‹ Le transformisme social; essai sur le progrès et le regrès des sociétésChapitre 25 sur 45 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

CONSIDÉRATIONS SUR QUELQUES PHÉNOMÈNES SPÉCIAUX DU TRANSFORMISME SOCIAL

De tout ce qui précède il nous semble résulter que la dynamique sociale est plus complexe qu'on ne croit généralement. Ce ne sont ni les sentiments ni les idées ou les opinions qui gouvernent le monde comme Tout supposé M. H. Spencer et A. Comte. Il n'est pas exact de dire avec M. Novicow que « quand une nation possède moins d'idées que ses voisines, elle finit par produire moins de richesses, puis naturellement la natalité diminue puisqu'un homme ne peut naître et vivre que s'il se peut nourrir^ ». En effet, il ne peut également penser, avoir des idées que s'il peut alimenter son organisme intellectuel. La vie sociale est une correspondance de plus en plus complexe et spéciale avec le milieu physique et social ; elle n'est donc pas le produit d'un régulateur unique ; mais le plus fondamental de tous ses régulateurs est l'organisation économique, les autres ont seulement le privilège d'être plus spéciaux et plus élevés. La sélection sociale n'opère donc pas surtout par les idées et dans le domaine des idées ; elle agit en tenant compte de tous les facteurs sociaux.

(1) La lutte entre les Sociétés. Paris, Alcan,

Il en résulte beaucoup de cas en apparence extraordinaires, mais en réalité fort explicables et très naturels dans le transformisme des sociétés. Nous en avons déjà rencontré, plusieurs. Ainsi la régression, du moins partielle, peut dans certaines circonstances être envisagée comme une condition même du progrès. Il en est ainsi quand un organe ou un organisme se rétractent pour faire place à un organe ou à un organisme plus parfaits. Par exemple, la régression et l'abolition des anciennes corporations, des jurandes et des maîtrises favorisèrent l'apparition de formes nouvelles plus larges bien que la transition des unes aux autres ait été et soit encore marquée par des crises déplorables. Les sociétés peuvent, comme les individus, faire des pas en arrière pour prendre leur élan et sauter des fossés qui sans cela seraient des bornes infranchissables. On prétend que le Christianisme fut une régression de ce genre.

Nous avons aussi signalé des phénomènes sociaux d'hétérochronie où les organes sociaux supérieurs semblent se former avant les plus simples. M. H. Spencer a donné comme exemple la création dans certains territoires des Etats-Unis, de banques, d'églises, d'offices postaux et télégraphiques avant même qu'une agglomération humaine n'y ait formé une cité. Ce sont là, comme dans le cas précédent, des faits plus extraordinaires en apparence qu'en réalité; en définitive, ces institutions ne fonctionnent pas tant que le deuxième élément social, la population, ne leur a pas donné ce qui est indispensable à leur vitalité. Voici des cas plus intéressants : à Sparte, à Athènes, à Rome, nous voyons les mêmes révolutions politiques et sociales : patriarcat, monarchie, aristocratie, démocratie, s'opérer, simultanément en Grèce et en Italie, avec les mêmes }iéri-

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péties ; à la suite de ces révolutions, des exodes se font, des colonies se fondent; jamais ces colonies ne rétrogradent jusqu'à la forme primitive; bien au contraire, elles adoptent domblée la forme la plus avuMsée de la mèrepatrie. Ainsi Syracuse, colonie de Gorinthe, ne connut pas la royauté ; il en fut de même à Milet et à Samos, qui furent régis par ane aristocratie terrieniie. Les émigrés anglais et irlandais firent plus, ils réalisèrent assez rapidement aux Etats-Unis cette république qu'ils n'avaient pu établir chez eux, tout en passant très rapidement par certaines former intermédiaires préparatoires^ Ceci semble une application de la loi naturelle de récapitulation abrégée de la phylogénèse par Tontogénèse.

Les sociétés et les agrégats de sociétés, ou civilisations générales, présentent aussi des phénomènes de régénération^ de reviviscence ou de renaismnce; sous ce rapport elles ont des ressemblances incontestables avec les oi^anismes ordinaires. L'ovule et les spermatoaoaires ont en commun la propriété de reviviscence ; certaines graines végétales peuvent germer après des milliers d'années. Plos un aniaial est inférieur, plus il possède la propriété régénératrice ; n'étant pas organiquement différenciés, tous ses éléments histologiques jouissent indivisément des propriétés fondamentales de nutrition, de croissance et de reproduction ; chaque fragment de lombric terrestre, par exemple, peut se compléter et redevenir un animal entier.

Ce sont les parties les plus centralisées, les plus différenciées, chez les animaux inférieurs, qui se refont le plus vite; ainsi, chez le lombric, la tète se refait plus vile une queue que la queue une télé. Tout ce travail de reconstmetion s'opère sans que le poids de la partie vivante augmente, par conséquent à ses dépens, aussi en résulte-t-il um

affaiblissement et ropération, c'est-à-dire le sectionnement, ne peuvent-ils se renouveler souvent.

La régénération est donc un phénomène consécutif à la nutrition au même titre que la génération ; aussi se faitelle plus facilement chez les individus jeunes. Ceci est en somme toujours conforme à la loi que les réarrangemenls organiques deviennent d'autant plus difflciles que la structure est plus complète. La régénération est plus active dans le règne animal que dans le règne végétal parce que la solidarité des parties est moindre chez les végétaux. Chez les animaux supérieurs, y compris l'homme, tous les tissus semblent pouvoir se reproduire, mais on ne voit pas de régénération complète d'un organe entier, complexe et composé de tissus divers. La régénération d'un tissu est d'autant plus difficile que celui-ci est plus différencié et affecte des fonctions plus délicates, plus élevées ; cependant, le tissu nerveux, par exception, semble se reconstituer assez facilement; sa régénérescence paraît parcourir les stades par lesquels il a évolué pendant le cours de son développement fœtal. Les centres nerveux et les hémisphères cérébraux réparent aussi, dans une certaine mesure, leurs lésions et leurs pertes de substance.

Ces phénomènes biologiques ne sont pas sans analogie avec les phénomènes sociaux de même nature; les sociétés inférieures cent fois décimées par la guerre, les épidémies ou la famine se reconstituent très rapidement; que de cités, même au moyen âge et plus tard, ont été détruites à diverses reprises dans le feu et le sang comme en Belgique, et revenaient chaque fois à la vie ! Cela est cependant beaucoup plus aisé pour les sociétés homogènes dont les débris peuvent même se déplacer et se reconstituer ailleurs.

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Dans les sociétés inférieures dont la vie est principalement nutritive et génésique, cette régénération se comprend naturellemenl puisqu'elle est un cas de croissance et de développement, et que ceux-ci sont en rapport étroit avec la vie économique et sexuelle, et naturellement les organes supérieurs dans les sociétés inférieures se reforment très vite puisqu'ils sont eux-mêmes des centres inférieurs de coordination. Il paraît cependant en être ainsi aussi pour les sociétés supérieures ; les organes gouvernementaux supérieurs s'y reconstituent très rapidement en vertu des lois d'hétérochronie et de récapitulation abrégée dont nous avons parlé antérieurement et ce phénomène concorde du reste avec la reviviscence relativement facile du tissu, des centres nerveux et des hémisphères cérébraux dans les espèces supérieures.

La loi de la régénération est au surplus la reproduction de celle de l'évolution ; comme dans les maladies de la mémoire, de la volonté, de la personnalité, ce sont en général les fonctions sociales les plus simples qui revivent les premières ; d'abord se reconstitue la vie économique et génésique ; avec le progrès du bien-être et de la population, les arts et les sciences refleurissent, la morale s'épure, le droit devient plus humain et la politique plus sociale. Cet ordre naturel ne semble en partie interverti que par la loi d'hétérochronie ; il est aussi obscurci par celle de la récapitulation abrégée. Dans les sociétés aussi il n'y a de régénération complète possible que s'il existait précédemment une forte solidarité des organes et des tissus sociaux; la difficulté de la Pologne et de l'Irlande à se reconstituer, antérieurement aussi celle qu'éprouva l'Italie, sont la conséquence naturelle de la longue anarchie sociale qui y divisait les diverses classes de la société empêchant

toute solidarité dans leur fonctionnement réciproque.

Quant aux faits de reviviscence sociale, même régressive, ils sont incontestables; ainsi la peine de mort, après avoir été abolie en Suisse a été rétablie en certains eantons ; ce sont là des reviviscences malheureuses d'organes qu'on pouvait espérer être définitivement morts.

L'adoption dans la terminologie historique de l'expression de Renaissance et le consensus général d'après lequel certaines périodes de la vie des sociétés sont classées sous cette désignation dénotent que la conscience collective elle-même a tout au moins le sentiment de la réalité de ce phénomène sociologique et ce témoignage, bien que scientifiquement insufilsant, n'est pas sans valeur.

La Renaissance fut uœ véritable reviviscence, c La Renaissance, dit un savant éminent, ne fut pas seulement le réveil des lettres; les quelques étudiants épars de la nature, à cette époque, ramassèrent le fil conducteur de ses secrets, tel qu'il était tombé des mains des Grecs mille ans auparavant. Les fondements des mathématiques avaient été ai bien jetés pàv eux, que nos enfanits apprennent leur géométrie dans un livre écrit pour le& écoles d'Àiexandrie, il y a deux mille ans. L'astronomie moderne est la continuation, le développement naturel des travaux d'Hipparque et de Ptôlémée ; la physique moderne celui des travaux de Démocjrite et d'Arcbimède ; la science biologique moderne ia mis longtemps à dépasser la science que nous avaient léguée Axistote, Théophraste et Galien*. >

La tradition philosophique fut pendant plus de trois siècles brisée en ce qui concerne l'Occident par le grand schisme d'Orient. Le retour de l'érudition grecque en Italie

(1) Huxley. Zeà Sleien^e^Haturelle$ et Véducaiion, p. 353.

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