PRÉFACE XIX
Si Ton s'adresse aux phénamènes d'association que noixs offrent les organismes, nous constatons que les associations qui ont été le plus loin dans révolution et cpn pourront;être considérées comme les plus parfaites d'après le caractère général oî-dessus sont celles qui offrent le maximum de différenciation de la masse et le maximum de coordination des parties différenciées ; ce critérium relatif se trouve d'accord avec le critérium général dans les phénomènes d'association des or^nismes, phénomènes qui intéressent avasit tout la sociologie.
Ma théorie de la valeur des sociétés n'est donc nullement en désaccord avec la doctrine de l'évolution en biologie et je n'ai pas besoin de prendre parti- dans la question de -savoir si des organisme appartenant à de« séries différentes sont mesurables entre eux, bien que je penche vers l'aifirmative. La doctrine, absolue de l'évolution me semble perdre de vue que, à côté, de l'évolution, appars^t aussi rinvolution laquelle peut être une adaptation nécessaire mais plus simple et par conséquent d'une valeur inférieure. Mais qu'imparte la possibilité ou non d'appliquer un mètre unique à des organismes appartenant à des séries parallèles et distinctes, puisqu'enisociologie il ne s'agit que d'association d'organismes appartenant sans exception à la même espèce, à l'espèce humaine? Et si rhomme est supérieur aux autres animaux, il le doit, non seulement à son organisation plus parfaite, mais aux caractères plus complexes, plus différenciés, mieux coordonnés de ses formes d'association. Il n'y a dans e^ point de vue très naturel aucun préjugé anthropocentrique.
M. Tarde m'objecte l'histoire. Si l'on compare intégralement l'empire romain sous Trajan à la civilisiation .du moyen âge européen sous saint Louis, d'après lui, il est impossible de conclure à la supériorité de l'une sur l'autre ; celle du xnf^'siècle est plus élevée en moralité, celle du
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m* en sécurité ; d'après A. Comte le passage de celle-ci à celle-là constitue un progrès ; d'après moi au contraire une régression. J'ai dit au contraire que la régression s'arrêtait vers le xm® siècle ; pour être probant l'exemple de mon contradicteur aurait dû être emprunté aux phases antérieures du moyen âge. Or, ces phases, A. Comte ne les apprécie pas comme supérieures. Je persiste du reste à penser que la civilisation romaine sous Trajan était plus étendue, plus complexe, mieux coordonnée, moins militaire et brutale que la civilisation médiévale même du temps de saint Louis et c'est là une appréciation qui n'est pas purement subjective, mais objective, c'est-à-dire empruntée aux faits, à l'appréciation comparée des institutions particulières et surtout à l'organisation comparée intégrale. Accessoirement je signale à M. Tarde que Trajan régna de 98 à 117 après J.-C. et que de même tous les Antonins appartiennent au ii® et non au m® siècle. Avec Commode, fils de Marc-Aurèle, commencent la décadence et la dislocation régressive de l'Empire.
La vérité est que M. Tarde a un petit système à lui; ce qui nous divise profondément c'est son idéalisme. Alors qu'à son avis, les naturalistes eux-mêmes ne peuvent faire usage de mon mètre et qu'il leur interdit de porter un jugement de supériorité ou d'infériorité organique parce que « le dedans des êtres vivants leur échappe », par exemple l'activité de la cellule, de même, dans les sociétés, « il y a un côté qualitatif unique en soi et incomparable ». Et que propose-t-il comme solution de ce mystère ? De classer les sociétés d'après l'élévation de leur idéal 1 « Un type social, un idéal de société, est d'autant plus parfait qu'il harmonise ou est susceptible d'harmoniser mieux et plus intimement un plus grand nombre de croyances et de désirs divers de telle sorte que les consonances d'opinion et d'intérêt l'emportent davan-
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tage sur les dissonances. » Qu'est cela, si ce n'est transposer dans le monde subjectif le mètre positif propose' par par moi? Gomment comparer des types ide'aux, si on renonce à comparer les types réels qui sont les générateurs de ces idéaux ? La mesure de l'idéal n'a-t-elle pas pour fondement la mesure du réel et l'idéal même n'est-il pas le simpleprolongement progressif de ce dernier?
J'ai énoncé aussi en loi sociologique que « la durée de la vie des sociétés est en raison directe de leur organisation ». M. Tarde m'objecte l'Empire chinois qui serait, dans ce cas, le plus élevé des organismes sociaux en vertu de son antiquité. Mon critique ignore-t-il que cet Empire a été le produit de la coordination très lente et très longue de tribus, de principautés, de royaumes ? La féodalité ne fut abolie en Chine qu'en 255 av. J.-C. J'ajoute que du reste l'évolution de la société chinoise est aussi grandiose, aussi compliquée, aussi mouvementée, sous tous les rapports, que celle de l'Europe ; l'argument, en apparence formidable de M. Tarde, découle de notre incroyable chauvinisme européen. En somme, la Chine actuelle n'est guère inférieure à la France antérieurement à sa grande transformation commerciale et industrielle. N'a-t-il pas suffi de quelques années au Japon pour se mettre à notre niveau? Au surplus, notre niveau ne descend-il pas au sien? Quoiqu'il en soit, comment un sociologiste de la valeur de mon critique peut-il oublier que la formulation de toute loi sociologique abstraite suppose toujours celte interprétation : toutes autres conditions égales? L'argument de M. Tarde aurait été bien plus écrasant encore s'il avait invoqué la durée pour ainsi dire indéterminable de certaines populations sauvages que leur isolement a protégé contre une mort prématurée.
M. Tarde objecte à ma loi relative à l'ordre régressif des sociétés que les rites chrétiens ne se sont pas formés