ORGANISATION DÈS SOCIÉTÉS ANIMALES
plus de dangers à courir; mais cette crainte n'existe jamais qu'à Tégard des ennemis traditionnels deTespèce.
Dans les pays, par exemple, où le singe n'est pas chassé par l'homme, il ne le redoute pas le moins du monde ; le contraire existe dans ceux où on le chasse. Dans l'Ile de Poulo-Gondore, j'ai vu les singes braver les indigènes auxquels le port des armes était interdit, dévaster les récoltes sous les yeux des femmes qui s'efforçaient de les chasser par leurs cris et les bruits de leur tam-tams, tandis que les européens ne pouvaient s'approcher de ces animaux qu'avec la plus grande difficulté.
Ce sentiment de crainte, très répanduparmî les animaux, et surtout parmi les herbivores, a pour conséquence le groupement des membres d'un grand nombre de sociétés autour de quelques individus reconnus plus prudents ou plus hardis,, parce que, étant plus vigilants que les autres, ils signalent les premiers la présence de l'ennemi 3t donnent l'exemple de la Tuite, ou, parfois, opposent une certaine résistance.
Ces individus sont presque toujours des mâles plus •obustes que les autres, qui cherchent à conquérir le sufj^age des femelles par l'étalage de leur intelligence, de eur force, de leur prudence ou de leur courage.
La conséquence de l'obéissance qui leur est manifestée
st le développement chez eux d'un esprit très marqué de
omination, qui se transmet par l'hérédité et fait q«e,
^habitude, les fils d'un chef de troupeau, parvenus à
^ge adulte, entament la lutte avec leur père, en vue de
5 supplanter, ou bien, s'ils ne peuvent y parvenir, s'éloi-
ent en entraînant une partie de la société.
On pourrait être tenté de voir dans ces faits le point départ et même la justification naturelle de l'organi-
sation monarchique des sociétés humaines; mais lesciétés animales présentent, contrairement aux nôtres, «. fait remarquable que Tobéissance n'y est jamais passiv et surtout que le respect, fondement de notre hiérarcl sociale, est un sentiment inconnu des animaux.
La révolte existe à Tétat permanent dans les soi i»** animales, dont les membres ne suivent leurs chefs qu'à condition d'y trouver un avantagé réel au point de >^ des individus et surtout au point de vue du progrès Tespèce. Les moutons de Panurge et les hommes sont iseuls animaux qui poussent le servilisme et la sottise j'qu'à se jeter à l'eau dans le seul but de suivre I»-' chefs.
Certains animaux domestiques présentent cepenô les habitudes d'obéissance servile dont nous constat la plus haute manifestation chez l'homme.
Le chat el le chien sont particulièrement iniéressau • cet égard, parce qu'on peut saisir chez eux l'origine d. sentiment et la façon dont il se transforme en un car tère permanent, que nous pouvons considérer aujourd comme spécifique, du moins en ce qui concerne le ch:
Les ancêtres mal connus du chien et du chat ét.ti des animaux essentiellemeut carnivores, qui n*0Dt être réduits à l'état de domesticité qu'à la suite de gri: efforts et par la privation de nourriture, moyen eni|] de pos jours par toutes les populations sauvages. Ne re vant des aliments que quand ils se montraient doci. ces animaux ne pouvaient manquer d'être amené le besoin à subir les volontés de leurs maîtres. Au 1 d'un certain nombre de générations, leur vigueur i. relie s'étant affaiblie par suite de la suppression des L tudes de la vie libre, leur caractère s'étant adouci et
ORGÂNlSAÏtON DES SOCIÉTÉS ANIMALES 493
besoins nouveaux s'étant développés, ces animaux, devenus incapables de se suffire à eux-mêmes, se trouvèrent définitivement liés à Thomme.
L'éducation put alors intervenir et achever l'œuvre de domestication. Elle développa les aptitudes à la crainte qui existent chez tous les animaux et tranforma en servilité l'obéissance purement intéressée du début. Désormais, contrairement à ce que l'on constate chez tous les animaux sauvages, le chien léchera la main qui vient de le frapper et qu'il devrait mordre.
Le chat, dont l'éducation a été plus négligée, a subi moins fortement l'influence de l'homme ; il n'obéit guère qu'aux ordres qui lui conviennent, ne caresse que les personnes qui lui témoignent de l'affection et qui se préoccupent de ses besoins ; il est resté plus indépendant et a conservé, dans une certaine mesure, le sentiment d'autonomie individuelle que manifestent à un si haut degré les £Enimaux sauvages.
D'abord simplement intéressée, comme celle que certains animaux sauvages manifestent à l'égard des chefs de leurs sociétés, l'obéissance du chat, et surtout celle du cliien, est devenue par l'habitude et l'éducation un caractère permanent et pour ainsi dire spécifique, caractère jue nous retrouverons en l'homme, où il s'est développé le la même façon.
Nous n'avons encore parlé que des sociétés animales rentables, formées par des individus appartenant tous i la môme espèce. Il existe une autre forme de groupe^ fient des animaux, d'une grande utilité dans la lutte pour existence : je veux parler des « associations » formées olt des animaux appartenant à des espèces différentes, par • :>is même à des groupes très éloignés les uns des autres.
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Parmi ces associations, je puis citer celle que certainoiseaux forment avec les bœufs, les chevaux, les éléphar/.; sauvages. Ces oiseaux se nourrissent soit des graines n' digérées contenues dans les déjections des mammiferqu'ils fréquentent, soit des parasites qui couvrent le peau et leur rendent service en jouant le rôle de ser/ nelles toujours en éveil, les prévenant des moindres da: gers. Les moules contiennent fréquemment un petit cra! qui forme avec elles une association plus étroite encr La moule fournit au crabe un logement assuré, où passe, dans le calme, les périodes les plus difficile? son existence ; elle reçoit, en échange de ce service. '-^ débris d'aliments qui tombent des pinces de son h< mieux armé qu'elle pour Tattaque.
Certains pucerons sécrètent un liquide sacré très ^ cherché des fourmis; ces dernières non seulement nef: aucun mal à leurs minuscules vaches à lait, mais encc:^ dans certains cas, elles prennent soin d'elles et vont; qu'à les nourrir pendant une partie de l'année oi^ transportent sur les plantes les plus favorables à leur :. mentation.
Je ne veux pas multiplier le nombre de ces faits; cr i que je viens de citer suffisent pour en démontrer Finir tance. Quant à la cause déterminante de ces associali '^ nous devons la chercher, en partie dans un phénoff.: de sélection inconsciente, analogue à ceux que nous c naissons déjà, en partie dans l'intérêt plus ou moin scient qu'ont les animaux à se réunir et à se rendre des * vices réciproques, malgré les différences qui existent ' leur organisation. Le crabe qui habite la coquille '1 moule pourrait parfaitement manger Tanimal q«' fournit un logement, mais il perdrait ainsi le bénéûc
LUTTE POUR INEXISTENCE CHEZ l'hOMHE 495
ce logement. Plus fort, il s'associe à un plus faible, en vue de son intérêt particulier, et le faible, de son côté, trouve un avantage marqué dans cette association.
Ces faits et ces considérations montrent bien nettement combien se trompent ceux d'entre les partisans de la doc* trine de Darwin qui, prenant cette doctrine à la lettre et ne Tenvisageant, comme Ta fait son fondateur, que par une seule de ses faces, y voient une justification du prin« cipe, essentiellement erronné, que «la raison du plus fort est toujours la meilleure ».
Je crois, au contraire, avoir bien mis en relief ce fait, partout manifeste, qu'il n'est pas de végétal ou d'animal, si fort qu'il soit, qui n'ait besoin, dans la lutte pour l'existence à laquelle il est fatalement condamné, de Taide d'un autre végétal, ou d'un autre animal, souvent plus faible que lui-même.
L'observation des phénomènes de la lutte pour l'existence offerte par Tespèce humaine nous fera-t-elle assister au même spectacle? Le moment est venu d'aborder cette observation. Bien armés pour la faire en connaissance de cause, nous ne pouvons manquer d'obtenir des résultats véritablement scientifiques et certains.
Comme tous les êtres vivants dont nous avons déjà par* é, l'homme soutient contre le milieu extérieur, contrôles végétaux et les animaux, et surtout contre ses semblables, jne lutte pour l'existence qui commence dès sa première apparition dans l'œuf et ne se termine qu'à l'heure de la xiort. Je n'ai pas l'intention d'exposer ici tous les détails le cette lutte ; il me suffira d'en retracer les lignes prin* Jpales.
Il n'est pas d'animal qui s'expose autant que l'homme uux vicissitudes du milieu extérieur; il n'en est pas non
plus sur lequel ce milieu produise d'effets pins dés&streux. Adaptée au milieu déterminé dans lequel s'^" écoulée Texistence de ses ancêtres, chaque race d'home. ' ne peut, sous peine de danger, s'exposer à un mili^ différent. C'est cependant ce que font la plupart dV: tre elles, surtout les plus civilisées, c'est-à-dire cel. qui, s'étant créé le plus de besoins, sont condamo"^ à faire le plus d'efforts pour arriver à les sati^faL'^ Il est à peine nécessaire de rappeler, en passant, .: destruction rapide des européens qui, nés dans les réj?!*:* tempérées du globe et adaptés aux conditions de ce? rgions, s'en vont courir après la fortune dans les pv brûlés par le soleil des tropiques et de l'Equateur oudr les contrées glacées et à peine éclairées des pôles.
Sous nos climats eux-mêmes, les conditions extérieur' sont d'autant plus funestes aux hommes qu'ils sont dav' tage placés par le besoin dans la nécessité de ne tenir ^ cun compte des variations de la température.
Celte lutte contre le milieu extérieur, si funeste aux dividus envisagés isolément, est-elle du moins favorai à l'espèce humaine? entraîne-t-elle quelques progrèi^ cette espèce? En aucune façon. Bien loin de servir, comr on serait tenté de le croire, en adoptant sans contrôle données générales de la doctrine de Darwin, à une Sfl tlon progressive des hommes, elle agit dans une direcu absolument opposée.
Ce sont, en effet, les individus les plus robustes, i plus énergiques, les plus ardents au travail intellect, ou matériel qui s'exposent le plus volontiers aux danr^ de la lutte contre le milieu extérieur; c'est sur ceuvi par conséquent, que porte particulièrement Taction reJtable des variations brusques des conditions cosmiq-''
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faudrait que la variation servant de point de départ à cette formation fût produite par une cause purement accidentelle. Or, nous connaissons un certain nombre de
variations qui rentrent dans cette catégorie. Je citerai notamment la polydactylie, dont il a été question dans un chapitre précédent. Eh bien I dans ce cas, la variation, qui est manifestement le produit d'une cause passagère, disparait toujours sous l'influence du libre croisement, sans obéir le moins du monde à la loi de Delbœuf.
En sorte que cette loi semble ne pouvoir être applicable qu'aux cas dans lesquels la variation est produite par une cause permanente ; mais alors on peut se passer, pour expliquer la transformation de l'espèce, de la lutte pour l'existence et de la sélection naturelle, ou, du moins, celle-ci n'apparait que comme une cause accessoire, ajoutant ses effets à l'action indispensable des conditions cosmiques qui ont déterminé les variations.
En résumé, dans tous les cas dont je viens de parlef , la lutte pour l'existence, ou bien n'agit pas du tout dans la formation des espèces, ou bien n'agit que d'une façon complémentaire. La ségrégation et les conditions cosmiques se montrent comme les seules causes primordiales de la transformation spécifique.
Darwin avait fini par reconnaître la très grande importance, du milieu cosmique et celle de la ségrégation dans la formation des espèces, si Ton en juge par la lettre suivante, qu'il adressa à M. Moritz Wagner à la suite de la publication des travaux de ce dernier, lettre qui a été publiée dans le mémoire sur la Formation des espèces par la ségrégation déjà cité plus haut.
« Suivant moi, écrit Darwin, la plus grande erreur que j'aie commise, c'est de n'avoir pas tenu suffisamment
des caractères les plus importants de nos ancêtres. J i déjà fait remarquer que les animaux carnassiers les pk^ forts et les plus féroces, ceux qui ont besoin d'une qoai/ tité relativement considérable d'aliments, vivent dans u: état d'isolement relatif, rendu nécessaire par leur mov d'alimentation. Quant aux animaux qui, comme nos aice très, sont de mœurs plus douces et vivent en partie ôfruits ou d'herbes, ils sont condamnés à former des soci^ tés plus ou moins étendues, sous peine de disparait:fatalement, au bout d'un temps plus ou moins long, dm la lutte pour l'existence contre les ennemis de toutes sortes qui les entourent.
Je considère comme une grave erreur l'opinion ado:tée aujourd'hui par tous les naturalistes et anthropoLgistes, d'après laquelle la famille aurait constitué jadis '< constituerait encore aujourd'hui la base des sociétés h;maines. Je n'ai nullement la pensée d'attaquer ce ql'on appelle actuellement la famille; je me place sur: terrain exclusivement scientifique; j'étudie l'homme etï'i sociétés comme j'ai étudié les végétaux et les animam et je formule les résultats de mon observation sans iti préoccuper d'autre chose que d'en démontrer l'exactila^
En me plaçant au point de vue exclusif du natu^J liste, il m'est facile de constater que, dans les sociétés t maines, comme dans celles des autres êtres vivants. I existe toujours un antagonisme marqué entre les intér ! de la famille et ceux de la, société. Qu'il me suffise de n' peler un phénomène offert par presque tous les peu( sauvages actuels. La famille y est tellement étroite et ^ exclusivement préoccupée de ses intérêts, que les r. ports de famille à famille sont souvent extrêmement c ficiles et que les n^ariages entre familles qe s'effectuent :
LIMITES d'action DE LA SÉLECTION 551
croisement en masse, qui crée et entrelient cette uniformité, signe caractéristique de toute espèce véritable ou de toute variété constante. »
On voit que, d'après M. Moritz Wagner, toute espèce louvelle aurait pour point de départ un phénomène de égrégation, la ségrégation serait indispensable à la fornation des espèces.
Cette proposition peut-elle être admise avec toute la rigueur que lui donne M. Moritz Wagner?
Nous avons déjà montré plus haut que, même en dehors ie toute 'migratiort, de toute ségrégation, la transformation lente de la surface du sol et les modifications du milieu 30smique qui en sont la conséquence fatale, sont susceptibles de déterminer la transformation des espèces animales et végétales. Je ne crois pas que M. Moritz Wagner' lui-même repousse cette proposition, dont l'exactitude est démontrée par un grand nombre de faits.
Restent la lutte pour l'existence et la sélection naturelle, auxquelles Darwin et une partie de ses disciples font jouer le rôle le plus important dans la formation des espèces à l'état de nature. Quelle est en réalité leur valeur relative.
Il me parait résulter clairement de tout ce qui a été dit lans ce chapitre et dans le précédent que la sélection na- :urelle est, des trois causes de transformation des orgalismes vivants que nous avons étudiées, celle qui joue le *ôle le moins considérable dans la formation des espèces louvelles. Il en est de même de la sélection sexuelle.
Tandis que nous avons pu expliquer, par la ségrégation il les changements dans l'état de la surface du globe, le Dassage de n'importe quelle forme a une autre forme voisine, alors même que l'une serait aquatique et l'autre
des autres individus, ne tardèrent pas à former, dans chique société un peu étendue, une caste belliqueuse, ci"> rageuse et forte, que plus tard on désigna sous le w. d'aristocratie.
Les familles qui avaient pris ainsi une place prépondérante dans un groupe social humain avaient tout intér^ d'une part, à favoriser chez les autres individus le d«^v loppement du sentiment de la crainte, à les tenir éloiirri des luttes de la guerre et par conséquent désarmés, d'à;:tre part, à conserver leurs propres qualités, par une Iranmission héréditaire soigneusement réglée, par cette séergation dont nous avons constaté la nécessité pour la c •' servation des caractères.
La société fut désormais divisée en deux catégorie bien distinctes : Tune, composée d'un petit nombre familles ne s'alliant qu'entre elles, ne se livrant qu'a ' exercices de lâchasse et de la guerre, conservant avec soin jaloux le droit exclusif de porter des armes ; Tautr formée de la masse de* la société, composée A'Mdus condamnés à tous les travaux pénibles et far' nés, par une sorte d'élevage convenablement réglé, à c: obéissance tout à fait semblable à celle des animi domestiques. Cette habitude d'obéissance créa, au b*> d'un certain nombre de générations, un carac ère p" ainsi dire spécifique, se transmettaùt par rhéritage,coDir. la forme de la face ou la couleur de la peau.
Ces deux catégories de membres d'une même sociconstituent dès lors à nos yeux,non point de simples cast-^ comme l'admettent les historiens, mais de véritables ra caractérisées, l'une par la force, le courage^l'habiletégur rière, Tesprit de domination et de commandement, l'au:* par la faiblesse, la peur et la plus grossière inhabiir