‹ Le transformismeChapitre 6 sur 70 · THÉORIE DE LA CRÉATION · texte numérisé non relu

THÉORIE DE LA CRÉATION

Mais, dès que les philosophes, abandonnant les spéculations purement métaphysiques, se livrèrent à l'observation de la nature, il ne tardèrent pas à découvrir une innombrable quantité de faits contradictoires de la théorie de la création et de celle de la fixité des espèces.

Il suffit, en effet, d'étudier successivement un certain nombre d'individus appartenant à des espèces animales ou végétales voisines, pour être rapidement convaincu de l'impossibilité de séparer, d'une façon absolue, les espèces les unes des autres. De là l'instabilité des classifications en apparence les mieux établies, et le caractère essentiellement artificiel de celles qui passent pour être les plus « naturelles. »

C'est qu'en réalité, les classifications qui se prétendent « naturelles » , ne sont, comme les classifications dites « artificielles », que les produits de l'intelligence de celui qui les étabUt, que^ des conséquences de la façon dont il conçoit les analogies ou les différences qui existent entre les êtres dont il étudie l'organisation.

L'impossibilité, avouée ou non, dans laquelle sont les naturalistes de trouver des caractères différentiels assez absolus pour servir à séparer les espèces voisines se manifeste dans les efforts impuissants qu'ils font pour donner une définition scientifique du mot « espèce. »

Tant que la science des êtres vivants a été limitée à la connaissance d'un petit nombre d'espèces, il a été facile de distinguer ces dernières ; mais à mesure que l'observation a porté sur un nombre plus considérable d'organismes, les différences autrefois si tranchées se sont effacées les unes après les autres ; les formes de transition se sont montrées de plus en plus nombreuses et il n'a bientôt . plus été possible de séparer des formes qui , autre-

fois, paraissaient absolument distinctes les unes des autres.

La science dut changer de but. Jusqu'alors elle n'avait cherché que des différences, désormais elle chercha des ressemblances. Elle ne tarda pas à constater entre le plus inférieur et le plus parfait des hommes des transitions insensibles ; elle constata les mêmes analogies entre lea formes humaines les plus inférieures et les formes animales les plus élevées. L'homme jusque-là considéré par les philosophes comme un être à part dans la nature, ne fut plus qu'un animal comme les autres, un simple Mammifère.

La connaissance des analogies se complétant chaque jour, on trouva entre les animaux supérieurs et les animaux inférieurs des liens de plus en plus étroits ; on vit que chaque groupe se confondait avec les groupes voisins au point qu'il était impossible de déterminer exactement ses frontières ; les mêmes relations se montrant entre les végétaux, on en vint, après avoir beaucoup discuté sur la meilleure définition de l'espèce, du genre, de la famille, etc., à ne considérer tous ces groupes que comme des créations de l'esprit, des moyens artificiels de mettre en ordre nos connaissances, ne répondant, dans la nature, à rien de réel.

La science aj^ant fait encore un nouveau pas en avant, on ne tarda pas ensuite à constater entre les formes animales et végétales les plus inférieures, des ressemblances assez nombreuses et assez grandes pour qu'on jugeât, difficile d'abord, puis tout à fait impossible, de distinguer, d'une façon absolue, les animaux des végétaux.

Puis on reconnut l'existence de certaines analogies entre les formes les plus inférieures des êtres vivants et

THÉORIE DE l'ÉVOLUTION 23

la matière non vivante, et Ton conçut l'idée que la matière vivante pourrait bien n'être qu'une forme de la matière non vivante.

Enfin, poussant toujours plus loin l'étude des faits et celle des propriétés de la matière, on put s'assurer que cette dernière est aussi indestructible qu'incréable et en même temps que l'on admit son éternité et son incessante mutabilité, on rejeta dans le domaine des rêveries et des chimères toute idée de création et de créateur. La science tua Dieu.

A la vieille théorie de la création et de la fixité des espèces une théorie nouvelle fut substituée par les savants : celle du transformisme ou de révolution, que bien des gens désignent à tort sous le nom de Darwinisme^ car Darwin loin d'en être le fondateur n'a fait, ainsi que nous le verrons tout à l'heure, que la compléter dans certaines de ses parties, en même temps que, malheureusement, il la défigurait dans d'autres.

Ce ne fut pas sans de grandes difficultés que la théorie du transformisme put s'implanter parmi les savants, pour se répandre ensuite dans le monde. Aujourd'hui encore, il est des pays, le nôtre par exemple, où Ton peut dire qu'elle est vue d'un fort mauvais œil. Les prêtres l'ont flétrie ; les procureurs de l'empire et de la république lui ont attribué la responsabilité des vols et des assassinats ; on lui a fait la guerre au nom de la religion, de la morale et parfois aussi au nom de la science ; mais, plus forte que ses détracteurs et que ses ennemis, elle s'est répandue à tel point qu'elle compte aujourd'hui parmi ses partisans et ses apôtres la meilleure partie des savants les plus autorisés. Presque universellement admise en Allemagne, en Angleterre, en Italie, etc., elle n'est plus com-

battue en France que par les savants officiels, les professeurs en lis qui, fidèles imitateurs de Guvier, n'admettent que les opinions qui « plaisent à Tempereur. » (1) Malheureusement, les savants officiels sont encore nombreux chez nous. C'est cependant en France que le transformisme est né ; et, comme me le disait, il y a quelques années, un des savants les plus illustres de l'Allemagne^, « c'est par la France qu'il doit repasser pour acquérir sa forme définitive » et la clarté qui ne permettra plus à personne de contester ni l'exactitude ni l'utilité de son application non seulement aux sciences naturelles, mais encore à celles qui ont pour objet l'étude des sociétés humaines.

Mal interprétée, la doctrine du transformisme est devenue, entre les mains de certaines gens, une excuse du despotisme, une légitimation de toutes les violences et de tous les abus de pouvoirs, unejustificationde cette horrible proposition que. « la force prime le droit. »

C'est parce qu'elle inspire à des esprits de la plus haute valeur, une défiance injuste, que j'ai cru utile de mettre à la portée de tous la doctrine du transformisme, non pas telle quelle est comprise ou enseignée par celui-ci ou par celui-là, mais telle que la montre l'observation attentive des phénomènes de la nature.

Nou$ croyons qu'il n'entre pas dans le cadre de cet ouvrage de faire l'historique complet de la théorie du transformisme. Il nous serait facile de montrer que ses origines peuvent être reculées fort loin, mais ce serait là un hors-d'œuvre tout à fait inutile ; nous nous bornerons donc à indiquer les trois ou quatre traits principaux de son histoire, ceux qui ont une sigiii-

(1) Van Marum ayant un jour demandé à Cuvier s'il croyait à la génération spontanée : « L'empereur ne le veut pas », répondit Cuvier.

Page 1