CHAPITRE PREMIER CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Les problèmes relatifs au Progrès et au Regrès des sociétés relèvent de la sociologie dynamique, c'est-à-dire de la philosophie des phénomènes vitaux des agrégats sociaux ; ils peuvent et doivent être étudiés sous deux aspects différents, bien que complémentaires l'un de l'autre : le premier, principalement subjectif, est du domaine de la psychologie collective ; le deuxième, surtout objectif, embrasse les conditions et les facteurs de la réalisation de ces phénomènes dans l'histoire, c'est-à-dire dans la vie concrète des sociétés. A ce double point de vue, l'histoire particulière des civilisations dégage à son tour des formes transitoires de leur structure et de leur activité des lois générales, universelles, constantes et nécessaires, De Greef. 1
dont la connaissance constitue la philosophie du progrès et de la décadence de l'espèce huoname, abstraction faite des conditions spéciales de l'évolution ou de Tinvolution de celle-ci; ainsi, Thistoire proprement dite a pour couronnement une Sociologie dont une partie est consacrée aux lois progressives et régressives abstraites c'est-à-dire communes à toutes les variétés sociétaires dans le temps et dans l'espace.
Cet essai sur le progrès et la régression dans les sociétés commencera donc par une étude de psychologie collective pour finir, en passant par l'observation des modes de progression et de régression dans les sociétés particulières, par une indication des lois les plus générales que, dans l'état de nos connaissances, il nous est possible d'abstraire des données antécédentes.
Quelles furent et comment se développèrent les croyances et les théories des siècles passés relativement au progrès et à la décadence des sociétés? L'idée du progrès est-elle innée dans l'espèce humaine ou lentement et tardivement acquise ? Est-ce une notion simple ou complexe, continue ou discontinue qui s'obscurcit et se perd, par intervalles, comme le progrès même? S'il est vrai, comme nous le croyons, que la pensée, aussi bien collective qu'individuelle, est en un rapport constant avec la structure et avec la vie générales de tous les êtres organisés depuis ceux en qui> apparaissent les premières lueurs de l'intelligence jusqu'à ceux qui s'élèvent aux sommets les plus élevés de la science et de la méthode, nous pouvons espérer découvrir dans cette partie du domaine des sciences que les Allemands appellent Volkerspsychologie et qui sertde transition naturelle entre la physiologie et la psychologie d'un côté et la sociologie de l'autre, une première indication
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de ce qui constitue le progrès et la- régression. Les croyances et les doctrines ne font-elles pas partie intégrante de la vie sociale ? Elles aussi ne se manifesteot-elles paa extérieurement par des institutions, c'est-à.-dire. pas des organes ? Ceux-ci ne sont-ils pas appropriés à une structure d'ensemble elle-même en correspondance avec la vie collective? Connaître les pensées, conscientes' ou; non, des sociétés et les? lois, de formation de ces pensées c'est donc en définitive s'initier à l'organisation de ces société&et aux lois de leur évolution soit régressive soit progressive. L'évolution et l'involulion de l'idée sont une. représentation de celles du monde social ; elles sont un élément considérable dans la solution du problème sociologique ^i angoissant pour la fin de notre xix* siècle. Ce problème nous allons essayer non pas de le résoudre, notire prétention ne va pas jusque-là, mais de l'éclairer en indiquant spécialement les difficultés' nomlnreuses, actuellement même en partie- insurmontables, qui s'opposent à t<^ute réponse complète, exacte et définitive à cette questtion, notammfind; : un avenir progressif continu est-il dèa à présent et nécessairement assuré à la civilisationi européenne ? Là,, où. des solutions scientifiques ne nous paraîtront pas pour le moment possibles, nous essaierons du mmas, pour autant que ces solutions dépendent seulement de l'état de nos connaissances et non de celui même de la civilisation^, d'indiquer, en y insistant tout particulièrement conune nous l'avons fait dans nos travaux antérieurs, les Hftéthodes les plus convenables à suivre pour atteindre des conclusions réellement scientiâques et non pas simplement sentimentales ou. métaphysiques telles que noust en fournissent en trop grand nombre les théories aussi audacieuses qoB pcématurées,. soit générales soit fragmentaires, aux-
quelles donnent régulièrement naissance avec une incroyable fécondité, égalée seulement par une précoce mortalité, Toptimisme satisfait et béat et le pessimisme chagrin bien que généralement aristocratique dont Tabsolutisme déprimant se dispute la conscience publique. Si la sociologie positive ne peut dès à présent fournir la solution complète de toutes les questions sociales, elle met cependant à notre portée les pures méthodes scientifiques qui peuvent nous en rapprocher successivement ; la foi en la science est aussi une religion ; nous n*en connaissons pas de plus universelle et de plus haute ; le savant sait attendre et espérer ; s'il est des choses qu'il ignore, et certainement leur nombre est illimité et dépasse celui des vérités découvertes, sa conscience est tenue en éveil mais non troublée, et il n*a pas besoin de recourir aux dogmes religieuxvet aux formules métaphysiques pour conquérir cette paix de Tâme et maintenir cette énergie au travail que procure naturellement à ses disciples la seule philosophie des sciences.
C'est déjà un facteur précieux pour la découverte ultérieure des vérités scientifiques que la claire et saine conscience que certaines questions ne sont pas encore connues et ne peuvent pas même être encore résolues parce qu'elles ne sont pas arrivées à maturité. C'est en effet, au moment où nous en apercevons le plus lucidement les difficultés, que nous sommes précisément dans la situation mentale la plus convenable pour les résoudre. Cette situation men taie favorable est elle-même le produit de toute une longue évolution psychique antérieure. L'histoire de cette dernière est la confirmation éclatante et constante de cette loi générale que toute découverte est le développement régulier et organique d'un processus antérieur et contiûil
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de découvertes préparatoires et le point de départ, le germe, d'investigations et d'inventions subséquentes.
Les idées ne s'associent pas seulement d'une façon simultanée mais successivement, cela est également vrai de l'enchaînement des pensées collectives. En somme, c'est Tespèce humaine dans son ensemble, à chaque moment de son existence, dans la suite ininterrompue de ses générations, qui, depuis ses origines les plus lointaines, a successivement pensé le progrès avec ses inflexions et ses défaillances; de même elle a extériorisé ses croyances instinctives ou raisonnées, ses émotions, dans son activité et dans ses institutions, dans son fonctionnement et dans sa structure.
C'est cette pensée collective, cette conception du progrès et de la régression des sociétés, depuis ses états d'obscure inconscience jusqu'à ses stades de conscience plus ou moins claire, que nous allons essayer tout d'abord de dégager. Ce que l'humanité entière par ses organes, spéciaux ou non, a pensé de la question est certes plus instructif que ce qu'un théoricien isolé peut nous apprendre. Ce dernier lui-même n'est-il pas du reste aussi l'organe plus ou moins parfait et fidèle de la pensée collective ou tout au moins d'une des contradictions ou objections qui tâchent de s'y équilibrer pour produire cette stabilité de la conscience aussi bien individuelle que générale, stabilité mobile qui accompagne continuellement chacune des mutations de cette dernière.
Cependant, chez les sociétés comme chez les autres êtres organisés, les croyances, c'est-à-dire la pensée collective, ont pour point de départ et comme caractère commun d'être des réflexes qui, plus ou moins compliqués, centralisés et coordonnés, en arrivent à s'élever jusqu'à être des
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doctrines et .des théories sciemtiiiqtues. La psychologie collective du firogFèfifie confond donc à un certain moment ay«c icelle dss consditioas et ides facteurs mêi&es'tle la. Téalisaiion du ipro^grès, la ipenfiée sociale avec .l'activité et la striticture fioeialfis. Latseience et la conecienoe du progrès etdelaTégressioii:ne'6effit-ellespas en rapport avec le progrès et la régression mêmes? Dans l'affinmative, les lois de l&ar développement ne sont-elles pas :commifiies et idan.tiiques ou tout au moins en correspondance .eonstante f Là, rp&r exeimple, où notus ne Tencantrons pas ia motion du ^îro^rès continu, n'-est-ce point que le pr«tgpès icontinu n'esiistait fkas ^etn céaiité, ni dans la atrueittre ni dams la vie sociale ? Là où dominent les doctrines soit pessâmiates aoit opJiiffiiiâtes, n'esthôe-^Bs. qu'yen lait le mal l'emporte sur kilMen on Geli»i-ci.sur .e0lui-ilà?iLes &r;^anes<|ifti formulent cas pensées i80<ùalas sont-ils aoitre chose qu^ .les interprètes île la Société sm de diveBses parties de :ia.société? Qd. le voit, le prâblànte du .progrès ict jde la régression des sooiètés n'^re rpas 'Seulement lun (intérêt iscieuatiûque important ; il taxiehe idiraatemeaat ià .ee .qui eomoenne aussi bitn le .honlieur .îiidiviidnel ^ue le 'Joi€ûiik«in* de l'espèce. E^eub^èÉre nos câinatataikioEB eUesrmémefi enrréduisantà des ock&ddLLoiOfi n<&iimales, moyeoines et relatives les lOâûilàations réelles etidéalesiexirémâs représeiïiéBspar les déeev^antes iUaiâieais aptioûfites et Jas* déprimantes .défiâspèi^Mnoes pessimi8iefi!aKius Amènenânt^UdBtàuiaitte -^ue plus .ealme et plus exacte de la réalité sociale. Le détermintame ^cLenlfiâque, en .^ooioA^^t, tG^i anasi tûloigné du fatalisme «que de ;la datitrine du Jdin^e-aifbitne; tenant ooimpie de la «nature môme, à kiifoisisi.pdasldtqniietet :ai intellectudlrle en .partie dusgfiand'.aorpSfBûfâal,iilrpnefilttiœke L-intepi«sentiQn<^de plus en plns^n^giiUère!^ iXB'ôtbodi^ueid'uaie !^olûnlé.-:eûllective
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bienfaisante et éclairée dans la direction des phénomènes sociaux. Le débat métaphysique qui s'agite encore aujourd'hui entre l'individualisme et le socialisme a dès le berceau de toutes les civilisations été résolu en fait; partout et toujours l'ensemble de la collectivité a réagi sur l'activité et la direction de chacune de ses parties ; partout et toujours la structure et le fonctionnelle nt de chacune de ces dernières ont été limités et déterminés par la structure et le fonctionnement de toutes. 1 es autces ; toute la question se résume dès lors à savoir s'il est ou non plus convenable que cette action des parties sur renseipble et de l'ensemble sur les parties s*exerce d'une façon régulière, méthodique et consciente. La réponse ne saurçiit être douteuse. Ce qui est vraj, c'est que dans l'histoire du développement des sociétés humaines les organes régulateurs de la force collective se perfectionnent progressivement, créant une coordination de plus en plus puissante de tous les agents sociaux. N'en est-il pas de même dans la série hiérarchique de toutes les espèces vivantes et n'est-ce pas la mesure de leur oi:ganisa,tion qui leur assigne leur place sur l'échelle animale? De mêPfie pour les sociétés, le degré d'organisation est la commune mesure, le mètre du progrès ; il n'existe pas d'autre critérium de leur valeur respective-et relative dçins l'histoire générale des civilisations.
Une étude historique de la conception du progrès sp justiûe par cette pensée d*A. Comte, applicable à tous les problèmes sociaux, qu' c une conception quelconque ne saurait être bien connue que par son histoire *>. L'évolution de ridée du progrès est du reste un des aspects du progrès même. D'après Benjamin Jowett, lequel au surplus s'est contenté de faire sienne une observation superficielle que Ton retrouve dans presque tous les écrits de ceux qui se sont occupés de la question, l'idée de progrès, comme celle de philosophie de l'histoire, compterait tout au plus un ou deux siècles d'existence. Cette vue ne serait exacte que si on restreignait la notion au sens complexe et spécial qu'elle comporte dans cette période limitée; mais dans les périodes antérieures il y eut, à n'en pas douter, des mutations sociales soit en bien soit en mal, faisant succéder une situation plus heureuse à des conditions moins favorables et vice versa ; à moins de soutenir que ces sociétés antérieures au xvn^ siècle de notre ère étaient privées de toute sensibilité au plaisir et à la douleur et de leur dénier toute notion du bien et du mal
(1) Cours de philosophie positive.
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comme aussi toute intelligence et toute conscience et par conséquent tout esprit de conduite en vue d'éviter ce qui est nuisible et de se rapprocher de ce qui est bon, ce point de vue étroit doit être abandonné et c'est au contraire dans les sociétés primitives que nous devons chercher le germe et Texplication première de la conception composite produite par les stratflications successives qui se sont superposées dans les bas-fonds de notre vie inconsciente ne laissant plus apparaître à la surface que les acquisitions récentes dont Taspect superficiel plus mobile, et non encore organiquement assimilé, attire principalement notre attention.
Certes, la conception du progrès et le progrès lui-même, avec la signification complexe et précise que nous attachons à ce mot, n'apparaissent que dans des sociétés suffisamment étendues et continues dans l'espace et dans le temps pour que des mutations puissent s'y produire et être enregistrées par la mémoire collective, par la tradition. Ces conditions d'espace et de temps, ces associations mentales dans l'intelligence sont aussi indispensables pour la production des phénomènes progressifs et régressifs que pour leur éclosion psychique. L'étendue explique les mutations, simultanées avec la conservation d'une partie de la masse sociale dans son état antérieur ; le temps explique la succession des phénomènes ; la complexité croissante des phénomènes résultant des variations dans le temps et dans l'espace force l'homme à recourir à des classifications et à des méthodes exactes. Ainsi peu à peu s'infiltre dans les intelligences la conception d'un certain arrangement, d'un ordre plus ou moins régulier de coexistence et de séquence, d'un développement continu à la fois simultané et successif.
Ces états de la conscience collective parallèles aux étals sociaux réels auxquels ils ^ont étroitement agsociés, donnent naissance à de nouvelles formations à la fois idéales et objectives, c'est-à-dire à des sociétés où la croyance au progrès ou au regrés est elle-même fonction spéciale de la vie progressive ou régressive de ces sociétés et concourt à faciliter leur évolution ou leur involution, à les généraliser, à les régulariser et à les consolider dans l'une ou l'autre voie. C'est ainsi que la tendance au progrès ou à la régression suscite. et provoque des progrès ou des reculs ultérieurs.
Ainsi la conception d'un ordre simultané et surtout celle d'un ordre successif, plus encoFC celle d'uiï ordre soit progressif soit régressif, n'apparaissent naturellement que dans les sociétés dont la structure est suffisamment continue dans l'espace et dans le temps et^pécialem^at, avec les depnieips caractères, que dans celles où .la diiférenciation et la coordination sociologiques sont; suffisamment accusées pour perxnettre d'établir des comparaisons antre leursstructuresetleui^&activités respectives. Pour cojanoter des changements et surtout des progrès dans l;a vie aussi bien animale que ^Bocidle, il: faut nécessairement. que cette vie soit-suffisamment large, longue et profonde .pour que des variations et des perfectionnements pjiissent non seulement s-y produire mais s'y observer.
•Cependant, une société, «quelque simple et hûmagène qu'elle soit, est, dans>tous les cas, quelque-chose de plus vaste, de plus dilférencié, de plus complexe et de plus durable que chacune des unités qui, dans un >tnilie.u physique quelconque, concourent à sa )fof*mation. Si les phénomènes <biologrqu€iS;Sont surtout des phénomènes simultanés et les phénomènes psychiques des faits aue^i^saifs,
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les phéBomènes sociaux sent -nalupellement, par leur masse et leur triple caractère à la fois physique, biologique et psychique, dans tous les cas et dans uue mesure également importante, simultanés et -successifs ; ils sont à àa fois, peut-on dire, d'ordre physique, biologique et psychique mais avec une organisation collective de tous ces élémeoftts constitutifs en plus. Les associations de se.»timents, d'émotions, d^idées et les ékats de conscience correspondants sont surtout .successifs ; chaque état de eonsûience, comme collectivité, .tend à exclure tous les aulres ; ils ^ant une chaîne ;df>nt 1^ :anneaux unis les uns .aux <autr^ -se déroulent réguiièFement ; dans les sociétés .au tcontmire , Tordre siœ.uUané des fonctions vitales 'ôst d'in^portance au moins égale à leur ordre de auccession.
.Ainsi, toute société, si rudimentaire soitrcUe, tissée .à la .fois de onatériaux anotganiques, organiques ^et psychiques, comporte umondre ,à la fois statique et dyjnan>ique ; toute >soeiété est ;une organisation -vivante par conaéqusnt variable, douée dlun équilibre iiEfêtAble dès lors ta chaque. iBaiaut.&xe etimohileidjanâr'âaistEiuct.ure et dans.sa
tlliXie faut.donc'pas ^'étonner matsau «ontraiffe s-^fforeer de décûuvriridans^estfiociétés les plus- rudimantaiirôs -sinon le x^oofiept imodevne du progrès, ce qui^aenaitiimpossible, du moins quelques-uns des éléments les plus: «inaptes «et las plus igénéraux qui ont ^servi :de point de départ à Fiagrégat .de .nations îCt de .croyances.qui s^^^st développé au ooucs idas ;.tenips et. que inous. avons 'banalement- classé sous cette dénomination. .ï)aHs.taittâs)bs;tJoaiétés les plus aimples que l!an*ait.ûbiiervéeS'>se]pr(ïduisent,desiaetionset das néactiofis idu Ldehors.au idâdans ouidu .dedans sur Je
dehors ou bien encore des actions et des réactions du milieu interné vis-à-vis de lui-même et de chacune de ses parties les unes à l'égard des autres ; ces actions et réactions s'exécutent nécessairement d'après un mode, réflexe ou non, par le fait seul de l'existence à l'état social même le plus grossier. L'expérience journalière, la répétition de ces actes feront naturellement considérer les uns comme favorables, les autres comme nuisibles ; ceux-ci provoqueront l'aversion, ceux-là l'imitation ; la tradition viendra confirmer et fixer les enseignements résultants de ces expériences accumulées, et plus tard des organes spéciaux seront affectés à cette transmission régulière des acquisitions relatives à ce qui est bon et mauvais, bien et mal. Si nous mettons ces conditions élémentaires de toute vie sociale en rapport avec les croyances générales primitives et notamment avec la confusion qui chez les populations ignorantes existait et continue à exister entre la nature animée et la nature inanimée, entre la vie et la mort, nous comprendrons immédiatement comment la confusion même de ces notions ou plutôt de ces superstitions régnantes a pu réellement servir de berceau aux conceptions complexes et scientifiques actuelles. A ce point de vue, l'inconscience primitive récèle la philosophie consciente la plus profonde. En voici un exemple pris entre mille que l'on peut observer partout dans les mêmes conditions :
« Les Santals croient que du fonds de la tombe voisine, obscure et silencieuse, les générations passées observent leurs enfants et les enfants de leurs enfants et jouent un rôle dans leur existence avec des intentions qui ne sont pas entièrement malveillantes. Néanmoins, les esprits habitants du tombeau sont des critiques âpres, ils distri-
buent à la ronde des membres contrefaits, des crampes, la lèpre, à moins qu'on ne les apaise *. >
Cette croyance primitive implique déjà une certaine expérience sociale, une distinction grossière entre ce qui est désirable et ce qui ne Test pas, une certaine coordination sociale attribuant la direction de la société aux esprits des ancêtres, c'est-à-dire à une influence traditionnelle et en outre cette persuasion que cette influence est plulùt bienfaisante que mauvaise pour la société et les individus qui la composent; elle suppose également une critique, seulement hypothétiquement exercée par les morts et en réalité, peut-on dire, exercée par les morts puisque le résultat de cette critique si âpre est de ramener les vivants à la soumission à l'égard de Texpérience traditionnelle.
Mais qu'est l'appel à l'autorité des ancêtres morts, bien que considérés comme toujours vivants, sinon la conscience encore obscure du lien de continuité qui relie le présent au passé, conscience sans laquelle la notion du progrès ne pourrait pas même se produire ?
Cette conception rudimentaire et fausse, au sens scientifique, du monde moral et social est donc en réalité beaucoup moins absurde et superstitieuse qu'elle peut paraître à première vue aux yeux d'une critique purement négative ; elle est au contraire sociologiquement et relativement heureuse ; elle est l'origine très positive et en partie exacte bien que très vague encore de cette conception actuellement plus précise et plus scientifique de l'hérédité, de la continuité de l'être social et del'influenc. toujours de plus en plus considérable et constante de la tradition, c'est-à-dire du passé régulièrement transmis.
(1) Hunter. Annals of Rural BengaU 1868,
14 L'ÉVOLUTIDN DES CROYANCES ET DBS DOCTRINES
sur le présent et l'avenir. Une critique philosophique superficielle pourrait seule méconnaître le lien véritablement organique qui relie ces croyances rudimentaires aux doctrines contemporaines les plus hautes. La superstition du pauvre et ignorant Santal est l'embryon respectable et adorable de la même pensée développée i grandie et perfectionnée d'A. Comte d'après laquelle le Grand Être humanitaire se compose des morts qui s'y incorporent successivement et croit ainsi continuellement de telle sorte que € les vivants sont toujours et de plus en plus dominés par les morts >. Nous la reconnaissons également dans la formule analogue de M. H. Spencer d'après lequel < avant qu'aucun appareil défini pour l'exercice de l'autorité sociale se soit développé, il existe une autorité provenant en partie de l'opinion publique des vivants et plus encore de l'opinion publique des morts ». Ces profondes conclusions de la philosophie contemporaine sont la continuation de la croyance primitive de ces populations ignorantes qui, sans s'en douter, récelaient dans leur pensée obscure la même conception sociologique que la nôtre et procédaient inconsciemment, par des voies naturelles, à l'établissement des assises fondamentales de tous les développements scientifiques ultérieurs.
Les croyances des Santals et les croyances analogues d'un grand nombre de populations primitives sont donc en rapport étroit avec l'évolution de la psychologie collective du Progrès et en même temps avec l'histoire des états sociaux correspondants ; elles expliquent le progrès à la fois comme noumène et phénomène, comme idée et comme fait. Toutefois les croyances des Santals constituent déjà elles-mêmes la représentation d'un état mental et social complexe et spécial ; les esprits des morts y sont
déjà considérés et honorés comme principalement bienveillants et bienfaisants dans leur fonction rectrice sociale ; même les esprits mauvais peuvent être apaisés par des prières et des sacrifices; une lutte'existe entre les éléments bons et les éléments méchants dans ce gouvernement traditionnel et conservateur de la collectivité ancestrale divinisée ; les dirigeants vivants subissent cette critique et ce contrôle modérateurs de cette opinion publique d'outretombe qui modère leur tyrannie tout en soumettant les dirigés à celle des coutumes, des usages, et d'une certaine jurisprudence dans les commandements et les décisions. Cet état social, où la conception d'une prédominance relative du bien sur le mal l'emporte sur la conception contraire chez certaines populations rudimentaires ne peut pas s'expliquer par un progrès réalisé par ces populations sur un état social antérieur moins heureux. Il doit être attribué à ce fait considérable dans Thistoire des sociétés humaines que, dès leurs origines les plus lointaines, certaines, soit par des dispositions naturelles physiologiques et psychiques, soit par leur isolement, soit par leur existence dans des milieux plus favorables, revêtirent une structure et eurent un développement principalement pacifique, tandis que d'autres, et ce fut la presque généralité, dans des milieux physiques et sociaux hostiles et peut-être avec certaines prédispositions plus brutales, se modelèrent dès l'origine suivant des formes militaires et inégalitaires où nécessairement les influences malfaisantes des esprits des ancêtres et surtout celles des chefs morts eurent une importance égale et même supérieure à celle des services réels qu'ils avaient rendus de leur vivant et continuèrent à rendre après leur mort au groupe social dont ils avaient eu et ne cessaient pas d'avoir la direction. Dans ces petites
OU grandes sociétés guerrières, les maux remportent sur les biens, la méchanceté sur la bonté.
C'est ainsi qu'en observant les formes sociales primitives nous rencontrons, à côté d'un nombre assez restreint de populations paciQques et le plus souvent égalitaires el communautaires caractérisées par une supériorité incontestable du bien sur le mal reflétée dans des croyances corrélatives, des types sociaux bien plus considérables caractérisés par un pessimisme à peu près général, résultant de rapports sociaux à peu près tout à fait différents des formes pacifiques et égalitaires des populations telles que les Santals. Chez la plupart des races inférieures, Nègres, Australiens, Malais, la principale préoccupation est l'esprit du mal. En somme, la croyance à la supériorité des esprits du bien sur ceux du mal apparaît généralement comme étant en rapport étroit et direct avec le plus ou moins de bonheur réel des sociétés primitives. Cependant comme les hommes sont plus sensibles à la douleur et aux maux qu'au bonheur et aux plaisirs, la douleur étant surtout positive et le bonheur, y compris la santé physique, surtout négatifs, les puissances malfaisantes sont naturellement l'objet des craintes religieuses les plus vivaces,
Primos in orbe deos fecit timor.
Puis à quoi bon prier et adorer les esprits qui sont considérés comme naturellement bons ? Les victimes et les prières vont surtout aux puissants les plus cruels pendant leur vie et après leur mort. Au moyen âge encore le rôle du diable n'est-il pas plus considérable que celui de Jésus? Il ne faut pas non plus négliger dans l'appréciation des croyances et des doctrines relatives au progrès que les
LES CROYANCES' PftIMTIVfia 1.7
idéeâ et les tiatéories officielles, les. seules: qui surnagent bien souvent, ne repxéseatent pas toujoups- la pensée collective ni surtout Tétat soeial réel* L'homine s habitue et se complaît même souyeint. à étire vietiaie et puis les tLcor ries des castes dominanlies^^ sont, géiatéralemeat optimistes sauf à leur déclin quand elles sûbI sur le point de perdre les privilèges <$ui leur font dire et, même croire que tout est pour le mieux dan»: le meilleur des. mondes. Nous aurons souvent à faire, ces réserves et à tenir compte de cette face du problème psychique et sociologique dans rhistoire des croyances, et des doctrines relatives au progrès;.
Les- reeueUft.>à la fois poétiques et religieux.de Flnde, de l'Egypte, de la< Perse, de la Judée, nous, font assister à la lente formation par des sociétés de plus en plus étendues et complexes de leui^ panthéons de divinités bonnea ou méchantes ou Tuo et Tautre à la fois comme le sont les hommes et les sociétés humaines également. Le fait même que, diud». las croyances, de ces grandes civilisations antiqjjes^ l'âge d*or était généralement placé à leur origine, prouve que chez; elles la somme deamaux dépassait celle desbieacis oudn moins qu'elles, étalent plus sensibles aux premiers^ qu'aux second».
En général, runiôaation religieuse, dans ces grandes civilisations, réduit et régularise l©a influences incohérentes ettronblantes des innombrables esprits du bien et du midche&ljed sociétés; moin» développées.; cette unification est dui resto parsdlèle à leur uniâeation politique laquelle, elle^m/ème; a pour base. PextensÂon de la vie soetale éoommiqiie; LespluâancieQ^ souverains Egyptiens étaient sorciers, mais ils avaient centralisé en eux Tinnombrable sorcellerie antérieure, el aiasi. ils Tavaient De Greef. â
modérée, régularisée et en partie réduite en Tunifiant ; la coordination de Terreur est elle-même un bien social parce qu'elle est un lien supérieur aux attaches locales et particulières antérieures. Il résulte des documents antiques qu'après l'apothéose de Toutmès III < on le regarda comme le bon dieu de la contrée qui préservait de l'influence mauvaise des esprits du mal et des magiciens * > . La transformation complète est accomplie sous la péi^iode Thébaine, quand l'unification politique est réalisée et qu'Aramon est devenu le dieu national suprême. Alors les anciens esprits tant du bien que du mal passent à l'état de démons antisociaux et sont repoussés comme tels par la société et il en est de même des anciens sorciers et magiciens locaux et régionaux ; ils sont, comme les sociétés inférieures dans leur ensemble, réduits, subalternisés ou même supprimés. Le catholicisme n'agit pas autrement vis-à-vis du paganisme et l'Etat moderne vis-àvis du catholicisme.
L'Inde aussi passe par tous les stades précédents de croyances ; elle aboutit à une philosophie générale du monde physique et social d'après laquelle les âges successifs se composent de millions de siècles et sont représentés chacun par un Boudha lequel incarne le nouveau développement et y préside. Conception grandiose du développement social et de sa continuité ! Combien nous sommes loin déjà de ces stades inférieurs de civilisation où l'intelligence humaine sait à peine dépasser dans ses calculs et ses observations quatre ou cinq unités numériques et n'a que des pensées éphémères aussi fragiles que les états sociaux où elles disparaissent à mesure qu'elles
(1) Brusch. History of Egypt, i, 400.
se produisent, sans le moindre enregistrement dans un organisme quelconque de la mémoire collective f
De même la Perse, au moment où elle accomplit sa grande évolution religieuse, prend conscience d*un devenir continu et progressif. Elle aussi conçoit alors l'histoire générale comme une série d'évolutions à chacune des- . quelles préside un prophète. Chaque période est de mille ans; la succession de ces périodes prépare le règne d'Ormuzd et le paradis définitif. Alors, la terre sera une plaine dont les habitants n'auront qu'une langue, une loi, un gouvernement. Cet événement sera précédé par de grands désastres causés par le Dahak ou Satan qui, ayant rompu ses fers, dévastera le monde. Deux prophètes viendront consoler les hommes et annoncer le triomphe du bien. Celui-ci coïncidera avec la résurrection finale et générale et avec la fin du monde. Alors le Ciel s'ouvre à tous les êtres; le génie du mal, Ahriman, est lui-même purifié, « le plus méchant des darvands deviendra pur, excellent, céleste ». L'Humanité entière vit désormais dans le Ciel ; la terre cesse d'être, et, comme il n'y a plus de Mal, Ormuzd, le Génie du bien, n'a plus de fonction, il n'agit plus, cesse d'être et disparait à son tour.
Notons et retenons cette croyance au triomphe final du bien et à une résurrection universelle dans un monde idéal, supra-terrestre, et l'originalité de cette conception encore mystique mais dont se pénétrera de plus en plus la science positive, de l'atrophie de l'organe du mal par la cessation de sa fonction.
L'Inde et la Perse, non sans raison peut-être, croient également à un âge d*or antérieur; on est porté à admettre en effet qu'elles connurent des états sociaux plus heureux bien que moins développés ; dans ce cas leurs légendes
20 L'ÉVOLUTIO^nra^OBOYMïCES E?P DE&'DOGTRLNES
CDmmtfeeHb^d^uDié^dioT'antériemr'ea général ne seraient pas une simrplë'illfiskm, un' idéai' transposé mais^ oorres:*pondhaieut àF uneFrésiitè'Uonit^aiii rniHuspartielle. li'existence de tribu» pnmidvesppaeiflquesj.é^liyres' et vivant au»m^^ lieu^d'ime a»tiire^géinréreu8e^''abondanle permet dlaeoeplfer celte hypothèse dàiofi? dBs<: cas particuliers'^ sans étendi^e la mèmB ^cplicatiôn à> ttniiës' le»- conceptions sociales' où se rwMïontte lk« même 16goadè; 11^ f&ut* en' efffet- tfenir compte dft 1» tendànoe» nattireiie à' tbu»- les- hommes de^ préférer leur jefnnesse à> làfinerllesse^ d'où' \k propension à étendre Ifr'mômeapppéciatibff auydîfférentS'âges de la civilisation. €K [ie'Parsi*9enspwrt6*à l'heuneux gouvernement' du. roi Y^ma, aibrs quB* les-hommes et'les bestiauxrétieàent immortels, qoe^ rôau»et les- aigres ne se- séchaient jamais et que la' nourrittme ne* fàissâtj Jamais- défaut', alors* qu'il n'J* avait ni'ft'oidi ni ohaifeur,- ni- envié, ni' vieillisse. lie Bouddhiste rcgrettfe'Pâjge des-glorreu»: êtres- éthérés want* sans péché, sMis sexe, sans^ besoin' dé nourriture^, et qui subsiste.' jusqu'à* l'heure maiheuneuse- où ils goûtèrent- une- délicieuse écume fbrmée à la: surface-dé' là? terre et' Ibmbèrent^ duns le péché, élanti .arrivés* avec le* temps- pan' Tefïfet db la dëgradëitlon à'manger du ria, à être condamnés aux dbuleurs- dé l'ënfbntement, à> bâtir db»^^ maisons, a- diviser' la propriété et à^ établir dës^ cast&si Durant db» aièelësi là méionoire garda* le -souvenir dbs cii*coiT8t^Emee8 qui' avaient aocompagné cette dégénérescence. Ce^ ftit» Ib' vcd Gtiétfeya qui prononça le premier' mensonge ; Ifei vie dfes' hommes se raccourcit de plus en plus et ce fut» le roi^ Mala' Sfêtgana, qui, après lé coury règne dé 288,006^ ansj ffl? la triste découverte dh premier- cheveugris^**. »
(l) Avesià, trad. Spie«;el et Bleeck, II, p, 50. -— Hardy.. Manuel du SRmdctfàsme; p-. U\ 128; Tyiôr, i, p. 48.
bË6« GAâYÀKQËS fffilAiVn VIS SS1
Ainsi k mesaive 4$ae i]^mi^\)kgsaiiG colketroe Bnibmsse des périodes de j>lai£ .en^.plusJaiigiras^xteillhislofiefs^^^ et qu'elle iprand coaseiencetii^ lajoponliimité*xle'aittetii8rnière , «elle établit aii€sî .des* aompanaMois mntre * les « états successiÊâ^tdeyenirr&Acial, 6lLe^&^iâlèiBeîàiliid«e ûl\m o&i^ tain transfovmîsmje.at ellei^se crée un iidéal rrésultant -'pié* cisément de.gjee hesoine ioassouyisiet de eetèe compapakon entre des types sociaux divers. Cet idéal elle «le pliaee^daiis le passé ou dans Tavenir ; généralement d*abord dans le passé, et puis à la fois dans le passé et dans Tavenir comme nous le voyons dans l'Inde et dans la Perse, jusqu'au jour où l'homme tournera définitivement ses regards vers un idéal futur de plus en plus progressif, mais conçu comme un développement régulier et perfectionné de tous les stades antérieurs. Notons en attendant que, comme nous venons de le voir, le problème tel qu'il s'affirme dans ces grandes civilisations antiques se complète et se précise de mieux en mieux ; si l'on croit à un âge d'or, c'est que l'on a aussi observé des phénomènes de décadence et de dégénérescence ; si l'on distingue des périodes, c'est que l'on a reconnu des états sociaux non seulement successifs mais différents. C'est ainsi que naissent en effet dans la conscience générale, alors profondément religieuse, les problèmes soumis actuellement à notre conscience scientifique et relatifs aux lois du transformisme, du progrès et de la régression des sociétés.
La même évolution psychique s'opère dans les croyances de la Judée sous l'influence au surplus en partie des grandes civilisations dont nous venons de parler et de tous les états mentais antérieurs que la Judée reproduit plus ou moins rapidement depuis les origines de son histoire; insensiblement chez ses prophètes et notamment
dans les Livres de Daniel et d'Henoch nous voyons à l'ancienne croyance mosaïque d'un paradis perdu se substituer la vision d'un âge d'or à venir ; le monde grécoromain en partie spontanément, en partie sous Tinfluence des idées orientales subira à son tour la même transformation intellectuelle que nous voyons se dégager avec ampleur du Livre III, 97-817, des Livres Sybillins de la Rome antique.
Toutes les croyances relatives au progrès et à la régression des sociétés que nous avons rencontrées jusqu'ici, se rattachent à des conceptions essentiellement religieuses comme les croyances en général des sociétés rudimentaires et des civilisations antiques extra -européennes. Dans le monde gréco-romain, le passage se fait de la religion à la philosophie scientifique par l'intermédiaire de la métaphysique. Cependant par sa population autochtone et par les colonies qui viennent successivement la peupler, les croyances de la Grèce de même que celles de la Grande-Grèce et de l'Italie en général reproduisent plus ou moins rapidement, suivant des modes abrégés, les stades successifs de toutes les civilisations depuis les formes superstitieuses les plus grossières jusqu'aux doctrines religieuses les plus vastes.
A l'époque des Homérides et d'Hésiode, la période monarchique est déjà à son déclin ; nous nous trouvons donc déjà en présence d'une civilisation relativement complexe et avancée. Delphes est la Rome Dorienne; Sparb* ne s'élève pas cependant au-dessus d'un polythéisme plus ou moins centralisé, d'une oligarchie de dieux analogue à son oligarchie politique ; l'admission dans la cité des
seules poésies d'Homère la relie manifestement au fond commun des croyances générales et populaires des Hellènes. A Athènes, le vieux culte pelasgique survit aux cultes des immigrants, mais Apollon reste le dieu de la noblesse jusqu'à Solon à partir duquel seulement tout Athénien eut le droit de?aac»iâerà»kivdivinité de la caste conquérante ; peu à peu dans la suite s'affirma la suprématie du culte de Iftipiterf'OJtynipifla.
Les croyances primitives de la Grèce nous ont été transmises.par des recueils poétiques ; les plus anciens sont les poésies légendaires recueillies dans *«ti enseirible 'coordonné par les écoles fl'Hamérides, de'Smyrne ét-de'Chios, vers Tan 900 avant Jésus-Ghriët, et transcfites 'beaucoup plus tard sous les Pisistrsttides, auTt*«iè«Jle. M moment où ces poètes, Formulateurs du 'poly thëfeme grtsCj'dhsmlent la guerre de Troie et les aventures maritimeiB^dete «Ioniens, la royauté était déjà prdbablementfilbolie è Mhènes (4048) et l'ancienne tradition 'monardhique 'était «minée dai» »le reste Se lu 'Grèce. T*ber8!te,dans *V^Iliade, eat la caricature faite par les hotnërides ^réadtionnaipes d^un lorateur d'opposition de la plëbe ; mais 'la nobleege i surtout était liguée contre les trônes et le démos ne faisait que .prendre naissance. La société subit une crise aiguë non ^seulement politique ïnais sociale. -Les 'homérid«s, comme itous les publi cistes attachés à la destinée 'ties hmlitu lions décadentes, sont naturellement pessimistes : «' de ^ tous îles êtres qui respirent et qui rampent à la-sui^face de la 'terre, ril n'y en a pas de .plus malheureux que-Phomme ».; dans le transformisme socidl qui s'accomplit sous leurs yeux ils ne voient que ruine et désolation : « les hommies tels qu'ils sont à présent » sont inférieurs à ceux des -générations précédentes.
CE 'MONDE GRÉC04R(MÉAm 25
A partir d'Hésiode, V6TÎ8 RGO ovEUt Jésu&'^Ghpkt, 'la crise sociale devient de i^ltts en plus intense. A^vecdlinvasion des mcmlagnards Doriensjilafsooiétérgisecqiie est>dByânue plus complexe; imtélémeiit avistooratique, 'esseiïtiellement militaire s^eBtiittroduît dans Panoienne< organisation, pas assez puissailt cependant npoirr-absorber eelle^ei mais -suffkamment pour tpontnpYe kt.'struoture où*il arpénéteé. Le^tsulte revêt irne-formie*moinsi:fairiiliôle, lerrôLe de&oTedles s- étend, la puissance religieuae f fie teentraliise notamment:àJ[>e{phes. Pour la rédaetiondesiseiltences deil?opaGle,'ilifallait des hommes doués 'de TaouUés poétiques «éminen tes;; c^eât à Delphes- qu'on aitMbue Finventionde rhexamètre ; Jl fallait des chants de fêtes, des hymnes; ses ipi*étf es formèrent les premières coiifrôries.de abanteuvs sacrés,; ils attirèrent à eux les «hommes supérieure. L*^cole la.phis 'eonaidéiraible fût eélle*quis*organi9a'saus.le nom dlHésiede.; elle.jfut la premièfre qui fit un îtoiitdes sentences, tdes oracles, des hymnes 'et ^en eompoâa mn poème «embrassant sous ^ne forme religieuse, toutes 1^ isonditionds tleik vie'âocidle.iLes poésies d'Hésiode, < les Travaux -et: les 4outs oijifmnaiït «la codifîeiâUon des'ttroysanees réligieuses^detla^GrèEe, comme \*Ilia^ etiPOtfy«én^ l'âvaieiit ëté^-deifiamepratiqueiau' moment ^méme où les forrm^ -miciennes allaient «e ^modifier. L'eçfpritiarfstoera tique, réaotionnaire^et jeouservàtsur y^est appsarent ; cet ©sprit eependant ne fut quiunjmoment< dans l'évolution greeque,i8ommeunefrQproduetion abrégée par Foiltogéaèse grefcque de l'évôlutian fTêligieuae luniverselle antérieure. iL^s^poîésiefs dHésiodeappatftienn&iit à*yhiâfcoire des croyanees; elles»tententmne;e«plicatijon religieuse fde la déeadenue^u moinsapparenteque subit le peuple.igrec; elles projlhétïseiit'la*chute^énéral©detlarQyautéet.laruine des peuples^^i ^awoixde :1a Juôtiee*.divine est méconnue :
26 L'ÉVOLUTION DES CllOYANCES ET DES DOCTRINES
€ 0 Persée, écoute la Justice. Couverte d'un nuage, elle suit les peuples pour châtier les méchants. La cité qui l'honore prospère ; la paix nourricière Thabite, car Jupiter, qui sait tout, n'envoie jamais la guerre impitoyable ni la famine au milieu des hommes justes. Pour eux la terre porte de riches moissons ; sur la montagne le chêne donne ses fruits, les brebis se couvrent d'une toison pesante et les femmes enfantent des fils semblables à leurs pères. Mais souvent une ville tout entière est punie à cause d'un seul méchant qui manque à la vertu et machine de criminels projets. Du haut du Ciel, le fils de Saturne lance sur eux un double fléau, la peste et la famine, et les peuples périssent, les femmes n'enfantent plus, les familles décroissent. Ou bien il détruit leur vaste armée, renverse leurs murailles, on se venge sur leurs navires qu'il engloutit dans la mer. 0 rois ! vous aussi, songez à ces vengeances, car trente mille génies, ministres de Jupiter, ont les yeux ouverts sur les actions des hommes et parcourent incessamment la terre ; la Justice, vierge immortelle, est assise à côté du maître des Dieux. »
Dans cet admirable passage dont Bossuet n'a dépassé ni la grandeur ni l'éloquence il y a toute une théorie du progrès et de la régression des sociétés ; ils dépendent essentiellement de l'observation ou de la violation de la justice; les défaites militaires, les crises économiques, la décroissance de la population, les épidémies, la criminalité sont les conséquences de l'injustice. Quant à la justice, elle est d'origine divine et les prêtres en sont naturellement les interprètes. Comme ceux-ci appartiennent à la caste conquérante, ils lancent impitoyablement leurs foudres à la fois contre les rois et les peuples dans l'intérêt de l'aristocratie qui se prépare à s'emparer de l'autorité :
« 0 rois corrompus, redressez vos sentences et renoncez à vos jugements iniques! > Hésiode appelle aussi les rois Scopocpayoi, mangeurs de présents, de dotations. On sent qu'une révolution va s'accomplir et que la royauté, sourde aux oracles et aux objurgations des poètes de Delphes, est condamnée.
Le poème est d'une valeur morale suprême ; à côté d'un pessimisme incontestable qui semble surtout politique il dégage de partout une confiance rigoureuse dans la puissance et la dignité du travail : < Les dieux et les hommes détestent celui qui vit oisif semblable au lâche frelon qui dévore le miel des abeilles. Le travail n'est point une honte; c'est l'oisiveté qui est la honte. » « C'est la Justice qui garantit le Travail dans la paix, par elle les hommes se distinguent des animaux ! » < Jupiter a voulu que les poissons, les oiseaux, toutes les bêtes se dévorassent les unes les autres mais aux hommes il a donné la justice. » Noble et humaine conception que nous livrons aux méditations des darwinistes outranciers en sociologie qui ne voient pas que la coopération dans la vie est supérieure à la lutte pour la vie !
On sent que le pessimisme de l'école hésiodique n'est que transitoire et qu'on se trouve en présence d'un peuple qui trouvera la force de réagir et d'évoluer progressivement pendant une série de siècles.
Cependant la conception fondamentale du poème est pessimiste : c Oh ! pourquoi suis-je né dans ce cinquième âge du genre humain ! Que ne suis-je mort plus tôt ou né plus tard ! car c'est l'âge de fer... »
Ce pessimisme est une maladie qui ne doit pas étonner notre xix® siècle qui a subi et subit encore un état pathologique analogue. Hésiode le formule en système dans sa célèbre théorie des cinq âges de l'humanité.
28 L'ÉVOLUTION !i)ES GROyANOES fBT llIfiS DOCTRLNES
^L0s*dfeiK OTxt tfittit d'aboFd.k'Jiatie d*orr, nratoe^penfaite^et heuTôUHe, rvivailt3fiBaaH3c|]»^il et saifôfioufh»ne£«dâns une paix aonstante.Qgtteîcace ^^lei^iHt; see membreB >d6^inrent, :par lia déncmiantde ZexR3,.LeB<âéiiion8iga!rdl8iigin^ siblôs deil^huioanitë, dispoosatau^B xte touB/les mauKiatde tous les biens suivant les bonnes ou les mauvaises «adioDS des homm^ doiit iils sont 'les mfipvéoiateuro. Ceci est au fondilet dé vélopfpemeiltf de» cr.oyence^priixiilives aus esprits inaB:av£C'iin'éléiifi6nt:mai3altet humam .déjàd)ien plus considémbèe ;^le^chute:oTigineUBetie.tnavail(e£mâLdéi^^oiDme une peine,ireiiterit jeependantàilalbafiecâe lajdoBtcine.eQmme dans'toiïs i Ijbs rsy^tèmes religifiux.
(Bnsuite «IcBs^llieux 'firent la trace .d'acgent, ^tafie^^moralement et iphysitpiiement iinféifieurerd'komniBSfiWUffî/foii ni loi, méoharitsîlesmns pour les autnes, pleins jde tdédain ,:pour les'dieugc immoittfllsrauxquels ilsm'offRaieiltÂplusjni'caxssîfiées mi pTières. '2eus tes engloutit ^ojus t«vre/, Ah wani cependant des rbienheureuix des ienfeœ.
^ZeiBs oràa^lGrrs'la.Tace' d'airain, vaceidute^etqimeelleuae ne semaiit pas «tne se nouviriBBaat pas de pain; leo]% armes / leurs: maflB^ons, lesurs instrunientBtétaientd'arBain:; il n'y avait rpaB 'alors» deîfer; pan leurs eambatecontinuek'ils finirent par succomber^jusqu'au» derraier et^deseendiseabau royaume d'Hadës sans nom ni •'privilège aucuns.
^La qudtriètne Ta«e -formée par 'Zens: fut ibeaueoup plus juâte^t meilleure que la précédente. 'Ce sont Lesrhjéros et l^ d«mi-diettx qui combattireilt J'au siège de Troie ^t à celui de Thèbes. Cette génératrontpérit en partÎKèîla guerre, le 'reste rpBEssa, grâee à^eus, dans lesiilesibienhoureuseeoù au sein de la'paix et«du bien^^être, récoltant trois 'fois par an les productions spontanées de la terre, elle est gouvernée par Kronos. dette interruption provisoire dans la
dé^nérasoeacerdoiti êtn© r»tejaue pHrcaquièlle révèle uns idée déj^baHucoup plua oomplaxe. de- Hévolution soeiaie; elle impliqae laireconaBisfianoode. nmuircaafiaxt)^ régroseifs et progmasifè altacnés ^i.
Gâpeadaisb 1» tendMioa régulier» esti à la» déxsadanoe finale. La cinquième race^.oellflpHinniilaqiiftil©HéaiGd&a lëfDXBilheiiirdBtvivi»^ esiftdBifieR, mGfGhaiitevmalliûnnèt&;injoato', ingratiev.adQinnéjâ?au;pBi^uf!e; n&t a» souoiant psest du iieai de: la. faanille,. ni. dxsa^ ordres* dfieiiDiei£s;:lJe bieoty esi emfaiblef pmponfcioa;: eàla aak eoii pnoie aux: crhnesv auK aoiicis>.à des? maux: sans fln. Bile âlèësiadraàœminelbsrprécédbntes ;san&;qii'Hésiode oserpuédira qu&ileegénéi^ationiui suoisédeca.. Oia plutôt, il' lie.' v^^^ati sans daujie fonfc: biair, mai& can3erv;at6[U]i attaebô au Saauituairo; et msà^cé ses attaïQheE^diâ stocratiques^i sentsôt V anciea' oui trece t iat noy auté bdstoriquej! 9 effondrer ei^ il &'en)at1,msildij;
As ifif fin du VI® aièeieî avant notrœ èi!©, avant; la guerre conlre. les Perses> la' noyauté esA' partout abolie saut, à SjaartJB- où; elle n'est plu* quei l'ombrai dîella-mâma. GMle xévolatioa:a'élands à. la.Goaiida Grèce et h Rome, même- oji la royauté s^itrxiule en 5t A avant. Jésua^hrastL
A^ecsfCBtta ép©que,.des: écoles de Sages*, d'oùipac laïauifcia, pai?'V)Oie de différ^iieiaiioii sddologiquevn&itrontîd'uni côté lesh philûsephes, de: l'autre, les^ lêgislaÉeursv se distinguent en. partie des^ cioii£bériesh principalement x^ligieusfiâ oomme ceUede Delphes^ écoles, bien, plus démoeratiquesi oammB le régime politique mèmfê quL entraine la. GÈhàuae daa& une évolution progoessiviffi. De. même appacâisfiesit les GiWj' miques om poâtes.^ à sentences ). les^ un» eonfiervât£9irib et réactionnaires^ lesiautreabdémocrates, plus ou moins- dëtar
(1) HésiiMl«i.v^l»9».2ÔL.
chés de Delples et des anciennes formes religieuses. A peine la royauté abolie, une crise nouvelle s'ouvre, la lutte entre Taristocratie et le peuple. De là, chez les représentants intellectuels des classes qui se sentent en péril et chez ceux qui n'ont pas la confiance dans le succès, de nouvelles croyances pessimistes.
Mais le phénomène le plus considérable qui s'accomplit alors est parfaitement caractérisé par la légende grecque elle-même d'après laquelle le trépied Delphique qui jusqu'alors avait été transmis d'un sage à l'autre, est attribué définitivement à Thaïes, père de la spéculation philosophique : cette transmission symbolique figure admirablement et confirme, en la fortifiant de l'attestation pour ainsi dire collective du peuple grec lui-même, cette vérité si bien mise en lumière par la philosophie scientiflque moderne que la métaphysique est née par voie de filiation organique de la religion. Rien du reste n'est plus remarquable que de reconnaître une évolution exactement correspondante dans une grande civilisation à peu près complètement en dehors de l'évolution européenne, la Chine, où nous voyons aussi aux livres religieux succéder des ouvrages principalement moraux, des recueils de sentences colligées par des sages et jouissant de la plus grande autorité, et finalement de grands traités philosophiques.
Avec la période philosophique de la Grèce vont surgir des théories de la plus grande importance au point de vue des conceptions de l'ordre évolutif des sociétés. Il est loin d'être exact comme l'affirme A. Comte que c toute idée du progrès social était nécessairement interdite aux philosophes de l'antiquité faute d'observations politiques assez complètes et assez étendues. Aucun d'eux, même parmi les plus anciens et les plus judicieux, n'a pu se soustraire
à la tendance, alors aussi universelle que spontanée, à considérer directement Tétat social contemporain comme radicalement inférieur à celui des temps antérieurs*. »
L'Ecole ionique notamment est loin d*ètre pessimiste ; elle coïncide avec la période la plus brillante de l'activité grecque ; le pessimisme esl antérieur, ou bien aussi nous le voyons réapparaître avec les théories spiritualistes et sceptiques pendant les crises sociales où finit par succomber la société grecque du moins dans sa forme particulariste. Nous avons en outre déjà fait remarquer pour les tendances et les doctrines pessimistes antérieures au VI* siècle, qu'elles n'impliquent pas toujours une désespérance absolue ; il tant en effet toujours distinguer entre le pessimisme déprimant des sociétés qui s'abandonnent et ce pessimisme fécond qui provoque par une réaction énergique de nouveaux progrès sociaux. La Grèce et nos sociétés modernes en offrent de nombreux exemples.
Contrairement à l'observation superficielle d'A. Comte, nous devons admettre que chez les Grecs et les Romains, outre la conception d'un processus de détérioration sociale, se manifeste la notion de progrès bien que sans une profondeur ni une consistance véritables et spécialement la notion d'une évolution circulaire. C'est du reste une illusion bien naturelle que celle d'après laquelle les jours de la jeunesse paraissent meilleurs que ceux de la maturité; mais en Grèce et à Rome, à un certain moment, comme le remarque fort bien M. Flint, l'évidenôe que les origines des choses sont faibles et étroites, la connaissance de peuples grossiers et sauvages, la science de l'histoire de la filiation des premiers temps jusqu'aux siècles d'Auguste et
(1) Cours de philosophie positive, iv, p, 170.
32 L'ÉVOLUTlO^f DBS GROYANCES ET DBS DOCTRINES
de Pértclè»» suscitent oh&7 les eâfimis*lea plus élevés la notion de^Frogrès ; la oonot^tion cyclique des astnes et de la vie deszplaatesê^'de» ammsuxL condoisent également à la oonceprtton f&varîsé» par Ibsvidées fié^alifiites et paothéistique»qQe4e»iéyànNn«it6 bumainsse dénaulent en^oerclëaqui' se ressemblent» et^^se^ népètent*^.
Même en oe qui' aoneeme la^ tbéoitte*d0' dégénénesoence d*Hésiode, M. Hllnt' fait également oiiserven airee. naison^ que oette; oonoeption est: sui^tout orientale*;, sinû la légende de liEt; beitfe» de PamlDne> etc ceile^de la découverte dui feur par PhométbéCj onginesder^touai l«».mau2c de l'espèce bumaiae et/ d^auti^^e» fable» analogue^'Cnotmoe celle du fruit dél'endu sont des tradLtions^9émitiquge5 iittrjoduites en Grèce par' les Pbénieseifô*'; Bh outoe,. Mi Mair signale, comme ntm& Tannons* déjèt fiait^ à> propos de 1». tradition antique àb^ population»' apy^mee relatb»^ à> la dégénérescence graduelle de reapèoe bumaine d^âgeren; âge, que dtes cette légende- la dégradMion n'ësfr paa^ neprésenbée comme entièrement' cfmtinue-piBsqu-ellIs^'Oormprend: xmége qui n'est pas* dénommé d*a|9rès> un métaL ett qui*, est supérieur au préeédeat; D'après. M. Flint, la vnaie explicatioa de ceHe egoception est que. Tâge héroïque ue pouvait pas^ d- après l^s> tradiiionB* qui représentaient les hâi'os comme lies fondateurs dBSifamilles et des* citée grecques, être bar- OMmieusemeni ajusté dans les séries- symbolisées par les méta^ix par le motif que cet âge ne pouvait être ûxé ailleurs qu'avant cefaii des mortels ordinaires, contemporains d^Hésiode'. De: son cété, Goettling interprète le texte d'Hésiode comme une eixpression d^ la croyance à. la tbéo*^
(1) R. Flint. Hislory ofihe philosophy of history, 1893.
(2) Hésiode, 42-105.
rie des cycles, c son iuterprélation ne semble être justi* fiée par rien que par f ingéniosité dans Terreur. >
La vérité est que la Grèce ne fut jamais pessimiste qu*à moitié et que c'est précisément dans la philosophie grecque et puis romaine que, comme nous allons le voir, ridée d'un développement circulaire et puis d'un âge d'or Qnal s'afOrmèrent comme croyance, à la fois populaire et systématique.
Ce qui est certain c'est que la conception de cycles ou de créations successives sans rapport les uns avec les autres et prenant naissance chacun à la suite de la destruction du précédent, à peu près comme dans le système des révolutions du globe de Cuvier, précède généralement, mais pen* dant la période et sous une forme religieuses, la concep* tion philosophique de cycles progressifs ou d'un âge d'or final et à plus forte raison celle d'un progrès continu déterminé régulièrement par les états sociaux antérieurs. Chez les Chinois, les Egyptiens, les Babyloniens et les Hindous, la théorie des cycles cosmiques et humains apparaît sous ces formes rudimentaires. Dans l'Inde, Texistence individuelle est considérée comme un stage dans le cours de la transmigration ; on y croit à de vastes cycles chronolo* giques, chacun divisé en quatre époques à travers lesquelles Tunivers et ses habitants passent de la perfection à la destruction, de la force et de l'innocence à la faiblesse et à la dépravation jusqu'à ce qu'un nouveau maha-yuga ^u grand cycle commence.
La philosophie grecque introduit dans ces croyances religieuses des éléments plus scientifiques; sous son influence, la conception du devenir social se précise, mais comme les sciences les plus générales et les plus simples ont seules à ce moment consolidé leurs premières assises» De Grebp, 3
ks explications d'ensemble du système sdcial sont naturellement des hypothèses métaphysiques, c'est-à-dire ou bien des extensions de ce qui est connu à ce que Ton ne connaît pas encore ou à ce que Ton ne connaîtra jamais ou bien des systématisations fondées sur la recherche et la supposition de causes premières et finales elles-mêmes indéterminées et par conséquent non scientifiques.
La grande et bienfaisante fonction sociale des religions avait été de réduire à un petit nombre de croyances les innombrables superstitions primitives ; peu à peu les divinités ou causes concrètes, grâce à la philosophie métaphysique sont remplacées par de pures abstractions qui réduisantencorele nombre des hypothèses, permettent ainsiaux croyances collectives de devenir encore plus universelles que les religions et présentent surtout ce caractère social éminemment favorable au progrès de se baser sur Tautorité de la raison humaine. Ceci tôt ou tard doit ameno» nécessairement la transformation de la philosophie métaphysique en une philosophie générale des sciences qui elle pourra enfin devenir la foi commune de Tespèce humaine sans distinction de nationalités, de races ou de variétés quelconques.
- LesphilosophesdeTécoleioniquesont surtout astronomes mathématiciens, physiciens, géomètres*. Leurs explications du monde sont physiques et mécaniques, ce sont des généralisations d'observations en partie exactes mais prématurément systématisées, c Si Thaïes, écrit Gurtius, a cru trouver la cause première dans Teau, c'est qu'il y était prédisposé déjà parla constitution particulière de son pays natal. En effet, la formation du sec par l'humide et de la
(1) Né vers 640, Thaïes passe pour avoir prédit Téclipse de 585 av. j4-€. Artstote désigna toute Féoole sous le doir de physiciens.
L£ MONDE GRjilGO-ROMÂm Sb
tefre par l'eau, n'a nulle part pu frapper les yeux des Grecs comme en face même de Milet, à l'embouchure du Méandre limoneux*. » 11 n'a pas encore eomplètemeat brisé tout lien avec leâ croyances religieuises ; l'eau est le principe élémentaire de toutes les formés, le protoplasma, la substance élémentaire absolue, mais les dieux restent toujours les moteurs ou forces physiques. Il a des notions générales que nous retrouvons chez tous les philosophes anciens sur les rapports des sociétés avec leur constitution économique ; la cité la mieux affermie est celle où l'on ne voit ni citoyens excessivement riches, ni citoyens excessivement pauvres ; il a une conception ultra-libérale du gour vernement politique : « Le plus heureux des Etats est celui où le Souverain peut prendre sans danger le plus de repos*. > Ce sont là des rudiments d'une statique et d'aune dynamique sociales, mais dans tout ce qui nous a été rapporté de sa philosophie, nous ne rencontrons aucune conception sociologique d'ensemble, ni surtout une théorie du progrès sauf l'idée générale de la dérivation de toutes les formes d'un; élément primitif dont l'origine eUe-méme est inexpliquée.
D'après Anaximandre, son disciple, le premier principe est l'athmosphère infinie; tout ce qui existe, y compris l'homme est une combinaison de l'aiittpov, c'est-à-dire de l'indéterminé, de l'infini, de l'informe ; tout ce qui est en sort par séparation et y retourne à l'heure fixée par le Destin afin que la vie circule sans cesse et passe à des êtres nouveaux. 11 y a une infinité de mondes, 6eot, qui tour à tour se forment et périssent. C'est dans l'eau que se sont formés les premiers animaux, d'où sont sorties peu à peu
(î) Curtius. Histoire grecque, ii, 68.
(2) Plutarque. Banque^ dêe sept sagew^
les espèces supérieures. L*homme est issu du poisson. Les individus et les espèces changent toujours, ronueipov incréé est seul indestructible, éternel ; l'atmosphère enveloppe, crée, gouverne tout, elle est la divinité, to ôeîov. On attribue à Anaximandre la découverte du cadran solaire et l'hypothèse de la sphéricité de la terre. Sa théorie du progrès est remarquable ; elle est une vision des théories les plus scientiûques modernes, mais elle ne s*étend pas au delà des formes physiques et biologiques.
Rappelons simplement que pour son élève Anaximène (857 ans av. J.-C), Tair est l'universelle et première substance, infinie, éternelle. La voûte céleste est solide, elle tourne avec les astres autour de la terre que l'air soutient.
D'après Heraclite, l'élément primitif est quelque chose de plus subtil encore que l'air atmosphérique d'Anaximène, c'est un feu, un souffle chaud, icup, tj/uxiiî ; tout ce qui est en dérive et y retourne ; il n'a pas eu de commencement et n'aura jamais de fin ; il y a une fin du monde, mais en ce sens seulement que toutes choses finissent par redevenir ce qu'elles ont été ; le monde renaît et meurt éternellement. Le devenir, ^écoulement perpétuel des choses est le résultat de deux courants opposés ; l'un venant d*en haut transforme successivement l'élément primitif en matière solide, végétale, animale, intellectuelle, à la surface de la terre, l'autre remontant de celle-ci vers le ciel ramène les formes engendrées vers leur source originaire à partir de laquelle le même cours recommence. C'est avec ce caractère grandiose, que la philosophie de la Nature née dans l'Ionie s'installe avec Heraclite sur le continent grec à Ephèse (544 av. J.-C). Heraclite semble avoir étendu sa doctrine au monde social. Les deux courants opposés dont il a été question ci-dessus y deviennent
LE MONDE 6rÉG0-R0MâIM %1
deux actions opposées qui luttent dans l'espace : la guerre ou la discorde qui est la source des générations et des variétés passagères et la paix ou la concorde qui finalement ramène le monde à l'unité dans un embrasement suprême. Observons aussi que nous voyons apparaître chez lui la notion d'une psychologie collective, supérieure à l'esprit individuel.^* Il faut, d'après lui, se confier à la raison générale. Toutes les fois que nous nous mettons en communion avec elle, nous sommes dans le vrai ; nous sommes dans le faux, au contraire, toutes les fois que nous nous abandonnons à notre sens individuel ^ > Avec Heraclite, la conception d'un devenir perpétuel, continu, s'est donc développée ; il ne s'agit plus de créations cycliques distinctes ; c'est le même cercle qui se refait toujours ; c'est déjà en germe la conception moderne de la persistance de Ténergie et de la force, de la désintégration et de l'intégration de la matière ; du passage de l'homogène à l'hétérogène et de celui-ci à celui-là ; c'est également une explication hardie des formes successives de ce qui est, y compris rintelligence et la constatation du rôle important joué par la discorde dans la formation des espèces. La plus grande gloire d'Heraclite à ce dernier point de vue est peut-être d'avoir eu pour disciple Hippocrate, le grand -■ médecin de Gos au v® siècle, l'ancêtre des vitalistes et des animistes modernes et qui, comme Hérodote, son contemporain, jeta aussi les bases de la mésologie sociale.
Quand à l'école spiritualiste qui se développe en Grèce en même temps que l'école ionique, elle apporte peu de matériaux à la conception du progrès et de la régression des sociétés ; elle introduit en Grèce, avec plus d'abstrac-
(1) Passage cité par Sextus Empiricus.
tien métaphysique, Icfs idées orientales snr rimmortalité des âmes et la métempsycose, celle aussi d*une divinité suprême, intelligente et cause ordonnatrice de tout ce qui existe (Phérécyde) ; Xénophane critique à ce point de vue ie polythéisme ; ce qui le recommande peut-être davantage à Tattention de la postérité c'est son hypothèse que la terre entière avait été recouverte par les mers. Finalement quand, avec Zenon d'Elée, le spiritualisme primitivement dualiste s'établit dans la Grèce continentale, il devint moniste comme le matérialisme ionien et aboutit à la croyance en un être unique, et à une psychologie où l'esprit est dépouillé de toutes ses conditions objectives y compris les sens et ie cerveau. '
Dès lors le matérialisme et le spiritualisme absolus se disputent la philosophie ; Empédocle d'Agrigente, né vers 800; vient enseigner à Athènes un mélange étrange de métaphysique et de superstitions ; il admet comme causes premières les quatre éléments mais combinés deux à deux, l'eau avec la terre, Tair avec le feu ; fl proclame la nécessité d'un Logos ordonnateur de toutes choses ; au point de vue de la question qui nous occupe, il est moins ua philosophe qu'un hiérophante. Sa doctrine admet l'existence de mauvais génies nés de la chute originelle, la déchéance de la race humaine, le péché ori^nel, la métempsycose avec passage dans des formes soit inférieures, soit supérieures, même végétales suivant la conduite morale antérieure. Cependant, finalement, la vertu triomphera et l'âge d'or reviendra sur terre. Les quatre éléments étant également primitifs, ils s'agrègeiït et se désagrègent continuellement, de là l'infinie variété et les mutations constantes des corps. L'Amour et la Haine sont les principes de ces mtmvemerïts en sen» contrîsm^ ; Iwir
LE MONDE GRÉCO-ROMAO îg»
lutte a produit les plantes, les animaux, les hommes, mais l'amour finira par vaincre et les quatre éléments se coii* fondront alors dans un nouveau chaos. De là une alter-r nance fatale d'union et de séparation destinée à se contî-: nuer de siècles en siècles. La vie est l'expiation du désir de l'âme de vivre d'une existence séparée. Tour à tour plante, animal, homme, l'âme se relève progressivement et par les abstinences, les jeûnes, la continence, elle finiC par devenir digne de rentrer en Dieu, c'est-à-dire dans Is Sphère où à l'origine de toutes choses elle était confondue avec tous les êtres.
Tandis qu'avec Parménide et Zenon, le spiritualisme devient absolu et nie la réalité substantielle du monde physique, Anaxagore proclame Téternité de la matière a côté de l'éternité d'une intelligence impersonnelle ^ ordonnatrice assez analogue à Tldée de Hegel, à la Volonté de Schopenhauer et à l'Inconscient de de fiartmann et qu'il substitue à la Nécessité. Sa doctrine se complète par celle de l'atomisme de Leucippe lequel est lui-même le maître de Démocrite, l'un et l'autre continuateurs d'Anaximandre. La philosophie atomistique est certes la conception philosophique la plus scientifique, malgré son hypothèse matérialiste fondamentale, à laquelle se soit élevée la pensée grecque. Ellô implique une cooeeptiofi trèspo^tive et tré» nette du progrès confirmée en partie par ta i&cience mo- der»e; cette conceptioŒi n'est encore que «ynthétique et physique dans Démocrite au moins d'après le peu que nous connaissons des soixante- douze ouvrages qu'il avait composés et qui embrassaient le cycle entier des cannais- , sances humaines y compris la morale et cette partie de Lu { science pohtique si importante chez lies anciens, la Stra^ tégie. Q'e£t chez Ëpicure ^t Lucrèce que plus tard now^
trouverons les applications de la philosophie de Démoerite à la science sociale et spécialement au problème du Progrès, D'après Démocrite, il n'y avait pas d'autre critérium scientifique que l'expérience et l'induction; la matière et le vide expliquent tout, le monde n'est qu'un composé d'atomes dont les combinaisons diverses dans le vide donnent naissance à toutes les formes de la nature par leur seul mouvement dans l'espace ; ainsi toutes les fonc* lions y compris l'instinct et Tintelligence, par conséquent aussi la vie sociale, sont une combinaison de la matière ; rien ne vient de rien; rien ne retourne à rien. La science moderne en réalité n'a fait que transporter le matérialisme absolu dans le domaine du relatif en enlevant à l'atome et au vide leurs caractères simplistes et irréductibles.
Ainsi, en commençant par des croyances incohérentes et grossières par laquelle elle se rattachait aux stades primitifs des sociétés les plus rudimentaires, la civilisation grecque avait évolué, dans sa conception du progrès, d'une façon générale de la religion à la philosophie soit matérialiste, soit spiritualiste et, dans ce vaste cadre, elle avait passé de la croyance à une dégradation fatale à celle de cycles successifs et indépendants, puis d'un cycle continu; à chacun de ces stades, mais généralement plutôt dans les derniers que dans les premiers, elle imagine un âge d'or final plus ou moins fixe et absolu où le bonheur se confondra avec le repos. Cependant au terme de la période historique des croyances et des doctrines que nous avons parcourue jusqu'ici, nous aboutissons avec Démocrite à une conception où l'idée dominante est celle d'une évolution naturelle continue dont on n'entrevoit ni le commencement ni la fin et par conséquent d'une succession de formes
anorganiques, organiques et sociales qui ne diffèrent entre elles que par la complexité des combinaisons dont elles sont le résultat.
La discussion et l'appréciation de cette dernière hypothèse seraient prématurées pour le moment; elle est un germe dont les développements ne se produiront que lentement et très tard après avoir pris racine dans la civilisation romaine avec Epicure et Lucrèce, et seulement à partir de la fîn de la période métaphysique dans TEurope occidentale, au XIX® siècle.
Nous ne connaîtrions cependant que d'une façon incomplète et inexacte les croyances de la Grèce relatives à l'évolution des sociétés humaines si nous ne consultions à cet effet que les systèmes théologiques ou métaphysiques; l'enseignement de ceux-ci n'émanait que de quelques intelligences d'élite et ne se répandait que dans un cercle restreint de croyants ou de disciples. Pendant la période de la pensée grecque que nous venons de parcourir, les sciences et les hautes doctrines destinées à les coordonner sont restées le monopole d'une aristocratie dont nous retrouvons du reste l'action prépondérante dans l'ensemble de la structure sociale d'alors, même à Athènes où la démocratie est plus apparente que réelle.
Maintenant, par la littérature, les arts et surtout par le théâtre les abstractions philosophiques et sociales vont se répandre dans la masse d'une façon concrète et pour ainsi dire matérielle ; l'idée va s'incarner dans des acteurs, dans des représentations imagées, spécialement dans la tragédie où se déroule tout le drame de la pensée et de la société grecques, et dans la comédie qui va dissoudre toutes les structures existantes, et permettre à la civilisation hellénique de s'étendre au delà de ses limites primitives. Dans
la tragédie et la comédie, c'est partieulièremeat le chœur (fui est chargé de formuler les émotions et les pensées collectives.
La notion du progrès apparaît clairement dans Eschyle (5^5 à 456 av. J.-G.), notamment dans son Prométhée où il décrit l'état primitif des hommes jusqu'à ce que Timmortel supplicié des dieux jaloux, apprit aux êtres humains à écrire, à compter, à observer la situation et le cours des astres, à bâtir des maisons, à dompter et à élever des animaux, à guérir leurs maladies, à naviguer sur la mer et à pratiquer les divers modes de divinisatioa. Comme plus tard le Christ, Prométhée est victime de son humanité^ 4|uoique Dieu ; comme lui, il a prévu et voulu son supplice. Eschyle, imbu de la philosophie physique des Ioniens place la nécessité au-dessus de tous les dieux, alors qu'à peu près vers la même époque le père de l'histoire, Hérodote, continue à se complaire dans un providentialisme grossier où se mêlent encore toutes les croyances anciennes à la divination et à la sorcellerie.
Avec Sophocle (499-414 av. J.-C), les passions humaines prennent la place de la nécessité dans une plus large mesure ; il célèbre le génie humain : < l'homme s'est formé à la parole et à la pensée aussi prompte que le vent, et aux lois propres à régir les États. » Les lois divines supérieures aux lois humaines sont immuables. Dans les TraehtnienneSyil décrit les unions primitives des sexes, et dan» 'Œdipe-Roi, il montre, signe des temps, rinstabilité du bonheur. Dans Œdipe à Colonne, le pessimisme l'emporte; le chœur chante : € Heureux celui qui n'a jamais conna le jour ! heureux celui qui, après l'avoir coimii, Ta perdu aussitôt *. »
(1) Vers 49t-M5.
En même temps que la cité grecque dépouille son ancienne structure, les idées étrangères font irruption ; Técole des Sophistes bouleverse les vieux et respectables systèmes métaphysiques ; Protagoras est d'Abdère, Gorgias de Sicile, Prodicos de Géos, Diagoras de Melos. Les Sophistes mettent, comme Eschyle, Sophocle et Euripide, les problèmes philosophiques et sociaux à la portée du public, mais spécialement du public payant alors au contraire que le théâtre est gratuit. Orateurs, dramaturge», philosophes deviennent les directeurs spirituels et en réalité, les destructeurs, les fossoyeurs de Tancienne cité grecque. La logique sous sa forme principalement dialectique inaugure le règne de la raison pure et individuelle qui va procéder à la critique et à la dissolution de toutes les croyances et de toutes les institutions existantes.
Dans le théâtre d'Euripide, le moi sensible et raisonneur entre victorieusement en scène ; le génie humain est, dans les Suppliantes, par la bouche de Thésée proclamé la véritable providence du monde *. c L'homme, dit Protagoras est la mesure de toutes choses, le critérium de la vérité » et c'est dans la maison d'Euripide qu'il donne lecture de son « Traité sur la nature des dieux » après lequel il eât obligé de fuir tandis que tous ses livres sont brûlés enr la place publique d'Athènes par les ordres de magistrats qui, pour défendre les vieux intérêts sociaux menacés, Ibnt appel aux plus grossières passions et superstitions populaires. Prodicos, son disciple, accusé d'athéisme et dénoncé par Aristophane est condamné à boire la ciguë. ^e peuple ne comprenant rien à la métaphysique, se rattachait à ses vieilles croyances qu'entretenaient sans con-
(1) Vers 201-218.
victioQ aucune, les classes dirigeantes. Les divinités de de la nature ne sont plus pour celles-ci que des sujets poétiques et artistiques; la religion meurt ainsi comme elle avait commencé ; quant à la philosophie, à moins d'être conservatrice et officielle, c'était l'ennemie de la Société et de l'Etat. La démocratie Athénienne devient de plus en plus un mensonge ; la division des classes, des riches et des pauvres, apparaît de plus en plus nette et effrayante. Un scepticisme de plus en plus dissolvant s'empare de la philosophie et de la conscience collective ; le plus grand conservateur du temps, Aristophane est en même temps le démolisseur inconscient de toutes les anciennes institutions qu'il bafoue. Dans les Nuées et les Chevalières, il combat la démocratie parce qu'elle tend avec Socrate et Platon, bien que ceux-ci soient aristocrates, à la libre pensée et au communisme. Dans les Guêpes, il ridiculise la justice exercée par le peuple ; mais comme le chœur dans ses Achai*niens révèle bien l'état misérable de cette pseudo-démocratie basée sur l'esclavage : c Que de tourments dans ma vie! des plaisirs j'en ai eu peu, bien peu, quatre peut-être, mais les peines sont innombrables » ; ainsi se lamente le pauvre Dicéopolis qui regrette les formes sociales primitives, son bourg qui seul produisait tout tandis qu'à Athènes on ne parle que d'acheter. L'assemblée du peuple, c'est-à-dire le principe même de la Souveraineté dans la démocratie grecque est mise à nu dans sa corruption et son incapacité.
Une fois encore cependant, l'année où Sparte est exclue des jeux d'Olympie, tandis qu'Alcibiade y est proclamé vainqueur, Euripide, dans ses Suppliantes, se risque à être optimiste : c les biens l'emportent sur les maux, car s'il en était autrement nous ne pourrions vivre. » (420 av. J.-C.)
Tandis que, dans sa République utopique comme celle de Platon, construite par les oiseaux dans les nuages, Aristophane au nom de l'esprit réactionnaire, critique et outrage les réformateurs socialistes d'alors et la constitution populaire d'Athènes où il voit la source de tous les maux, survient le désartre de Sicile, désastre irréparable qui clôt déOnitivement la période d'expansion de la cité grecque par excellence comme Etat. Déjà, artistes, poètes et philosophes se réfugient à l'étranger et d'abord en Macédoine. On est las; on veut la paix à tout prix ; c nous enfantons des fils pour les voir partir à l'armée, > disent les femmes en grève de la Lysistrata. Lysandre est au Pirée. Sparte l'emporte. C'est en vain qu'ensuite la tyrannie des Trente est abolie et que la constitution athénienne redevient plus démocratique qu'elle n'avait jamais été ; tout cela n'est plus que fiction et mensonge, Xénophon a été banni ; Socrate a bu la ciguë ; Platon s'est enfui à l'étranger. Cependant l'histoire et la philosophie se sont développées ; mais la pensée qui les anime n'est plus essentiellement grecque ; elle est plus large ; elle est internationale et cosmopolite ; elle cherche dans les institutions des sociétés particulières et dans les événements des lois supérieures et générales. Thucydide n'est plus un simple chroniqueur et observateur comme Hérodote ; il établit des connexions sociologiques, il reconnaît des enchaînements de faits sociaux ; ainsi, il constate qu'en Grèce le pouvoir électif succéda généralement à la monarchie héréditaire et que c des tyrannies s'établirent dans les cités à mesure que les revenus y augmentèrent >. Il ne place pas lage d'or à l'origine de la Grèce ; les ancêtres étaient des barbares, des pirates, des voleurs. Il comprend l'influence prédominante des modes de répartition de la richesse sur
les formes politiques ; si Agamemnon parvint à rassembler sous sa direction tous les princes grecs « c'est parce qu'il était le pltts riche des Grecs de son temps > . Bien qu'il soit convaincu de la supériorité de la civilisation de son époque sur celle des temps primitifs, il n'a pas la notion d*un progrès continu et nécessaire ; il croit au contraire à la décadence fatale de toute société : c s'il faut que nous dégénérions un jour, car tout est destiné à décroître, il en restera du moins un éternel souvenir. » Cet appel, heureusement entendu de la postérité, n'a-t-il pas été en re'alité le lien he'réditaire de notre civilisation européenne entière avec la pensée grecque et orientale *?
Malheureusement il suffît de lire dans les Nuées d'Aristophane la description de l'enseignement tel qu'il se donnait dans la ville à ce moment la plus policée du monde pbur comprendre combien la vulgarisation des connaissauces scientifiques dans la crise de transformation sociale qui s'opérait était absolument insuffisante ; au sommet de tout l'enseignement, la philosophie, malgré les efforts sincères de Socrate, se séparait de plus en plus de la vie sociale pratique et réelle ; l'avenir au moins pour quelques temps jusqu'à Aristote était à l'idéalisme, soit conservateur, soit réformateur, c'est-à-dire aux anciens principes ou au socialisme utopique.
Chassée de partout, la philosophie se réfugie dans la conscience de la liberté morale indépendante de toutes les conditions extérieures aussi bien de la contrainte du corps que de celles des lois positives et sociales. De là la distinction fondamentale du reste et d'une importance capitale au point de vue de la notion du progrès, établie par
(1) Thucydide, II, §'64.
Socrate entre les lois; les unes écrites, transitoires, locales, les autres non écrites, éternelles, universelles ^ ; cette distinction passe de Socrate à Platon, puis aux Stoïciens, à Gicéron, au Christianisme, à saint Augustin et aboutit à la création du Di^oit naturel tel qu'on le comprend jusqu'au xviii* siècle à partir duquel les lois morales et sociaies tendent à perdre leur caractère absolu. Socrate et Xénophon font découler tous les progrès sociaux de la réforme morale ; mais ils préparent une coordination nouvelle bien que fragmentaire encore des divers éléments sociaux bouleversés par la crise où sombre l'ancienne cité grecque. Ils ont une conception économique nouvelle, un idéal de la femme et de la famille, des vues originales sur Tart et l'éducation ; ils sont surtout moralistes et leur morale aboutit à une conception générale du Droit. Voilà donc tous les matériaux à pied d'œuvre pour une consiâ^ tution sociale différente ; Platon va les utiliser dans s» République idéale en attendant qa'avee le Glirisiianismâ ils entrent dans la structure e* dans les croyances réelles d'une société plus vaste encore que la. civilisation grécoh romaine.
La Cyropédie de Xénophon est un premier essai d'Uto^ pie sociale ; son Gyrus est un type idéal dii parfail souve-», rain, mais asiatique, ramenant tout à l'unité du pouvoir ; il y assimile le Prince au pasteur d'un troupeau. Les doctrines et Itô évéiiements vont désormais converger vers la {Création de grands empires qui eux aussi, à leur déclin et dans leur crise dé transformation, revieBdrooJ; à;la conception d'un pasteur eneoré plus idéal iet plus uîii'versèL Gn atlendani;,. notoîns qxiè Xénophoa ^xpliqu<<s, la décadence
; {i) X&BLO^OTu MemorabiHa^ iv, 3^ 6.
de la monarchie persane par Textension du luxe et de la paresse et que par là il ne quitte pas absolument le terrain de la réalité.
Nous n'examinerons ici la philosophie sociale de Platon qu'au point de vue de sa conception du Progrès ; sa République, comme toutes les premières Utopies sociales qui en arrivent à présenter des systèmes d'ensemble et coordonnés, a son idéal dans le passé, mais ce n'est là en réalité que le cadre, la forme extérieure, la plus apparente de l'œuvre ; en réalité l'utopie de Platon comme toutes les utopies sociales prépare l'avenir avec lequel sous la poussée même des événements qui se déroulent les systèmes sont toujours en relation étroite. Les doctrines ont beau être idéalistes ; elles sont des phénomènes sociaux et finissent par se réaliser dans des institutions telles que le Christianisme et le Catholicisme ; seulement, alors qu'elles ont ainsi pris chair, elles revêtent des formes réellement positives généralement non prévues par leurs auteurs. Ce fut le sort de l'idéalisme platonicien et plus tard du Christianisme évangélique.
D'aj)rès Platon (430-347 av. J.-C), l'unité est le caractère de toute substance ; Tunité suprême est Dieu, préexistant au monde. L'unité absolue est aussi la perfection absolue; c'est la bonté divine et non la nécessité qui a organisé l'univers. Dieu a formé le monde sur les idées ; celles-ci sont les modèles et les exemplaires éternels de tout ce qui existe, il n'a fait qu'un seul monde de même qu'il n'y avait qu'un seul modèle, qu'une substance* L'àme du monde» formée par Dieu, l'anime pour qu'il se meuve et se développe conformément à ce modèle éternel et unique. Le mal n'est pas une nécessité, il provient de la volonté pervertie de l'homme, laquelle dérive de son ignorance ;
rhomme, être fini, peut ignorer la loi de son âme et celle du monde, de même que la justice et la vérité, précisément parce qu'il est raisonnable ; à cause de cela aussi il est libre, donc responsable. La cité terrestre est faite sur le modèle de la cité de Dieu. C'est donc à bon droit que saint Augustin, plusieurs siècles plus tard, rattachera la doctrine chrétienne tout particulièrement à la philosophie de Platon*. De ces principes philosophiques sont déduites les doctrines politiques de celui que TEglise peut revendiquer comme son ancêtre direct ; Platon bâtit un Etat par la pensée, l'Etat parfait ; toutes les autres formes sont défectueuses et instables, car leur défaut c'est l'absence d'unité. € Les changements qui arrivent dans tout gouvernement politique ont leur source dans la partie qui gouverne lorsqu'il s'élève en elle quelque division; sinon, quelque petite qu'on suppose celte partie dirigeante, tant qu'elle sera d'accord avec elle-même, il est impossible qu'il se fasse dans l'Etat aucune innovation, c Cependant, tout ce qui naît est soumis à la ruine. Pour les plantes, pour tous les animaux, il y a des retours de fertilité et de stérilité. Ces retours ont lieu quand chaque espèce termine et recommence sa révolution circulaire, laquelle est plus courte ou plus longue, selon que la vie de chaque espèce est plus longue ou plus courte. > D'après Platon, les différents membres de la société sont frères, mais Dieu a fait entrer l'or dans la composition des magistrats, l'argent dans celle des guerriers, le fer dans celle des laboureurs, l'airain dans celle des artisans. Cependant un membre de la classe d'or peut avoir un fils mélangé d'argent. De même d'après les codes de Manou, les castes étaient toutes
(1) De civitate Dei, viii, c. viii et ix.
De Greef. 4
issues de Brahma mais de parties diflerentes et plus ou moins nobles de la divinité et l'on ne pouvait passer d'une caste à l'autre. Dans la République de Platon, TEtat parfait sera dès lors altéré quand les magistrats feront à contretemps contracter des mariages par les guerriers, mariages d'où naîtront des enfants d'un mauvais naturel, indignes par conséquent de succéder dans les dignités de leurs pères; ces enfants commenceront par négliger la musique et la gymnastique ; les magistrats, de plus en plus dégénérés, n'apporteront . plus assez de précaution pour discerner les races d'or et d'argent,' d'airain et de fer; un mélange se fera; de là un défaut de convenance, de régularité et d'harmonie, défaut qui partout et toujours engeiidre la guerre et l'inimitié. Telle est Torigine de la division qui a pour conséquence la ruine de l'Etat.
Pour Platon comme pour la plupart de ses prédécesseurs, le mouvement social est une évolution circulaire ; sa théorie des variations sociales résultant des mélanges des classes est une tentative d'explication remarquable en tant qu'elle est tirée des phénomènes sociaux eux-mêmes, mais, il est vrai, incomplètement observés ; sa conception que toute dégéne'rescence sociale provient d'une dislocation des facteurs sociaux, bien que confuse encore, n'est pas moins profonde que la conception correspondante que l'Etat parfait est celui qui est harmonique ou, comme nous dirions aujourd'hui, coordonné. Gomme tous les théosophes et comme tous les philosophes spiritualistes, Platon ne conçoit du reste le monde, y compris les sociétés, que comme une création d'une divinité parfaite et supérieurement intelligente ; pour tous, la société est quelque chose d'artiOciel, et c'est pour cela qu'ils s'imaginent
pouvoir la façonner à Fimage de l'idéal qu'ils portent ca eux-mêmes.
Dans la Grande Grèce aussi, depuis longtemps, un spiritualisme religieux s'est répandu sous l'influence de l'Asiatique Pythagore et de ses disciples, tels que Timée de Locres, Ocellos de Lucanie, Archytas de Tarenteet, en Grèce, Philolaos, Symnias, Gebès et plus tard Lysis, précepteur d'Êpaminondas. Pythagore introduit d'Egypte et de rinde en Italie et en Grèce la croyance à la transmigration des âmes ; sa société est une théocratie communiste ; Raumer et Grote comparent les associations, Cosmoi, que les Pythagoriciens créent partout, à l'Ordre des Jésuites. Toutefois, au point de vue philosophique, Técole italique dont Pythagore est le chef comble ou plutôt complète la série des causes premières dont l'école ionique, à peu près à la même époque, avait fait la base de sa métaphysique. Le monde était considéré par Pythagore comme une harqionie de nombres sans substance ; la décade était le nombre par excellence. Dieu était l'unité. Il y avait cependant au fond de cette métaphy&ique une pensée profonde que déjà Philolaos avait reconnue bien des siècles avant les fondateurs de la philosophie positive, en ces termes : € Le nombre réside dans tout ce qui est connu. Sans lui, il est impossible de rien penser, de rien connaître, sans lui on ne peut s'éclairer ni sur les choses en elles-mêmes, ni sur les rapports des choses... Dans toutes les actions, dans toutes les paroles de l'homme, dans tous les arts, et surtout dans la musique, se manifeste la toute-puissance du nombre. > Seulement le nombre au lieu d'être considéré comme une simple relation était envisagé comme le principe créateur, la cause première de tout ce qui est. Sous cette forme métaphysico-religieuse, l'Ecole italique
aide au développement des sciences mathématiques, mécaniques et astronomiques; elle ajoute à l'hypothèse d'Anaximandre de la Sphéricité de la Terre, celle d'une révolution non pas annuelle mais diurne autour d'un feu invisible situé au centre du monde ; ce feu est invisible pour nous parce que noire hémisphère est tourné vers le dehors de l'orbite. La Providence pythagoricienne était le Logos, le Verbe, les Latins diront Fatum; c'est toujours au fond la croyance à l'oracle, aux dieux parlant et rendant des sentences. Ainsi se répandent dans le monde, brisant partout les cercles étroits et durs des cités, les formules religieuses et mystiques, les métaphysiques matérialistes, spiritualistes, et les premièress systématisations des sciences les plus générales et les plus simples. Que sortira-t-il de ce mélange? Une philosophie scientifique du progrès social ou seulement une religion et un mysticisme nouveaux? Qui l'emportera d'Apollonius de Tyane ou d'Aristote dans la conscience du monde agrandi qui va succéder aux petits Etats grecs? Ou bien, comme généralement, s'opérera-t-il un mélange de mysticisme religieux et de connaissances exactes, en proportions variables, qui sera le point de départ de combinaisons et d'évolutions sociales nouvelles? Dans tout cela que vont devenir la Conception du Progrès et le Progrès lui-même ? La notion semble disparaître dans la philosophie Pythagoricienne, à moins qu'on ne puisse faire sienne ce passage de la Nature de l'Univers d'Ocellos de Lucanie, ouvrage que Ritter soutient ne pouvoir être attribué à un pythagoricien : c tout ce qui appartient à ce monde est mobile et changeant ; les sociétés naissent, croissent et meurent comme les hommes, pour être remplacées par d'autres sociétés, comme nous le serons par d'autres hommes. >
Aristote en réalité n*est plus un philosophe grec pas plus qu'Alexandre, son élève, n'est le chef d'un Etat grec ; l'un et l'autre, le premier scientifiquement, le second politiquement, dominent une civilisation plus vaste, le monde gréco-oriental. Jetons donc avant d'aller plus [ loin, un coup d'œil sur les acquisitions successives de la notion du Progrès. La source primitive en est dans l'expérience des biens et des maux, du plaisir et de la douleur. Dans la conscience aussi bien collective qu'individuelle, les états heureux ou malheureux sont ou simu*ltanés ou successifs ; ils sont plus ou moins prépondérants l'un sur l'autre ou en équilibre ; dans le premier cas domine le pessimisme ou bien l'optimisme, dans le second une inconscience à peu près générale. Les biens et les maux sont rattachés dans les superstitions primitives à des forces extérieures, généralement à l'influence des esprits des ancêtres morts, esprits qui animent également tous les corps de la nature. Ces forces incohérentes et innombrables se coordonnent dans des systèmes religieux de plus en plus vastes et unifiés puis dans des abstractions métaphysiques matérialistes ou spiritualistes, dualistes ou monisles. La conscience des défectuosités sociales produit naturellement ou non la conception d'un état social meilleur; des observations plus ou moins exactes et aussi des illusions nées de l'ignorance des formes sociales antérieures donnent naissance à la conception d'un âge d'or, d'un paradis supposés antérieurs à la société existante; les progrès des connaissances historiques introduisent insensiblement l'idée que l'âge d'or doit être au contraire déplacé du passé dans l'avenir ; cependant la doctrine d'une évolution continue n'apparaît encore qu'à l'état embryonnaire dans la pensée philosophique ; l'observation du cours des
grands phénomènes naturels, des astres, des saisons, de la vie des plantes, des animaux et des hommes suggère surtout la théorie d'un mouvement circulaire^ de cycles d'abord distincts et indépendants les uns des autres, puis d'un cycle universel et continu. La pensée ancienne ne s'élève guère au delà. Dans tous les cas, sa croyance même à un âge d'or final implique celle d'une forme limite terminale que nous voyons de nos jours réapparaître per^ fectionnée et plus précise dans les théories sociologiques de M. A. Loria, par exemple. A un certain moment, un type ahsolu déûnitii est atteint, dans le Ciel ou sur la terre, peu importe, l'idée est identique au fond, sa réalisation seule diffère.
A côté de cette conception, celle d'après laquelle le mouvement des sociétés serait un aimple mouvement circulaire n'a pas moins d^importanee ; sous des aspects plus scientifiques, elle se perpétue aussi jusqu'à nos jours. La Constitution successive des sciences les plus simples et les plus gênéniles, notamment eu Grèce et dans la Grande Grèce, y est intimement liée au développement des systèmes philosophiques et sociaux ; l'ordre naturel de la formation hiérarchique des sciences explique parfaitement l'apparition et la persistance de la grande doctrine des cycles de créatioa avec ses extensions à la science des formes politiques et des révolutions des Etats. C'est à ces phénomènes superficiels du transformisme social que s'applique principalemjent le génie de l'antiquité grecque et romaine, malgré des vues profondes sur les causes économiques fondamentales de ces perturbations politiques. Il en sera ainsi pendant longtemps jusqu'aux deux derniers siècles de l'ère moderne quand la science économique, constituée eofin en science distincte dans ses rapports avec les
autres sciences sociales aura mis à nu les assises et le fonctionnement intimes des sociétés dans leurs parties naturellement les moins apparentes.
Les sciences mathématiques, mécaniques, astronomiques et physiques, les premières constituées, firent pendant longtemps prédominer Faspect statique dans les tentatives de coordination des connaissances humaines ; les conceptions dynamiques suivirent. La théorie d'un ordre régulier et nécessaire, supérieur à la volonté aussi bien des dieux que des hommes, sera la gloire éternelle de l'école ionique matérialiste. L'observation du retour périodique des mêmes phénomènes à des intervalles réguliers susceptibles de prévision et cela jusque dans la vie des êtres organisés eut nécessairement une influence prépondérante sur les croyances et les doctrines relatives à l'évolution des sociétés. Ces idées de nécessité, de régularité, de périodicité, de retour, servirent d'explication première aux mouvements plus spéciaux et plus complexes du monde organique, moral et social. Toute philosophie, comme toute religion, est une interprétation générale de l'univers au moyen des acquisitions vraies ou fausses, complètes ou incomplètes de la conscience; cette interprétation ne se parfait qu'avec le progrès des sciences particulières y compris les sciences sociales. Ainsi, la philosophie scientifique succède régulièrement à la théologie et à la métaphysique dont la fonction s'épuise lentement mais sûrement à mesure que la première se développe en embrassant et en coordonnant dans sa conception d'ensemble, supérieure et plus vaste que toutes les théodicées et tous les systèmes, les phénomènes et les lois observés et reconnus par la série complète des sciences particulières. . Cette victoire de la philosophie scientifique est lente et
56 L'ÉVOLUTION DKS CROYANCES ET DKS DOCTRINES
pénible ; elle l'est surtout au point de vue de la conception positive de Tordre progressif des sociétés pour deux raisons essentielles : d'abord Taspect statique est prédominant dans les sciences mathématiques et physiques lesquelles sont les premières systématisées; ensuite, le point de vue statique continue à rester prépondérant même en biologie et en psychologie ; il en fut ainsi jusque même après la découverte des lois de la circulation du sang ; le caractère statique et en partie cyclique du phénomène déguisa et absorba pendant longtemps ses caractères dynamiques de formation et de transformation. Il en fut de même en sociologie. En agriculture, les saisons, les travaux et les jours, la grande loi de restitution ne sont-ils pas de véritables retours circulaires ? De même les formes politiques ne succèdent-elles pas régulièrement les unes aux autres, revenant toujours à leur point de départ pour recommencer un cycle nouveau ? Encore aujourd'hui pour M. H. Spencer comme pour Heraclite, Anaximandre et Démocrite, Tunivers ne va-t-il pas continuellement de l'homogène à rhélérogène, de l'intégration à la désintégration et n'est-ce pas dans ces premiers principes que se trouvent aussi les raisons générales de l'évolution des sociétés ? Et si les formes organisées les plus hautes, telles que les sociétés, sont fatalement entraînées dans cette alternance de composition et de décomposition où seul reste debout la persistance de Ténergie et de la force, où donc, sinon dans des formes éphémères, où donc y a-t-il place pour le Progrès? N'entrevoyons-nous pas déjà que l'idée du progrès et le progrès lui-même sont inconciliables avec l'absolu soit théorique soit pratique et que si les systèmes religieux et les doctrines métaphysiques malgré leurs prétentions à l'absolutisme ont pu coopérer à l'évolution
LE MONDF G[\F:C0-T^n-.TAT^ 57
progressive des sociétés humaines c'est précisément parce qu'ils sont eux-mêmes des états transitoires et relatifs de cette évolution ?
Aristote (384-322 av. J.-C.) est un encyclopédiste; il résume dans sa philosophie générale les acquisitions et les conclusions les plus exactes du monde gréco-oriental dans toutes les sciences y compris la biologie, la psychologie et la science sociale. Sa pensée va bien au delà de la cité grecque; il a étudié et comparé cent cinquante constitutions politiques difTérentef:. Il ne conçoit plus les sociétés comme des créa'iors artlfi» ielles des dieux ou des hommes mais comme des organ'smes naturels. Là est 1\ grande révolution doctrinale, à laquelle nous aboutissons avec ce précurseur incomparable de la sociologie positive. Chose étrange, dans les milliers de volumes qui lui ont été consacrés, cette pensée fondamentale est peut-être celle qui a le moins attiré l'attention de ses commentateurs ; elle est cependant capitale ; elle relie le monde grec à la pensée moderne la plus avancée.
La famille, le village, l'état sont des groupes naturels. L'homme, de sa nature, est un être sociable ; le sauvage, par organisation est un être dégénéré ; l'homme est plus sociable que les abeilles et les autres animaux qui vivent en groupe ; la justice fait de l'homme le premier des animaux, c La société est un géant ayant des mains, des pieds, des sens innombrables, un moral et une intelligence en proportion. > De lui cette conception organique passera à Hobbes qui, moins heureusement cependant, dira dans son Léviathan : < L'Eiat, en latin civitas, n'est qu'un homme artificiel, bien que de taille et de force bien supérieures à celles de l'homme et où la souveraineté est une sorte d'âme artificielle donnant la vie et le mouvement à
tout le corps. » Ici l'hypothèse d'un moteur artificiel domine encore, mais Pascal complétera celte vue imparfaite en étendant la même idée au développement social dans le temps de toute Tespèce humaine envisagée comme un seul individu. Plus tard encore P. Leroux, dans la phase religieuse du socialisme, écrira : < Nous sommes non seulement les fils et la postérité de ceux qui ont déjà vécu, mais au fond et réellement ces générations antérieures elles-mêmes*, » mais combien il restera inférieur à Aristote qui du moins crut inutile de conclure à Tidentité de Dieu et de l'homme'et de rajeunir le dogme de la métempsycose!
La dynamique sociale d' Aristote est bien plus compliquée et plus savante que celle de Platon. Celui-ci s'arrêtait à ridée d'une évolution simpliste : le passage successif de l'aristocratie à l'oligarchie, à la démocratie et à la tyrannie ; toutes ces formes étaient du reste considérées par lui comme défectueuses ; l'état parfait n'existait que dans notre pexisée, son modèle était supraterrestre ; dès avant le Christ, il préparait la formule que le royaume de la justice n'est pas de ce monde et, avant saint Augustin, il traçait le plan de la cité idéale, celle de Dieu. Aristote critique la loi de succession des formes politiques proposée par Platon ; cependant l'un et l'autre, malgré les divergences radicales de leurs méthodes et de leurs conclusions, ne conçoivent pas autrement l'histoire que comme la suiïcession continue de formes sociales dans un cercle.
C'est surtout dans sa physique et sa métaphysique que le grand péripatéticien s'élève à la conception d'une loi de continuité du progrès ; la nature ne peut se contenter d'aucune forme imparfaite ; un désir infini la pousse sans cesse
(1) De VHumanité, 1840. Déjà longtemps avant, saint Paul avait dit que la Société est un x^orps unique en Christ.
vers le mieux ; le minéral aspire à la vie du végétal, celuici à la vie de l'animal ; l'animal aspire à la vie de l'homme, ce dernier à la vie divine. Chacun de ces stades renferme le précédent avec quelque chose en plus; il en diffère tout en le continuant. Ceci prépare Darwin et H. Spencer, tout comme Heraclite annonçait Hegel. Toutefois, d'après Aristote, cette évolution aboutit à un but final où « il faut s'arrêter ». Ce but final est Dieu qui est aussi le moteur premier, la cause initiale et finale elle-même immobile. C'est par cette théologie et cette métaphysique que pourra pendant des siècles dominer le catholicisme, tandis que les observations réellement scientifiques du Maître^ mises au second plan ne seront dignement appréciées que par quelques intelligeaces d^ élite surtout à partir de Thomas d'Aquin. Dans la pensée d'Aristote, l'çvolution bien que progressive suivant une loi continue, constitue un retour constant de l'efîet à la cause ; celle-ci est considérée à la fois comme le moteur, k mobile et le but universels. Dans la science politique, où il est bien moins systématique comme dans La plupart des sciences particulières où il est avant tout observateur, il s'attache surtout aux révolutions des forages politiques, mais il en pénètre les conditions profoniles spécialement l'inégalité des fortunes. L'histoire économique des cités grecques et leur absorption finale d^is de grands empires n'étaient-elles pas l'image de l'évolution de leurs formes propriétaires? Toutefois sa conception de la dynamique sociologique reste une représenta- tion circulaire.
Au point où nous sommes arrivés, de grandes lois sociologiques abstraites émergent avec uae clarté de plus en plus vive des croyances d'abord religieuses, puis métaphysiques et finalement en partie positives, relatives au
progrès ; les sociétés sont, dans leur ensemble et dans la plupart de leurs fonctions' et de leurs organes, conçues comme variables; ces variations sont considérées comme reliées entre elles par des liens de corrélation et de continuité d'où sortira plus tard la notion plus nette d'une hérédité collective. L'évolution même des croyances et des doctrines relatives au progrès nous montre en action ces différentes lois ; les diverses écoles théologiques et métaphysiques ne voient sans doute pas elles-mêmes combien elles se rattachent les unes aux autres ; mais leur continuité et leur solidarité réelles, malgré leurs antagonismes souvent violents, seront dans la suite démontrées en fait par leur absorption dans des croyances syncrétiques ; de même la solidarité et la continuité de l'espèce humaine seront réalisées par la fusipn dans de vastes empires de toutes les cités particulières dont les contrastes et les inimitiés, comme entre- Sparte et Athènes, semblaient irréductibles et inconciliables. Cette synthèse s'opère par Alexandre le Grand et par la puissance romaine qui coordonnèrent des masses de plus en plus considérables et différenciées du genre humain dans des Etats supérieurs.
Après Platon et Aristote, la transformation des croyances et des doctrines philosophiques s'effectue parallèlement à celle des autres institutions sociales. Déjà avec Diogène (414-324) l'école cynique avait nié la patrie ; son chef se vantait de n'avoir droit de cité nulle part. Gratès disait que sa patrie à lui était le mépris de l'opinion des autres ; la patrie n'était plus l'enceinte d'une ville; l'homme est citoyen de l'univers.
Les Epicuriens se détachent systématiquement des affaires publiques. « N'y mettez pas la main, dit Epicure (341-270), à moins que quelque puissance supérieure ne
VOUS y contraigne. » Ce qui est important, c'est la théorie d'Epieufe relative à Thomme primitif, théorie reprise par Lucrèce et confirmée par la science moderne *.
Rome n'a pas besoin de refaire toute l'évolution métaphysique de la Grèce", elle s'assimile rapidement ce stade de civilisation dont l'évolution est en partie accomplie. Vainement les Stoïciens tentent de reconstituer une science politique ; Zenon, Cléanthe, Ghrysippe écrivent de nombreux traités sur le gouvernement des Etats. Leur conception sociale à la fois individualiste et fraternitaire est en contradiction avec les nécessités positives de la politique. D'après Pseudo-Plutarque 2, c Zenon, dans son traité sur le gouvernement, s'est proposé de nous montrer que nous ne sommes pas les habitants de tel dème ou de telle ville, séparés les^ uns des autres par un droit particulier et des lois exclusives, mais que nous devons voir dans tous les hommes des concitoyens, comme si nous appartenions tous au même dème et à la même cité. » Il concevait de même le Dieu de l'univers. L'idée de la cité universelle est exprimée par Sénèque ', par Plutarque * et par Marc- Aurèle, lequel disait : « Comme Antonin, j'ai Rome pour patrie ; comme homme, le monde. »
Epictète ajoutait, parlant des esclaves : t Rappelez-vous qu'ils sont par nature, vos semblables, vos frères, la descendance de Dieu s.
Malheureusement, en fait, la puissance romaine, de
(1) Lire la Morale (TEpicure, par Guyau, notamment le chapitre intitulé le progrès dans VHumanilé,
(2) Fortune d'Alexandre, i.
(3) Ad Marciam, 4 ; id., De Iranquillitate, 14.
(4) De exsilio.
(5) Disc, I, 13.
même que la propriété quiritaine et l'esclavage, était fondée sur la conquête ; la structure sociale du temps était surtout autoritaire et militaire ; le progrès vers la fraternité ne pouvait s'effectuer que par la rupture même de l'organisation romaine.
Tandis qu'Epicure et son élève Lucrèce, continuaient Démocrite tout en abandonnant sa métaphysique et fondaient le progrès humain sur la sensibilité de plus en plus exquise de l'homme à la douleur et au plaisir et par conséquent sur une adaptation de plus en plus exacte à ses intérêts mieux compris, tandis que Lucrèce notamment, dans ses vers immortels, exposait d'une façon magistrale les progrès successifs de l'espèce humaine depuis ses origines les plus grossières et concevait la dynamique sociale aussi bien qu'universelle comme un enchaînement continu d'effets et de causes sans aucune intervention d'une volonté rectrice *, l'école stoïcienne retombait dans l'idéalisme absolu du moi individuel exclusif de toute conception positive du progrès. La notion du libre arbitre humain apparaissait pour la première fois dans les croyances et dans la philosophie avec ses caractères inconditionnés ; des stoïciens la notion passera plus tard dans les écrits de Philon le Juif. C'est le commencement du divorce qui se prépare de plus en plus entre le monde réel et le monde idéal, entre l'empire romain et la pensée dominatrice et
(1) André Lefèvre. De Rerum natura, Introduction, p. xn et Lucrèce, V, 925-1457. 11 convient de noter aussi la vue exacte de réTolution par Lucrèce, confirmée par l'archéologie moderne, dans les vers suivants :
Arma antiquamanus, unguea denteaque fuerunt. Et lapides, et item siluarum fragmina ramt, Posterius ferri vis est xrisque reperta. Et prior xris erat quûm ferri cognitus usus.
De Rerum natura, V, 1281.
LE MONDE GRÉGO-RQMAIM .63
étroite bien qu'envahissante qui a animé ses développements successifs ; désormais on appellera libre Thomme vertueux, et esclave l'être vicieux, celui-ci soit-il placé sur le trône, et celui-là dans une prison. Et puis pour être vraiment libre, la volonté n*a-t-elle pas comme dernière ressource le suicide ?
Voilà les nobles mais décevantes pensées auxquelles se rattachent les hommes vertueux de cette période de transformation de TËtat romain ; quant à la masse des classes dirigeantes en Grèce et à Rome, elle tombe dans le pyrrhonisme ou plutôt dans un scepticisme bien réel et corrupteur dont le point de départ philosophique se trouve dans ridéalisme dialectique de Socrate et de Platon.
Cependant à cette époque, il ne faut pas s'y tromper, les progrès scientifiques sont considérables dans les centres intellectuels du monde romain ; malheureusement ils sont comme noyés dans les flots de la superstition générale et la banqueroute métaphysique leur enlève pour le moment toute influence rectrice et décisive sur le développement social.
C'est en vain qu'au m® siècle avant Jésus-Christ, Hikétas et Archimède, avec une pléiade de savants de tous les pays, élèvent les sciences mathématiques, physiques, mécaniques et astronomiques à un degré de perfection qu'elles ne dépasseront que difficilement et beaucoup plus tard. C'est en vain qu'Aristarque de Samos propose de substituer au système géocentrique d'Aristote l'hypothèse du mouvement de la terre autour du soleil et que sa théorie est adoptée par Séleucus de Séleucie, en Babylonie, ces découvertes contrarient les tendances générales ; la pensée collective refuse de se les assimiler et les rejettera longtemps encore ; cela dérange l'idéalisme d'un côté, la
religiosité de l'autre. Cette théorie scientifique est déclarée impie par les stoïciens, comme des siècles après elle continuera à Tètre par l'inquisition romaine ; elle est même répudiée par la science officielle représentée par Ptolémée le plus célèbre astronome d'Alexandrie. Il faudra attendre jusqu'à Copernic, Kepler, Galilée, la fin du déluge religieux qui va s'étendre de plus en plus.
Avec Polybe (202-120) l'histoire ne s'élève pas au-dessus de la conception du mouvement cyclique des sociétés : c tous les Etats, toutes les entreprises suivent la même marche ; toute chose s'élève, tend vers un certain état de perfection, enfin déchoit et tombe*. » C'est du reste aussi le fond de la pensée chez les stoïciens et par là ils ont avec le scepticisme et le pessimisme des rapports étroits qui se reconnaîtront encore mieux dans la mixture de toutes les superstitions religieuses et de toutes les métaphysiques qui se fera sous le Christianisme. Pour Sénèque le Philosophe, t la chaîne des événements obéit à une rotation éternelle * ». Plutarque croit que « la fatale destinée tourne continuellement donnant faveur tantôt à l'un, tantôt à l'autre» >. La philosophie métaphysique ne contient plus en elle, comme autrefois, toutes les sciences ; de leur côté les sciences particulières n'ont pas encore de philosophie. Les efforts scientifiques d'Ëuclide, d'Ëratosthène, d'Apollonius de Perga, d'Arystille et de Timocharus, puis d'IIipparqùe en géométrie, en astronomie et en géographie, de Galien en médecine, seront stériles pendant longtemps; toute l'Europe végétera pendant quinze siècles sur
(1) Hist. de la Rep, Rom.y vi, frag. «,
(2) Quaesl, nat,^ i, 35.
(3) Vie de Paul Emile.
ce fond scientifique qu'elle ne saura pas même toujours conserver intégralement.
Ne l'oublions pas cependant, tous ces états de conscience collective, et notamment toutes ces croyances relatives au Progrès sont déterminés, comme les effets le sont par leurs causes, non seulement par l'état social présent, mais par tous les états sociaux antécédents et spécialement par la longue chaîne des croyances qui rattache, par tous les anneaux que nous venons de dérouler, les doctrines actuelles aux superstitions primitives les plus grossières ; le développement de la conscience et du champ de la conscience est continu ; reste à voir si ce développement constitue un progrès également continu. Ceci est le problème théorique que nous aurons à scruter plus tard, problème dont Tépoque que nous abordons maintenant ainsi que le Christianisme et le moyen âge sont des éléments essentiels.
Si les systèmes philosophiques au commencement et dans la suite de la période impériale romaine ne nous fournissent plus de théories d'ensemble du progrès, la notion cependant n'en est pas perdue ; un double phénomène s'accomplit ; d'un côté, les vues concernant ces questions deviennent pour ainsi dire fragmentaires comme il arrive après la fin de toute grande période organique en philosophie, ensuite, et ceci est le plus remarquable, mais en rapport avec le phénomène précédent, une philosophie spéciale, à allure positive, c'est-à-dire basée par sa nature sur l'observation et la généralisation des faits se détache de l'ancienne métaphysique pour constituer ce que depuis on a appelé la Philosophie de l'histoire.
Cicéron (107-44) signale à diverses reprises le progrès De Greef. 5
de la philosophie et de la science ^ ; de même Sénèque ; dans sa tragédie de Mpdée, le chœur au deuxième acte, annonce la découverte d'un nouveau monde.
Virgile (69-19) dont la lyre vibre à toutes les impressions du siècle comme celle de la plupart des grands poètes, est partagé entre deux tendances. Il parle d'un âge d'or, de Saturne, où la souffrance et le mal étaient inconnus, où tout était commun, où la Nature pourvoyait abondamment à tous les besoins, mais il croit que, dans un but bienfaisant, Jupiter priva l'homme de cette situation heureuse pour l'obliger à trouver dans son propre esprit et dans son application à la nature extérieure la satisfaction de ses désirs et afin que l'expérience lui fit créer les divers arts au cours d'un perfectionnement graduel *. Il combine ainsi l'idée d'une chute avec celle du progrès et l'une et l'autre avec la croyance aux cycles du monde. Dans son admirable Eglogue IV, il exprime au contraire l'idée que la simplicité, la paix, le bonheur, Tâge d'or en un mot seront finalement restaurés. En réalité les deux croyances ne sont pas contradictoires; une déchéance originelle ne s'oppose pas à une rédemption finale ; il appartenait à ce grand poète, précurseur du Christianisme, de le prophétiser.
Horace (64-7) est au contraire pessimiste dans des vers restés célèbres, mais c'est surtout le reflet de la dégénérescence des idées religieuses et morales des hautes classes de son temps ; ailleurs il décrit parfaitement l'état primitif de sauvagerie et le progrès des arts et des institutions'. Le
(1) Académies, i, 4; ii, 5. De legibm, i, 9,
(2) Géoryiques, i, 120-149.
(3) Ode 6, liv. III. Satires, I, sat., 8.
LE MONDE GRÉGO-ROMâIN 67
décadent Ovide est naturellemeat pessimiate jusqae dans ses aimables Métamorphoses :
Aurea prima sata est aetas,..
Non galeae, non ensit erant : $inemilitù usu
Mollia securae peragebant otiagentes i.
Il faut mettre toutes ces impressions poétiques en rapport avec les années correspondantes de cette période complexe de la civilisation romaine ; mais ces états d'âme individuels montrent les conflits auxquels est livrée à ce moment la conscience collective. Lucrèce lui-même, malgré son admirable conception des origines primitives de l'espèce humaine et des conquêtes successives qu'elle a réar Usées, ne déclare- t-il pas aussi que ce monde comme toutes les choses mortelles doit périr ? Il est vrai que, dans ces limites, cette croyance n'a rien d'antiscientifique :
Multosque per annos SusteiUata ruet moles et machina mundù
Cela n'a rien de commun avec le retour d'Ovide à la croyance banale et populaire des quatre âges de dégénérescence continue complétée par la légende que Jupiter s'est rappelé qu'il est écrit dans le livre du Destin que le temps doit venir où tout doit périr ^.
La science au contraire et quelques représentants de la
(1) Liv. I.
(2) Métamorphoses j i, 8^150. Il faut noter son récit relatif à la dégénérescence de* la colonie de Tomes sur les bords de la mer Koire. Il y signale l'abandon du jardinage, l'oubli des arts textiles et Tusage barbare des yètements de peau. Mais s'y agit-U bien, comme le croit M. Tylor d'une dégénérescence bien caractérisée? Ovide signale le fait comme général sur le rivage du Pont-Euxin. Ces po|MilatioDS bien que mêlées de colons grecs et romains étaient barbares et continuellement inquiétées par les incursions des Sarmales, • himUs ab agrieola vix sinit Ula fodi ». S'agit-il bien d'u^e rétrogradation ? « Palladis uti arte Tomitanae non didîcere nurus, » Le texte ne paraît pas décisif. Ovide, Ex Ponto, III, 8 ; voir aussi Grote, History of Greece, XII, p. 641 et suivantes.
philosophie ne désespèrent pas encore. Pline TAncien. engage à « avoir la ferme confîance que les âges vont vers' un perfectionnement continu ». Sénèque, dans une maxime profonde, établit, pour ainsi dire en passant et sans doute sans pénétrer lui-même Tétendue de son idée, un des principes fondamentaux de la sociologie : < non fit statim ex diverso in diversum transitus », c'est-à-dire la négation des variations brusques, des cataclysmes sociaux et comme conséquence, la loi de continuité et d'hérédité».
Cette loi de continuité devait se dégager naturellement de rhistoire romaine à la fois si régulière et si longue dans ses développements ; l'idée d'une histoire universelle devait être le résultat de l'Empire universel de Rome ; le Christianisme y ajoutera plus tard la conscience d'une unité spirituelle de l'espèce humaine, formulée du reste déjà partiellement par la philosophie ; il le fera, il est vrai, sous une forme théologique, mais telles sont les conditions mêmes de l'évolution de l'intelligence collective.
Florus, le contemporain de Tacite et de Pline dont M. V. Duruy trouve uniquement à dire « qu'il laissa un abrégé emphatique de l'histoire romaine », eut cependant cette supériorité sur les autres historiens d'essayer de coordonner les faits sociaux d'une longue série de siècles et de jeter les fondements de la philosophie de l'histoire. Certes nous avons déjà rencontré ailleurs sa conception de l'analogie de la vie des sociétés avec celle des individus; mais, ce qui est capital, c'est qu'il en fait le cadre même de son travail, le fonctionnement d'ensemble auquel il ramène toutes les activités spéciales et en apparence parfois divergentes de la civilisation romaine. D'après lui, les
(i) Hist. Natur., xix, 1-4.
nations passent par les mêmes âges que les individus; il assimile le peuple romain avec ses développements successifs à un seul individu. Son premier âge, comprenant deux cent cinquante ans, s'écoule sous les rois; c'est son enfance ; il se dispute avec les voisins autour de son berceau. Le deuxième âge s'étend du consulat de Brutus et de Collatinus jusqu'à celui d'Appius Glaudius et des deux Fulvius ; il embrasse une durée égale à celle du premier, et comprend la conquête de l'Italie; c'est la période entièrement guerrière de la jeunesse. Le troisième âge, celui de la maturité, est de deux cents ans et s'arrête à César Auguste; c'est celui de la conquête du monde, de l'apogée de l'Empire. Le quatrième âge englobe toute la période suivante jusqu'à l'époque où écrit Florus ; il comprend aussi deux cents années, c'est la période de la vieillesse et de la faiblesse sauf que maintenant, sous Trajan, contrairement à l'attente générale, la vieillesse de l'Empire, comme par une renaissance juvénile fleurit avec une nouvelle vigueur.
Ces divisions étaient en réalité superficielles et artificielles ; les faits sociaux que Florus tentait de coordonner en un système de philosophie historique n'embrassaient aussi qu'une certaine classe de phénomènes sociaux les plus apparents, ceux relatifs à la croissance politique de la puissance romaine. L'évolution économique, familiale, artistique, scientifique, morale et juridique restait presque totalement inaperçue. L'auteur observait cependant fort bien l'état de décrépitude de cette structure malgré certains retours de vigueur de plus en plus rares. En vérité l'empire romain, en tant que structure sociale d'une espèce particulière, déclinait et se préparait à mourir, comme étaient mortes la cité grecque et' les anciennes cités
latines, comme avaient succombé d'autres empires moins complexes mais très étendus et une iiiiiaité de formes primitives. Avec l'accroissement de l'Etat par la conquête, s'étaient accrues aussi toutes les inégalité&sociales. La terre était devenue un monopole, le Sénat et l'Empire l'étaient devenus également ; l'équilibre ancien était détruit ; il n'y avait plus en présence qu'une plèbe et nn empereur, celuici à la fois maître et esclave de la force militaire, génie malfaisant qui préside à la naissance et à la mort de Rome.
Maintenant la chute et en même temps la transformation des croyances sociales et morales vont se précipiter, mais toujours avec une régularité et une continuité admirables ; la notion et le fait du progrès vont décliner pendant des siècles bien que la dissolution de l'ancienne philosophie et l'avènement d'une foi nouvelle, sous sa forme théologique provisoire, puissent être relativement considérés eux-mêmes comme des facteurs favorables à des développements progressifs ultérieurs.
La conquête romaine par ses extensions successives n mis en contact et fusionné non seulement des choses cl des hommes, mais des croyances qui elles-mêmes sont déjà le produit coordonné de lentes acquisitions antérieures dont le fond laisse toujours apparaître l'insondable abîme des superstitions primitives ramenées de temps à autre à la surface par les remous sociaux. Une mixture étrange d'égyptianisme, de judaïsme, de bouddhisme, de polythéisme hellénique et de mysticisme, de sorcellerie et de spiritisme, énerve et trouble les intelligences et c'est dans ce délire général qu'agonisent et meurent enfin les derniers représentants de la philosophie antique.
Jésus n'est qu'un nom, une date dans l'histoire ; le christianisme et l'Evangile sont une doctrine qui n'est l'émanation ni d'un dieu ni d'un homme mais de la conscience collective de toute une civilisation. La Judée s'était, comme société particulière, ainsi que d'autres sociétés, élevée à des conceptions théologico-philosophique» qui elles-mêmes du reste n'étaient pas originales mais en partie produites par le contact et le mélange de croyances étrangères, égyptiennes et asiatiques.
La Judée, comme toutes les civilisations^ avait parcouru
les divers stades des croyances religieuses, depuis le culte des esprits et des idoles, jusqu'à un monothéisme plus ou moins épuré. Les écrits rabbiniques parlent sans cesse de la science et du pouvoir magiques de Salomon ; il est non seulement le roi de la terre entière, mais le souverain des bons et des mauvais esprits ; il a le pouvoir de les faire sortir et de les introduire du corps des hommes dans celui des animaux. Les Hébreux avaient eu leurs sorciers, inspirés par « des esprits familiers », leurs magiciens, des voyants ; plus tard ils eurent leurs prophètes ; Samuel évoquait le tonnerre et la pluie. Avant TEvangile, des prophètes, des voyants, vêtus de peaux de moutons ou de chèvres se retiraient dans les montagnes, les déserts et les cavernes et prêchaient la bonne parole, la venue des temps meilleurs. Nous retrouvons en Judée, dans les livres de Daniel et d'Henoch, la même philosophie que dans le cycle des poèmes prophétiques romains et que dans Virgile. Deux anciens prophètes devaient ressusciter pour servir de précurseurs au Messie. Renan considère l'auteur du livre de Daniel, avec une certaine exagération, comme le fondateur de la philosophie de l'histoire : « l'auteur du livre de Daniel, vrai créateur de la philosophie de l'histoire, avait pour la première fois osé ne voir dans le mouvement du monde et la succession des empires qu'une fonction subordonnée aux destinées du peuple Juif*. » Bossuet ne fera que développer cette théorie qu'Hegel et les métaphysiciens allemands étendront à la philosophie de l'histoire en attribuant à des civilisations successives des fonctions prédéterminées et systématiques dans l'évolution générale.
(1) Esaïe, viii, 19.
Ce qui est important, c'est qu'avant l'avènement du christianisme, l'âge d'or en Perse, dans l'Inde dans le monde gréco-romain, dans la Judée, n'est plus, dans les croyances collectives, placé à l'origine mais à la fin de l'histoire. La femme Yierge-mère écrase la tète du serpent; c'était la revanche de la chute originelle ; la même légende se rencontre partout. L'idéal est en avant, c'est une vision encore obscure, mais elle se précisera avec les siècles. Ce qui est pire, c'est la tendance universelle à extérioriser cet idéal au monde terrestre, à le placer dans le Ciel ; mais puisque cet idéal était de par l'héritage spirituel de la religion et de la métaphysique considéré comme une finalité fixe et absolue, n'était-il pas préférable en somme que cet absolu fut chassé de ce monde puisqu'il n'est pas conciliable avec ce dernier? Ce que la croyance instinctive opérait sans s'en douter, n'est-ce pas le résultat que la philosophie positive saura réaliser bien des siècles plus tard ?
A côté de cette croyance à un âge d'or final, persiste cependant partout aussi et souvent dans les mêmes légendes et les mêmes écrits, comme pour attester par ce mélange l'obscurcissement général des consciences, la croyance à la fin du monde ou à son renouvellement à la suite d'une destruction complète effectuée généralement par le feu. C'est la menace dont les prophètes-réformateurs usent contre les populations terrifiées. Cette doctrine était du reste essentiellement orientale ; de l'Orient la théorie de vastes cycles chronologiques avait réapparu en Grèce peut-être comme une légende orphique*, dans tous les cas, dans Iç monde givco-latin, comme un dogme de la philosophie stoïcienne. D'après celle-ci, les mondes étaient
(1) Creuzer. Symbolique^ m, 315 et suiv.
éternellement et successivement créés par Dieu qui est Tâme de TUnivers ; chaque nouvelle création était la reproduction exacte de la précédente et chaque chose sans exception tournait dans chaque monde, depuis le commencement jusqu'à la fin, dans le même ordre suivant un mou-^ vement circiilaire. A des périodes fixes, tout était détruit par le feu et le monde recommençait à nouveau ^
Cette conception était cependant trop compliquée pour les prophètes et les propagandistes populaires, les uns préconisaient simplement un âge d*or final soit terrestre soit extra-terrestre, les autres, les pessimistes, la destruction et la fin définitive du monde avec un jugement dernier, la récompense des justes et le châtiment des méchants. Aux plus mauvaises heures de misère et de désespérance du moyen âge , ce sera cette dernière croyance qui dominera.
La réforme évangélique, au moins dans ses origines, dépasse certainement ces dogmes métaphysiques et ces superstitions grossières ; elle revêt un caractère nettement progressif; le renouvellement du monde qu'elle a en vue est un renouvellement social et surtout un perfectionnement moral. Le Christianisme proclama la supériorité de la loi de Jésus sur celle de Moïse sans renier cependant ses liens de filiation avec cette dernière ; il reconnaît en ce qui concerne le passé et la foi nouvelle le principe sociologique de continuité, mais lui-même s'affirme comme un idéal fixe, comme un arrêt dans l'évolution.
Ce que le Christianisme se sent et est réellement impuissant à résoudre, si ce n'est pas des conseils, ce sont les problèmes sociaux fondamentaux de la civilisation de son
(l) Némesius. De Natura Hominum; C. 38. — Cicero. Natura DeO' rum^ 11, 46. — Origène. Contra Cels,^ iv.
temps. Il abdique en politique : c Rendez à Gésar ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, > c'est-à-dire payez le tribut signe de la soumission politique et conservez, comme Tavaient dit les stoïciens, votre liberté de cons* cience. c Mon royaume n*est pas de ce monde. 9 Cela cependant est grave ; c*est un des stades de Tirrémédiable dégénérescence de l'Empire; il est atteint dans ses formes intellectuelles et morales les plus hautes; peu à peu il sera réduit à ses fonctions réflexes et automatiques jusqu'à ce que son organisme entier se disloque et se dissolve. Plus tard, quand de aouvelles structures politiques seront nées des dépouilles romaines, le Christianisme leur insufflera son esprit, mais il ne le fera qu'en se pliant lui-même aux conditions nouvelles, il ne sera plus le Christianisme mais l'Eglise Catholique avec, au sommet de sa hiérarchie, la puissance pontificale.
Maintenant que la propriété romaine et le droit romain qui ont abouti aux plus odieux monopoles continuent leur évolution fatale, les barbares s'empareront de cet héritage dans lequel la masse est et se sait sans intérêt; le Christianisme n'y peut rien ; l'égalité qu'il préconise est extramondaine, ni politique, ni économique, mais c les riches entreront difficilement dans le royaume des Cieux » ; quand cependant la religion nouvelle sera devenue celle des puissances, des accommodements avantageux se feront entre le ciel et la terre; à la masse des miséreux, le Christia-* nisme, comme le Bouddhisme, n'apporte que des conseils de résignation et la foi en une justice économique posthume ; Moïse avait au moins conduit son peuple en vue de la terre promise ; Jésus ne lui laisse entrevoir que le ciel, ce vide infini qu'il remplit de toutes les aspirations des déshérités de ce monde vers le bonheur. Au ciel est la cité
promise où < les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers* ».
Jésus, fils de Dieu, rachète donc, il est vrai, les hommes de leur chute originelle, mais cette rédemption est surtout morale et, à vrai dire, idéale ; aussi, sur terre, le catholicisme pourra-t-il plus tard, même en invoquant les textes évangéliques, s'abaisser aux plus honteuses compromissions jusqu'à défendre l'esclavage en plein xvn® siècle par l'organe de Bossuet, lui-même servile adorateur de la monarchie absolue. Dans les paroles de Jésus, l'Eglise trouvera aussi des arguments pour imposer sa suprématie au pouvoir temporel et alimenter ce conflit entre les deux puissances qui sera le grand problème du moyen âge. Jésus n'a-t-il pas dit à Pierre « Fais paître mes brebis » ; n*a-t-il pas promis à ses apôtres que : « tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel ; tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel ' ? »
Cependant, pour le moment, la situation générale n'est pas à la révolte ; la faiblesse de la religion naissante impose la résignation : « Que toute personne soit soumise aux puissances supérieures. Toute puissance vient de Dieu, celui qui s'oppose aux puissances s'oppose à l'ordre de Dieu... Le prince est le ministre de Dieu pour exercer sa vengeance. > Et ce n'est pas seulement aux autorités bonnes et modérées, mais aux plus arbitraires qu'il faut respectueusement se soumettre^. Tandis que saint Pierre dit : « Soyez soumis à vos maîtres lors même qu'ils sont fâcheux et malfaisants », au moyen âge saint Thomas d'Aquin ne reconnaîtra l'autorité que modo sUjusta.
(1) Matthieu, xviii, 18.
(2) Saint Paul, Rom.jXiii, i, 7.
(3) Id., I Corinth., xii, 12 ; Coloss., m, ii.
Cepeadant d'après Paul et les apôtres, Tobéissance nu s'applique pas au domaine de la foi; ils proclamenl le droit de résistance, mais passive seulement et par le martyre, dans le principe. Les principes de l'égalité, de la fraternité, de Tunité humaines auxquels s'était déjà élevée la philosophie passent dans la nouvelle doctrine et par là descendent des hauteurs philosophiques dans les croyances populaires. < Il y a plusieurs membres, mais il n'y a qu'un seul corps. » c II n'y a ni gentils ni juifs, ni circoncis, ni incirconcis, ni barbares, ni Scythes, ni esclaves, ni libres, mais Jésus-Christ est en tous. » D'après saint Jean Chrysostome : € la loi humaine peut reconnaître des différences qu'elle a instituées, mais tout cela est nul aux yeux du seigneur commun qui est le bienfaiteur de tous*. » Ainsi toutes les institutions ofiicielles inégalitaires et autoritaires sont contestées ; au fond, à ses origines, le Christianisme est anarchiste et comnàuniste ; toutefois sa propagande ne se fait que par la persuasion et le martyr jusqu'au jour où il deviendra lui-même une puissance. La révolution dans les idées se fait réellement à ce moment dans les masses et non point par l'intermédiaire direct des philosophes et des savants, car ils se tiennent généralement en dehors et à l'écart du mouvement autant par égoïsme de classe que par inintelligence réelle de leur milieu, mais par des propagandistes à peine supérieurs au niveau de la population. « N'est-il pas déplorable, écrit Gécilius, d'entendre des gens sans études, sans lettres sans connaissance même des arts les plus vulgaires, décider des questions les plus hautes ? >
Ces croyances nouvelles qui maintenant semblaient
(1) HoméUe 22, sur VEpit, aux Ephésiens.
remplir l'air ambiaat étaient cependant, nous l'avons constaté, les filles bien naturelles de toute l'évolution antérieure et elles étaient elles-mêmes liées à l'évolution sociale générale depuis ses plus faibles commencements jusqu'à la gi>ande structure impériale qui allait se transformer à son tour.
Ce qui est important pour la philosophie du progrès, c'est que le christianisme lui-même ne se présentait pas comme une innovation radicale, sans attaches avec le passé. Au contraire, notamment dans le sermon sur la montagne et plus tard dans la lettre aux Hébreux,Jésus et saint Paul le montrent comme préparé dès le commencement de l'histoire mais proclamé seulement lorsque la plénitude du temps fut accomplie; ce lien traditionnel était un des arguments des premiers propagandistes chrétiens. Ils proclamaient qu'il y avait eu certains stages progressifs dans la révélation, une certaine éducation du genre humain sagement graduée par la Providence. Cette série de révélations avait toujours été en rapport avec les capacités de l'espèce et adaptée à ses besoins ; la dernière en était le couronnement, elle était la vérité absolue, la vie parfaite en Christ ; l'avènement de celui-ci était envisagé comme devant opérer progressivement sur l'humanité de la même manière que le levain agit sur la farine jusqu'à la transformation complète de la masse *. Ainsi, d'après les formulateurs de la religion nouvelle, cette dernière était la continuation des croyances anciennes , celles-ci avaient parcouru des stades progressifs suivant un itinéraire tracé par la Providence, et la forme actuelle était l'idéal absolu qui devait s'impo&er de plus en plus à l'universalité des
(1) R. Flint. Historyof philosophy ofhistory.
hommes. La conception de la continuité dans l'évolution était donc subordonnée à un plan préexistant et artificiel et à une fin fixe et absolue en tant qu'idéale et dont l'extension seule à la masse du genre humain pouvait être différée pendant le temps matériellement nécessaire pour que cette dernière fût ralliée à la foi commune. Les événements, c'està-dire l'histoire elle-même, se chtirgèrent de la rectification de cette hypothèse idéaliste et optimiste ; ce ne fut pas le Christianisme qui transforma la société, ce fut au contraire la société qui imposa au Christianisme de se conformer aux conditions du type général de structure. Celui-ci n'avait pas cessé d'évoluer et de se modifier dans son ensemble et dans chacun de ses organes; Tavènement des croyances chrétiennes avait fait partie intégrante de ces mutations déterminées non pas par une cause première providentielle mais par tous les états sociaux antécédents; cette évolution n'allait pas s'arrêter mais se poursuivre, contrairement à rUlusion de tous les réformateurs idéalistes absolus et da la faiblesse humaine qui veut toujours trouver un gîte définitif là où il n'y a tout au plus qu'une hôtellerie de passage.
Le Christianisme au surplus, comme nous l'avons vu, s'était lui-même reconnu impuissant dans lé drame social qui angoissait l'ancien monde; ses formules de résignation, de fraternité, de sacrifice allaient surtout servir à faciliter la transitioja du régime qui se disloquait vers les institutions nouvelles au sein desquelles il jouera aussi son rôle dans la suite mais également transformé sous le nom de Catholicisme. Celui-ci laissa en définitive protester les promesses du Christianisme primitif relativement aux principaux problèmes dont l'ensemble constituait la question sociale de son temps.
Elle était déjà bien illusoire la doctrine des apôtres sur Tesclavage : en Jésus-Christ, il n'y a point d'esclaves, tous les hommes sont libres et égaux, mais Tesclave doit obéir à son maître, le maître être doux envers son esclave. La philosophie avait proclamé et conseillé tout cela avant Jésus. C'étaient là des aphorismes et des enseignements moraux excellents, mais qui ne concordaient guère avec la réalité de la vie pratique et le droit positif. En fait le Christianisme, devenu l'Eglise Catholique, s'assimile parfaitement l'esclavage et le servage j.usqu'à la veille de la Révolution française de même qu'il s'inféode au despotisme séculier quand il ne réussit pas lui-même à se subalterniser le pouvoir temporel. Saint Augustin, saint Thomas, Bossuet ont admis la justice de l'esclavage.
En ce qui concerne la propriété dont les formes sont si intimement liées à celles du travail, Jésus avait dit : < Si vous voulez être parfait, vendez tous vos biens et donnezles aux pauvres*. > De là les premières communautés chrétiennes. Saint Justin avait ajouté : « Nous apportons tout ce que nous possédons et nous partageons tout avec les indigents* », ce que Tertullien précisait ainsi : € Tout est commun entre nous excepté les femmes*. » Cet abandon était volontaire ; le propriétaire, le riche devenait ainsi le dispensateur, l'organe de la distribution économique ; abandonnant son bien à la communauté, il en restait généralement le directeur et dans tous les cas, quel qu'il fût, le directeur devenait le dispensateur de la richesse.
Saint Ambroise était nettement communiste ; le communisme économique naissait, naturellement, de la constilu-
(1) Matthieu, xix, 20-23.
(2) Apolog., V, 14.
(3) Apolog,, ch. xxxix.
lion de la propriété romaine en un monopole très restreint : c la terre a été donnée en commun aux riches et aux pauvres. Pourquoi, riches, vous en arrogez-vous seuls la propriété * » ? « La nature a mis en commun toutes choses pour l'usage de tous... La nature a créé le droit commun. L'usurpation a fait le droit privé *. »
En se répandant dans le monde, le Christianisme ne tarde guère à s'accommoder aux circonstances. Déjà, pour saint Clément d'Alexandrie, il ne faut pas renoncer aux richesses, mais simplement les mépriser : c Lorsqu'il nous est ordonné de renoncer à toutes richesses et de vendre tous nos biens, il faut entendre ces paroles, des passions et des mauvais sentiments de notre esprit. » Saint Augustin compare la société au corps individuel dont elle suit les mêmes phases de développement. Ce qui est plus important et^en grande partie original, c'est que, d'après lui, l'ordre social et par conséquent le progrès sont providentiels, susceptibles de variations, d'augmentation et de diminution : c Dieu sait ce qui convient à chaque âge, à chaque temps ; il change, il ajoute, il ôte. Toutes ces modifications dont la raison nous échappe forment dans ses desseins une belle harmonie ; c'est comme le chant magnifique d'un grand artiste. » Et ailleurs : c Deus ordinem seculorum tanquam pulcherrimum carmen ex quibus quasi antithetis illustravit^.^ Il fonde le droit de propriété, sur le droit de souveraineté qui est le créateur du droit humain ;"contester le premier, c'est mettre en doute le deuxième. Désormais la réconciliation est faite entre la doctrine chrétienne, la propriété et le principe d'autorité.
(1) De Nabuthe lesraelita, ch. i, 2.
(2) Id. De Officiis, liv. I, ch. xxviii.
(3) Cité de Dieu, xi, 18.
De Greef. £ 6
fô L'ÉVOLUTIO!? DES CROYANCES ET DES DOCTRINFf?
Cette réconciliation était d'autant plus facile av^ec les prinoee, que Tôrtullien et aaint Ambroise ont pu constater avec raison que, malgré le& persécutions- dirigées contre les chrétiens^ il ne se trouva pas cependant jamais parmi ces derniers» de tyrannicide; le respect de Tautorité souveraine fut la doctrine des^ pères de TÉglise pendant les quatre premiers siècles ; la lutte entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel j compris toutes ses conséquencesi le droit d'insurrection et de régicide, appartient au temps où le Christianisme est devenu lui-même un pouvoir ofûoiel.
La même évolution naturelle sieifectue- insensiblement au point de vue de la liberté de conscience ; elle découlait directement de la notion du libre arbitre proclamée par la philosophie stoïcienne et était à peu près le seul refuge des malheureux et des réformateurs sociaux ou plutôt moraux de ce tempsv L'Eglise encore débile avait besoin de tolérance. < Nous demandons le droit commun, écrivait Athénagore, nous demandons à ne point être haïs et per^ sécutéspour le seul motif que nous nous nommons chrétiens ^ » c La religion est la seule chose' où la> liberté ait élu domicile. Bile est, par-dessus tout volontaire, et nul ne peut être forcé au adorer ce qu'il ne veut pas. Il peut le feindre, mais non pas le vouloir. Quelques^ns^ vaincus par lacrainte des^upplices, ou parles torturesdles-orêmes, ont pu consentir à des sacrifices exécrables, mais' une fois libces, ils retournent à Dieu et essaient de Tapaiser par les prières et les larimes'. >• TertuHiea revendiquait dans les mêmes termes- la libeoté de la pensée et de la foi. Voilà*
(1) Apolog., 2.
(2) Lactance. Epitom. Divin. Instit.y cb. uv.
les doctrines de l'Eglise naissante. Quant à l'Eglise triomphante, ses persécutions contre les Ariens, et, en Afrique contre les Donatistes, inaugurent dignement ses longues atrocités et son despotisme épouvantable, de même que le retour aux principes de tolérance caractérise, déjà actuellement, son déclin dans les pays qui ont échappé à sa domination. Ce fut saint Augustin qui fut le principal auteur de cette transformation de la doctrine évangélique ; ici encore une fois, comme pour l'esclavage, il mérita d'inspirer Bossuet. Ce fut lui aussi qui, spécialement dans sa controverse avec Pelage, élabora la doctrine métaphysique de l'accord du libre arbitre avec la nécessité, doctrine qui se parfît lors de la lutte entre les Arminiens et les Calvinistes-.
A partir de ce moment, l'ancien royaume communiste, fraternitaire et idéal de Dieu est perdu, de vue ; il s'identifie av3C celui de l'Eglise.
Que devenait dans cette transformation sociale la conception du progrès ? Nous l'avons retrouvée dans l'Evangile à l'état d'idéal fixe, désormais connu par la seule révélation,, et qui n'a plus qu'à se faire accepter par tout le genre humain. En fait, l'humanité allait chercher son salut en Dieu, l'auteur et la fin de toutes choses ; l'amour de Dieu en vue du salut, surtout individuel, et dès lors égoïste, allait être la grande préoccupation du chrétien. C'est ce qui est déjà parfaitement indiqué dans la célèbre Lettre à Diognète S personnage officiel du temps de Marc-Aurèle et que l'on suppose même contemporain des Apôtres. Le dogme de la Rédemption y est expliqué ; le salut y est promis comme récompense de la foi; Dieu est l'idéal*
(1) Pati^m Apoitolicorum opera^ éd.. Hefele, p. 304 et xcii des Prolegomena,
qu'il faut imiter, c Si tu Taimes, ce Dieu si bon, tu l'imiteras ; tu le peux, s'il le veut ; limiter voilà le bonheur, ce n'est pas être riche et puissant, ni oppresseur des faibles et des pauvres. > Dieu est Ja récompense promise à ceux qui confessent ce Dieu si bon, modèle parfait de toutes les vertus, et qui méprisent c ce qu'on nomme ici-bas la mort, car la mort réelle est celle qui condamne au feu éternel ceux qui auront méconnu Dieu ». On voit que l'imitation de Jésus-Christ contenait dès l'origine dans ses replis mystérieux non seulement l'amour chrétien mais le dogme des peines et des récompenses et notamment la menace du feu éternel qui préparait celle des bûchers de l'inquisition.
En réalité aucun idéal, pas plus celui de l'Eglise primitive que celui de la science, n'est fixe et invariable. Ces variations se . manifestent dès les commencements de l'Eglise relativement à sa conception du progrès. Les Gnostiques acceptaient le christianisme comme une œuvre divine de rédemption, mais essayaient de s'élever à une notion supérieure en expliquant la religion nouvelle par les principes de la spéculation orientale et en donnant des solutions plus complètes des problèmes les plus profonds de la théosophie : comment la matière est reliée à l'esprit, comment les formes existent, comment la forme religieuse moderne a été développée ; dans quelle mesure il faut tenir compte du mal; quel est le but où toutes choses tendent ; quels sont la place, le dessein et la destinée de l'humanité ; en quoi les religions antérieures au christianisme ont préparé et réalisé en partie ce dernier? Mais toutes ces questions étaient discutées et traitées en dehors des faits, sans aucun rapport avec la méthode historique et ses généralisations sociologiques. Toutes les hardies
formules et discussions gnostiques sur l'évolution, les émanations, les éons, le dualisme n'ont fourni aucune notion claire sur le progrès social.
Les Montanistes préparaient une conception plus large. D'après eux, le Christianisme était incomplet comme révélation ; ils proclamaient une rédemption spéciale moins restrictive; ils annonçaient le règne du Paraclet dont la venue avait été promise. Tertullien appliquait cette idée d'un nouveau développement progressif dans la défense de son hérésie à toute l'histoire religieuse : c Dans les œuvres de la grâce comme dans les œuvres de la nature, qui procèdent également du même Créateur, chaque chose se développe par des étapes successives et déterminées. De la graine du blé naît d'abord le bourgeon lequel peu à peu croît et forme la tige, qui produit la fleur qui à son tour est suivie du fruit lequel lui-même arrive par degrés à maturité. » Ainsi Iq royaume de justice se développe suivant certains stades. D'abord, la crainte de Dieu est éveillée par la voix de la nature, sous une loi révélée, ensuite vient l'enfance du peuple sous la loi et les prophètes ; plus tard, la jeunesse sous l'Evangile ; enfin le développement sous la maturité du genre humain s'opère par la nouvelle révélation du Saint-Esprit conformément à la doctrine de Montanus. Comment supposer que l'œuvre de Dieu reste immobile et ne fasse pas de mouvement progressif, alors que le royaume du mal s'élargit continuellement et acquiert une nouvelle puissance ? C'est ainsi que Tertullien empruntait à la décadence même de la société romaine des arguments en faveur de ce qu'il croyait être le progrès et ne l'était en somme que dans une très faible mesure. Son argumentation restait du reste purement théologique et un pessimiste aurait pu à bon droit lui demander com-
«6 DÉVOLUTION DES CROYANCES ET DES DOCTItlNES
ment le royaume de Satan pouvait s'étendre si ce n'est au détriment de celui de Dieu * ?
Il s'agissait ici non d'une évolution progressive naturelle et continue de'terminée par les seules actions et réactions des facteurs sociaux, mais d'une succession de révélations partant nécessairement de l'hypothèse d'une autorité révélatrice d'un plan prédéterminé en vue d'une finalité également certaine. La grande majorité des chrétiens orthodoxes admettait, avec les Montanistes, l'avènement d'un royaume matériel millénaire. Cette attente n'était pas seulement une interprétation inexacte des promesses de TEcriture, mais le sentiment que le règne du mal ne pouvait être détruit que par une manifestation surnaturelle et extérieure. Cette croyance impliquait au surplus déjà un certain manque de confiance dans la capacité inhérente au Christianisme pour la transforma-' tion sociale ' ; en outre la masse ne se contente pas et ne peut pas se contenter toujours d'une nourriture idéale et extra-terrestre ; le Christianisme sous peine de déchoir était condamné soit à réaliser sur terre son idéal, soit à se plier aux circonstances ambiantes comme la plus vulgaire des doctrines humaines quand elle veut passer de la théorie à l'acte ; dans cette accommodation au milieu social, le Christianisme ne recula pas devant les palinodies les plus honteuses.
Justin Martyr et Clément d'Alexandrie ouvrirent la voie de la réconciliation de la société chrétienne avec l'ancienne en montrant les rapports du christianisme avec le paganisme, et en insistant sur ce que la philosophie païenne
(1) Tertullien. De Virginibus v elandis, ch.i, " (2) R. Fiint. History of philosophy of history.
était une préparation providentielle des gentils à rEvamgile ; d'après eux, la Sagesse païenne avait été tirée des Ecritures juives. Ces appréciations n'étaient exactes qu'en ce qu'elles comportaient la conscience plus ou moins claire de la continuité d'un développement historique ; elles -étaient fausses spécialement en ce qu'elles perdaient de vue que la grande tentative de coordination philosophique de l'antiquité reposait en définitive sur un fonds scientifique important bien qu'insuffisant pour permettre cette coordination, fonds scientifique que le christianisme ne'gligeait et rejetait même systématiquement.
Cette absence à peu près complète de bases scientifiques est une des caractéristiques du Christianisme primitif; aussi, lorsqu'il déclare se rattacher à la philosophie antérieure, c'est à ses côtés les moins en rapport avec l'admirable développement rationnel du monde gréco-romain. Les idées d'Origène sur le cours de la création et de l'histoire sont empruntées au paganisme spiritualiste mais modifiées par les doctrines et les intérêts chrétiens ; elles dégénèrent «n un mysticisme vague au milieu duquel surnagejit quelques conceptions fécondes et profondes qui permettent de supposer que la conscience d'un développement social continu ne fut pas complètement per^ due. L'hypothèse d'Origène d'une série de mondes successivement brûlés et renaissants semble être empruntée an"x doctrines hindoues ou à la philosophie stoïcienne ; elle ne diflère des premières que par son affirmation du libre arbitre laquelle a été introduite par les stoïciens. Il faut aussi remarquer que son sj'stème de formation successive des mondes était en partie original, en ce que, du moins • en ce qui concerne les habitants qui les peuplent, ces. mondes n'étaient pas l'exacte et monotone répétition Ic&
uns des autres. Quant à la terre, elle avait été peuplée d'anges déchus; toutefois toutes les créatures tombées finissent par rentrer dans Tunité de Dieu, non pas subitement, mais lentement et graduellement. Dans la série des existences individuelles, durant le cours des âges innombrables et incommensurables embrassés par toutes et chacunes de ces formations mondiales, quelques individus devancent les autres et, par une course plus rapide, tendent à se rapprocher de la perfection, pendant que d'autres suivent tenus pour ainsi dire à la main par les premiers ; certains enfin, plus lents encore, restent beaucoup en arrière et c'est ainsi, qu'à travers les nombreux et incalculables ordres d'êtres progressifs qui partis d'un état primitif d'inimitié se sont graduellement réconciliés avec Dieu, le dernier ennemi de celui-ci, la Mort, est finalement détruit pour autant qu'il peut l'être, en ce sens que la Mort cesse d'être un ennemi*. C'était en même temps que la reconnaissance vague de la continuité et de la solidarité de l'espèce humaine, une vue généreuse de révolution sociale ; mais cette conception était d'un optimisme absolu ; le mal cessait d'être, mais alors [pourquoi ne pas être logique jusqu'au bout comme la religion de Zoroastre et ne pas conclure à la mort de Dieu pour cause de suppression d'emploi ? Le Christianisme primitif était du reste fort incohérent en ce qui concerne toutes ces questions ; son succès vint d'ailleurs de ce qu'il accueillit toutes les légendes, toutes les idoles même les plus grossières tendant une main à la bêtise et l'autre à la philosophie, pourvu que cette dernière fût conciliable avec sa théodicée et l'immortalité des âmes ; cela se fit du reste
(1) Origène. De Principiis, m, 6.
naturellement, sans parti pris. Cette conciliation, cette fusion et même cette confusion étaient une solution sociale, solution transitoire comme toutes celles qui règlent la structure et le fonctionnement du plus complexe, du plus malléable et du plus variable des organismes, le monde social.
Cyprien, entre autres, représentait les croyances pessimistes de Tépoque et la coexistence de ces points de vue différents prouve que la société d'alors était en réalité un mélange de biens et de maux dont l'appréciation par les écrivains du temps variait suivant leur état d'esprit personnel et celui de leur milieu. Cyprien croyait que le monde, en croissant en âge, vieillissait, ce qui est une idée grossière mais assez naturelle, une absurdité en somme tout en paraissant être une tautologie. D'après lui, le monde perdant toujours de sa force et de sa perfection, tendait nécessairement à la dissolution finale. Cette loi divine était la principale cause des maux que ses comtemporains païens attribuaient à l'impiété des chrétiens envers les dieux *.
Si maintenant, abandonnant pour un moment le mouvement de la pensée évangélique pendant les premiers siècles, nous jetons un regard sur les autres affluents qui concoururent à la farmation des croyances collectives nouvelles, nous constatons que dès le premier siècle, Philon le Juif, contemporain de Jésus, travailla à J 'œuvre commune en essayant de concilier le judaïsme avec les doctrines platoniciennes. Toute sa politique, comme celle de Bossuet, est tirée de l'Ecriture sainte. La Providence dirige les affaires humaines ; le grand prêtre, supérieur à
(1) Lib, ad Demelrium, iir, iv.
tous les rois, est son interprète ; placé au-dessus de tous les prêtres et parr conséquent et à plus forte raidon de la communauté des fidèles, il est infaillible mais seulement, quand, revêtu de ses habits pontificaux, il ofïre le sacriûce annuel. Le Christianisme, en se transformant insensiblement en une forte hiérarchie unitaire, s'assimilera ces théories. Cependant, dans la doctrine de Philon, le Grand Prêtre, tout en étant le représentant de Dieu, était élu par tout le peuple conformément à la loi de Moïse et, ce qui était capital au point de vue de l'organisation même du progrès, à côté du Grand Prêtre. Texistence et le fonctioin nement d'un véritable Ministère du Progrès étaient reconnus dans la personne des Prophètes ; ceux-ci étaient aussi les hommes de Dieu, directement inspirés par ce dernier; leur mission sociale était de compléter et de rectifier la loi et, dans ce rôle, ils étaient supérieurs même au grand prêtre, au roi et au peuple. Jésus, en sa qualité de prophète, était donc un rouage officiel de la politique juive d'après l'Ecriture; rien ne démontre mieux la parenté de sa doctrine avec l'ancienne loi. Philon du reste procla-. mait, et d'une façon beaucoup plus réaliste, les principes d'égalité auxquels le Christianisme servit surtout de dérivatif en les transportant dans le monde idéal. D'après Philon, la politique « est l'art des arts, la science des sciences >; Malgré leur diversité, les gouvernements -sont tous basés sur la nécessité de protéger les faibles contre les forts ; le législateur n'a pas à faire régner la vertu, mais la justice. Celle-ci résulte de l'égalité essentielle de tous les hommes, fils du même père. Tout ce que produit l'inégalité est mauvais; la prétendue inégalité de droit divin ne peut être défendue que par un Cçiligula. Tout» homme est noble, car il est fils de Dieu et appartient à
lA FIN DE LA PHILOSOPIHE ET LE CHRISTIANISïlÊ 91
une race sans égale. Le meilleur gouverneinent est celui où règne Tégalité, le plus mauvais de tous rOchlocratie. £n même temps , dans le monde philosophique, par suite du progrès même des sciences d'observation, y compris celle de l'histoire, la critique s'appliquait à l'étude de la philologie et des religions comparées. Sous la forme d'un éclectisme philosophique, tme sélection s'opérait dans le domaine des idées au proât de celles qui correspondaient le mieux à la structure sociale générale et à son milieu. La situation était déplorable sous tous les rapports. La centralisation politique et le monopole des richesses, «otamment de la terre, avaient au n® siècle de l'ère chrétienne atteint leur apogée ; les lettres et les arts déclinent; le mouvement scientifique s'arrête. La philosophie réfugiée dans le rêve s'accroche en désespérée à l'idéalisme de Platon. D'après Plotin (208-270), le monde est un épanchement de la vie divine et sa résorption en Dieu est le but final de l'existence ; c'est toujours au fond l'ancienne conception circulaire des sociétés, mais elle n'est plus seulement physique et mécanique , elle est religieuse, elle est animée d'un esprit providentiel. C'est cet esprit qui est la tffOUTce et la fin de tout ce qui est; l'esprit n'est pas une acquisition lente et tardive, il est au commencement des -choses; en effet, les degrés de l'épanchement divin sont d'abord la spiritualité, secondement l'animalité, troisièmement la corporéité ; ceux de la résorption sont la •résorption de la perception sensible, celle de la raison, ■enfinja résorption finale par l'intuition mystique. C'est là une des premières et des plus intéressantes hypothèses émises au sujet des lois de croissance et de dégénérescence des organismes individuels et sociaux; elle est du reste absolument antiscientifîque ; son intérêt n'est que dans la
formatioa même d'un concept qui dans la suite sera un des éléments les plus importants de la théorie positive du progrès et de la régression des sociétés. D'après Plotin , Tunivers émane de l'absolu, comme la lumière du soleil, la chaleur du feu, la conséquence de Taxiome. En toutes choses émanées de Dieu, il y a un désir vague ou conscient de revenir à lui, épistrophâ ; ceci est bien Fembryon de ridée que Ton appelle aujourd'hui la loi de retour aux formes primitives envisagée, non plus comme divine, mais comme explication naturelle de certains phénomènes individuels et sociaux. Dans la doctrine néoplatonicienne de Plotin, tout gravite autour de la divinité et tend à se rapprocher d'elle, c'est ce qui fait l'harmonie du monde. Ce retour de l'être à sa source divine, c'est fa contemplation, rintuition, d'où le bonheur de l'âme. Quant à l'émanation primordiale, c'est un mystère, un miracle, comme Dieu même ; ceci était la partie la plus raisonnable de la théorie, mais elle n'eût pas été socialement suffisante pour combler le vide produit par la destruction des anciennes croyances. Remarquons aussi, ce qui apparaissait du reste déjà antérieurement, le lien étroit établi par Plotin entre la philosophie du progrès et la théorie du bonheur ; elles sont en effet étroitement unies dans la conscience comme leurs domaines le sont dans la réalité. Le néoplatonisme tendait aussi au mépris du corps et de tout ce qui n'est pas le pur esprit. Les âmes humaines n'avaient pas toujours été enfermées dans des corps grossiers; elles avaient commencé par être des âmes célestes, conscientes de Dieu. Ainsi était expliquée la chute originelle de l'espèce humaine ; cette chute et l'incarnation des âmes, leur personnification sous forme de corps terrestres, étaient un seul et même acte. Mais l'âme peut se relever et retourner
à Dieu. De tout cela, le christianisme en atténuant les angles et la précision, se fortifiera et fera son profit. N'était-ce pas du reste déjà aussi le fond des doctrines juives contemporaines, aussi bien des Kabbalistes que de Técole juive d'Alexandrie? Quant aux juifs eux-mêmes, ne se rattachaient-ils pas à la Perse et par celle-ci et par ailleurs à l'Inde? En vérité, tout conspirait pour former une catholicité de croyances, une conscience collective peu élevée peut-être mais plus complexe et plus vaste que tous les groupements de consciences antérieurs. '
Malheureusement cette coordination pour le moment se réalise uniquement sous sa forme primitive, c'est-à-dire religieuse. La philosophie grecque retourne de plus en plus à la religiosité mais avec une structure autrement considérable que celle du polythéisme. Cette évolution s'accentue de plus en plus avec Porphyre (mort à Rome en 301), Jamblique (mort vers 330) et Prdclus (412-485). Avec ce dernier, la dégénérescence philosophique est complète ; la philosophie retombe avec le peuple dans toutes les superstitions grossières d'où elle avait eu tant de peine et mis si longtemps à se dégager; elle finit par où elle avait commencé. Ne s'était-elle pas de plus en plus détachée des sciences qui avaient été son appui dans le cours de sa marche positive ? Pour Proclus, les réalités de la religion, ce sont les pratiques même de la magie. Pour Platon c'était la pratique de la justice. Il y a entre ces deux interprétations de la fonction religieuse toute la distance qui sépare en réalité la philosophie même de la religion et de ses formes les plus basses.
En 524 Justinien ferme l'école d'Athènes au milieu de l'indifférence générale ; il ne fit ni bien ni mal ; il exécuta ce qui était accompli ; le monde était chrétien.