence de la k sera fatalement le progrès de Vespèce.

N'oublions pas cependant que le cultivateur a soin de ne semer dans son champ qu'un nombre de pieds de blé proportionné à la quantité d'aliments que contient le sol; il y trouve avantage pour lui et pour la plante qu'il sème. Celle-ci se développe mieux, produit des épis plus gros et des graines plus vigoureuses. Ce que le cultivateur fait dans son propre intérêt, nous le voyons se produire dans la nature pour un très grand nombre de plantes. Ceci m'amène à aborder une catégorie de faits qui sont de la plus haute importance.

Nous avons vu que l'arme la plus forte que possèdent les minéraux dans leur lutte pour l'existence contre le milieu extérieur et contre tous les ennemis dont ils sont entourés, est l'association. Ce fait se manifeste chez les végétaux, d'une manière encore plus frappante.

Qu'on sème une seule poignée de grains de blé dans un jardin, à l'été suivant la récolte sera bien minime, si même elle n'est pas tant à 'fait nulle. Les quelques grains que l'on avait semés sont mangés par les oiseaux ou emportés par les fourmis, avant même d'avoir pu germer; slls échappent à ce premier danger, ils pourront être dévorés par les chenilles ; si quelques-uns, plus favorisés, parviennent à fleurir, et que leurs fruits mûrissent, on fera sagement de hâter la récolte, car les moineaux pourraient fort bien devancer le jardinier.

Jetons maintenant des milliers de poignées de grains du .même blé sur les flancs des larges sillons que le bœuf a tracés dans la plaine, et, si nombreux que soient les ennemis, les épis jaunis par le soleil onduleront à Tété sous le souffle du vent et nous donneront une abondante récolte. Plus sera riche en individus la société du blé qui couvre la plaine, plus nombreuses seront ses chances de

LK rilANSFORMlSMK • 13

434 LB TRAKSFORKISICB

triomphe dans la latte pour Fexisteiice que chaque individu est condamné à soutenir.

Que quelques grains, emportés par le vent, aillent germer loin de leurs compagnons, et ils succomberont très prohablement, tandis que la société dont ils ont et*séparés se perpétuera et augmentera, chaque année, en noral>re.

Ici comme dans le cas des cristaux de sel marin envisagé plus haut, l'association est inconsciente, l'aide pour la lutte que se prêtent mutuellement les individus qui It composent est inconsciente ; mais, association et aide n'en existent pas moins et nous apparaissent, dans les deui cas, comme Farme la plus importante dans la lutte pour Texistence.

Chez certaines plantes, Tassociation pour la lutte existe. non plus entre des individus appartenant à la même e^ pèce, comme nous venons de le voir pour le blé, maientre des individus appartenant à des espèces parfois tr»-différentes les unes des autres. On sait, par exempt', que la violette ne peut vivre qu'à l'abri d'autres plantes, soit qu'elle y trouve l'humidité constante dont elle '. besoin, soit qu'elle y soit protégée contre les rayons •!• soleil.Qu'une graine de violette aille germer loin de cet abri dans un lieu découvert, la plante qui en naîtra sera tu^par la sécheresse ou par les rayi)ns du soleil. La violette donc besoin de la société de plantes plus hautes qu'el>* même; elle se place, pour ainsi dire, sous leur prolectiur et trouve dans cette société l'aide qui lui est nécessaire.

Je dois ajouter que les plantes protectrices des violeli trouvent leur propre avantage dans l'abri qu'elles fou* nissent à ces dernières. Les violettes, en effet, forment leurs pieds une sorte de tapis verdoyant qui ralentit IV^

Page 1