‹ Le transformismeChapitre 7 sur 70 · DIDEROT · texte numérisé non relu

DIDEROT

fication particulière au point de vue de la compréhension des faits que nous aurons plus tard à exposer.

C'est vers la fin du siècle dernier que la théorie du transformisme, devançant les faits scientifiques sur lesquels il est aujourd'hui permis de Tappuyer, commença à prendre une forme précise que ne lui avaient encore jamais donnée les philosophes les plus hardis.

L'idée que la matière vivante pouvait bien n'être qu'une forme de la matière non vivante, et que tous les êtres vivants pouvaient dériver les uns des autres par des transformations successives, est exprimée par Diderot avec une grande netteté et sous une forme charmante, dans son Entretien entre Diderot et d*Alembert. « Je voudrais bien, fait-il dire à d'Alembert, que vous me disiez quelle différence vous mettez ,entre l'homme et la statue, entre le marbre et la chair ; » et Diderot répond : « Assez peu. On fait du marbre avec de la chair, et de la chair avec du marbre.... Je prends la statue que vous voyez et je la mets dans un mortier, et... lorsque le bloc de marbre est réduit en une poudre impalpable, je mêle cette poudre à l'humus ou terre végétale ;je les pétris bien ensemble ; j'arrose le mélange ; je le laisse putréfier un an, deux ans, un siècle, le temps ne me fait rien. Lorsque le tout s'est transformé en une matière homogène, ou humus, savez-vous ce que je fais? j'y sème des pois, des fèves, des choux. Les plantes se nourrissent de la terre et je me nourris des plantes. » D'Alembert réplique : « Vrai ou faux j'aime ce passage du marbre à l'humus, de l'humus au règne végétal, et du règne végétal au règne animal, à la chair. »

Diderot dit ailleurs : « Il semble que la nature se soit

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plue à varier le même mécanisme d'une infinité de manières différentes... Quand on considère le règne animal et qu'on aperçoit que parmi les quadrupèdes il n'y en a pas un qui n'ait les fonctions et les partie*^, surtout intérieures, entièrement semblables à un autre quadrupède, ne croirait-on pas volontiers qu'il n y a jamais eu qu'un premier animal, prototype de tous les animaux, dont la nature n'a fait qu'allonger, raccourcir, transformer, multiplier, oblitérer certains organes?.... quand on voit les métamorphoses successives de l'enveloppe du prototj-pe, quel qu*il ait été, approcher un règne d*un autre règne par des degrés insensibles et peupler les confins des deux règnes (s'il est permis do se ser\'ir du terme « confins » où il n*y a aucune division réelle), et peupler, dis-je, les confins des deux règnes d'êtres incertains, ambigus, dépouillés en grande partie des formes, des qualités et des fonctions de l'un, et revêtus des formes, des qualités et des fonctions de l'autre, qui ne se sentirait porté à croire qu'il n'y a jamais eu qu'un premier être, prototype de tous les êtres.... »

Plus loin Diderot ajoute : « La nature est une femme qui aime à se travestir, et dont les différents déguisements, laissant échapper tantôt une partie, tantôt une autre, donnent quelque espérance à ceux qui la suivent avec assiduité de connaître un jour toute sa personne. »

Diderot avait deviné la doctrine du transformisme ; il en avait donné la formule poétique ; c'est un autre fcançais, l'illustre et cependant fort peu populaire Lamarck, qui lui donna, le premier, une forme scientifique.

Né le premier août 1744, à Bargentin, petit village de la Picardie, le chevalier de Lamarck, destiné par sa

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famille aux ordres religieux, s'engagea, après la mort (le son père, dans un régiment de l'armée de Westphalie, où il montra autant de courage comme soldat, qu'il devait plus tard montrer d'indépendance comme savant.

Après la campagne, sa santé ne lui permettant pas de continuer à exercer le métier des armes, il s'adonna à l'étude de la botanique que J. -J. Rousseau avait mise fort à la mode en France. En 1779, sa réputation scientifique était déjà faite ; il entrait à l'Académie des sciences et ne tardait pas à entreprendre une œuvre colossale, son Dictionnaire de Botanm'qiie pour VEncyclopédie méthodique dans lequel il accumulait un nombre considérable d'observations de la plus grande valeur.

C'est, sans doute, en rédigeant pour Y Encyclopédie méthodique l'histoire des végétaux connus à son époque et en comparant entre elles les formes innombrables et insaississables qne l'on nomme des espèces, qu'il conçut la première idée de la théorie à laquelle il devrait d'être plus populaire que Buffon et Guvier, si les novateurs n'étaient destinés à mourir de faim et de misère avant de recueillir la gloire- qui leur revient.

La Convention, cependant, sut apprécier sa valeur, % Il avait cinquante ans ; il ne s'était jamais occupé de zoologie, mais Lakanal, qui organisait l'enseignement des sciences naturelles et qui avait su comprendre son génie, fit créer pour lui, au Muséum, une chaire des animaux invertébrés.

Après une année seulement de préparation, Lamarck se montrait aussi grand zoologiste qu'il était déjà grand botaniste et complétait, par Tétude des formes, variables à Tinfîni, des animaux inférieurs, la conception de sa doctrine scientifique.

Mais, tandis que le savant s'usait à ce travail, Bonaparte étendait sa main sur la France et la science devenait, comme la justice, comme la morale, une chose officielle. Ceux-là seuls avaient le droit de parler qui, comme Cuvier, étaient les amis de Tempire, qui croyaient à Dieu et à l'Empereur et qui allaient chercher les vérités scientifiques dans les antichambres du Maître (1).

Lamarck, homme de peu de foi, placé au Muséum par la Convention, trop occupé des végétaux et des animaux pour songer à plaire aux hommes, et, d'ailleurs, peu disposé à se courber devant l'ignorance faite force, était fort mal en cour. Lorsque parut, en 1809, Sa Philosophie zoologique, ouvrage dans lequel est exposée sa doctrine, on fît le vide et le silence autour de l'auteur et du livre ; le silence fut si profond que quarante ans plus tard, Darwin ayant, de nouveau, mis au jourla doctrine de Lamarck, personne ne se souvint de ce dernier.

Le transformisme put ainsi se répandre, même en France, sous le nom usurpé de Darioinisme,

Il a fallu qu'un allemand, M. Hœckel, apprit à la France que le transformisme avait pour père véritable un français, et c'est seulement en 1873 que, grâce aux soins de M. Martins, une seconde édition de la Philosophie zoologique a été publiée.

Comme tous les hommes du dix-huitième siècle, comme tous ceux qui avaient salué l'ère de liberté inaugurée par la Révolution, Lamarck n'était pas seulement un savant. Il pensait avec Diderot, avec d'Alembert, avec

(l)Les choses n^outpas autant changé depuis cette époque que l'on serait tenté de le croire. Si la matière se transforme sans cesse Pautorité reste immuablement hostile à tout ce qui pourrait la compromettre et la docilité des savants n'a guère diminué depuis Pépoquc de Cuvier. Notre pays change volontiers de maître, mais il semble ne pouvoir 8*eu passer.

tous les illustres collaborateurs de l'Encyclopédie, qu*à l'homme de science incombe le devoir, non seulement de répandre les connaissances qu'il a acquises, mais encore de rechercher et de signaler les services que la science est susceptible de rendre à la société.

Dans un ouvrage peu connu {Si/sL anal, des conn. de f homme) publié en 1828, il revient à plusieurs reprises sur les questions politiques et sociales. L'origine des pouvoirs civils et religieux qui tiennent l'homme opprimé ne lui a pas échappé et il l'indique nettement. « La tendance continuelle de l'homme, dit-il, vers le bien-être ou vers un meilleur être lui faisant sans cesse désirer une situation nouvelle et toujours fonder ses espérances sur l'avenir, rend les individus privés de la lumière proportionellement plus crédules, plus amis du merveilleux, plus indifférents pour les idées solides, pour les vérités même, leur donne un grand attrait pour des illusions qui les flattent, enfin les porte à des craintes et à des espérances chimiques.

« Cette manière d'être et de sentir étant le propre de l'immense majorité des individus de toute population, diîoxxTm aux pliLS avisés qui en font partie, les moyens d* abuser et de dominer les autres. Il leur a été facile par là de thanger en pouvoir absolu les institutions originairement établies pour la conservation et l'avantage de la Société. C'est donc principalement à l'ignorance des choses et au très petit cercle d'idées dans lequel vivent les individus de cette majorité , qu'il faut rapporter la plupart des maux moraux qui affligent, dans tant de contrées, l'homme social. »

Le principe de la solidarité des intérêts, ne lui avait pas non plus échappé. Il a écrit sur l'état social del'huma-

nité quelques pages admirables, absolument ignorées et que, pour ce motif, je crois devoir transcrire ici. Nous trouverons plus tard à appliquer les principes qui y sont trac.es et nous n'aurons qu*à modifier bien légèrement ces principes pour les adapter aux besoins de notre époque :

« Il me semble que le plus grand service que l'on puisse rendre à l'homme social, serait de lui offrir trois règles sous la forme de principes : la première pour l'aider à rectifier sa pensée, en lui faisant distinguer ce qui ^'est que préjugé ou prévention, de ce qui est ou peut être, pour lui, connaissance solide ; la seconde pour le diriger, dans ses relations avec ses semblables, conformément à ses véritables intérêts ; la troisième pour borner utilement les affections que son sentiment intérieur et l'intérêt personnel qui en provient peuvent lui inspirer. Or, les règles dont il s'agit et que je lui propose,, résident dans les trois principes suivants :

« Premier principe : Toute connaissance qui n'est pas le produit réel de l'observation ou de conséquences tirées de l'observation, est tout à fait sans fondement, et véritablement illusoire ;

« Second prineipe : Dans les relations qui existent, soit entre les individus, soit entre les diverses société» que forment ces individus, soit encore entre les peuples et leurs gouvernements, la concordance entre les intérêts réciproques est le principe du bien, comme la discor-^ dance entre ces mêmes intérêts est celui du mal ;

« Troisième principe : Relativement aux affections de l'homme social, outre celles que lui donne la nature pour sa famille, pour les objets qui l'ont entouré ou qui ont eu des rapports avec lui dans sa jeunesse, et

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quelles que soient celles qu'il ait pour objet, ces affectiens ne doivent jamais être en opposition avec l'intérêt public, en un mot, avec celui de la nation dont il fait partie.

« Je suis bien trompé, ou je crois qu'il sera difficile de remplacer ces trois principes par d'autres qui soient plus utiles, plus fondés, et plus moraux que ceux que je viens de présenter pour régler la pensée, le jugement, les sentiments et les actions de l'homme civilisé. Je suis même très persuadé que plus ce dernier s'écartera, par sa pensée, ses sentiments et ses actions, des trois . principes exposés ci-dessus, plus aussi il contribuera à aggraver la situation en général malheureuse où il se trouve dans Tétat de société ; les actions qui sont en opposition avec ces principes, donnant lieu à des vexa- , tions, des perfidies, des injustices et des oppositions de toutes sortes qui occasionnent des maux nombreux dans le corps social, et y font naître quelquefois des désordres incalculables. Aux causes de maux que je viens de signa- 1er, il me paraît nécessaire d'en ajouter d'autres qui sont plus grandes encore, savoir ;

« i° L'ignorance des principes, de Tordre et de la nature des choses. J'en ai déjà dit un mot, et j'ai montré que, dans les individus très nombreux qui sont dans ce cas, parmi toute population, elle donnait lieu à une crédulité presque sans limites, dont savent habilement tirer parti, pour maintenir la multitude dans leur dépendance, des hommes qui, par la nature de leur position, sont interressés à favoriser cette crédulité et à en profiter ;

a 2° Le fauco-savoir, lequel est un produit de demiconnaissances et de conséquences erronées qui résultent de jugements sans profondeur et sans rectitude ; qui est

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le propre, particulièrement, d'un assez grand nombre de personnes qui se croient en état de raisonner sur tels ou tels sujets avant de les avoir suffisamment approfondis...

« 3° L'ahusàw. pouvoir que commettent, en général, ceux qui sont les dépositaires de Tautorité : abus qu'il n*est guère possible d'éviter, les hommes ayant tous les mêmes penchants, et ne pouvant que difficilement se soustraire à celui qui les porte à tout sacrifier à leurs passions particulières, si l'occasion s'en présente. Cette cause me paraît avoir le plus contribué aux maux qui pèsent sur l'humanité, en ce que, parla raison que je viens d'indiquer, les institutions publiques qui, dans leur origine, n'avaient d'autre objet que le bien de tous, n'ont servi le plus souvent qu'à assurer celui d'un petit nombre, au préjudice ou au détriment de la majorité, pour l'intérêt de laquelle, cependant, ces mêmes institutions avaient été créées.... Sans cette cause toujours agissante, sans les penchants que l'homme a reçus dp la nature, parmi lesquels le plus remarquable est sans contredit celui qui le porte à dominer ^ à ne considérer que son intérêt particulier, exclusivement à tout autre, les diverses autorités qu'il a établies, toujours bienveillantes et tutélaires, ne perdraient jamais de vue l'objet, pour leq.uel elles furent instituées, ce même objet, bien loin de tomber en oubli, serait partout reconnu, enfin la sûreté et le bienêtre des membres qui composent la société ainsi que l'ordre qui en résulte, ne seraient jamais compromis.

« La recherche continuelle des vérités auxquelles l'homme social peut espérer de parvenir, lui fournira seule les moyens d'améliorer sa situation, et de se procurer la jouissance des avantages qu'il est en droit d'attendre

de son état de civilisation. Plusieurs de ces vérités sont déjà reconnues. Les lumières, malgré les nombreux obstacles que leur opposent sans cesse Tignorance et particulièrement le fauœ-savoir, se répandent peu à peu, et font de jour en jour des progrès remarquables. Tôt ou tard, en effet, le temps amène inévitablement la destruction de l'erreur ; tandis que la vérité^ immuable et indestructible, perce les ténèbres qui l'environnent, dissipe insensiblement les illusions, les prestiges, et finit par triompher de l'ignorance et de la barbarie. Aussi voyons-nous la raïsom publique, éclairée par l'expérience, se rectifier graduellement, et les principes d'une saine philosophie, qu'ont reconnus et consacrés tant d'illustres écrivains, se propager jusque dans les contrées les plus lointaines, influer puissamment sur les destinées des nations, et préparer la seule voie qui puisse, par la suite des temps, affranchir l'humanité de nombre de maux qui l'accablent...

'( Parmi les vérités que l'homme a pu apercevoir, Tune des plus importantes est, sans doute, celle qui lui a fait reconnaître, ainsi qu'on l'a vu plus haut, que le premier . et principal objet de toute institution publique devait être le bien de la totalité des membres de la société, et non uniquement celui d'une portion d'entre eux, l'intérêt de la minorité étant en discordance avec celui de la majorité, de môme que l'intérêt individuel l'emporte ordinairement sur tous les autres. Mais il y a encore une vérité qu'il ne lui importe pas moins de reconnaître, s'il ne doit même la placer au-dessus de celles qu'il a pu découvrir, par l'extrême utilité dont elle peut être pour lui. C'est celle qui une fois reconnue, lui montrera la nécessité de se r enfermer , par sa pensée , dans le

cercle des objets que lui présente la nature, et de no jamais en sortir, s'il ne veut s'exposer à tomber dans l'erreur, et à en subir toutes les conséquences.

« Nous avons dit précédemment que les vérités à la connaissance desquels l'homme pouvait atteindre, par le moyen de l'observation, devaient être partagées en deux ordres bien distincts, savoir : les faits observés, qui sont toujours des vérités positives lorsqu'ils ont été constatés ; et les conséquences déduites de ces faits, lesquelles peuvent être considérées encore comme des vérités, si, dans les jugements qui les ont établies, l'on a employé tous les éléments qui y devaient entrer, et suivi une laarche convenable, mais qui, dans le cas contraire, ne peuvent que se trouver absolument fausses.

«Maintenant, nous allons faire remarquer que le nombre des vérités dont la connaissance nous est indispensable s'accroît considérablement, à mesure que la civilisation devient plus ancienne et fait plus de progrès. . « En considérant chaque société humaine dans son degré de civilisation, on peut dire que la somme des vérités dont la connaissance est nécessaire au bonheur des individus, doit être proportionnelle au nombre des besoins que l'on s'y est formés. Or, dans l'état de civilisation dont il s'agit, si le nombre des vérités dont la connaissance est nécessaire, est resté inférieur aux besoins ou n'a pu se répandre ; si ce qui passe pour connaissance solide dans l'opinion n'est qu'erreur ou n'est qu'un faux-savoir^ le bonheur individuel y deviendra proportionnellement plus difficile et plus rare. Alors on dira que les lumières sont plus nuisibles qu'utiles à l'homme, tandis que ce ne sont réellement que l'erreur et le fauxsavoir qui lui nuisent.

« Un homme célèbre, prenant en considération les maux nombreux qui affligent Thumanité, s*est persuadé que le bonheur ne pouvait se rencontrer que dans un état très borné de Tintelligence, et qpe le savoir était plus nuisible qu'utile à Thomme.

« Le sens absolu de cette opinion est selon moi une erreur évidente, quoique jusqu'à un certain point Tapparence lui soit favorable.

« C'est assurément l'ignorance qui est la première et la principale source de la plupart de nos maux, depuis sur» tout que nous vivons en société ; c'est aussi Textréme inégalité d'intelligence, de rectitude de jugement et de connaissances acquises qui s'obser\^e entre les individus d'une population quelconque, qui concourt sans cesse à la production de ces maux. Ce n'est en effet que rela^ tivement que certaines vérités peuvent paraître dange^* reuses ; car elles ne le sont point par elles-mêmes ; elles nuisent seulement à ceux en situation de se faire un profit de leur ignorance

« Il résulte de ces consi4érations que si ce que nous appelons notre savoir^ n'est pas toujours un savoir réel, ou n'est borné qu'à un petit nombre d'individus dans une population nombreuse, il n'y a rien d'étonnant qu'il nous soit si peu utile. Rousseau s'est douté de l'état de nos sciences ; mais il les a condamnées et en quelque sorte proscrites d'une manière trop absolue. Cet auteur, justement célèbre, revient souvent à la nature dans ses ouvrages, et l'on voit qu'il avait le sentiment de l'importance de son étude, ainsi que celui des inconvénients, des dangers même de se mettre en contradiction avec ses lois. Plus passionné pour la nature qu'aucune des personnes qui me soient connues, les circonstances de sa vie ne lui per-

mirent pas de la suivre dans sa marche, de bien saisir ses lois, de s'en instruire suffisamment,

« Partageant donc le sentiment de l'homme célèbre que je viens de citer, du plus profond des moralistes, j'ose dire que de toutes nos connaissances, la plus utile pour nous est celle de la nature , celle de ses lois, en un mot, celle de sa marche dans chaque sorte de circonstances. Aussi peut-on assurer que chaque individu de l'espèce humaine fournit sa carrière plus ou moins complètement, plus ou moins heureusement, selon que la direction qu'il donne à ses actions se trouve plus ou moins conforme aux lois de la nature, selon qu'il s'en éloigne plus ou moins et selon qu'il tire un parti plus ou moins avantageux de tous les objets qui sont en relation avec lui, ou qui peuvent le servir. Ce sont là, je crois, les vérités les plus importantes pour nous, celles qui doivent plus que toutes autres attirer notre attention et môme la fixer.

« D'après les considérations qui viennent d'être exposées, et les réflexions qui les accompagnent, je conclus :

« l°Que, pour l'homme, la plus utile des connaissances est celle de la nature, considérée sous tous ses rapports ;

« 2° Que, conséquemment, la plus importante de ses études est celle qui a pour but l'acquisition entière de cette connaissance ; que cette étude ne doit pas se borner à l'art de distinguer et de classer les productions de la nature, mais qu'elle doit conduire à reconnaître ce qu'est la nature elle-même, quel est son pouvoir, quelles sont ses lois dans tout ce qu'ellefait, dans tous les changements qu'elle exécute, et quelle est la marche constante qu'elle suit dans tout ce qu'elle opère ;

« 3** Que, parmi les sujets de celte grande étude, celles des lois de la nature qui régissent les faits et les pbéno-

mènes de rorganisation de l'homme, son sentiment intérieur, ses penchants, etc. ; et celles aussi auxquelles sont soumis les agents extérieurs qui Taffectent, ou ceux qui peuvent compromettre tout ce qui Tintéresse directement, doivent attirer son attention et exciter ses recherches avant les autres ;

« 4° Qu'à l'aide des connaissances qu'il peut obtenir par ces études, il se conformera plus aisément aux lois de la nature^ dans toutes ses actions ; il pourra se soustraire à des maux de tout genre ; enfin , il en retirera les pluiJ grands avantages. »

J'ai insisté sur cette partie des idées de Lamarck pour bien montrer, par un exemple pris dans les œuvres du fondateur même du transformisme, l'importance de cette doctrine au point de vue de la science sociale et pour bien mettre en lumière, dès les premières pages de mon livre, l'erreur des hommes qui considèrent le transformisme comme étant en opposition avec les principes du socialisme moderne.

J'espère, au contraire, prouver, dans uq autre ouvrage, que du transformisme matérialiste seul, peuvent découler les principes rationnels d'organisation des sociétés, et avant tout l'autonomie individuelle, tandis que le spiritualisme et le déisme ne peuvent conduire qu'au Principe d'Autorité et au despotisme qui en est la conséquence fatale.

Avec les idées qu'il professait, Lamarck ne pouvait être que pauvre et abandonné des pouvoirs publics. Pendant les dernières années de sa vie il avait à peine de quoi TOTC. Devenu aveugle et impotent, abandonné de tous, il travaillait cependant encore ; il dictait à sa fille ses derniers ouvrages et son ardeur au travail était telle que sa collaboratrice ne pouvait pas quitter la maison.

Il mourut le 18 décembre 1829, à quatre-vingt-cinq ans, tellement pauvre que ses deux filles se trouvèrent sans aucune ressource, a J'ai vu moi-même, en I83â, dit M. Gh. Martin», Mlle Gomélie de Lamarck attacher, pour un mince salaire, sur des feuilles de papier blanc, les plantes de l'herbier du Muséum, où son père avait été professeur. »

Tandis que les filles payaient de leur misère la hardiesse d'idées de leur père, l'oubli volontaire des contemporains <le ce dernier s'étendait comme une ombre sur son œuvre, qui cependant devait, un jour, indiquer à la science la seule voie susceptible de la conduire à la vérité.

La première question scientifique dont la solution s'im*> posait à Lamarck, cherchant à formuler une théorie de la fonction des êtres vivants, était celle-ci : Gomment ces êtres oni-ils été produits ? Quelle est l'origine de la vie sur la terre ?

La réponse faite à cette question par Lamarck est à peu près celle que l'on pourrait faire aujourd'hui, La science n'ayant pas encore à sa disposition de faits positifs, cette réponse est nécessairement hypothétique, mais nous montrerons plus tard qu'elle s'impose nécessairement à l'esprit de tous ceux qui cherchent à expliquer les phénomènes cosmiques sans faire intervenir le surnaturel.

« Voyons, dit Lamarck, comment la nature a pu pro* duire directement les premiers corps vivants, ceux-ci lui ayant ensuite suffi pour amener progressivement la formation des autres. En donnantl'existenee aux corps inorganiques et en formant par cela différents assemblages de matières diverses, ce qu'elle parvient à faire, tantôt par de simples réunions, tantôt par cohésion ou par aggrégalion çlcs molécules, la nature a pu, parmi les corps qui sont

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résultés de ces opérations en former qui soient propres à recevoir les premiers traits de Torganisation et les mouvements qui constituent la vie. C'est effectivement ce qu'elle paraît avoir fait » {Syst, anaL^ p. 115).

Restait à résoudre une deuxième question : De quelle façon les premiers corps doués de vie, qui sans doute étaient très simples, ont-ils, pu produire les êtres vivants à formes multiples et à organisation complexe dont nous constatons aujourd'hui l'existence ?

C'est dans la solution de ce problème que le génie de Lamarck se montre dans toute sa grandeur. C'est ici que se présente à nous, pour la première fois, sous une forme scientifique, la doctrine du transformisme.

Deux faits, admirablement saisis par Lamarck servent de base à toute sa théorie.

Le premier est qu'il n'existe pas deux êtres identiques, mais qu'au contraire tout végétal ou animal possède un ensemble de caractères propres qui constituent ce que l'on nomme son indwiduaUté,

Ce fait est admis même par les partisans de la création et de la fixité des espèces, qui ne peuvent nier que dans une même espèce on trouve des individus dissemblables à certai^is égards*

Le deuxième fait signalé par Lamarck, celui dont la dé. couverte lui est propre, c'est que les variations offertes par les individus sont produites par l'action qu'exerce sur eux le mtUeu dans lequel ils vivent.

Il est important de bien préciser le sens qu'on doit attacher au mot « milieu». Nous devons entendre par là : le sol sur lequel vit l'animal, les conditions de température, d'humidité, d'électricité, etc., du pays qu'il habite, la nature des êtres qui l'environnent et avec lesquels il se

trouve plus ou moins en contact, en un mot tout ce qui constitue son entourage, toutes les « circonstances » pour me servir du mot de Lamarck, dans lesquelles il se forme, naît, vit et se propage.

Ces circonstances, ces conditions de milieu ne peuvent jamais être identiques dans deux points déterminés de l'espace, si voisins qu'on les suppose Tun de l'autre. Il en résulte que sous Tinfluence de leur action les individus acquièrent des caractères plus ou moins différents. Une fois produits par l'action du milieu, les caractères seront habituellement transmis par l'individu qui les possède à ses descendants.

Ce fait, apparition incessante de caractères individuels nouveaux sous, l'influence des conditions extérieures, étant le point de départ de tous les perfectionnements ou de toutes les dégradations que les êtres vivants sont susceptibles d'éprouver, ce sera un éternel honneur pour notre illustre Lamarck que d'en avoir compris l'importance. Mais il me serait impossible de rendre sa pensée plus nettement qu'il ne l'a fait lui-même (PAt7. zooL^ p. 220 et suiv.) :

« Il me semble, dit-il, que personne encore n'a fait connaître l'influence de nos actions et de nos habitudes sur notre organisation même. Or, comme ces actions et ces habitudes dépendent entièrement des circonstances dans lesquelles nous nous trouvons habituellement, je vais essayer de montrer combien est grande l'influence qu'exercent ces circonstances sur la forme générale, sur l'état des parties et même sur l'organisation des corps vivants... L'influence des circonstances est effectivement en tout temps et partout agissante sur les corps qui jouissent de la vie ; mais ce qui rend pour nous cette influence difficile à apercevoir, c'est que ses effets ne de-

viennent sensibles ou reconnaissables (surtout dans les animaux) qu'à la suite de beaucoup de temps... Il devient nécessaire de m'expliquer sur le sens que j'attache à ces expressions : hes circonstances influant sur la forme et Vorganisation des animaux^ c'est-à-dire qu'en devenant très différentes, elles changent, avec le temps, et cette forme et l'organisation elle-même, par des modifications proportionnées.

« Assurément si Ton prenait ces expressions à la lettre, on m'attribuerait une erreur ; car quelles que puissent être les circonstances, elles n'opèrent directement sur la forme et l'organisation des animaux aucune modification quelconque.

« Mais de grands changements dans les circonstances amènent pour les animaux de grands changements dans leurs besoins, et de pareils changements dans les besoins en- amènent nécessairement dans les actions. Or. si les nouveaux besoins deviennent constants et très durables, les animaux prennent alors de nouvelles habitudes, qui sont aussi durables que les besoins qui les ont fait naître. Voilà ce qu'il est facile de démontrer, et même ce qui n'exige aucune explication pour être senti.

« Il est donc évident qu'un grand changement dans les circonstances devenu constant pour une race d'animaux, entraîne ces animaux à de nouvelles habitudes .

« Or, si de nouvelles circonstances devenues permanentes pour une race d'animaux ont donné à ces animaux de nouvelles habitudes, c'est-à-dire les ont portés à de nouvelles actions qui sont devenues habituelles, il en sera résulté l'emploi de telle partie par préférence à celui de telle autre, et, dans certains cas, le défaut total de telle partie qui sera devenue inutile.

i( ... D'une pari, de nouveaux besoins ayant rendu telle partie nécessaire, ont réellement, par une suite d'efforts, fait naître cette partie, et ensuite son emploi soutenu Ta peu à peu fortifiée, développée, et a fini par l'agrandir considérablement ; d'une autre part, dans certains cas, les nouvelles circonstances et les nouveaux besoins ayant rendu telle partie tout à fait inutile, le défaut total d'emploi de cette partie a été cause qu'elle a cessé graduellement de recevoir les développements que les autres parties de l'animal obtiennent ; qu'elle s'est amaigrie et atténuée peu à peu, et qu'enfin lorsque le défaut d'emploi a été total pendant beaucoup de temps, la partie dont il est question a fini par disparaître.

« Dans les végétaux, où il n'y a pas d'actions, et par conséquent point d'habitudes proprement dites, de grands changements de circonstances n'en amènent pas moins de grandes différences dans les développements de leurs parties ; en sorte que ces différences font naître et développer certaines d'entre elles, tandis qu'elles atténuent et font disparaître plusieurs autres. Mais ici tout s'opère par les changements survenus dans la nutrition du végétal, dans ses absorptions et ses transpirations, dans la quantité de calorique, de lumière, d'air et d'humidité qu'il reçoit alors habituellement ; enfin dans la supériorité que certains des divers mouvements vitaux prennent sur les autres. » Lamarck résume ensuite les conséquences des habitudes dans les deux lois suivantes :

« 1** Dans tout animal qui n'a point dépassé le terme de ses développements, l'emploi plus fréquent et soutenu d'un organe quelconque fortifie peu à peu cet organe, le développe, l'agrandit, et lui donne une puissance proportionnée à la durée de cet emploi. Tandis que le défaut

constant d'usage de tel organe rafTaiblit insensiblement et le détériore, diminue progressivement ses facultés et finit par le faire disparaître.

« 2* Tout ce que la nature a fait acquérirou perdre aux individus par Tinfluence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée, et par conséquent par l'influence de l'emploi prédominant de tel organe ou par celle d'un défaut constant d'usage de telle partie, elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes qui ont produit ces nouveaux individus. »

En résumé, pourLamarck, le point de départ de toute variation individuelle se trouve dans l'action des conditions extérieures qui, en créant à l'individu des besoins nouveaux, entraîne la production d'habitudes nouvelles ; celles-ci, à leur tour, déterminent le développement ou même la formation de certaines parties, tandis que d'autres, non utilisées, peuvent disparaître , L'hérédité perpétue ensuite les qualités acquises et celles-ci prennent un développement d'autant plus considérable que l'espèce envisagée se trouve soumise pendant plus longtemps aux mêmes circonstances.

Nous ne voulons pas insister ici sur les objections nombreuses dont la doctrine de Lamarck peut être l'objet, ces objections se présenteront à nous quand nous ferons l'étude des milieux, des besoins, des habitudes, de l'hérédité, etc. Nous nous bornerons à signaler la plus importante de ces objections, celle qui, dans la suite, fera l'objet d'une étude plus spéciale de notre part.

D'après Lamarck, les circonstances, ou, autrement dit, le milieu, ne détermineraient des variations qu'en créant des

besoins nouveaux et des habitudes nouvelles, c'est-à-dire d'une façon indirecte.

Il est incontestable que les changements de milieu créent des besoins et des habitudes nouvelles et .déterminent de la sorte des variations individuelles transmissibles par hérédité*; mais, il faut tenir compte aussi des variations créés directement par les conditions extérieures agissant sur Tindividu pendant les premières phases de son développement.

Il n'est pas douteux, par exemple, que Tœuf ou le fœtus encore contenus dans les organes de la mère ne soient modifiés dans telle ou telle direction par les conditions de nutrition et autres dans lesquelles se trouvent placés la mère et l'organe auquel est fixé le fœtus. Dans ce cas, la variation individuelle résulte directement de l'action exercée par le milieu sur l'individu et non de besoins et d'habitudes provoqués préalablement par cette action.

Nous serons ainsi amenés à distinguer deux sortes de conditions de milieu : 1°. celles qui agissent sur l'individu pendant son premier état, alors qu'il fait encore partie de l'organisme qui doit lui donner naissance ; 2° celles auxquels il est soumis après qu'il est séparé de ce dernier, ou, pour me servir d'une expression vulgaire, après qu'il a été mis au monde.

Les conditions du milieu cosmique, telles que le climat, la nature du sol, l'abondance, la rareté et la nature de la nourriture, etc., n'exercent une action manifeste qu'à la condition d'agir sur de nombreuses générations successives ; mais les caractères dont il détermine la production sont forcément favorables à l'individu, ou du moins à l'espèce ; ils rendent cette dernière de plus en

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plus apte à vivre dans le milieu qui lui est destiné, puisque c'est ce milieu même qui agit.

Les conditions du milieu générateur, c'est-à-dire, d'une part, les caractères individuels ou héréditaires des parents ; d'autre part tous les états particuliers, tels que maladies, altérations et modifications de tout ordre qui peuvent survenir dans l'organisme générateur, dans les organes reproducteurs et dans les cellules qui doivent prendre part à la formation d'un individu nouveau, ou qui sont déjà en voie de multiplication pour le produire, toutes ces circonstances, que je réunis sous le nom de conditions du milieu générateur^ agissant directement sur un individu réduit à sa plus simple expression, pourront exercer une action très prompte et assez puissante pour faire apparaître d'emblée des caractères nouveaux : mais, ces derniers pourront aussi bien être défavorables que favorables à l'indixidu, c'est-à-dire le rendre ou moins apte, ou plus apte à vivre dans le milieu cosmique où il va naître.

Les conditions du milieu générateur ne nous sont que fort peu connues ; mais toutes les fois qu'un individu, placé dans le milieu cosmique où ont vécu ses ancêtres pendant de longues générations, présente quelque caractère non approprié à ce milieu, on peut être certain que ce caractère a été déterminé en lui par les conditions génératrices, soit que les parents en aient hérité d'ancêtres qui l'avaient acquis dans un^milieu différent, soit qu'il ait pris naissance dans l'individu lui-même par suite des conditions auxquelles il s'est trouvé soumis pendant qu'il faisait encore partie de l'organisme maternel ou paternel.

Il existe, on le voit, une grande différence entre le

milieu cosmîq[ue et le milieu génératenr, tant au point de vue du genre d'action exercé par les deux milieux, qu'à celui des caractères individuels qu'ils sont susceptibles de déterminer. C'est là une question, qui, malgré son importance, ne nous parait pas avoir suffisamment attiré jusqu'à ce jour l'attention des biologistes. Les éleveurs d'animaux domestiques et les horticulteurs n'ignorent cependant pas Timportance du milieu gêné* rateur au point de vue des varat ions individuelles qu'ils se proposent de créer, de supprimer ou de perpétuer.

C'est dans la connaissance aussi complète que possible de ce milieu que réside la base de toutes leurs pratiques, tandis qu'ils tiennent beaucoup moins compte des influ*^ ences^ cosmiques, dont l'action est trop lente pour qu'ils puissent en tirer quelque profit.

Malgré les observations que nous venons de faire, c'est pour Lamarck un titre de gloire incomparable que d'avoir, le premier, attiré l'attention des savants sur l'action des milieux ; quoique, je le répète, il n'ait porté sérieusement ses vues que sur le milieu cosmique y tandis que c'est, sans nul doute, le milieu générateur qui joue le plus grand rôle dans la production des variations indivis duelles.

Darwin, dont nous devons maintenant parler et qui a recueilli tout l'honneur de la découverte du transformisme, accorde, avec Lamarck, une certaine importance à l'action des milieux... « Les changements dans les con* ditions de l'existence, dit-il, ont la plus grande importance comme cause de variabilité, et parce que les conditions agissent sur l'organisme, et parce qu'elles agissent indirectement en affectant le système reproducteur ; » il introduit même dans ce mode d'action un élément nou-

veau, l'action du milieu sur le « système reproducteur », action sur laquelle nous reviendrons plus tard ; et cependant il ne pense pas que la variation soit toujours due aux conditions extérieures, même agissant sur le système reproducteur. « Il n'est pas probable, ajoute-t41, que la variabilité soit, en toutes circonstances, une résultante inhérente et nécessaire de ces changements... Beaucoup de lois inconnues, dont la corrélation de croissance (1) est probablement la plus importante, régissent la variabilité. On peut attribuer quelque influence, peut-ôtrd même une influence considérable, à l'augmentation d'usage ou de non-usage des parties... Dans quelques cas, le croisement d'espèces primitives distinctes semble avoir joué un rôle fort important au point de vue de l'origine de nos races... ; on a toutefois considérablement exagéré l'importance des croisements, et relativement aux animaux et relativement .aux plantes qui se multiplient par graines » {Orïg. des esp,, p. 43).

« Les conditions de la vie, dit ailleurs Darwin, paraissent agir de deux façons distinctes : directement sur l'organisation entière ou sur certaines parties seulement, et indirectement, en aff'ectant le système reproducteur. Quant à l'action directe, nous devons nous rappeler qu'il y a deux facteurs : l'a nature de l'organisme et la nature des conditions. Le premier de ces facteurs semble être de beaucoup plus important ; car, autant toutefois que nous pouvons en juger, des variations presque

(1) Darwin a donné le nom de loi ou principe de la corrélation de croissance^ à ce feit l)ien connu depuis longtemps des zoologistes, que certains organes n'ayant en apparence aucune relation les uns avec les autres, offrent cependant un développement corrélatif. C'est ainsi, par exemple, que le larynx se développe proportionnellement aux organes génitaux, surtout chez le mâle. Nous aurons à revenir plus tard sur ce fait.

semblables se produisent dans des conditions qui paraissent presque uniformes » {Orig, des esp,, p. 8).

Dans son désir de diminuer Taction du milieu, au profit des actions qull a découvertes et dont nous parlerons tout à l'heure, Darwin commet ici une grave erreur en avançant que « des variations différentes se produisent dans dés conditions qui paraissent presque uniformes. »

La meilleure réponse qu'on puisse faire à cette proposition est contenue dans le mot « paraissent », employé par Darwin. Il est impossible, en effet, de croire que des actions identiques ne déterminent pas des modifications semblables ou que des actions différentes provoquent une même variation. En d'autres termes, on ne peut admettre qu'une môme cause agissant dans des conditions identiques et sur des organismes exactement semblables détermine des effets distincts. Si donc, nous voyons divers individus, placés dans des conditions qui nous « paraissent » identiques, offrir des variations différentes, nous devons admettre : ou bien que nous connaissons insuffisamment ces conditions, ou bien que les individus qui y sont soumis ont déjà subi, dans un état antérieur, des variations qui échappent à notre observation, mais qui sont assez considérables pour les rendre aptes à varier d'une façon différente sous l'influence de conditions semblables.

Darwin substitue dans sa théorie du transformisme; à l'action des milieux dont il n'a pas, nous l'avons montré, compris suffisamment l'importance, deux actions dont le rôle est réellement considérable et qu'il a eu le mérite de découvrir : la lutte pour Veœistence et la sélection. Gomme nous l'avons fait pour Lamarck, nous nous bornerons à reproduire ici textuellement les pro-

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positions capitales de Darwin, nous réservant de les étudier avec détail, d'en montrer le fort et le faible dans chacun des chapitres ultérieurs de notre livre.

« En considérant, dit Darwin, Torigine des. espèces, il est facilement concevable qu'un naturaliste, observant les affinités mutuelles des êtres organisés, leurs rapports embryologiques, leur distribution géographique, leur succession géologique et d'autres faits analogues, on arrive à la conclusion que les espèces n'ont pas été créées indépendamment les unes des autres, mais que, comme les variétés, elles descendent d'autres espèces. Néanmoins, en admettant qu'une telle conclusion soit bien établie, elle serait peu satisfaisante, jusqu'à ce qu'on ait pu prouver comment les innombrables espèces habitant la terre se sont modifiées de façon à acquérir cette perfection de forme et de coadaptation qui excite à si juste titre notre admiration. Les naturalistes assignent, comme seules causes possibles aux variations, les conditions extérieures, telles que le climat, la nourriture, etc. Gela peut être .vrai dans un sens très limité, comme nous le verrons plus tard ; mais il serait absurde d'attribuer aux seules conditions extérieures la conformation du pic, par exemple, dont les pattes, la queue, le bec et la langue sont si admirablement adaptés pour aller saisir les insectes sous l'écorce des arbres. Il serait également absurde d'expliquer la conformation du gui et ses rapports avec plusieurs êtres organiques distincts, par les seuls eff'ets des conditions extérieures, de l'habitude, ou de la volonté de la plante elle-même, quand on pense que ce parasite tire sa nourriture de certains arbres, qu'il a des graines que doivent transporter certains oiseaux, et qu'il a des fleurs de sexes séparés, ce qui

nécessite l'intervention de certains insectes pour porter

le pollen d'une fleur à l'autre. Il est donc de la plus haute importance d'élucider quels sont les moyens de modification et de coadaptation. Il m'a semblé tout d'abord, probable que l'étude attentive des animaux domestiques et des plantes cultivées devait offrir le meilleur champ de recherches pour expliquer cet obscur problème. Je n'ai pas été désappointé ; j'ai bientôt reconnu en effet que nos connaissances, quelques imparfaites qu'elles soient, sur la variation dans les conditions de domesticité, nous fournissent toujours l'explication la plus simple et la moins sujette à erreur » [Orig, des esp,, p. 3).

C'est donc sur les animaux domestiques que portent les premières études de Darwin. Parlant de la formation graduelle de nos races domestiques, il dit : « On peut attribuer quelques efiFets à l'action directe et définie des conditions extérieures de la vie, quelques autres aux habitudes ; mais il faudrait être bien hardi pour expliquer, par de telles causes, les différences qui existent entre le cheval de trait et le cheval de course, entre le limier et le lévrier, entre le pigeon sauvage et le pigeon culbutant. L'un des caractères les plus remarquables de nos races domestiques, c'est que nous voyons chez elles des adaptations qui ne contribuent en rien au bien-être de l'animal ou de la plante, mais simplement à l'avantage ou au caprice de l'homme. Certaines variations utiles à l'homme se sont probablement produites soudainement, d'autres par degrés ; quelques naturalistes, par exemple, croient que le chardon à foulon, armé de crochets, que ne peut remplacer aucune machine, est tout simplement une variété du Dipsacus sauvage ; or, cette transformation peut s'être manifestée dans un seul

semis. Il en a été probablement ainsi pour le chien Tournebroche ; on sait tout au moins que le mouton Ancon a surgi d'une manière subite. Mais il faut, si Ton compare le cheval de trait et le cheval de course, le dromadaire et le chameau, les diverses races de moutons adaptées, soit aux plaines cultivées, soit aux pâturages des montagnes, et dont la laine, suivant la race, est appropriée tantôt à un usage, tantôt à un autre ; si Ton compare les différentes races de chiens, dont chacune est utile à Vhomme à des points de vue divers ; si Ton compare le coq de combat, si enclin à la bataille, avec d'autres races si pacifiques, avec les pondeuses perpétuelles qui ne demandent jamais à couver, et avec le coq Bantam si petit et si élégant ; si l'on considère enfin cette légion de plantes agricoles et culinaires, les arbres qui encombrent nos vergers, les fleurs qui ornent nos jardins, les unes si utiles à Thomme en différentes saisons et pour tant d'usages divers, ou seulement si agréables à ses yeux, il faut chercher, Je crois, quelque chose de plus qu'un simple effet de variabilité. Nous ne pouvons supposer, en effet, que toutes ces races ont été soudainement produites avec toute la perfection et toute l'utilité qu'elles ont auJQurd'hui ; nous savons même, dans bien des cas, qu'il n'en a pas été ainsi. Le pouvoir de sélection, d'accumulation que possède Vhomme est la clef de ce problème ; la nature fournit les variations successives, Vhomme les accumule^ dans certaines directions qui lui sont utiles. Dans ce sens, on peut dire que l'homme crée à son profit des races utiles.

« La grande valeur de ce principe de sélection n'est pas hypothétique. Il est certain que plusieurs de nos éleveurs les plus éminents ont, pendant le cours d'une

seule vie d'homme, considérablement modifié leurs bestiaux et leurs moutons... » {Orig. des esp., p. 30).

En résumé, pour Darwin, la nature crée des variétés, le choix de Thomme les conserve. C'est là ce que l'auteur anglais nomme « sélection » de seleciio, choix. Nous étudierons plus tard, en détail, le rôle de la sélection dans la conservation des formes nouvelles. Qu'il nous suffise de faire remarquer, dès à présent, que la sélection opérée par l'homme ne crée rien, qu'elle ne transforme rien, que, contrairement à l'assertion de Darwin, elle (( n'accumule rien ». Elle se borne à perpétuer certaines variétés qui ont été produites en dehors de l'homme par « la nature ». Mais, ce terme « la nature » est extrêmement vague ; il ne répond à rien de précis ; il indique une entité tout aussi peu réelle que le mot « Dieu » ou le mot « force ». Il faut le remplacer par quelque chose de plus précis ; il faut déterminer nettement quels sont les agents producteurs des variétés nouvelles dont l'homme n'est, si je puis ainsi parler, que le conservateur. Ce sont ces agents qu'il nous importe le plus de connaître et c'est d'eux précisément que Darwin semble se préoccuper le moins. Or, tous ces agents peuvent être groupés sous la dénomination de « milieu ».

« On peutencore se demander, écrit-il, comment il se fait que les variétés que j'ai appelé espèces naissantes, ont fini par se convertir en espèces vraies et distinctes, lesquelles dans la plupart des cas, difi'èrent évidemment beaucoup plus les unes des autres que les variétés d'une môme espèce ; coniment se forment ces groupes d'espèces, qui constituent ce qu'on appelle des genres distincts et qui difi'èrent plus les uns des autres que les espèces du même genre. Tous ces résultats, comme nous l'expliquerons de

façon plus détaillée dans le chapitre suivant, proviennent de la hUte pour f existence. Grâce à cette lutte, les variations, quelque faibles qu'elles soient et de quelque cause qu'elles proviennent, tendent à préserver les individus d'une espèce et se transmettent ordinairement à leur descendance, pourvu qu'elles soient utiles à ces individus dans leurs rapports infiniment complexes avec les autres êtres organisés et avec les conditions physiques de la Vie. Les descendants auront, eux aussi, en vertu de ce fait, une plus grande chance de survivre, car, sur les individus d'une espèce quelconque nés périodiquement, un bien petit nombre peut survivre. J'ai donné à ce principe, en vertu duquel une vàriaticm, si insignifiante qu'elle soit, se conserve et se perpétue, si elle est utile, le nom de sélection naturelle pour indiquer les rapports de cette sélection avec celle que l'homme peut accomplir. Mais l'expression qu'emploie souvent M. Herbert Spencer : « La persistance du plus apte » est plus exacte et tout aussi commode. Nous avons vu que par la sélection, l'homme peut certainement obtenir de grands résultats et adapter les êtres organisés à ses besoins, en accumulant les variations légères, mais utiles, qui lui sont fournies par la nature. Mais la sélection naturelle, est une puissance toujours prête à l'action ; puissance aussi supérieure aux faibles efforts de l'homme que les ouvrages de la nature sont supérieurs à ceux de l'art » {Orig, des esp,, p. 67).

Sélection et lutte par l'existence, telle est la part qui revient à Darwin dans les principes qui servent de fondement à la théorie du transformisme. Cette part est en réalité minime, car la sélection et la lutte pour l'existence étaient connues avant lui. La sélection était sciemment mise en pratique par les éleveurs anglais auxquels il en a em-

prunté la connaissance. Quant à la lutte pour l'existence elle forme la base de là doctrine de Malthus et avait été bien mise en relief, avant Darwin, par un certain nombre de naturalistes, notamment par de GandoUe, Lyell, Herbert, etc.

C'est donc bien à tort que Ton a donné à la théorie du transformisme le nom de « Darwinisme. »

M. Hœckel a essayé le premier de réargir contre cette coutume, quoiqu'il n'ait peut-être pas suffisamment reconnu la part qui revient à Lamarck dans une œuvre qui sera la gloire de notre siècle. « Aujourd'hui, écrit-il, on désigne bien souvent par le nom de Darwinisme l'ensemble de la théorie de la sélection, mais, à vrai dire, ce*te dénomination n'est pas exacte. En effet, les idées fondamentales de la théorie de l'évolution, particulièrement la théorie généalogique, ont été très nettement formulées dès le commencement de ce siècle, et Lamarck les a mtrodmtea le premier dans {histoire naturelle. Cette partie de la théorie évolutive, consistant à affirmer que la totalité des espèces animales et végétales a pourancétre primitif commun une forme très simple, doit s'appeler Lamarckisyne^ du nom de son illustre fondateur, si l'on désire attacher une fois pour toutes, au nom d'un naturaliste éminent la gloire d'avoir, avant tout autre, développé une théorie aussi fondamentale; au contraire, on devra appeler Dan^inisme, la théorie de la sélection, cette partie qui nous fait voir comment et pourquoi les diverses espèces organisées se sont développées à partir de cette forme primitive très simple » {Hist, de la créât, nat., p. 133).

Ainsi M. Heeckel attribue à Lamarck le seul honneur d'avoir « affirmé que la totalité des espèces animales et végétales a pour ancêtres primitif commun une forme

très simple )> ; tandis qu'il attribue à Darwin celui de nous avoir « fait voir comment et pourquoi les diverses espèces organisées se sont développées à partir de celte forme primitive très simple. »

Si le lecteur a lu attentivement les citations que nous avons faites des ouvrages de Lamarck et de Darwin, il lui est facile de constater que M. Hœckel commet à la fois une omission et une erreur. Une omission, en ce qu'il ne parle pas de la découverte faite par Lamarck, de l'action du milieu, et une erreur, en ce qu'il considère la sélection, comme « le comment et le pourquoi » de l'évolution, tandis que la sélection explique seulement, comment et pourquoi, telle variété nouvelle persiste, tandis que telle autre disparait, mais nullement « comment et pourquoi » ces variétés ont été produites. Ce « comment » et ce « pourquoi » nous les trouvons, au contraire, dans l'action des milieux, action signalée par Lamarck, et dont M. Hœckel ne parle même pas. Ce même reproche, peut d'ailleurs, être attribué à M. Darwin : « Quant aux moyens de modifications, écrit le savant anglais, il [Lamarck] les chercha en partie dans l'action directe des conditions physiques de la vie, dans le croisement des formes déjà existantes, et surtout dans l'usage et le défaut d'usage, c'est-à-dire dans les effets de l'habitude. C'est à cette dernière cause qu'il semble rattacher toutes les admirables adaptations de la nature, telles que le long cou de la girafe, qui lui permet de brouter les feuilles des arbres » [Orig, des esp,, p. 10).

Lamarck a, en effet, beaucoup trop exagéré les effets des habitudes et Darwin a raison de le railler d'avoir cherché à expliquer la longueur du cou de là girafe, par l'habitude de brouter les branches des arbres, mais

Darwin n'ignore sans doute pas que Lamarck attribue cette habitude à un besoin, lui-même déterminé par un changement dans les conditions physiques, dans le milieu cosmique. Que ce changement ait agi, soit en créant des besoins nouveaux et des habitudes nouvelles, soit en détruisant tous les individus moins aptes à supporter le milieu nouveau, il n*en est pas moins incontestable que c'est dans le changement de milieu qu'il faut chercher le point de départ de l'apparition de la variété nouvelle. C'est cela que Darwin n'a pas vu suffisamment dans la théorie de Lamarck, de même qu'il ne s'est jamais suffisamment occupe de déterminer les causes productives des caractères nouveaux des variétés, c'est-à-dire « le comment et le pourquoi » de l'évolution des êtres vivants.

Nous croyons avoir suffisamment établi dans les pages précédentes la part qui revient à chacun des deux grands fondateurs de la doctrine du transformisme pour que le lecteur ne soit plus étonné de ce que rompant avec la tradition, nous n'ayons pas fait usage du nom de « Darwinisme », qui est généralement donné à cette théorie. Je m'empresse de dire cependant que, sans Darwin, la théorie du transformisme manquerait probablement encore des preuves qui font sa solidité. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir attiré l'attention du public scientifique sur une doctrine qui, née en France, avait été systématiquement étouffée par Guvier et ses successeurs, dont quelques-uns gouvernent encore notre enseignement supérieur. C'est Darwin aussi qui a éclairé la plupart des questions soulevées par la théorie du transformisme d'une lumière qui permet aux savants actuels de les voir dans tous leurs détails et d'en trouver la solution. Toutes ces questions reviendront dans l'exposé que nous allons

faire des phénomènes d'évolution dont l'univers est le théâtre.

Quant à l'historique rapide que nous venons de tracer de la doctrine du transformisme, nous pensons qu'il aura eu pour résultat de montrer à nos lecteurs les points fondamentaux de la doctrine, et qu'ils s'en pourront servir comme d'un canevas dans les mailles duquel viendront se placer, les uns après les autres, tous les détails qu'il nous reste" à étudier. Notre intention n'a pas été de le faire complet ; mais de le disposer de telle sorte qu'il facilitât la lecture de notre livre.

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